Le Comte de Monte-Cristo (page 30)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Comte de Monte-Cristo · 142 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Destinée ! destinée ! murmura l’abbé.

— Oui, mais écoutez, ce n’est pas le tout. La guerre d’Espagne finie, la carrière de Fernand se trouvait compromise par la longue paix qui promettait de régner en Europe. La Grèce seule était soulevée contre la Turquie, et venait de commencer la guerre de son indépendance ; tous les deux étaient tournés vers Athènes : c’était la mode de plaindre et de soutenir les Grecs. Le gouvernement français, sans les protéger ouvertement, comme vous savez, tolérait les migrations partielles. Fernand sollicita et obtint la permission d’aller servir en Grèce, en demeurant toujours porté néanmoins sur les contrôles de l’armée.

Quelque temps après on apprit que le comte de Morcerf, c’était le nom qu’il portait, était entré au service d’Ali-Pacha avec le grade de général instructeur.

Ali-Pacha fut tué, comme vous savez ; mais avant de mourir il récompensa les services de Fernand en lui laissant une somme considérable avec laquelle Fernand revint en France, où son grade de lieutenant général lui fut confirmé.

— De sorte qu’aujourd’hui ?… demanda l’abbé.

— De sorte qu’aujourd’hui, poursuivit Caderousse, il possède un hôtel magnifique à Paris, rue du Helder, no 27.

L’abbé ouvrit la bouche, demeura un instant comme un homme qui hésite, mais faisant un effort sur lui même :

— Et Mercédès, dit-il, on m’a assuré qu’elle avait disparu ?

— Disparu, dit Caderousse, oui, comme disparaît le soleil pour se lever le lendemain plus éclatant.

— A-t-elle donc fait fortune aussi ? demanda l’abbé avec un sourire ironique.

— Mercédès est à cette heure une des plus grandes dames de Paris, dit Caderousse.

— Continuez, dit l’abbé, il me semble que j’écoute le récit d’un rêve. Mais j’ai vu moi-même des choses si extraordinaires, que celles que vous me dites m’étonnent moins.

— Mercédès fut d’abord désespérée du coup qui lui enlevait Edmond. Je vous ai dit ses instances près de M. de Villefort et son dévouement pour le père de Dantès. Au milieu de son désespoir une nouvelle douleur vint l’atteindre, ce fut le départ de Fernand, de Fernand dont elle ignorait le crime, et qu’elle regardait comme son frère.

Fernand partit, Mercédès demeura seule.

Trois mois s’écoulèrent pour elle dans les larmes : pas de nouvelles d’Edmond, pas de nouvelles de Fernand ; rien devant les yeux qu’un vieillard qui s’en allait mourant de désespoir.

Un soir, après être restée toute la journée assise, comme c’était son habitude, à l’angle des deux chemins qui se rendent de Marseille aux Catalans, elle rentra chez elle plus abattue qu’elle ne l’avait encore été ; ni son amant ni son ami ne revenaient par l’un ou l’autre de ces deux chemins, et elle n’avait de nouvelles ni de l’un ni de l’autre.

Tout à coup il lui sembla entendre un pas connu ; elle se retourna avec anxiété, la porte s’ouvrit, elle vit apparaître Fernand avec son uniforme de sous-lieutenant.

Ce n’était pas la moitié de ce qu’elle pleurait, mais c’était une portion de sa vie passée qui revenait à elle.

Mercédès saisit les mains de Fernand avec un transport que celui-ci prit pour de l’amour, et qui n’était que la joie de n’être plus seule au monde et de revoir enfin un ami après les longues heures de la tristesse solitaire. Et puis, il faut le dire, Fernand n’avait jamais été haï, il n’était pas aimé voilà tout ; un autre tenait tout le cœur de Mercédès, cet autre était absent… était disparu… était mort peut-être. À cette dernière idée, Mercédès éclatait en sanglots et se tordait les bras de douleur ; mais cette idée, qu’elle repoussait autrefois quand elle lui était suggérée par un autre, lui revenait maintenant toute seule à l’esprit ; d’ailleurs, de son côté, le vieux Dantès ne cessait de lui dire : « Notre Edmond est mort, car s’il n’était pas mort il nous reviendrait. »

Le vieillard mourut, comme je vous l’ai dit : s’il eût vécu, peut-être Mercédès ne fût-elle jamais devenue la femme d’un autre ; car il eût été là pour lui reprocher son infidélité. Fernand comprit cela. Quand il connut la mort du vieillard, il revint. Cette fois il était lieutenant. Au premier voyage, il n’avait pas dit à Mercédès un mot d’amour ; au second, il lui rappela qu’il l’aimait.

Mercédès lui demanda six mois encore pour attendre et pleurer Edmond.

— Au fait, dit l’abbé avec un sourire amer, cela faisait dix-huit mois en tout. Que peut demander davantage l’amant le plus adoré ?

Puis il murmura les paroles du poète anglais : Frailty, thy name is woman !

— Six mois après, reprit Caderousse, le mariage eut lieu à l’église des Accoules.

— C’était la même église où elle devait épouser Edmond, murmura le prêtre ; il n’y avait que le fiancé de changé, voilà tout.

— Mercédès se maria donc, continua Caderousse ; mais, quoique aux yeux de tous elle parût calme, elle ne manqua pas moins de s’évanouir en passant devant la Réserve, où dix-huit mois auparavant avaient été célébrées ses fiançailles avec celui qu’elle eût vu qu’elle aimait encore, si elle eût osé regarder au fond de son cœur.

Fernand plus heureux, mais non pas plus tranquille, car je le vis à cette époque et il craignait sans cesse le retour d’Edmond, Fernand s’occupa aussitôt de dépayser sa femme et de s’exiler lui-même : il y avait à la fois trop de dangers et de souvenirs à rester aux Catalans.

Huit jours après la noce ils partirent.

— Et revîtes-vous Mercédès ? demanda le prêtre.

— Oui, au moment de la guerre d’Espagne, à Perpignan, où Fernand l’avait laissée ; elle faisait alors l’éducation de son fils.

L’abbé tressaillit.

— De son fils ? dit-il.

— Oui, répondit Caderousse, du petit Albert.

— Mais pour instruire ce fils, continua l’abbé, elle avait donc reçu de l’éducation elle-même ? Il me semblait avoir entendu dire à Edmond que c’était la fille d’un simple pêcheur, belle mais inculte.

— Oh ! dit Caderousse, connaissait-il donc si mal sa propre fiancée ! Mercédès eût pu devenir reine, Monsieur, si la couronne se devait poser seulement sur les têtes les plus belles et les plus intelligentes. Sa fortune grandissait déjà, et elle grandissait avec sa fortune. Elle apprenait le dessin, elle apprenait la musique, elle apprenait tout. D’ailleurs, je crois, entre nous, qu’elle ne faisait tout cela que pour se distraire, pour oublier, et qu’elle ne mettait tant de choses dans sa tête que pour combattre ce qu’elle avait dans le cœur. Mais maintenant tout doit être dit, continua Caderousse : la fortune et les honneurs l’ont consolée sans doute. Elle est riche, elle est comtesse, et cependant…

Caderousse s’arrêta.

— Cependant, quoi ? demanda l’abbé.

— Cependant je suis sûr qu’elle n’est pas heureuse, dit Caderousse.

— Et qui vous le fait croire ?

— Eh bien ! quand je me suis trouvé trop malheureux moi-même, j’ai pensé que mes anciens amis m’aideraient en quelque chose. Je me suis présenté chez Danglars, qui ne m’a pas même reçu. J’ai été chez Fernand, qui m’a fait remettre cent francs par son valet de chambre.

— Alors vous ne les vîtes ni l’un ni l’autre ?

— Non ; mais madame de Morcerf m’a vu, elle.

— Comment cela ?

— Lorsque je suis sorti, une bourse est tombée à mes pieds ; elle contenait vingt-cinq louis : j’ai levé vivement la tête et j’ai vu Mercédès, qui refermait la persienne.

— Et M. de Villefort ? demanda l’abbé.

— Oh ! lui n’avait pas été mon ami ; lui, je ne le connaissais pas ; lui, je n’avais rien à lui demander.

— Mais ne savez-vous point ce qu’il est devenu, et la part qu’il a prise au malheur d’Edmond ?

— Non ; je sais seulement que quelque temps après l’avoir fait arrêter il a épousé mademoiselle de Saint-Méran, et bientôt a quitté Marseille. Sans doute que le bonheur lui aura souri comme aux autres, sans doute qu’il est riche comme Danglars, considéré comme Fernand ; moi seul, vous le voyez, suis resté pauvre, misérable et oublié de Dieu.

— Vous vous trompez, mon ami, dit l’abbé : Dieu peut paraître oublier parfois quand sa justice se repose ; mais il vient toujours un moment où il se souvient, et en voici la preuve.

À ces mots, l’abbé tira le diamant de sa poche, et le présentant à Caderousse :

— Tenez, mon ami, lui dit-il, prenez ce diamant, car il est à vous.

— Comment, à moi seul ! s’écria Caderousse ; ah ! Monsieur, ne raillez-vous pas ?

— Ce diamant devait être partagé entre ses amis : Edmond n’avait qu’un seul ami, le partage devient donc inutile. Prenez ce diamant et vendez-le ; il vaut cinquante mille francs, je vous le répète, et cette somme, je l’espère, suffira pour vous tirer de la misère.

— Oh ! Monsieur, dit Caderousse en avançant timidement une main et en essuyant de l’autre la sueur qui perlait sur son front ; oh ! Monsieur, ne faites pas une plaisanterie du bonheur ou du désespoir d’un homme !

— Je sais ce que c’est que le bonheur et ce que c’est que le désespoir, et je ne jouerai jamais à plaisir avec les sentiments. Prenez donc, mais en échange…

Caderousse, qui touchait déjà le diamant, retira sa main.

L’abbé sourit.

— En échange, continua-t-il, donnez-moi cette bourse de soie rouge que M. Morrel avait laissée sur la cheminée du vieux Dantès, et qui, me l’avez-vous dit, est encore entre vos mains.

Caderousse, de plus en plus étonné, alla vers une grande armoire de chêne, l’ouvrit et donna à l’abbé une bourse longue, de soie rouge flétrie, et autour de laquelle glissaient deux anneaux de cuivre dorés autrefois.

L’abbé la prit, et en sa place donna le diamant à Caderousse.

— Oh ! vous êtes un homme de Dieu, Monsieur ! s’écria Caderousse, car en vérité personne ne savait qu’Edmond vous avait donné ce diamant et vous auriez pu le garder.

— Bien, se dit tout bas l’abbé, tu l’eusses fait, à ce qu’il paraît, toi.

L’abbé se leva, prit son chapeau et ses gants.

— Ah çà, dit-il, tout ce que vous m’avez dit est bien vrai, n’est-ce pas, et je puis y croire en tout point ?

— Tenez, monsieur l’abbé, dit Caderousse, voici dans le coin de ce mur un christ de bois bénit ; ouvrez sur ce bahut le livre d’évangiles de ma femme : ouvrez ce livre, et je vais vous jurer dessus, la main étendue vers le christ, je vais vous jurer sur le salut de mon âme, sur ma foi de chrétien, que je vous ai dit toutes choses comme elles s’étaient passées, et comme l’ange des hommes le dira à l’oreille de Dieu le jour du jugement dernier !

— C’est bien, dit l’abbé convaincu par cet accent que Caderousse disait la vérité, c’est bien ; que cet argent vous profite ! Adieu, je retourne loin des hommes qui se font tant de mal les uns aux autres.

Et l’abbé, se délivrant à grand-peine des enthousiastes élans de Caderousse, leva lui-même la barre de la porte, sortit, remonta à cheval, salua une dernière fois l’aubergiste qui se confondait en adieux bruyants, et partit, suivant la même direction qu’il avait déjà suivie pour venir.

Quand Caderousse se retourna, il vit derrière lui la Carconte, plus pâle et plus tremblante que jamais.

— Est-ce bien vrai, ce que j’ai entendu ? dit-elle.

— Quoi ? qu’il nous donnait le diamant pour nous tout seuls ? dit Caderousse, presque fou de joie.

— Oui.

— Rien de plus vrai, car le voilà.

La femme le regarda un instant ; puis d’une voix sourde :

— Et s’il était faux ? dit-elle.

Caderousse pâlit et chancela.

— Faux, murmura-t-il, faux… et pourquoi cet homme m’aurait-il donné un diamant faux ?

— Pour avoir ton secret sans le payer, imbécile !

Caderousse resta un instant étourdi sous le poids de cette supposition.

— Oh ! dit-il au bout d’un instant et en prenant son chapeau qu’il posa sur le mouchoir rouge noué autour de sa tête, nous allons bien le savoir.

— Et comment cela ?

— C’est la foire à Beaucaire ; il y a des bijoutiers de Paris : je vais aller le leur montrer. Toi, garde la maison, femme ; dans deux heures je serai de retour.

Et Caderousse s’élança hors de la maison, et prit tout courant la route opposée à celle que venait de prendre l’inconnu.

— Cinquante mille francs ! murmura la Carconte, restée seule, c’est de l’argent… mais ce n’est pas une fortune.

VII LES REGISTRES DES PRISONS.

Le lendemain du jour où s’était passée, sur la route de Bellegarde à Beaucaire, la scène que nous venons de raconter, un homme de trente à trente-deux ans, vêtu d’un frac bleu-barbeau, d’un pantalon de nankin et d’un gilet blanc, ayant à la fois la tournure et l’accent britanniques, se présenta chez le maire de Marseille.

— Monsieur, lui dit-il, je suis le premier commis de la maison Thomson et French de Rome. Nous sommes depuis dix ans en relations avec la maison Morrel et fils de Marseille. Nous avons une centaine de mille francs à peu près engagés dans ces relations, et nous ne sommes pas sans inquiétudes, attendu que l’on dit que la maison menace ruine : j’arrive donc tout exprès de Rome pour vous demander des renseignements sur cette maison.

— Monsieur, répondit le maire, je sais effectivement que depuis quatre ou cinq ans le malheur semble poursuivre M. Morrel : il a successivement perdu quatre ou cinq bâtiments et essuyé trois ou quatre banqueroutes ; mais il ne m’appartient pas, quoique son créancier moi-même pour une dizaine de mille francs, de donner aucun renseignement sur l’état de sa fortune. Demandez-moi comme maire ce que je pense de M. Morrel, et je vous répondrai que c’est un homme probe jusqu’à la rigidité, et qui jusqu’à présent a rempli tous ces engagements avec une parfaite exactitude. Voilà tout ce que je puis vous dire, Monsieur ; si vous voulez en savoir davantage, adressez-vous à M. de Boville, inspecteur des prisons, rue de Noailles, no 15 ; il a, je crois, deux cent mille francs placés dans la maison Morrel, et s’il y a réellement quelque chose à craindre, comme cette somme est plus considérable que la mienne, vous le trouverez probablement sur ce point mieux renseigné que moi.

L’Anglais parut apprécier cette suprême délicatesse, salua, sortit et s’achemina de ce pas particulier aux fils de la Grande-Bretagne vers la rue indiquée.

M. de Boville était dans son cabinet. En l’apercevant, l’Anglais fit un mouvement de surprise qui semblait indiquer que ce n’était point la première fois qu’il se trouvait devant celui auquel il venait faire une visite. Quant à M. de Boville, il était si désespéré, qu’il était évident que toutes les facultés de son esprit, absorbées dans la pensée qui l’occupait en ce moment, ne laissaient ni à sa mémoire ni à son imagination le loisir de s’égarer dans le passé.

L’Anglais, avec le flegme de sa nation, lui posa à peu près dans les mêmes termes la même question qu’il venait de poser au maire de Marseille.

— Oh ! Monsieur, s’écria M. de Boville, vos craintes sont malheureusement on ne peut plus fondées, et vous voyez un homme désespéré. J’avais deux cent mille francs placés dans la maison Morrel : ces deux cent mille francs étaient la dot de ma fille que je comptais marier dans quinze jours ; ces deux cent mille francs étaient remboursables, cent mille, le 15 de ce mois-ci, cent mille le 15 du mois prochain. J’avais donné avis à M. Morrel du désir que j’avais que ce remboursement fût fait exactement, et voilà qu’il est venu ici, Monsieur, il y a à peine une demi-heure, pour me dire que si son bâtiment le Pharaon n’était pas rentré d’ici au 15, il se trouverait dans l’impossibilité de me faire ce paiement.

— Mais, dit l’Anglais, cela ressemble fort à un atermoiement.

— Dites, Monsieur, que cela ressemble à une banqueroute ! s’écria M. de Boville désespéré.

L’Anglais parut réfléchir un instant, puis il dit :

— Ainsi, Monsieur, cette créance vous inspire des craintes ?

— C’est-à-dire que je la regarde comme perdue.

— Eh bien ! moi, je vous l’achète.

— Vous ?

— Oui, moi.

— Mais à un rabais énorme, sans doute ?

— Non ; moyennant deux cent mille francs : notre maison, ajouta l’Anglais en riant, ne fait pas de ces sortes d’affaires.

— Et vous payez ?

— Comptant.

Et l’Anglais tira de sa poche une liasse de billets de banque qui pouvait faire le double de la somme que M. de Boville craignait de perdre.

Un éclair de joie passa sur le visage de M. de Boville ; mais cependant il fit un effort sur lui-même et dit :

— Monsieur, je dois vous prévenir que, selon toute probabilité, vous n’aurez pas six du cent de cette somme.

— Cela ne me regarde pas, répondit l’Anglais ; cela regarde la maison Thomson et French, au nom de laquelle j’agis. Peut-être a-t-elle intérêt à hâter la ruine d’une maison rivale. Mais ce que je sais, Monsieur, c’est que je suis prêt à vous compter cette somme contre le transport que vous m’en ferez ; seulement je demanderai un droit de courtage.

— Comment, Monsieur, c’est trop juste ! s’écria M. de Boville. La commission est ordinairement de un et demi : voulez-vous deux ? voulez-vous trois ? voulez-vous cinq ? voulez-vous plus, enfin ? Parlez !

— Monsieur, reprit l’Anglais en riant, je suis comme ma maison, je ne fais pas de ces sortes d’affaires ; non : mon droit de courtage est de tout autre nature.

— Parlez donc, Monsieur, je vous écoute.

— Vous êtes inspecteur des prisons ?

— Depuis plus de quatorze ans.

— Vous tenez des registres d’entrée et de sortie ?

— Sans doute.

— À ces registres doivent être jointes des notes relatives aux prisonniers ?

— Chaque prisonnier a son dossier.

— Eh bien, Monsieur, j’ai été élevé à Rome par un pauvre diable d’abbé qui a disparu tout à coup. J’ai appris, depuis, qu’il avait été détenu au château d’If, et je voudrais avoir quelques détails sur sa mort.

— Comment le nommiez-vous ?

— L’abbé Faria.

— Oh ! je me le rappelle parfaitement ! s’écria M. de Boville, il était fou.

— On le disait.

— Oh ! il l’était bien certainement.

— C’est possible ; et quel était son genre de folie ?

— Il prétendait avoir la connaissance d’un trésor immense, et offrait des sommes folles au gouvernement si on voulait le mettre en liberté.

— Pauvre diable ! et il est mort ?

— Oui, Monsieur, il y a cinq ou six mois à peu près, en février dernier.

— Vous avez une heureuse mémoire, Monsieur, pour vous rappeler ainsi les dates.

— Je me rappelle celle-ci, parce que la mort du pauvre diable fut accompagnée d’une circonstance singulière.

— Peut-on connaître cette circonstance ? demanda l’Anglais avec une expression de curiosité qu’un profond observateur eût été étonné de trouver sur son flegmatique visage.

— Oh ! mon Dieu ! oui, Monsieur : le cachot de l’abbé était éloigné de quarante-cinq à cinquante pieds à peu près de celui d’un ancien agent bonapartiste, un de ceux qui avaient le plus contribué au retour de l’usurpateur en 1815, homme très résolu et très dangereux.

— Vraiment ? dit l’Anglais.

— Oui, répondit M. de Boville ; j’ai eu l’occasion moi-même de voir cet homme en 1816 ou 1817, et l’on ne descendait dans son cachot qu’avec un piquet de soldats : cet homme m’a fait une profonde impression, et je n’oublierai jamais son visage.

L’Anglais sourit imperceptiblement.

— Et vous dites donc, Monsieur, reprit-il, que les deux cachots…

— Étaient séparés par une distance de cinquante pieds ; mais il paraît que cet Edmond Dantès…

— Cet homme dangereux s’appelait…

— Edmond Dantès. Oui, Monsieur ; il paraît que cet Edmond Dantès s’était procuré des outils ou en avait fabriqué, car on trouva un couloir à l’aide duquel les prisonniers communiquaient.

— Ce couloir avait sans doute été pratiqué dans un but d’évasion ?

— Justement ; mais malheureusement pour les prisonniers, l’abbé Faria fut atteint d’une attaque de catalepsie et mourut.

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