Le Comte de Monte-Cristo (page 35)
— Oh ! cela ne veut rien dire, dit Gaetano ; si vous pouviez juger, au milieu de l’obscurité, de la position de l’île, vous verriez que, placé comme il l’est, ce feu ne peut être aperçu ni de la côte, ni de la Pianosa, mais seulement de la pleine mer.
— Ainsi vous craignez que ce feu ne nous annonce mauvaise compagnie ?
— C’est ce dont il faudra s’assurer, reprit Gaetano les yeux toujours fixés sur cette étoile terrestre.
— Et comment s’en assurer ?
— Vous allez voir.
À ces mots Gaetano tint conseil avec ses compagnons, et au bout de cinq minutes de discussion, on exécuta en silence une manœuvre à l’aide de laquelle en un instant on eut viré de bord ; alors on reprit la route qu’on venait de faire, et quelques secondes après ce changement de direction, le feu disparut, caché par quelque mouvement de terrain.
Alors le pilote imprima par le gouvernail une nouvelle direction au petit bâtiment, qui se rapprocha visiblement de l’île et qui bientôt ne s’en trouva plus éloigné que d’une cinquantaine de pas.
Gaetano abattit la voile, et la barque resta stationnaire.
Tout cela avait été fait dans le plus grand silence, et d’ailleurs, depuis le changement de route, pas une parole n’avait été prononcée à bord.
Gaetano, qui avait proposé l’expédition, en avait pris toute la responsabilité sur lui. Les quatre matelots ne le quittaient pas des yeux tout en préparant les avirons et en se tenant évidemment prêts à faire force de rames ; ce qui, grâce à l’obscurité, n’était pas difficile.
Quant à Franz, il visitait ses armes avec ce sang-froid que nous lui connaissons ; il avait deux fusils à deux coups et une carabine, il les chargea, s’assura des batteries, et attendit.
Pendant ce temps le patron avait jeté bas son caban et sa chemise, assuré son pantalon autour de ses reins, et, comme il était pieds nus, il n’avait eu ni souliers ni bas à défaire. Une fois dans ce costume ou plutôt hors de son costume, il mit un doigt sur ses lèvres pour faire signe de garder le plus profond silence, et, se laissant couler dans la mer, il nagea vers le rivage avec tant de précaution qu’il était impossible d’entendre le moindre bruit. Seulement, au sillon phosphorescent que dégageaient ses mouvements on pouvait suivre sa trace.
Bientôt ce sillon même disparut : il était évident que Gaetano avait touché terre.
Tout le monde sur le petit bâtiment resta immobile pendant une demi-heure, au bout de laquelle on vit reparaître près du rivage et s’approcher de la barque le même sillon lumineux. Au bout d’un instant et en deux brassées Gaetano avait atteint la barque.
— Eh bien ? firent ensemble Franz et les quatre matelots.
— Eh bien ! dit-il, ce sont des contrebandiers espagnols ; ils ont seulement avec eux deux bandits corses.
— Et que font ces deux bandits corses avec des contrebandiers espagnols ?
— Eh ! mon Dieu ! Excellence, reprit Gaetano d’un ton de profonde charité chrétienne, il faut bien s’aider les uns les autres. Souvent les bandits se trouvent un peu pressés sur terre par les gendarmes ou les carabiniers, eh bien ! ils trouvent là une barque, et dans cette barque de bons garçons comme nous. Ils viennent nous demander l’hospitalité dans notre maison flottante. Le moyen de refuser secours à un pauvre diable qu’on poursuit ! Nous le recevons, et, pour plus grande sécurité, nous prenons le large. Cela ne nous coûte rien et sauve la vie ou, tout au moins, la liberté à un de nos semblables qui, dans l’occasion, reconnaît le service que nous lui avons rendu en nous indiquant un bon endroit où nous puissions débarquer nos marchandises sans être dérangés par les curieux.
— Ah çà ! dit Franz, vous êtes donc un peu contrebandier vous-même, mon cher Gaetano ?
— Eh ! que voulez-vous, Excellence ! dit-il avec un sourire impossible à décrire, on fait un peu de tout ; il faut bien vivre.
— Alors vous êtes en pays de connaissance avec les gens qui habitent Monte-Cristo à cette heure ?
— À peu près. Nous autres mariniers, nous sommes comme les francs-maçons, nous nous reconnaissons à certains signes.
— Et vous croyez que nous n’aurions rien à craindre en débarquant à notre tour ?
— Absolument rien ; les contrebandiers ne sont pas des voleurs.
— Mais ces deux bandits corses… reprit Franz calculant d’avance toutes les chances de danger.
— Eh mon Dieu ! dit Gaetano, ce n’est pas leur faute s’ils sont bandits, c’est celle de l’autorité.
— Comment cela ?
— Sans doute ; on les poursuit pour avoir fait une peau, pas autre chose ; comme s’il n’était pas dans la nature du Corse de se venger !
— Qu’entendez-vous par avoir fait une peau ? Avoir assassiné un homme ? dit Franz continuant ses investigations.
— J’entends avoir tué un ennemi, reprit le patron, ce qui est bien différent.
— Eh bien ! fit le jeune homme, allons demander l’hospitalité aux contrebandiers et aux bandits. Croyez-vous qu’ils nous l’accordent ?
— Sans aucun doute.
— Combien sont-ils ?
— Quatre, Excellence, et les deux bandits ça fait six.
— Eh bien ! c’est juste notre chiffre ; nous sommes même, dans le cas où ces messieurs montreraient de mauvaises dispositions, en force égale, et par conséquent en mesure de les contenir. Ainsi, une dernière fois, va pour Monte-Cristo.
— Oui, Excellence ; mais vous nous permettrez bien encore de prendre quelques précautions ?
— Comment donc, mon cher ! soyez sage comme Nestor, et prudent comme Ulysse. Je fais plus que de vous le permettre, je vous y exhorte.
— Eh bien ! alors, silence ! fit Gaetano.
Tout le monde se tut.
Pour un homme envisageant, comme Franz, toute chose sous son véritable point de vue, la situation, sans être dangereuse, ne manquait pas d’une certaine gravité. Il se trouvait dans l’obscurité la plus profonde, isolé, au milieu de la mer, avec des mariniers qui ne le connaissaient pas et qui n’avaient aucun motif de lui être dévoués ; qui savaient qu’il avait dans sa ceinture quelques milliers de francs, et qui avaient dix fois, sinon avec envie, du moins avec curiosité, examiné ses armes, qui étaient fort belles. D’un autre côté il allait aborder, sans autre escorte que ces hommes, dans une île qui portait un nom fort religieux, mais qui ne semblait pas promettre à Franz une autre hospitalité que celle du Calvaire au Christ, grâce à ses contrebandiers et à ses bandits. Puis cette histoire de bâtiments coulés à fond, qu’il avait crue exagérée le jour, lui semblait plus vraisemblable la nuit. Aussi, placé qu’il était entre ce double danger peut-être imaginaire, il ne quittait pas ces hommes des yeux et son fusil de la main.
Cependant les mariniers avaient de nouveau hissé leurs voiles et avaient repris leur sillon déjà creusé en allant et en revenant. À travers l’obscurité, Franz, déjà un peu habitué aux ténèbres, distinguait le géant de granit que la barque côtoyait ; puis enfin, en dépassant de nouveau l’angle d’un rocher, il aperçut le feu qui brillait plus éclatant que jamais, et, autour de ce feu, cinq ou six personnes assises.
La réverbération du foyer s’étendait d’une centaine de pas en mer. Gaetano côtoya la lumière, en faisant toutefois rester la barque dans la partie non éclairée, puis, lorsqu’elle fut tout à fait en face du foyer ; il mit le cap sur lui et entra bravement dans le cercle lumineux en entonnant une chanson de pêcheurs dont il soutenait le chant à lui seul, et dont ses compagnons reprenaient le refrain en chœur.
Au premier mot de la chanson, les hommes assis autour du foyer s’étaient levés et s’étaient approchés du débarcadère, les yeux fixés sur la barque, dont ils s’efforçaient visiblement de juger la force et de deviner les intentions. Bientôt ils parurent avoir fait un examen suffisant et allèrent, à l’exception d’un seul qui resta debout sur le rivage, se rasseoir autour du feu, devant lequel rôtissait un chevreau tout entier.
Lorsque le bateau fut arrivé à une vingtaine de pas de la terre, l’homme qui était sur le rivage fit machinalement, avec sa carabine, le geste d’une sentinelle qui attend une patrouille, et cria Qui vive ! en patois sarde.
Franz arma froidement ses deux coups.
Gaetano échangea alors avec cet homme quelques paroles auxquelles le voyageur ne comprit rien, mais qui le concernaient évidemment.
— Son Excellence, demanda le patron, veut-elle se nommer ou garder l’incognito ?
— Mon nom doit être parfaitement inconnu ; dites-leur donc simplement, reprit Franz, que je suis un Français voyageant pour ses plaisirs.
Lorsque Gaetano eut transmis cette réponse, la sentinelle donna un ordre à l’un des hommes assis devant le feu, lequel se leva aussitôt, et disparut dans les rochers.
Il se fit un silence. Chacun semblait préoccupé de ses affaires : Franz de son débarquement, les matelots de leurs voiles, les contrebandiers de leur chevreau ; mais au milieu de cette insouciance apparente, on s’observait mutuellement.
L’homme qui s’était éloigné reparut tout à coup du côté opposé de celui par lequel il avait disparu. Il fit un signe de la tête à la sentinelle, qui se retourna du côté de la barque et se contenta de prononcer ces seules paroles : S’accommodi.
Le s’accommodi italien est intraduisible, il veut dire à la fois, venez, entrez, soyez le bienvenu, faites comme chez vous, vous êtes le maître. C’est comme cette phrase turque de Molière, qui étonnait si fort le bourgeois gentilhomme par la quantité de choses qu’elle contenait.
Les matelots ne se le firent pas dire deux fois : en quatre coups de rames, la barque toucha la terre. Gaetano sauta sur la grève, échangea encore quelques mots à voix basse avec la sentinelle ; ses compagnons descendirent l’un après l’autre ; puis vint enfin le tour de Franz.
Il avait un de ses fusils en bandoulière, Gaetano avait l’autre, un des matelots tenait sa carabine. Son costume tenait à la fois de l’artiste et du dandy ; ce qui n’inspira aux hôtes aucun soupçon, et par conséquent aucune inquiétude.
On amarra la barque au rivage, on fit quelques pas pour chercher un bivouac commode ; mais sans doute le point vers lequel on s’acheminait n’était pas dans la convenance du contrebandier qui remplissait le poste de surveillant, car il cria à Gaetano :
— Non, point par là, s’il vous plaît.
Gaetano balbutia une excuse, et, sans insister davantage, s’avança du côté opposé, tandis que deux matelots, pour éclairer la route, allaient allumer des torches au foyer.
On fit trente pas à peu près et l’on s’arrêta sur une petite esplanade tout entourée de rochers dans lesquels on avait creusé des espèces de sièges, à peu près pareils à de petites guérites où l’on monterait la garde assis. Alentour poussaient, dans des veines de terre végétale, quelques chênes nains et des touffes épaisses de myrtes. Franz abaissa une torche et reconnut, à un amas de cendres, qu’il n’était pas le premier à s’apercevoir du confortable de cette localité, et que ce devait être une des stations habituelles des visiteurs nomades de l’île de Monte-Cristo.
Quant à son attente d’événements, elle avait cessé ; une fois le pied sur la terre ferme, une fois qu’il eût vu les dispositions, sinon amicales, du moins indifférentes de ses hôtes, toute sa préoccupation avait disparu, et, à l’odeur du chevreau qui rôtissait au bivouac voisin, la préoccupation s’était changée en appétit.
Il toucha deux mots de ce nouvel incident à Gaetano, qui lui répondit qu’il n’y avait rien de plus simple qu’un souper quand on avait comme eux dans leur barque du pain, du vin, six perdrix et un bon feu pour les faire rôtir.
— D’ailleurs, ajouta-t-il, si Votre Excellence trouve si tentante l’odeur de ce chevreau, je puis aller offrir à nos voisins deux de nos oiseaux pour une tranche de leur quadrupède.
— Faites, Gaetano, faites, dit Franz ; vous êtes véritablement né avec le génie de la négociation.
Pendant ce temps, les matelots avaient arraché des brassées de bruyères, fait des fagots de myrtes et de chênes verts, auxquels ils avaient mis le feu, ce qui présentait un foyer assez respectable.
Franz attendait donc avec impatience, humant toujours l’odeur du chevreau, le retour du patron, lorsque celui-ci reparut et vint à lui d’un air fort préoccupé.
— Eh bien ! demanda-t-il, quoi de nouveau ? on repousse notre offre ?
— Au contraire, fit Gaetano. Le chef, à qui l’on a dit que vous étiez un jeune homme français, vous invite à souper avec lui.
— Eh bien ! mais, dit Franz, c’est un homme fort civilisé que ce chef, et je ne vois pas pourquoi je refuserais ; d’autant plus que j’apporte ma part du souper.
— Oh ! ce n’est pas cela : il a de quoi souper, et au delà, mais c’est qu’il met à votre présentation chez lui une singulière condition.
— Chez lui ! reprit le jeune homme ; il a donc fait bâtir une maison ?
— Non ; mais il n’en a pas moins un chez lui fort confortable, à ce qu’on assure du moins.
— Vous connaissez donc ce chef ?
— J’en ai entendu parler.
— En bien ou en mal ?
— Des deux façons.
— Diable ! Et quelle est cette condition ?
— C’est de vous laisser bander les yeux et de n’ôter votre bandeau que lorsqu’il vous y invitera lui-même.
Franz sonda autant que possible le regard de Gaetano pour savoir ce que cachait cette proposition.
— Ah ! dame ! reprit celui-ci répondant à la pensée de Franz, je le sais bien, la chose mérite réflexion.
— Que feriez-vous à ma place ? fit le jeune homme.
— Moi, qui n’ai rien à perdre, j’irais.
— Vous accepteriez ?
— Oui, ne fût-ce que par curiosité.
— Il y a donc quelque chose de curieux à voir chez ce chef ?
— Écoutez, dit Gaetano en baissant la voix, je ne sais pas si ce qu’on dit est vrai…
Il s’arrêta en regardant si aucun étranger ne l’écoutait.
— Et que dit-on ?
— On dit que ce chef habite un souterrain auprès duquel le palais Pitti est bien peu de chose.
— Quel rêve ! dit Franz en se rasseyant.
— Oh ! ce n’est pas un rêve, continua le patron, c’est une réalité ! Cama, le pilote du Saint-Ferdinand, y est entré un jour, et il en est sorti tout émerveillé, en disant qu’il n’y a de pareils trésors que dans les contes de fées.
— Ah çà ! mais, savez-vous, dit Franz, qu’avec de pareilles paroles vous me feriez descendre dans la caverne d’Ali-Baba ?
— Je vous dis ce qu’on m’a dit, Excellence.
— Alors, vous me conseillez d’accepter ?
— Oh ! je ne dis pas cela ! Votre Excellence fera selon son bon plaisir. Je ne voudrais pas lui donner un conseil dans une semblable occasion.
Franz réfléchit quelques instants, comprit que cet homme si riche ne pouvait lui en vouloir, à lui qui portait seulement quelques mille francs ; et, comme il n’entrevoyait dans tout cela qu’un excellent souper, il accepta. Gaetano alla porter sa réponse.
Cependant, nous l’avons dit, Franz était prudent ; aussi voulut-il avoir le plus de détails possibles sur son hôte étrange et mystérieux. Il se retourna donc du côté du matelot, qui, pendant ce dialogue, avait plumé les perdrix avec la gravité d’un homme fier de ses fonctions, et lui demanda dans quoi ces hommes avaient pu aborder, puisqu’on ne voyait ni barques, ni spéronares, ni tartanes.
— Je ne suis pas inquiet de cela, dit le matelot, et je connais le bâtiment qu’ils montent.
— Est-ce un joli bâtiment ?
— J’en souhaite un pareil à Votre Excellence pour faire le tour du monde.
— De quelle force est-il ?
— Mais de cent tonneaux à peu près. C’est, du reste, un bâtiment de fantaisie, un yacht, comme disent les Anglais, mais confectionné, voyez-vous, de façon à tenir la mer par tous les temps.
— Et où a-t-il été construit ?
— Je l’ignore. Cependant je le crois génois.
— Et comment un chef de contrebandiers, continua Franz, ose-t-il faire construire un yacht destiné à son commerce dans le port de Gênes ?
— Je n’ai pas dit, fit le matelot, que le propriétaire de ce yacht fût un contrebandier.
— Non ; mais Gaetano l’a dit, ce me semble.
— Gaetano avait vu l’équipage de loin, mais il n’avait encore parlé à personne.
— Mais si cet homme n’est pas un chef de contrebandiers, quel est-il donc ?
— Un riche seigneur qui voyage pour son plaisir.
Allons, pensa Franz, le personnage n’en est que plus mystérieux, puisque les versions sont différentes.
— Et comment s’appelle-t-il ?
— Lorsqu’on le lui demande, il répond qu’il se nomme Simbad le marin. Mais je doute que ce soit son véritable nom.
— Simbad le marin ?
— Oui.
— Et où habite ce seigneur ?
— Sur la mer.
— De quel pays est-il ?
— Je ne sais pas.
— L’avez-vous vu ?
— Quelquefois.
— Quel homme est-ce ?
— Votre Excellence en jugera elle-même.
— Et où va-t-il me recevoir ?
— Sans doute dans ce palais souterrain dont vous a parlé Gaetano.
— Et vous n’avez jamais eu la curiosité, quand vous avez relâché ici et que vous avez trouvé l’île déserte, de chercher à pénétrer dans ce palais enchanté ?
— Oh ! si fait, Excellence, reprit le matelot, et plus d’une fois même ; mais toujours nos recherches ont été inutiles. Nous avons fouillé la grotte de tous côtés et nous n’avons pas trouvé le plus petit passage. Au reste, on dit que la porte ne s’ouvre pas avec une clef, mais avec un mot magique.
Allons, décidément, murmura Franz, me voilà embarqué dans un conte des Mille et une Nuits.
— Son Excellence vous attend, dit derrière lui une voix qu’il reconnut pour celle de la sentinelle.
Le nouveau venu était accompagné de deux hommes de l’équipage du yacht.
Pour toute réponse, Franz tira son mouchoir et le présenta à celui qui lui avait adressé la parole.
Sans dire une seule parole, on lui banda les yeux avec un soin qui indiquait la crainte qu’il ne commît quelque indiscrétion ; après quoi on lui fit jurer qu’il n’essayerait en aucune façon d’ôter son bandeau.
Il jura.
Alors les deux hommes le prirent chacun par un bras, et il marcha guidé par eux et précédé de la sentinelle.
Après une trentaine de pas, il sentit, à l’odeur de plus en plus appétissante du chevreau, qu’il repassait devant le bivouac ; puis on lui fit continuer sa route pendant une cinquantaine de pas encore, en avançant évidemment du côté où l’on n’avait pas voulu laisser pénétrer Gaetano : défense qui s’expliquait maintenant. Bientôt, au changement d’atmosphère, il comprit qu’il entrait dans un souterrain ; au bout de quelques secondes de marche, il entendit un craquement, et il lui sembla que l’atmosphère changeait encore de nature et devenait tiède et parfumée ; enfin il sentit que ses pieds posaient sur un tapis épais et moelleux ; ses guides l’abandonnèrent. Il se fit un instant de silence, et une voix dit en bon français, quoique avec un accent étranger :
— Vous êtes le bienvenu chez moi, Monsieur, et vous pouvez ôter votre mouchoir.
Comme on le pense bien, Franz ne se fit pas répéter deux fois cette invitation ; il leva son mouchoir, et se trouva en face d’un homme de trente-huit à quarante ans, portant un costume tunisien, c’est-à-dire une calotte rouge avec un long gland de soie bleue, une veste de drap noir toute brodée d’or, des pantalons sang-de-bœuf larges et bouffants, des guêtres de même couleur brodées d’or comme la veste, et des babouches jaunes ; un magnifique cachemire lui serrait la taille, et un petit cangiar aigu et recourbé était passé dans cette ceinture.
Quoique d’une pâleur presque livide, cet homme avait une figure remarquablement belle ; ses yeux étaient vifs et perçants ; son nez, droit et presque de niveau avec le front, indiquait le type grec dans toute sa pureté, et ses dents, blanches comme des perles, ressortaient admirablement sous la moustache noire qui les encadrait.
Seulement cette pâleur était étrange ; on eût dit un homme enfermé depuis longtemps dans un tombeau, et qui n’eût pas pu reprendre la carnation des vivants.
Sans être d’une grande taille, il était bien fait du reste, et, comme les hommes du Midi, avait les mains et les pieds petits.
Mais ce qui étonna Franz, qui avait traité de rêve le récit de Gaetano, ce fut la somptuosité de l’ameublement.
Toute la chambre était tendue d’étoffes turques de couleur cramoisie et brochée de fleurs d’or. Dans un enfoncement était une espèce de divan surmonté d’un trophée d’armes arabes à fourreaux de vermeil et à poignées resplendissantes de pierreries ; au plafond pendait une lampe en verre de Venise, d’une forme et d’une couleur charmantes, et les pieds reposaient sur un tapis de Turquie dans lequel ils enfonçaient jusqu’à la cheville ; des portières pendaient devant la porte par laquelle Franz était entré, et devant une autre porte donnant passage dans une seconde chambre qui paraissait splendidement éclairée.