Le Comte de Monte-Cristo (page 43)
Il sentit qu’elle tremblait en montant en voiture.
Il la reconduisit jusque chez elle : il n’y avait personne, et elle n’était aucunement attendue ; il lui en fit le reproche.
— En vérité, lui dit-elle, je ne me sens pas bien, et j’ai besoin d’être seule ; la vue de cet homme m’a toute bouleversée.
Franz essaya de rire.
— Ne riez pas, lui dit-elle ; d’ailleurs vous n’en avez pas envie. Puis promettez-moi une chose.
— Laquelle ?
— Promettez-la-moi.
— Tout ce que vous voudrez, excepté de renoncer à découvrir quel est cet homme. J’ai des motifs que je ne puis vous dire pour désirer savoir qui il est, d’où il vient et où il va.
— D’où il vient, je l’ignore ; mais où il va, je puis vous le dire : il va en enfer à coup sûr.
— Revenons à la promesse que vous vouliez exiger de moi, comtesse, dit Franz.
— Ah ! c’est de rentrer directement à l’hôtel et de ne pas chercher ce soir à voir cet homme, il y a certaines affinités entre les personnes que l’on quitte et les personnes que l’on rejoint. Ne servez pas de conducteur entre cet homme et moi. Demain courez après lui si bon vous semble ; mais ne me le présentez jamais, si vous ne voulez pas me faire mourir de peur. Sur ce, bonsoir ; tâchez de dormir, moi je sais bien qui ne dormira pas.
Et à ces mots la comtesse quitta Franz, le laissant indécis de savoir si elle s’était amusée à ses dépens ou si elle avait véritablement ressenti la crainte qu’elle avait exprimée.
En rentrant à l’hôtel, Franz trouva Albert en robe de chambre, en pantalon à pied, voluptueusement étendu sur un fauteuil et fumant son cigare.
— Ah, c’est vous ! lui dit-il ; ma foi, je ne vous attendais que demain.
— Mon cher Albert, répondit Franz, je suis heureux de trouver l’occasion de vous dire une fois pour toutes que vous avez la plus fausse idée des femmes italiennes ; il me semble pourtant que vos mécomptes amoureux auraient dû vous la faire perdre.
— Que voulez-vous ? ces diablesses de femmes, c’est à n’y rien comprendre ! Elles vous donnent la main, elles vous la serrent ; elles vous parlent tout bas, elles se font reconduire chez elles : avec le quart de ces manières de faire, une Parisienne se perdrait de réputation.
— Eh ! justement c’est parce qu’elles n’ont rien à cacher, c’est parce qu’elles vivent au grand soleil, que les femmes y mettent si peu de façons dans le beau pays où résonne le si, comme dit Dante. D’ailleurs, vous avez bien vu que la comtesse a eu véritablement peur.
— Peur de quoi ? de cet honnête monsieur qui était en face de nous avec cette jolie Grecque ? Mais j’ai voulu en avoir le cœur net quand ils sont sortis, et je les ai croisés dans le corridor. Je ne sais pas où diable vous avez pris toutes vos idées de l’autre monde ! C’est un fort beau garçon qui est fort bien mis, et qui a tout l’air de se faire habiller en France chez Blin ou chez Humann ; un peu pâle, c’est vrai, mais vous savez que la pâleur est un cachet de distinction.
Franz sourit, Albert avait de grandes prétentions à être pâle.
— Aussi, lui dit Franz, je suis convaincu que les idées de la comtesse sur cet homme n’ont pas le sens commun. A-t-il parlé près de vous, et avez-vous entendu quelques-unes de ses paroles ?
— Il a parlé, mais en romaïque. J’ai reconnu l’idiome à quelques mots grecs défigurés. Il faut vous dire, mon cher, qu’au collège j’étais très fort en grec.
— Ainsi il parlait le romaïque ?
— C’est probable.
— Plus de doute, murmura Franz, c’est lui.
— Vous dites ?…
— Rien. Que faisiez-vous donc là ?
— Je vous ménageais une surprise.
— Laquelle ?
— Vous savez qu’il est impossible de se procurer une calèche ?
— Pardieu ! puisque nous avons fait inutilement tout ce qu’il était humainement possible de faire pour cela.
— Eh bien ! j’ai eu une idée merveilleuse.
Franz regarda Albert en homme qui n’avait pas grande confiance dans son imagination.
— Mon cher, dit Albert, vous m’honorez là d’un regard qui mériterait bien que je vous demandasse réparation.
— Je suis prêt à vous la faire, cher ami, si l’idée est aussi ingénieuse que vous le dites.
— Écoutez.
— J’écoute.
— Il n’y a pas moyen de se procurer de voiture, n’est-ce pas ?
— Non.
— Ni de chevaux ?
— Pas davantage.
— Mais l’on peut se procurer une charrette ?
— Peut-être.
— Une paire de bœufs ?
— C’est probable.
— Eh bien, mon cher ! voilà notre affaire. Je vais faire décorer la charrette, nous nous habillons en moissonneurs napolitains, et nous représentons au naturel le magnifique tableau de Léopold Robert. Si, pour plus grande ressemblance, la comtesse veut prendre le costume d’une femme de Pouzzole ou de Sorrente, cela complétera la mascarade, et elle est assez belle pour qu’on la prenne pour l’original de la Femme à l’Enfant.
— Pardieu ! s’écria Franz, pour cette fois vous avez raison, monsieur Albert, et voilà une idée véritablement heureuse.
— Et toute nationale, renouvelée des rois fainéants, mon cher, rien que cela ! Ah ! messieurs les Romains, vous croyez qu’on courra à pied par vos rues comme des lazzaroni, et cela parce que vous manquez de calèches et de chevaux ; eh bien ! on en inventera.
— Et avez-vous déjà fait part à quelqu’un de cette triomphante imagination ?
— À notre hôte. En rentrant, je l’ai fait monter et lui ai exposé mes désirs. Il m’a assuré que rien n’était plus facile ; je voulais faire dorer les cornes des bœufs, mais il m’a dit que cela demandait trois jours : il faudra donc nous passer de cette superfluité.
— Et où est-il ?
— Qui ?
— Notre hôte ?
— En quête de la chose. Demain il serait déjà peut-être un peu tard.
— De sorte qu’il va nous rendre réponse ce soir même ?
— Je l’attends.
En ce moment la porte s’ouvrit, et maître Pastrini passa la tête.
— Permesso ? dit-il.
— Certainement que c’est permis ! s’écria Franz.
— Eh bien ! dit Albert, nous avez-vous trouvé la charrette requise et les bœufs demandés ?
— J’ai trouvé mieux que cela, répondit-il d’un air parfaitement satisfait de lui-même.
— Ah ! mon cher hôte, prenez garde, dit Albert, le mieux est l’ennemi du bien.
— Que Vos Excellences s’en rapportent à moi, dit maître Pastrini d’un ton capable.
— Mais enfin qu’y a-t-il ? demanda Franz à son tour.
— Vous savez, dit l’aubergiste, que le comte de Monte-Cristo habite sur le même carré que vous ?
— Je le crois bien, dit Albert, puisque c’est grâce à lui que nous sommes logés comme deux étudiants de la rue Saint-Nicolas du Chardonnet.
— Eh bien ! il sait l’embarras dans lequel vous vous trouvez, et vous fait offrir deux places dans sa voiture et deux places à ses fenêtres du palais Rospoli.
Albert et Franz se regardèrent.
— Mais, demanda Albert, devons-nous accepter l’offre de cet étranger, d’un homme que nous ne connaissons pas ?
— Quel homme est-ce que ce comte de Monte-Cristo ? demanda Franz à son hôte.
— Un très grand seigneur sicilien ou maltais, je ne sais pas au juste, mais noble comme un Borghèse et riche comme une mine d’or.
— Il me semble, dit Franz à Albert, que, si cet homme était d’aussi bonnes manières que le dit notre hôte, il aurait dû nous faire parvenir son invitation d’une autre façon, soit en nous écrivant, soit…
En ce moment on frappa à la porte !
— Entrez, dit Franz.
Un domestique, vêtu d’une livrée parfaitement élégante, parut sur le seuil de la chambre.
— De la part du comte de Monte-Cristo, pour M. Franz d’Épinay et pour M. le vicomte Albert de Morcerf, dit-il.
Et il présenta à l’hôte deux cartes, que celui-ci remit aux jeunes gens.
— M. le comte de Monte-Cristo, continua le domestique, fait demander à ces Messieurs la permission de se présenter en voisin demain matin chez eux ; il aura l’honneur de s’informer auprès de ces Messieurs à quelle heure ils seront visibles.
— Ma foi, dit Albert à Franz, il n’y a rien à y reprendre, tout y est.
— Dites au comte, répondit Franz, que c’est nous qui aurons l’honneur de lui faire notre visite.
Le domestique se retira.
— Voilà ce qui s’appelle faire assaut d’élégance, dit Albert ; allons, décidément vous aviez raison, maître Pastrini, et c’est un homme tout à fait comme il faut que votre comte de Monte-Cristo.
— Alors vous acceptez son offre ? dit l’hôte.
— Ma foi oui, répondit Albert, Cependant, je vous l’avoue, je regrette notre charrette et les moissonneurs ; et, s’il n’y avait pas la fenêtre du palais Rospoli pour faire compensation à ce que nous perdons, je crois que j’en reviendrais à ma première idée : qu’en dites-vous, Franz ?
— Je dis que ce sont aussi les fenêtres du palais Rospoli qui me décident, répondit Franz à Albert.
En effet, cette offre de deux places à une fenêtre du palais Rospoli avait rappelé à Franz la conversation qu’il avait entendue dans les ruines du Colisée entre son inconnu et son Transtévère, conversation dans laquelle l’engagement avait été pris par l’homme au manteau d’obtenir la grâce du condamné. Or, si l’homme au manteau était, comme tout portait Franz à le croire, le même que celui dont l’apparition dans la salle Argentina l’avait si fort préoccupé, il le reconnaîtrait sans aucun doute, et alors rien ne l’empêcherait de satisfaire sa curiosité à son égard.
Franz passa une partie de la nuit à rêver à ses deux apparitions et à désirer le lendemain. En effet, le lendemain tout devait s’éclaircir ; et cette fois, à moins que son hôte de Monte-Cristo ne possédât l’anneau de Gygès et, grâce à cet anneau, la faculté de se rendre invisible, il était évident qu’il ne lui échapperait pas. Aussi fut-il éveillé avant huit heures.
Quant à Albert, comme il n’avait pas les mêmes motifs que Franz d’être matinal, il dormait encore de son mieux.
Franz fit appeler son hôte, qui se présenta avec son obséquiosité ordinaire.
— Maître Pastrini, lui dit-il, ne doit-il pas y avoir aujourd’hui une exécution ?
— Oui, Excellence ; mais si vous me demandez cela pour avoir une fenêtre, vous vous y prenez bien tard.
— Non, reprit Franz ; d’ailleurs, si je tenais absolument à voir ce spectacle, je trouverais place, je pense, sur le mont Pincio.
— Oh ! je présumais que Votre Excellence ne voudrait pas se compromettre avec toute la canaille, dont c’est en quelque sorte l’amphithéâtre naturel.
— Il est probable que je n’irai pas, dit Franz ; mais je désirerais avoir quelques détails.
— Lesquels ?
— Je voudrais savoir le nombre des condamnés, leurs noms, et le genre de leur supplice.
— Cela tombe à merveille, Excellence ! on vient justement de m’apporter les tavolette.
— Qu’est-ce que les tavolette ?
— Les tavolette sont des tablettes en bois que l’on accroche à tous les coins de rue la veille des exécutions, et sur lesquelles on colle les noms des condamnés, la cause de leur condamnation et le mode de leur supplice. Cet avis a pour but d’inviter les fidèles à prier Dieu de donner aux coupables un repentir sincère.
— Et l’on vous apporte ces tavolette pour que vous joigniez vos prières à celles des fidèles ? demanda Franz d’un air de doute.
— Non, Excellence ; je me suis entendu avec le colleur, et il m’apporte cela comme il m’apporte les affiches de spectacles, afin que si quelques-uns de mes voyageurs désirent assister à l’exécution, ils soient prévenus.
— Ah ! mais c’est une attention tout à fait délicate ! s’écria Franz.
— Oh ! dit maître Pastrini en souriant, je puis me vanter de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour satisfaire les nobles étrangers qui m’honorent de leur confiance.
— C’est ce que je vois, mon hôte ! et c’est ce que je répéterai à qui voudra l’entendre, soyez-en bien certain. En attendant, je désirerais lire une de ces tavolette.
— C’est bien facile, dit l’hôte en ouvrant la porte, j’en ai fait mettre une sur le carré.
Il sortit, détacha la tavoletta, et la présenta à Franz.
Voici la traduction littérale de l’affiche patibulaire :
« On fait savoir à tous que le mardi 22 février, premier jour de carnaval, seront, par arrêt du tribunal de la Rota, exécutés sur la place del Popolo les nommés Andrea Rondolo, coupable d’assassinat sur la personne très respectable et très vénérée de don César Torlini, chanoine de l’église de Saint-Jean de Latran, et le nommé Peppino, dit Rocca Priori, convaincu de complicité avec le détestable bandit Luigi Vampa et les hommes de sa troupe.
« Le premier sera mazzolato,
« Et le second decapitato.
« Les âmes charitables sont priées de demander à Dieu un repentir sincère pour ces deux malheureux condamnés. »
C’était bien ce que Franz avait entendu la surveille, dans les ruines du Colisée, et rien n’était changé au programme : les noms des condamnés, la cause de leur supplice et le genre de leur exécution étaient exactement les mêmes.
Ainsi, selon toute probabilité, le Transtévère n’était autre que le bandit Luigi Vampa, et l’homme au manteau Simbad le marin, qui, à Rome comme à Porto-Vecchio et à Tunis, poursuivait le cours de ses philanthropiques expéditions.
Cependant le temps s’écoulait, il était neuf heures, et Franz allait réveiller Albert, lorsqu’à son grand étonnement il le vit sortir tout habillé de sa chambre. Le carnaval lui avait trotté par la tête, et l’avait éveillé plus matin que son ami ne l’espérait.
— Eh bien ! dit Franz à son hôte, maintenant que nous voilà prêts tous deux, croyez-vous, mon cher monsieur Pastrini, que nous puissions nous présenter chez le comte de Monte-Cristo ?
— Oh ! bien certainement ! répondit-il ; le comte de Monte-Cristo a l’habitude d’être très matinal, et je suis sûr qu’il y a plus de deux heures déjà qu’il est levé.
— Et vous croyez qu’il n’y a pas d’indiscrétion à se présenter chez lui maintenant ?
— Aucune.
— En ce cas, Albert, si vous êtes prêt…
— Entièrement prêt, dit Albert.
— Allons remercier notre voisin de sa courtoisie.
— Allons !
Franz et Albert n’avaient que le carré à traverser, l’aubergiste les devança et sonna pour eux ; un domestique vint ouvrir.
— I signori Francesi, dit l’hôte.
Le domestique s’inclina et leur fit signe d’entrer.
Ils traversèrent deux pièces meublées avec un luxe qu’ils ne croyaient pas trouver dans l’hôtel de maître Pastrini, et ils arrivèrent enfin dans un salon d’une élégance parfaite. Un tapis de Turquie était tendu sur le parquet, et les meubles les plus confortables offraient leurs coussins rebondis et leurs dossiers renversés. De magnifiques tableaux de maîtres, entremêlés de trophées d’armes splendides, étaient suspendus aux murailles, et de grandes portières de tapisserie flottaient devant les portes.
— Si Leurs Excellences veulent s’asseoir, dit le domestique, je vais prévenir M. le comte.
Et il disparut par une des portes.
Au moment où cette porte s’ouvrit, le son d’une guzla arriva jusqu’aux deux amis, mais s’éteignit aussitôt : la porte, refermée presque en même temps qu’ouverte, n’avait pour ainsi dire laissé pénétrer dans le salon qu’une bouffée d’harmonie.
Franz et Albert échangèrent un regard et reportèrent les yeux sur les meubles, sur les tableaux et sur les armes. Tout cela, à la seconde vue, leur parut encore plus magnifique qu’à la première.
— Eh bien ! demanda Franz à son ami, que dites-vous de cela ?
— Ma foi, mon cher, je dis qu’il faut que notre voisin soit quelque agent de change qui a joué à la baisse sur les fonds espagnols, ou quelque prince qui voyage incognito.
— Chut ! lui dit Franz ; c’est ce que nous allons savoir, car le voilà.
En effet, le bruit d’une porte tournant sur ses gonds venait d’arriver jusqu’aux visiteurs ; et presque aussitôt la tapisserie, se soulevant, donna passage au propriétaire de toutes ces richesses.
Albert s’avança au-devant de lui, mais Franz resta cloué à sa place.
Celui qui venait d’entrer n’était autre que l’homme au manteau du Colisée, l’inconnu de la loge, l’hôte mystérieux de Monte-Cristo.
XIV LA MAZZOLATA.
— Messieurs, dit en entrant le comte de Monte-Cristo, recevez toutes mes excuses de ce que je me suis laissé prévenir, mais en me présentant de meilleure heure chez vous, j’aurais craint d’être indiscret. D’ailleurs vous m’avez fait dire que vous viendriez, et je me suis tenu à votre disposition.
— Nous avons, Franz et moi, mille remerciements à vous présenter, monsieur le comte, dit Albert ; vous nous tirez véritablement d’un grand embarras, et nous étions en train d’inventer les véhicules les plus fantastiques au moment où votre gracieuse invitation nous est parvenue.
— Eh, mon Dieu ! Messieurs, reprit le comte en faisant signe aux deux jeunes gens de s’asseoir sur un divan, c’est la faute de cet imbécile de Pastrini, si je vous ai laissés si longtemps dans la détresse ! Il ne m’avait pas dit un mot de votre embarras, à moi qui, seul et isolé comme je le suis ici, ne cherchais qu’une occasion de faire connaissance avec mes voisins. Du moment où j’ai appris que je pouvais vous être bon à quelque chose, vous avez vu avec quel empressement j’ai saisi cette occasion de vous présenter mes compliments.
Les deux jeunes gens s’inclinèrent. Franz n’avait pas encore trouvé un seul mot à dire ; il n’avait encore pris aucune résolution, et, comme rien n’indiquait dans le comte sa volonté de le reconnaître ou le désir d’être reconnu de lui, il ne savait pas s’il devait, par un mot quelconque, faire allusion au passé, ou laisser le temps à l’avenir de lui apporter de nouvelles preuves. D’ailleurs, sûr que c’était lui qui était la veille dans la loge, il ne pouvait répondre aussi positivement que ce fût lui qui la surveille était au Colisée ; il résolut donc de laisser aller les choses sans faire au comte aucune ouverture directe. D’ailleurs il avait une supériorité sur lui, il était maître de son secret, tandis qu’au contraire il ne pouvait avoir aucune action sur Franz, qui n’avait rien à cacher.
Cependant il résolut de faire tomber la conversation sur un point qui pouvait, en attendant, amener toujours l’éclaircissement de certains doutes.
— Monsieur le comte, lui dit-il, vous nous avez offert des places dans votre voiture et des places à vos fenêtres du palais Rospoli ; maintenant, pourriez-vous nous dire comment nous pourrons nous procurer un poste quelconque, comme on dit en Italie, sur la place del Popolo ?
— Ah, oui ! c’est vrai, dit le comte d’un air distrait et en regardant Morcerf avec une attention soutenue ; n’y a-t-il pas, place del Popolo, quelque chose comme une exécution ?
— Oui, répondit Franz, voyant qu’il venait de lui même où il voulait l’amener.
— Attendez, attendez, je crois avoir dit hier à mon intendant de s’occuper de cela ; peut-être pourrai-je vous rendre encore ce petit service.
Il allongea la main vers un cordon de sonnette, qu’il tira trois fois.
— Vous êtes-vous préoccupé jamais, dit-il à Franz, de l’emploi du temps et du moyen de simplifier les allées et venues des domestiques ? Moi, j’en ai fait une étude : quand je sonne une fois, c’est pour mon valet de chambre ; deux fois, c’est pour mon maître d’hôtel ; trois fois, c’est pour mon intendant. De cette façon je ne perds ni une minute ni une parole. Tenez, voici notre homme.