Le Comte de Monte-Cristo (page 21)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Comte de Monte-Cristo · 142 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

J’étais donc à peu près sûr que l’héritage n’avait profité ni aux Borgia ni à la famille, mais était resté sans maître comme ces trésors des contes arabes qui dorment au sein de la terre sous les regards d’un génie. Je fouillai, je comptai, je supputai mille et mille fois les revenus et les dépenses de la famille depuis trois cents ans ; tout fut inutile, je restai dans mon ignorance, et le comte de Spada dans sa misère.

Mon patron mourut. De sa rente en viager il avait excepté ses papiers de famille, sa bibliothèque, composée de cinq mille volumes, et son fameux bréviaire. Il me légua tout cela, avec un millier d’écus romains qu’il possédait en argent comptant, à la condition que je ferais dire des messes anniversaires et que je dresserais un arbre généalogique et une histoire de sa maison, ce que je fis fort exactement…

Tranquillisez-vous, mon cher Edmond, nous approchons de la fin.

En 1807, un mois avant mon arrestation et quinze jours après la mort du comte de Spada, le 25 du mois de décembre, vous allez comprendre tout à l’heure comment la date de ce jour mémorable est restée dans mon souvenir, je relisais pour la millième fois ces papiers, que je coordonnais ; car, le palais appartenant désormais à un étranger, j’allais quitter Rome pour aller m’établir à Florence, en emportant une douzaine de mille livres que je possédais, ma bibliothèque et mon fameux bréviaire, lorsque, fatigué de cette étude assidue, mal disposé par un dîner assez lourd que j’avais fait, je laissai tomber ma tête sur mes deux mains et m’endormis : il était trois heures de l’après-midi.

Je me réveillai comme la pendule sonnait six heures.

Je levai la tête, j’étais dans l’obscurité la plus profonde. Je sonnai pour qu’on m’apportât de la lumière, personne ne vint ; je résolus alors de me servir moi-même. C’était d’ailleurs une habitude de philosophe qu’il allait me falloir prendre. Je pris d’une main une bougie toute préparée, et de l’autre je cherchai, à défaut des allumettes absentes de leur boîte, un papier que je comptais allumer à un dernier reste de flamme dansant au-dessus du foyer ; mais, craignant dans l’obscurité de prendre un papier précieux à la place d’un papier inutile, j’hésitais, lorsque je me rappelai avoir vu, dans le fameux bréviaire qui était posé sur la table à côté de moi, un vieux papier tout jaune par le haut qui avait l’air de servir de signet et qui avait traversé les siècles, maintenu à sa place par la vénération des héritiers. Je cherchai, en tâtonnant, cette feuille inutile, je la trouvai, je la tordis, et, la présentant à la flamme mourante, je l’allumai.

Mais, sous mes doigts, comme par magie, à mesure que le feu montait, je vis des caractères jaunâtres sortir du papier blanc et apparaître sur la feuille ; alors la terreur me prit : je serrai dans mes mains le papier, j’étouffai le feu, j’allumai directement la bougie au foyer, je rouvris avec une indicible émotion la lettre froissée, et je reconnus qu’une encre mystérieuse et sympathique avait tracé ces lettres apparentes seulement au contact de la vive chaleur. Un peu plus du tiers du papier avait été consumé par la flamme : c’est ce papier que vous avez lu ce matin ; relisez-le, Dantès ; puis, quand vous l’aurez relu, je vous compléterai, moi, les phrases interrompues et le sens incomplet.

Et Faria, interrompant, offrit le papier à Dantès, qui, cette fois, relut avidement les mots suivants tracés avec une encre rousse, pareille à la rouille :

« Cejourd’hui 25 avril 1498, ay Alexandre VI, et craignant que, non il ne veuille hériter de moi et ne me ré et Bentivoglio, morts empoisonnés, mon légataire universel, que j’ai enf pour l’avoir visité avec moi, c’est-à-dire dans île de Monte-Cristo, tout ce que je pos reries, diamants, bijoux ; que seul peut monter à peu près à deux mil trouvera ayant levé la vingtième roch crique de l’Est en droite ligne. Deux ouvertu dans ces grottes : le trésor est dans l’angle le plus é lequel trésor je lui lègue et cède en tou seul héritier.

25 avril 1498.

Cés

— Maintenant, reprit l’abbé, lisez cet autre papier.

Et il présenta à Dantès une seconde feuille avec d’autres fragments de lignes.

Dantès prit et lut :

ant été invité à dîner par Sa Sainteté

content de m’avoir fait payer le chapeau

serve le sort des cardinaux Crapara

je déclare à mon neveu Guido Spada,

oui dans un endroit qu’il connaît

les grottes de la petite

sédais de lingots, d’or monnayé, de pier-

je connais l’existence de ce trésor, qui

lions d’écus romains, et qu’il

e, à partir de la petite

res ont été pratiquées

loigné de la deuxième,

te propriété, comme à mon

ar † Spada. »

Faria le suivait d’un œil ardent.

— Et maintenant, dit-il, lorsqu’il eut vu que Dantès en était arrivé à la dernière ligne, rapprochez les deux fragments, et jugez vous-même.

Dantès obéit ; les deux fragments rapprochés donnaient l’ensemble suivant :

« Cejourd’hui 25 avril 1498, ay… ant été invité à dîner Sa Sainteté Alexandre VI, et craignant que, non… content de m’avoir fait payer le chapeau, il ne veuille hériter de moi et ne me ré… serve le sort des cardinaux Caprara et Bentivoglio, morts empoisonnés,… je déclare à mon neveu Guido Spada, mon légataire universel, que j’ai en… foui dans un endroit qu’il connaît pour l’avoir visité avec moi, c’est-à-dire dans… les grottes de la petite île de Monte-Cristo, tout ce que je pos… édais de lingots, d’or, monnayé, pierreries, diamants, bijoux ; que seul… je connais l’existence de ce trésor, qui peut monter à peu près à deux mil… lions d’écus romains, et qu’il trouvera ayant levé la vingtième roch… e à partir de la petite crique de l’Est en droite ligne. Deux ouvertu… res ont été pratiquées dans ces grottes ; le trésor est dans l’angle le plus é… loigné de la deuxième, lequel trésor je lui lègue et cède en tou… te propriété, comme à mon seul héritier.

25 avril 1498.

Cés…ar † Spada. »

— Eh bien ! comprenez-vous enfin ? dit Faria.

— C’était la déclaration du cardinal Spada et le testament que l’on cherchait depuis si longtemps ? dit Edmond encore incrédule.

— Oui, mille fois oui.

— Qui l’a reconstruite ainsi ?

— Moi, qui, à l’aide du fragment restant, ai deviné le reste en mesurant la longueur des lignes par celle du papier et en pénétrant dans le sens caché au moyen du sens visible, comme on se guide dans un souterrain par un reste de lumière qui vient d’en haut.

— Et qu’avez-vous fait quand vous avez cru avoir acquis cette conviction ?

— J’ai voulu partir et je suis parti à l’instant même, emportant avec moi le commencement de mon grand travail sur l’unité d’un royaume d’Italie ; mais depuis longtemps la police impériale, qui, dans ce temps, au contraire de ce que Napoléon a voulu depuis, quand un fils lui fut né, voulait la division des provinces, avait les yeux sur moi : mon départ précipité, dont elle était loin de deviner la cause, éveilla ses soupçons, et au moment où je m’embarquais à Piombino je fus arrêté.

Maintenant, continua Faria en regardant Dantès avec une expression presque paternelle, maintenant, mon ami, vous en savez autant que moi : si nous nous sauvons jamais ensemble, la moitié de mon trésor est à vous ; si je meurs ici et que vous vous sauviez seul, il vous appartient en totalité.

— Mais, demanda Dantès hésitant, ce trésor n’a-t-il pas dans ce monde quelque plus légitime possesseur que nous ?

— Non, non, rassurez-vous, la famille est éteinte complètement, le dernier comte Spada, d’ailleurs, m’a fait son héritier ; en me léguant ce bréviaire symbolique il m’a légué ce qu’il contenait ; non, non, tranquillisez-vous : si nous mettons la main sur cette fortune, nous pourrons en jouir sans remords.

— Et vous dites que ce trésor renferme…

— Deux millions d’écus romains, treize millions à peu près de notre monnaie.

— Impossible ! dit Dantès effrayé par l’énormité de la somme.

— Impossible ! et pourquoi ? reprit le vieillard. La famille Spada était une des plus vieilles et des plus puissantes familles du xve siècle. D’ailleurs, dans ces temps où toute spéculation et toute industrie étaient absentes, ces agglomérations d’or et de bijoux ne sont pas rares, il y a encore aujourd’hui des familles romaines qui meurent de faim près d’un million en diamants et en pierreries transmis par majorat, et auquel ils ne peuvent toucher.

Edmond croyait rêver : il flottait entre l’incrédulité et la joie.

— Je n’ai gardé si longtemps le secret avec vous, continua Faria, d’abord que pour vous éprouver, et ensuite pour vous surprendre ; si nous nous fussions évadés avant mon accès de catalepsie, je vous conduisais à Monte-Cristo ; maintenant, ajouta-t-il avec un soupir, c’est vous qui m’y conduirez. Eh bien ! Dantès, vous ne me remerciez pas ?

— Ce trésor vous appartient, mon ami, dit Dantès, il appartient à vous seul, et je n’y ai aucun droit : je ne suis point votre parent.

— Vous êtes mon fils, Dantès ! s’écria le vieillard, vous êtes l’enfant de ma captivité ; mon état me condamnait au célibat : Dieu vous a envoyé à moi pour consoler à la fois l’homme qui ne pouvait être père et le prisonnier qui ne pouvait être libre.

Et Faria tendit le bras qui lui restait au jeune homme qui se jeta à son cou en pleurant.

XIX LE TROISIÈME ACCÈS.

Maintenant que ce trésor qui avait été si longtemps l’objet des méditations de l’abbé pouvait assurer le bonheur à venir de celui que Faria aimait véritablement comme son fils, il avait encore doublé de valeur à ses yeux ; tous les jours il s’appesantissait sur la quotité de ce trésor expliquant à Dantès tout ce qu’avec treize ou quatorze millions de fortune un homme dans nos temps modernes pouvait faire de bien à ses amis ; et alors le visage de Dantès se rembrunissait, car le serment de vengeance qu’il avait fait se représentait à sa pensée, et il songeait, lui, combien dans nos temps modernes aussi un homme avec treize ou quatorze millions de fortune pouvait faire de mal à ses ennemis.

L’abbé ne connaissait pas l’île de Monte-Cristo, mais Dantès la connaissait : il avait souvent passé devant cette île, située à vingt-cinq milles de la Pianosa, entre la Corse et l’île d’Elbe, et une fois même il y avait relâché. Cette île était, avait toujours été et est encore complètement déserte ; c’est un rocher de forme presque conique, qui semble, avoir été poussé par quelque cataclysme volcanique du fond de l’abîme à la surface de la mer.

Dantès faisait le plan de l’île à Faria, et Faria donnait des conseils à Dantès sur les moyens à employer pour retrouver le trésor.

Mais Dantès était loin d’être aussi enthousiaste et surtout aussi confiant que le vieillard. Certes, il était bien certain maintenant que Faria n’était pas fou, et la façon dont il était arrivé à la découverte qui avait fait croire à sa folie redoublait encore son admiration pour lui ; mais aussi il ne pouvait croire que ce dépôt, en supposant qu’il eût existé, existât encore, et, quand il ne regardait pas le trésor comme chimérique, il le regardait du moins comme absent.

Cependant, comme si le destin eût voulu ôter aux prisonniers leur dernière espérance et leur faire comprendre qu’ils étaient condamnés à une prison perpétuelle, un nouveau malheur les atteignit : la galerie du bord de la mer, qui depuis longtemps menaçait ruine, avait été reconstruite ; on avait réparé les assises et bouché avec d’énormes quartiers de roc le trou déjà à demi comblé par Dantès. Sans cette précaution, qui avait été suggérée, on se le rappelle, au jeune homme par l’abbé, leur malheur était bien plus grand encore, car on découvrait leur tentative d’évasion, et on les séparait indubitablement : une nouvelle porte, plus forte, plus inexorable que les autres, s’était donc encore refermée sur eux.

— Vous voyez bien, disait le jeune homme avec une douce tristesse à Faria, que Dieu veut m’ôter jusqu’au mérite de ce que vous appelez mon dévouement pour vous. Je vous ai promis de rester éternellement avec vous, et je ne suis plus libre maintenant de ne pas tenir ma promesse ; je n’aurai pas plus le trésor que vous, et nous ne sortirons d’ici ni l’un ni l’autre. Au reste, mon véritable trésor, voyez-vous, mon ami, n’est pas celui qui m’attendait sous les sombres murailles de Monte-Cristo, c’est votre présence, c’est notre cohabitation de cinq ou six heures par jour, malgré nos geôliers, ce sont ces rayons d’intelligence que vous avez versés dans mon cerveau, ces langues que vous avez implantées dans ma mémoire et qui y poussent avec toutes leurs ramifications philologiques. Ces sciences diverses que vous m’avez rendues si faciles par la profondeur de la connaissance que vous en avez et la netteté des principes où vous les avez réduites, voilà mon trésor, ami, voilà en quoi vous m’avez fait riche et heureux. Croyez-moi et consolez-vous, cela vaut mieux pour moi que des tonnes d’or et des caisses de diamants, ne fussent-elles pas problématiques, comme ces nuages que l’on voit le matin flotter sur la mer, que l’on prend pour des terres fermes, et qui s’évaporent, se volatilisent et s’évanouissent à mesure qu’on s’en approche. Vous avoir près de moi le plus longtemps possible, écouter votre voix éloquente orner mon esprit, retremper mon âme, faire toute mon organisation capable de grandes et terribles choses si jamais je suis libre, les emplir si bien que le désespoir auquel j’étais prêt à me laisser aller quand je vous ai connu n’y trouve plus de place, voilà ma fortune, à moi : celle-là n’est point chimérique ; je vous la dois bien véritable, et tous les souverains de la terre, fussent-ils des César Borgia, ne viendraient pas à bout de me l’enlever.

Ainsi ce furent pour les deux infortunés, sinon d’heureux jours, du moins des jours assez promptement écoulés que les jours qui suivirent : Faria, qui pendant de si longues années avait gardé le silence sur le trésor, en reparlait maintenant à toute occasion. Comme il l’avait prévu, il était resté paralysé du bras droit et de la jambe gauche, et avait à peu près perdu tout espoir d’en jouir lui-même ; mais il rêvait toujours pour son jeune compagnon une délivrance ou une évasion, et il en jouissait pour lui. De peur que la lettre ne fût un jour égarée ou perdue, il avait forcé Dantès de l’apprendre par cœur, et Dantès la savait depuis le premier jusqu’au dernier mot. Alors il avait détruit la seconde partie, certain qu’on pouvait retrouver et saisir la première sans en deviner le véritable sens. Quelquefois des heures entières se passèrent pour Faria à donner des instructions à Dantès, instructions qui devaient lui servir au jour de sa liberté. Alors, une fois libre, du jour, de l’heure, du moment où il serait libre, il ne devait plus avoir qu’une seule et unique pensée, gagner Monte-Cristo par un moyen quelconque, y rester seul sous un prétexte qui ne donnât point de soupçons, et une fois là, une fois seul, tâcher de retrouver les grottes merveilleuses et fouiller l’endroit indiqué. L’endroit indiqué, on se le rappelle, c’est l’angle le plus éloigné de la seconde ouverture.

En attendant, les heures passaient, sinon rapides, du moins supportables. Faria, comme nous l’avons dit sans avoir retrouvé l’usage de sa main et de son pied, avait reconquis toute la netteté de son intelligence, et avait peu à peu, outre les connaissances morales que nous avons détaillées, appris à son jeune compagnon ce métier patient et sublime du prisonnier, qui de rien sait faire quelque chose. Ils s’occupaient donc éternellement, Faria de peur de se voir vieillir, Dantès de peur de se rappeler son passé presque éteint, et qui ne flottait plus au plus profond de sa mémoire que comme une lumière lointaine égarée dans la nuit ; tout allait ainsi, comme dans ces existences où le malheur n’a rien dérangé et qui s’écoulent machinales et calmes sous l’œil de la Providence.

Mais, sous ce calme superficiel, il y avait dans le cœur du jeune homme et dans celui du vieillard peut-être bien des élans retenus, bien des soupirs étouffés, qui se faisaient jour lorsque Faria était resté seul et qu’Edmond était rentré chez lui.

Une nuit Edmond se réveilla en sursaut, croyant s’être entendu appeler.

Il ouvrit les yeux et essaya de percer les épaisseurs de l’obscurité.

Son nom, ou plutôt une voix plaintive qui essayait d’articuler son nom, arriva jusqu’à lui.

Il se leva sur son lit, la sueur de l’angoisse au front, et écouta. Plus de doute, la plainte venait du cachot de son compagnon.

— Grand Dieu ! murmura Dantès ; serait-ce ?

Et il déplaça son lit, tira la pierre, s’élança dans le corridor et parvint à l’extrémité opposée ; la dalle était levée.

À la lueur de cette lampe informe et vacillante dont nous avons parlé, Edmond vit le vieillard pâle, debout encore et se cramponnant au bois de son lit. Ses traits étaient bouleversés par ces horribles symptômes qu’il connaissait déjà et qui l’avaient tant épouvanté lorsqu’ils étaient apparus pour la première fois.

— Eh bien ! mon ami, dit Faria résigné, vous comprenez, n’est-ce pas ? et je n’ai besoin de vous rien apprendre !

Edmond poussa un cri douloureux, et perdant complétement la tête, il s’élança vers la porte en criant :

— Au secours ! au secours !

Faria eut encore la force de l’arrêter par le bras.

— Silence ! dit-il, ou vous êtes perdu. Ne songeons plus qu’à vous, mon ami, à vous rendre votre captivité supportable ou votre fuite possible. Il vous faudrait des années pour refaire seul tout ce que j’ai fait ici, et qui serait détruit à l’instant même par la connaissance que nos surveillants auraient de notre intelligence. D’ailleurs, soyez tranquille, mon ami, le cachot que je vais quitter ne restera pas longtemps vide : un autre malheureux viendra prendre ma place. À cet autre vous apparaîtrez comme un ange sauveur. Celui-là sera peut-être jeune, fort et patient comme vous, celui-là pourra vous aider dans votre fuite, tandis que je l’empêchais. Vous n’aurez plus une moitié de cadavre liée à vous pour vous paralyser tous vos mouvements. Décidément Dieu fait enfin quelque chose pour vous : il vous rend plus qu’il ne vous ôte, et il est bien temps que je meure.

Edmond ne put que joindre les mains et s’écrier :

— Oh ! mon ami, mon ami, taisez-vous.

Puis reprenant sa force un instant ébranlée par ce coup imprévu et son courage plié par les paroles du vieillard :

— Oh ! dit-il, je vous ai déjà sauvé une fois, je vous sauverai bien une seconde !

Et il souleva le pied du lit et en tira le flacon encore au tiers plein de la liqueur rouge.

— Tenez, dit-il ; il en reste encore, de ce breuvage sauveur. Vite, vite, dites-moi ce qu’il faut que je fasse cette fois ; y a-t-il des instructions nouvelles ? Parlez, mon ami, j’écoute.

— Il n’y a pas d’espoir, répondit Faria en secouant la tête ; mais, n’importe ; Dieu veut que l’homme qu’il a créé, et dans le cœur duquel il a si profondément enraciné l’amour de la vie, fasse tout ce qu’il pourra pour conserver cette existence si pénible parfois, si chère toujours.

— Oh ! oui, oui, s’écria Dantès, et je vous sauverai, vous dis-je !

— Eh bien, essayez donc ! le froid me gagne ; je sens le sang qui afflue à mon cerveau ; cet horrible tremblement qui fait claquer mes dents et semble disjoindre mes os commence à secouer tout mon corps ; dans cinq minutes le mal éclatera, dans un quart d’heure il ne restera plus de moi qu’un cadavre.

— Oh ! s’écria Dantès le cœur navré de douleur.

— Vous ferez comme la première fois, seulement vous n’attendrez pas si longtemps. Tous les ressorts de la vie sont bien usés à cette heure, et la mort, continua-t-il en montrant son bras et sa jambe paralysés, n’aura plus que la moitié de la besogne à faire. Si après m’avoir versé douze gouttes dans la bouche, au lieu de dix, vous voyez que je ne reviens pas, alors vous verserez le reste. Maintenant portez-moi sur mon lit, car je ne puis plus me tenir debout.

Edmond prit le vieillard dans ses bras et le déposa sur le lit.

— Maintenant, ami, dit Faria, seule consolation de ma vie misérable, vous que le ciel m’a donné un peu tard, mais enfin qu’il m’a donné, présent inappréciable et dont je le remercie ; au moment de me séparer de vous pour jamais, je vous souhaite tout le bonheur, toute la prospérité que vous méritez : mon fils, je vous bénis !

Le jeune homme se jeta à genoux, appuyant sa tête contre le lit du vieillard.

— Mais surtout, écoutez bien ce que je vous dis à ce moment suprême : le trésor des Spada existe ; Dieu permet qu’il n’y ait plus pour moi ni distance, ni obstacle. Je le vois au fond de la seconde grotte ; mes yeux percent les profondeurs de la terre et sont éblouis de tant de richesses. Si vous parvenez à fuir, rappelez-vous que le pauvre abbé que tout le monde croyait fou ne l’était pas. Courez à Monte-Cristo, profitez de notre fortune, profitez-en, vous avez assez souffert.

Une secousse violente interrompit le vieillard ; Dantès releva la tête, il vit les yeux qui s’injectaient de rouge : on eût dit qu’une vague de sang venait de monter de sa poitrine à son front.

— Adieu ! adieu ! murmura le vieillard en pressant convulsivement la main du jeune homme, adieu !…

— Oh ! pas encore, pas encore ! s’écria celui-ci ; ne nous abandonnez pas ; ô mon Dieu ! secourez-le… à l’aide… à moi…

— Silence ! silence ! murmura le moribond, qu’on ne nous sépare pas si vous me sauvez !

— Vous avez raison. Oh ! oui, oui, soyez tranquille, je vous sauverai ! D’ailleurs, quoique vous souffriez beaucoup, vous paraissez souffrir moins que la première fois.

— Oh ! détrompez-vous ! je souffre moins, parce qu’il y a en moi moins de forces pour souffrir. À votre âge on a foi dans la vie, c’est le privilège de la jeunesse de croire et d’espérer ; mais les vieillards voient plus clairement la mort. Oh ! la voilà… elle vient… c’est fini… ma vue se perd… ma raison s’enfuit… Votre main, Dantès !… adieu !… adieu !

Et se relevant par un dernier effort dans lequel il rassembla toutes ses facultés :

— Monte-Cristo ! dit-il, n’oubliez pas Monte-Cristo !

Et il retomba sur son lit.

La crise fut terrible : des membres tordus, des paupières gonflées, une écume sanglante, un corps sans mouvement, voilà ce qui resta sur ce lit de douleur à la place de l’être intelligent qui s’y était couché un instant auparavant.

Dantès prit la lampe, la posa au chevet du lit sur une pierre qui faisait saillie et d’où sa lueur tremblante éclairait d’un reflet étrange et fantastique ce visage décomposé et ce corps inerte et roidi.

Les yeux fixés, il attendit intrépidement le moment d’administrer le remède sauveur.

Lorsqu’il crut le moment arrivé, il prit le couteau, desserra les dents, qui offrirent moins de résistance que la première fois, compta l’une après l’autre dix gouttes et attendit ; la fiole contenait le double encore à peu près de ce qu’il avait versé.

Il attendit dix minutes, un quart d’heure, une demi-heure, rien ne bougea. Tremblant, les cheveux roidis, le front glacé de sueur, il comptait les secondes par les battements de son cœur.

Alors il pensa qu’il était temps d’essayer la dernière épreuve : il approcha la fiole des lèvres violettes de Faria, et, sans avoir besoin de desserrer les mâchoires restées ouvertes, il versa toute la liqueur qu’elle contenait.

Le remède produisit un effet galvanique, un violent tremblement secoua les membres du vieillard, ses yeux se rouvrirent effrayants à voir, il poussa un soupir qui ressemblait à un cri, puis tout ce corps frissonnant rentra peu à peu dans son immobilité.

Les yeux seuls restèrent ouverts.

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