Le Comte de Monte-Cristo (page 115)
Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valentine.
— Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie inconnue ?
— Oh ! bien simple, dit Valentine ; j’avale tous les matins une cuillerée de la potion qu’on apporte pour mon grand-père ; quand je dis une cuillerée, j’ai commencé par une, et maintenant j’en suis à quatre. Mon grand-père prétend que c’est une panacée.
Valentine souriait ; mais il y avait quelque chose de triste et de souffrant dans son sourire.
Maximilien, ivre d’amour, la regardait en silence ; elle était bien belle, mais sa pâleur avait pris un ton plus mat, ses yeux brillaient d’un feu plus ardent que d’habitude, et ses mains, ordinairement d’un blanc de nacre, semblaient des mains de cire qu’une nuance jaunâtre envahit avec le temps.
De Valentine, le jeune homme porta les yeux sur Noirtier ; celui-ci considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune fille absorbée dans son amour ; mais lui aussi, comme Morrel, suivait ces traces d’une sourde souffrance, si peu visible d’ailleurs qu’elle avait échappé à l’œil de tous, excepté à celui du père et de l’amant.
— Mais, dit Morrel, cette potion dont vous êtes arrivée jusqu’à quatre cuillerées, je la croyais médicamentée pour M. Noirtier ?
— Je sais que c’est fort amer, dit Valentine, si amer que tout ce que je bois après cela me semble avoir le même goût.
Noirtier regarda sa fille d’un ton interrogateur.
— Oui, bon-papa, dit Valentine, c’est comme cela. Tout à l’heure, avant de descendre chez vous, j’ai bu un verre d’eau sucrée ; eh bien ! j’en ai laissé la moitié, tant cette eau m’a paru amère.
Noirtier pâlit, et fit signe qu’il voulait parler.
Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire.
Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible.
En effet, le sang montait à la tête de la jeune fille, ses joues se colorèrent.
— Tiens ! s’écria-t-elle sans rien perdre de sa gaieté, c’est singulier : un éblouissement ! Est-ce donc le soleil qui m’a frappé dans les yeux ?…
Et elle s’appuya à l’espagnolette de la fenêtre.
— Il n’y a pas de soleil, dit Morrel encore plus inquiet de l’expression du visage de Noirtier que de l’indisposition de Valentine.
Et il courut à Valentine.
La jeune fille sourit.
— Rassure-toi, bon père, dit-elle à Noirtier ; rassurez-vous, Maximilien, ce n’est rien, et la chose est déjà passée : mais, écoutez donc ! n’est-ce pas le bruit d’une voiture que j’entends dans la cour ?
Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut à une fenêtre du corridor, et revint précipitamment.
— Oui, dit-elle, c’est madame Danglars et sa fille qui viennent nous faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher ici ; ou plutôt, au revoir, restez près de bon-papa, monsieur Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir.
Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l’entendit monter le petit escalier qui conduisait à la fois chez madame de Villefort et chez elle.
Dès qu’elle eut disparu, Noirtier fit signe à Morrel de prendre le dictionnaire. Morrel obéit ; il s’était, guidé par Valentine, promptement habitué à comprendre le vieillard.
Cependant, quelque habitude qu’il eût, et comme il fallait passer en revue une partie des vingt-quatre lettres de l’alphabet, et trouver chaque mot dans le dictionnaire, ce ne fut qu’au bout de dix minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces paroles :
« Cherchez le verre d’eau et la carafe qui sont dans la chambre de Valentine. »
Morrel sonna aussitôt le domestique qui avait remplacé Barrois, et au nom de Noirtier lui donna cet ordre.
Le domestique revint un instant après.
La carafe et le verre étaient entièrement vides.
Noirtier fit signe qu’il voulait parler.
— Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides ? demanda-t-il. Valentine a dit qu’elle n’avait bu que la moitié du verre.
La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes.
— Je ne sais, dit le domestique ; mais la femme de chambre est dans l’appartement de mademoiselle Valentine ; c’est peut-être elle qui l’a vidé.
— Demandez-le-lui, dit Morrel, traduisant cette fois la pensée de Noirtier par le regard.
Le domestique sortit, et presque aussitôt rentra.
— Mademoiselle Valentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle de madame de Villefort, dit-il ; et, en passant, comme elle avait soif, elle a bu ce qui restait dans le verre ; quant à la carafe, M. Édouard l’a vidée pour faire un étang à ses canards.
Noirtier leva les yeux au ciel comme fait un joueur qui joue sur un coup tout ce qu’il possède.
Dès lors, les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne quittèrent plus cette direction.
C’étaient, en effet, madame Danglars et sa fille que Valentine avait vues ; on les avait conduites à la chambre de madame de Villefort, qui avait dit qu’elle recevrait chez elle ; voilà pourquoi Valentine avait passé par son appartement, sa chambre étant de plain-pied avec celle de sa belle-mère, et les deux chambres n’étant séparées que par celle d’Édouard.
Les deux femmes entrèrent au salon avec cette espèce de roideur officielle qui fait présager une communication.
Entre gens du même monde, une nuance est bientôt saisie. Madame de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité.
En ce moment, Valentine entra, et les révérences recommencèrent.
— Chère amie, dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se prenaient les mains, je venais avec Eugénie vous annoncer la première le très prochain mariage de ma fille avec le prince Cavalcanti.
Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire avait trouvé que cela faisait mieux que comte.
— Alors, permettez que je vous fasse mes sincères compliments, répondit madame de Villefort. M. le prince Cavalcanti paraît un jeune homme plein de rares qualités.
— Écoutez, dit la baronne en souriant ; si nous parlons comme deux amies, je dois vous dire que le prince ne nous paraît pas encore être ce qu’il sera. Il a en lui un peu de cette étrangeté qui nous fait, à nous autres Français, reconnaître du premier coup d’œil un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort bon cœur, beaucoup de finesse d’esprit, et, quant aux convenances, M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse : c’est son mot.
— Et puis, dit Eugénie en feuilletant l’album de madame de Villefort, ajoutez, madame, que vous avez une inclination toute particulière pour ce jeune homme.
— Et, dit madame de Villefort, je n’ai pas besoin de vous demander si vous partagez cette inclination ?
— Moi ! répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, oh ! pas le moins du monde, madame ; ma vocation, à moi, n’était pas de m’enchaîner aux soins d’un ménage ou aux caprices d’un homme, quel qu’il fût. Ma vocation était d’être artiste et libre par conséquent de mon cœur, de ma personne et de ma pensée.
Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si ferme, que le rouge en monta au visage de Valentine. La craintive jeune fille ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui semblait n’avoir aucune des timidités de la femme.
— Au reste, continua-t-elle, puisque je suis destinée à être mariée, bon gré, mal gré, je dois remercier la Providence qui m’a du moins procuré les dédains de M. Albert de Morcerf ; sans cette Providence, je serais aujourd’hui la femme d’un homme perdu d’honneur.
— C’est pourtant vrai, dit la baronne avec cette étrange naïveté que l’on trouve quelquefois chez les grandes dames, et que les fréquentations roturières ne peuvent leur faire perdre tout à fait, c’est pourtant vrai ; sans cette hésitation des Morcerf, ma fille épousait ce M. Albert : le général y tenait beaucoup, il était même venu pour forcer la main à M. Danglars ; nous l’avons échappée belle.
— Mais, dit timidement Valentine, est-ce que toute cette honte du père rejaillit sur le fils ? M. Albert me semble bien innocent de toutes ces trahisons du général.
— Pardon, chère amie, dit l’implacable jeune fille ; M. Albert en réclame et en mérite sa part : il paraît qu’après avoir provoqué hier M. de Monte-Cristo à l’Opéra, il lui a fait aujourd’hui des excuses sur le terrain.
— Impossible ! dit madame de Villefort.
— Ah ! chère amie, dit madame Danglars avec cette même naïveté que nous avons déjà signalée, la chose est certaine ; je le sais de M. Debray, qui était présent à l’explication.
Valentine aussi savait la vérité, mais elle ne répondait pas. Repoussée par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait en pensée dans la chambre de Noirtier, où l’attendait Morrel.
Plongée dans cette espèce de contemplation intérieure, Valentine avait depuis un instant cessé de prendre part à la conversation ; il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit depuis quelques minutes, quand tout à coup la main de madame Danglars, en s’appuyant sur son bras, la tira de sa rêverie.
— Qu’y a-t-il, madame ? dit Valentine en tressaillant au contact des doigts de madame Danglars, comme elle eût tressailli à un contact électrique.
— Il y a, ma chère Valentine, dit la baronne, que vous souffrez sans doute ?
— Moi ? fit la jeune fille en passant sa main sur son front brûlant.
— Oui ; regardez-vous dans cette glace ; vous avez rougi et pâli successivement trois ou quatre fois dans l’espace d’une minute.
— En effet, s’écria Eugénie, tu es bien pâle !
— Oh ! ne t’inquiète pas, Eugénie ; je suis comme cela depuis quelques jours.
Et si peu rusée qu’elle fût, la jeune fille comprit que c’était une occasion de sortir. D’ailleurs, madame de Villefort vint à son aide.
— Retirez-vous, Valentine, dit-elle ; vous souffrez réellement, et ces dames voudront bien vous pardonner ; buvez un verre d’eau pure et cela vous remettra.
Valentine embrassa Eugénie, salua madame Danglars, déjà levée pour se retirer, et sortit.
— Cette pauvre enfant, dit madame de Villefort quand Valentine eut disparu, elle m’inquiète sérieusement, et je ne serais pas étonnée quand il lui arriverait quelque accident grave.
Cependant Valentine, dans une espèce d’exaltation dont elle ne se rendait pas compte, avait traversé la chambre d’Édouard sans répondre à je ne sais quelle méchanceté de l’enfant, et par chez elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous les degrés, moins les trois derniers. Elle entendait déjà la voix de Morrel, lorsque tout à coup un nuage passa devant ses yeux, son pied roidi manqua la marche, ses mains n’eurent plus de force pour la retenir à la rampe, et, froissant la cloison, elle roula du haut des trois derniers degrés plutôt qu’elle ne les descendit.
Morrel ne fit qu’un bond ; il ouvrit la porte, et trouva Valentine étendue sur le palier.
Rapide comme l’éclair, il l’enleva entre ses bras et l’assit dans un fauteuil. Valentine rouvrit les yeux.
— Oh ! maladroite que je suis, dit-elle avec une fiévreuse volubilité ; je ne sais donc plus me tenir ! j’oublie qu’il y a trois marches avant le palier.
— Vous vous êtes blessée peut-être, Valentine ? s’écria Morrel. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
Valentine regarda autour d’elle : elle vit le plus profond effroi peint dans les yeux de Noirtier.
— Rassure-toi, bon père, dit-elle en essayant de sourire ; ce n’est rien, ce n’est rien… la tête m’a tourné, voilà tout.
— Encore un étourdissement ! dit Morrel joignant les mains. Oh ! faites-y attention, Valentine, je vous supplie.
— Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est passé et que ce n’était rien. Maintenant, laissez-moi vous apprendre une nouvelle : dans huit jours, Eugénie se marie, et dans trois jours il y a une espèce de grand festin, un repas de fiançailles. Nous sommes tous invités, mon père, madame de Villefort et moi… à ce que j’ai cru comprendre, du moins.
— Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces détails ? Oh ! Valentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon-papa, tâchez qu’il vous réponde : bientôt !
— Ainsi, demanda Valentine, vous comptez sur moi pour stimuler la lenteur et réveiller la mémoire de bon-papa ?
— Oui, s’écria Morrel. Mon Dieu ! mon Dieu ! faites vite. Tant que vous ne serez pas à moi, Valentine, il me semblera toujours que vous allez m’échapper.
— Oh ! répondit Valentine avec un mouvement convulsif, oh ! en vérité, Maximilien, vous êtes trop craintif, pour un officier, pour un soldat qui, dit-on, n’a jamais connu la peur. Ha ! ha ! ha !
Et elle éclata d’un rire strident et douloureux ; ses bras se roidirent et se tournèrent, sa tête se renversa sur son fauteuil, et elle demeura sans mouvement.
Le cri de terreur que Dieu enchaînait aux lèvres de Noirtier jaillit de son regard.
Morrel comprit : il s’agissait d’appeler du secours.
Le jeune homme se pendit à la sonnette ; la femme de chambre qui était dans l’appartement de Valentine et le domestique qui avait remplacé Barrois accoururent simultanément.
Valentine était si pâle, si froide, si inanimée, que, sans écouter ce qu’on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette maison maudite les prit, et qu’ils s’élancèrent par les corridors en criant au secours.
Madame Danglars et Eugénie sortaient en ce moment même ; elles purent encore apprendre la cause de toute cette rumeur.
— Je vous l’avais bien dit ! s’écria madame de Villefort, pauvre petite !
XVII L’AVEU.
Au même instant, on entendit la voix de M. de Villefort, qui de son cabinet criait :
— Qu’y a-t-il ?
Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout son sang-froid, et qui d’un coup d’œil lui indiqua le cabinet où déjà une fois, dans une circonstance à peu près pareille, il s’était réfugié.
Il n’eut que le temps de prendre son chapeau et de s’y jeter tout haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le corridor.
Villefort se précipita dans la chambre, courut à Valentine et la prit entre ses bras.
— Un médecin ! un médecin ! … M. d’Avrigny ! cria Villefort, ou plutôt j’y vais moi-même.
Et il s’élança hors de l’appartement.
Par l’autre porte s’élançait Morrel.
Il venait d’être frappé au cœur par un épouvantable souvenir : cette conversation entre Villefort et le docteur, qu’il avait entendue la nuit où mourut madame de Saint-Méran, lui revenait à la mémoire ; ces symptômes, portés à un degré moins effrayant, étaient les mêmes qui avaient précédé la mort de Barrois.
En même temps il lui avait semblé entendre bruire à son oreille cette voix de Monte-Cristo, qui lui avait dit, il y avait deux heures à peine :
— De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez à moi, je peux beaucoup.
Plus rapide que la pensée, il s’élança donc du faubourg Saint-Honoré dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l’avenue des Champs-Élysées.
Pendant ce temps, M. de Villefort arrivait, dans un cabriolet de place, à la porte de M. d’Avrigny ; il sonna avec tant de violence, que le concierge vint ouvrir d’un air effrayé. Villefort s’élança dans l’escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le connaissait et le laissa passer en criant seulement :
— Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet !
Villefort en poussait déjà ou plutôt en enfonçait la porte.
— Ah ! dit le docteur, c’est vous !
— Oui, dit Villefort en refermant la porte derrière lui ; oui, docteur, c’est moi qui viens vous demander à mon tour si nous sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite !
— Quoi ! dit celui-ci froidement en apparence, mais avec une profonde émotion intérieure, avez-vous encore quelque malade ?
— Oui, docteur ! s’écria Villefort en saisissant d’une main convulsive une poignée de cheveux, oui !
Le regard de d’Avrigny signifia :
— Je vous l’avais prédit.
Puis ses lèvres accentuèrent lentement ces mots :
— Qui va donc mourir chez vous et quelle nouvelle victime va nous accuser de faiblesse devant Dieu ?
Un sanglot douloureux jaillit du cœur de Villefort ; il s’approcha du médecin, et lui saisissant le bras :
— Valentine ! dit-il, c’est le tour de Valentine !
— Votre fille ! s’écria d’Avrigny, saisi de douleur et de surprise.
— Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat ; venez la voir, et sur son lit de douleur, demandez-lui pardon de l’avoir soupçonnée.
— Chaque fois que vous m’avez prévenu, dit M. d’Avrigny, il était trop tard : n’importe, j’y vais ; mais hâtons-nous, monsieur, avec les ennemis qui frappent chez vous, il n’y a pas de temps à perdre.
— Oh ! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma faiblesse. Cette fois, je connaîtrai l’assassin et je frapperai.
— Essayons de sauver la victime avant de penser à la venger, dit d’Avrigny. Venez.
Et le cabriolet qui avait amené Villefort le ramena au grand trot, accompagné de d’Avrigny, au moment même où, de son côté, Morrel frappait à la porte de Monte-Cristo.
Le comte était dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot que Bertuccio venait de lui envoyer à la hâte.
En entendant annoncer Morrel, qui le quittait il y avait deux heures à peine, le comte releva la tête.
Pour lui, comme pour le comte, il s’était sans doute passé bien des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme, qui l’avait quitté le sourire sur les lèvres, revenait le visage bouleversé.
Il se leva et s’élança au-devant de Morrel.
— Qu’y a-t-il donc, Maximilien ? lui demanda-t-il ; vous êtes pâle, et votre front ruisselle de sueur.
Morrel tomba sur un fauteuil plutôt qu’il ne s’assit.
— Oui, dit-il, je suis venu vite, j’avais besoin de vous parler.
— Tout le monde se porte bien dans votre famille ? demanda le comte avec un ton de bienveillance affectueuse à la sincérité de laquelle personne ne se fût trompé.
— Merci, comte, merci, dit le jeune homme visiblement embarrassé pour commencer l’entretien ; oui, dans ma famille tout le monde se porte bien.
— Tant mieux ; cependant vous avez quelque chose à me dire ? reprit le comte, de plus en plus inquiet.
— Oui, dit Morrel, c’est vrai ; je viens de sortir d’une maison où la mort venait d’entrer, pour accourir à vous.
— Sortez-vous donc de chez M. de Morcerf ? demanda Monte-Cristo.
— Non, dit Morrel ; quelqu’un est-il mort chez M. de Morcerf ?
— Le général vient de se brûler la cervelle, répondit Monte-Cristo.
— Oh ! l’affreux malheur ! s’écria Maximilien.
— Pas pour la comtesse, pas pour Albert, dit Monte-Cristo, mieux vaut un père et un époux mort qu’un père et un époux déshonoré ; le sang lavera la honte.