Le Comte de Monte-Cristo (page 54)
Albert regardait et écoutait Monte-Cristo avec étonnement ; il n’était pas habitué à le voir s’élever à de pareilles idées d’enthousiasme.
— Hélas ! continua l’étranger, sans doute pour faire disparaître l’imperceptible nuage que ces paroles venaient de faire passer sur le front de Morcerf, nous ne faisons pas ainsi en Italie, nous croissons selon notre race et notre espèce, et nous gardons même feuillage, même taille, et souvent même inutilité toute notre vie.
— Mais, monsieur, répondit le comte de Morcerf, pour un homme de votre mérite, l’Italie n’est pas une patrie, et la France ne sera peut-être pas ingrate pour tout le monde ; elle traite mal ses enfants, mais d’habitude elle accueille grandement les étrangers.
— Eh ! mon père, dit Albert avec un sourire, on voit bien que vous ne connaissez pas M. le comte de Monte-Cristo. Ses satisfactions à lui sont en dehors de ce monde ; il n’aspire point aux honneurs, et en prend seulement ce qui peut tenir sur un passeport.
— Voilà, à mon égard, l’expression la plus juste que j’aie jamais entendue, répondit l’étranger.
— Monsieur a été le maître de son avenir, dit le comte de Morcerf avec un soupir, et il a choisi le chemin de fleurs.
— Justement, monsieur, répliqua Monte-Cristo avec un de ces sourires qu’un peintre ne rendra jamais, et qu’un physiologiste désespérera toujours d’analyser.
— Si je n’eusse craint de fatiguer monsieur le comte, dit le général, évidemment charmé des manières de Monte-Cristo, je l’eusse emmené à la Chambre ; il y a aujourd’hui séance curieuse pour quiconque ne connaît pas nos sénateurs modernes.
— Je vous serai fort reconnaissant, monsieur, si vous voulez bien me renouveler cette offre une autre fois ; mais aujourd’hui l’on m’a flatté de l’espoir d’être présenté à madame la comtesse, et j’attendrai.
— Ah ! voici ma mère ! s’écria le vicomte.
En effet, Monte-Cristo, en se retournant vivement, vit madame de Morcerf à l’entrée du salon, au seuil de la porte opposée à celle par laquelle était entré son mari : immobile et pâle, elle laissa, lorsque Monte-Cristo se retourna de son côté, tomber son bras qui, on ne sait pourquoi, s’était appuyé sur le chambranle doré ; elle était là depuis quelques secondes, et avait entendu les dernières paroles prononcées par le visiteur ultramontain.
Celui-ci se leva et salua profondément la comtesse, qui s’inclina à son tour, muette et cérémonieuse.
— Eh, mon Dieu ! madame, demanda le comte, qu’avez-vous donc ? serait-ce par hasard la chaleur de ce salon qui vous fait mal ?
— Souffrez-vous, ma mère ? s’écria le vicomte en s’élançant au-devant de Mercédès. Elle les remercia tous deux avec un sourire.
— Non, dit-elle, mais j’ai éprouvé quelque émotion en voyant pour la première fois celui sans l’intervention duquel nous serions en ce moment dans les larmes et dans le deuil. Monsieur, continua la comtesse en s’avançant avec la majesté d’une reine, je vous dois la vie de mon fils, et pour ce bienfait je vous bénis. Maintenant je vous rends grâce pour le plaisir que vous me faites en me procurant l’occasion de vous remercier comme je vous ai béni, c’est-à-dire du fond du cœur.
Le comte s’inclina encore, mais plus profondément que la première fois ; il était plus pâle encore que Mercédès.
— Madame, dit-il, M. le comte et vous me récompensez trop généreusement d’une action bien simple. Sauver un homme, épargner un tourment à un père, ménager la sensibilité d’une femme, ce n’est point faire une bonne œuvre, c’est faire acte d’humanité.
À ces mots, prononcés avec une douceur et une politesse exquises, Mme de Morcerf répondit avec un accent profond :
— Il est bien heureux pour mon fils, monsieur, de vous avoir pour ami, et je remercie Dieu qui a fait les choses ainsi.
Et Mercédès leva ses beaux yeux au ciel avec une gratitude si infinie, que le comte crut y voir trembler deux larmes.
M. de Morcerf s’approcha d’elle.
— Madame, dit-il, j’ai déjà fait mes excuses à monsieur le comte d’être obligé de le quitter, et vous les lui renouvellerez, je vous prie. La séance ouvre à deux heures, il en est trois, et je dois parler.
— Allez, monsieur, je tâcherai de faire oublier votre absence à notre hôte, dit la comtesse avec le même accent de sensibilité. Monsieur le comte, continua-t-elle en se retournant vers Monte-Cristo, nous fera-t-il l’honneur de passer le reste de la journée avec nous ?
— Merci, madame, et vous me voyez, croyez-le bien, on ne peut plus reconnaissant de votre offre, mais je suis descendu ce matin à votre porte, de ma voiture de voyage. Comment suis-je installé à Paris, je l’ignore ; où le suis-je, je le sais à peine. C’est une inquiétude légère, je le sais, mais appréciable cependant.
— Nous aurons ce plaisir une autre fois, au moins, vous nous le promettez ? demanda la comtesse.
Monte-Cristo s’inclina sans répondre, mais le geste pouvait passer pour un assentiment.
— Alors, je ne vous retiens pas, monsieur, dit la comtesse, car je ne veux pas que ma reconnaissance devienne ou une indiscrétion ou une importunité.
— Mon cher comte, dit Albert, si vous le voulez bien, je vais essayer de vous rendre à Paris votre gracieuse politesse de Rome, et mettre mon coupé à votre disposition jusqu’à ce que vous ayez eu le temps de monter vos équipages.
— Merci mille fois de votre obligeance, vicomte, dit Monte-Cristo ; mais je présume que M. Bertuccio aura convenablement employé les quatre heures et demie que je viens de lui laisser, et que je trouverai à la porte une voiture quelconque tout attelée.
Albert était habitué à ces façons de la part du comte : il savait qu’il était, comme Néron, à la recherche de l’impossible, et il ne s’étonnait plus de rien ; seulement, il voulut juger par lui-même de quelle façon ses ordres avaient été exécutés ; il l’accompagna donc jusqu’à la porte de l’hôtel.
Monte-Cristo ne s’était pas trompé : dès qu’il avait paru dans l’antichambre du comte de Morcerf, un valet de pied, le même qui à Rome était venu apporter la carte du comte aux deux jeunes gens et leur annoncer sa visite, s’était élancé hors du péristyle, de sorte qu’en arrivant au perron l’illustre voyageur trouva effectivement sa voiture qui l’attendait.
C’était un coupé sortant des ateliers de Keller, et un attelage dont Drake avait, à la connaissance de tous les lions de Paris, refusé la veille encore dix-huit mille francs.
— Monsieur, dit le comte à Albert, je ne vous propose pas de m’accompagner jusque chez moi, et je ne pourrais vous montrer qu’une maison improvisée, et j’ai, vous le savez, sous le rapport des improvisations, une réputation à ménager. Accordez-moi un jour et permettez-moi alors de vous inviter. Je serai plus sûr de ne pas manquer aux lois de l’hospitalité.
— Si vous me demandez un jour, monsieur le comte, je suis tranquille, ce ne sera plus une maison que vous me montrerez, ce sera un palais. Décidément, vous avez quelque génie à votre disposition.
— Ma foi, laissez-le croire, dit Monte-Cristo en mettant le pied sur les degrés garnis de velours de son splendide équipage, cela me fera quelque bien auprès des dames.
Et il s’élança dans sa voiture, qui se referma derrière lui, et partit au galop, mais pas si rapidement que le comte n’aperçut le mouvement imperceptible qui fit trembler le rideau du salon où il avait laissé madame de Morcerf.
Lorsque Albert rentra chez sa mère, il trouva la comtesse au boudoir, plongée dans un grand fauteuil de velours : toute la chambre, noyée d’ombre, ne laissait apercevoir que la paillette étincelante attachée çà et là au ventre de quelque potiche ou à l’angle de quelque cadre d’or.
Albert ne put voir le visage de la comtesse perdu dans un nuage de gaze qu’elle avait roulée autour de ses cheveux comme une auréole de vapeur ; mais il lui sembla que sa voix était altérée : il distingua aussi, parmi les parfums des roses et des héliotropes de la jardinière, la trace âpre et mordante des sels de vinaigre ; sur une des coupes ciselées de la cheminée, en effet, le flacon de la comtesse, sorti de sa gaine de chagrin, attira l’attention inquiète du jeune homme.
— Souffrez-vous, ma mère ? s’écria-t-il en entrant, et vous seriez-vous trouvée mal pendant mon absence ?
— Moi ? non pas, Albert ; mais, vous comprenez, ces roses, ces tubéreuses et ces fleurs d’oranger dégagent pendant ces premières chaleurs, auxquelles on n’est pas habitué, de si violents parfums…
— Alors, ma mère, dit Morcerf en portant la main à la sonnette, il faut les faire porter dans votre antichambre. Vous êtes vraiment indisposée ; déjà tantôt, quand vous êtes entrée, vous étiez fort pâle.
— J’étais pâle, dites-vous, Albert ?
— D’une pâleur qui vous sied à merveille, ma mère, mais qui ne nous a pas moins effrayés pour cela, mon père et moi.
— Votre père vous en a-t-il parlé ? demanda vivement Mercédès.
— Non, madame, mais c’est à vous-même, souvenez-vous, qu’il a fait cette observation.
— Je ne me souviens pas, dit la comtesse.
Un valet entra : il venait au bruit de la sonnette tirée par Albert.
— Portez ces fleurs dans l’antichambre ou dans le cabinet de toilette, dit le vicomte ; elles font mal à madame la comtesse.
Le valet obéit.
Il y eut un assez long silence, et qui dura pendant tout le temps que se fit le déménagement.
— Qu’est-ce donc que ce nom de Monte-Cristo ? demanda la comtesse quand le domestique fut sorti emportant le dernier vase de fleurs, est-ce un nom de famille, un nom de terre, un titre simple ?
— C’est, je crois, un titre, ma mère, et voilà tout. Le comte a acheté une île dans l’archipel toscan, et a, d’après ce qu’il a dit lui-même ce matin, fondé une commanderie. Vous savez que cela se fait ainsi pour Saint-Étienne de Florence, pour Saint-Georges-Constantinien de Parme, et même pour l’ordre de Malte. Au reste, il n’a aucune prétention à la noblesse et s’appelle un comte de hasard, quoique l’opinion générale de Rome soit que le comte est un très grand seigneur.
— Ses manières sont excellentes, dit la comtesse, du moins d’après ce que j’ai pu en juger par les courts instants pendant lesquels il est resté ici.
— Oh ! parfaites, ma mère, si parfaites même qu’elles surpassent de beaucoup tout ce que j’ai connu de plus aristocratique dans les trois noblesses les plus fières de l’Europe, c’est-à-dire dans la noblesse anglaise, dans la noblesse espagnole et dans la noblesse allemande.
La comtesse réfléchit un instant, puis après cette courte hésitation elle reprit :
— Vous avez vu, mon cher Albert, c’est une question de mère que je vous adresse là, vous le comprenez, vous avez vu M. de Monte-Cristo dans son intérieur ; vous avez de la perspicacité, vous avez l’habitude du monde, plus de tact qu’on n’en a d’ordinaire à votre âge ; croyez-vous que le comte soit ce qu’il paraît réellement être ?
— Et que paraît-il ?
— Vous l’avez dit vous-même à l’instant, un grand seigneur.
— Je vous ai dit, ma mère, qu’on le tenait pour tel.
— Mais qu’en pensez-vous, vous, Albert ?
— Je n’ai pas, je vous l’avouerai, d’opinion bien arrêtée sur lui ; je le crois Maltais.
— Je ne vous interroge pas sur son origine ; je vous interroge sur sa personne.
— Ah ! sur sa personne, c’est autre chose ; et j’ai vu tant de choses étranges de lui, que si vous voulez que je vous dise ce que je pense, je vous répondrai que je le regarderais volontiers comme un des hommes de Byron, que le malheur a marqué d’un sceau fatal ; quelque Manfred, quelque Lara, quelque Werner ; comme un de ces débris enfin de quelque vieille famille qui, déshérités de leur fortune paternelle, en ont trouvé une par la force de leur génie aventureux qui les a mis au-dessus des lois de la société.
— Vous dites ?…
— Je dis que Monte-Cristo est une île au milieu de la Méditerranée, sans habitants, sans garnison, repaire de contrebandiers de toutes nations, de pirates de tous pays. Qui sait si ces dignes industriels ne payent pas à leur seigneur un droit d’asile ?
— C’est possible, dit la comtesse rêveuse.
— Mais n’importe, reprit le jeune homme, contrebandier ou non, vous en conviendrez, ma mère, puisque vous l’avez vu, M. le comte de Monte-Cristo est un homme remarquable et qui aura les plus grands succès dans les salons de Paris. Et tenez, ce matin même, chez moi, il a commencé son entrée dans le monde en frappant de stupéfaction jusqu’à Château-Renaud.
— Et quel âge peut avoir le comte ? demanda Mercédès, attachant visiblement une grande importance à cette question.
— Il a trente-cinq à trente-six ans, ma mère.
— Si jeune ! c’est impossible, dit Mercédès répondant en même temps à ce que lui disait Albert et à ce que lui disait sa propre pensée.
— C’est la vérité, cependant. Trois ou quatre fois il m’a dit, et certes sans préméditation, à telle époque cinq ans, à telle autre j’avais dix ans, à telle douze ; moi, que la curiosité tenait éveillé sur ces détails, je rapprochais les dates, et jamais je ne l’ai trouvé en défaut. L’âge de cet homme singulier, qui n’a pas d’âge, est donc, j’en suis sûr, de trente-cinq ans. Au surplus, rappelez-vous, ma mère, combien son œil est vif, combien ses cheveux sont noirs et combien son front, quoique pâle, est exempt de rides ; c’est une nature non seulement vigoureuse, mais encore jeune.
La comtesse baissa la tête comme sous un flot trop lourd d’arrières pensées.
— Et cet homme s’est pris d’amitié pour vous, demanda-t-elle avec un frissonnement nerveux.
— Je le crois, madame.
— Et vous… l’aimez-vous aussi ?
— Il me plaît, madame, quoi qu’en dise Franz d’Épinay, qui voulait le faire passer à mes yeux pour un homme revenant de l’autre monde.
La comtesse fit un mouvement de terreur.
— Albert, dit-elle d’une voix altérée, je vous ai toujours mis en garde contre les nouvelles connaissances. Maintenant vous êtes homme, et vous pourriez me donner des conseils à moi-même ; cependant je vous répète : Soyez prudent, Albert.
— Encore faudrait-il, chère mère, pour que le conseil me fût profitable, que je susse d’avance de quoi me méfier. Le comte ne joue jamais, le comte ne boit que de l’eau dorée par une goutte de vin d’Espagne ; le comte s’est annoncé si riche que, sans se faire rire au nez, il ne pourrait m’emprunter d’argent : que voulez-vous que je craigne de la part du comte ?
— Vous avez raison, dit la comtesse, et mes terreurs sont folles, ayant pour objet surtout un homme qui vous a sauvé la vie. À propos, votre père l’a-t-il bien reçu, Albert ? Il est important que nous soyons plus que convenables avec le comte. M. de Morcerf est parfois occupé, ses affaires le rendent soucieux, il se pourrait que, sans le vouloir…
— Mon père a été parfait, madame, interrompit Albert ; je dirai plus : il a paru infiniment flatté de deux ou trois compliments des plus adroits que le comte lui a glissés avec autant de bonheur que d’à-propos, comme s’il l’eût connu depuis trente ans. Chacune de ces petites flèches louangeuses a dû toucher mon père, ajouta Albert en riant, de sorte qu’ils se sont quittés les meilleurs amis du monde, et que M. de Morcerf voulait même l’emmener à la Chambre pour lui faire entendre son discours.
La comtesse ne répondit pas ; elle était absorbée dans une rêverie si profonde que ses yeux s’étaient fermés peu à peu. Le jeune homme, debout devant elle, la regardait avec cet amour filial plus tendre et plus affectueux chez les enfants dont les mères sont jeunes et belles encore ; puis, après avoir vu ses yeux se fermer, il l’écouta respirer un instant dans sa douce immobilité, et, la croyant assoupie, il s’éloigna sur la pointe du pied, poussant avec précaution la porte de la chambre où il laissait sa mère.
— Ce diable d’homme, murmura-t-il en secouant la tête, je lui ai bien prédit là-bas qu’il ferait sensation dans le monde : je mesure son effet sur un thermomètre infaillible. Ma mère l’a remarqué, donc il faut qu’il soit bien remarquable.
Et il descendit à ses écuries, non sans un dépit secret de ce que, sans y avoir même songé, le comte de Monte-Cristo avait mis la main sur un attelage qui renvoyait ses bais au numéro 2 dans l’esprit des connaisseurs.
— Décidément, dit-il, les hommes ne sont pas égaux ; il faudra que je prie mon père de développer ce théorème à la Chambre haute.
IV MONSIEUR BERTUCCIO.
Pendant ce temps le comte était arrivé chez lui ; il avait mis six minutes pour faire le chemin. Ces six minutes avaient suffi pour qu’il fût vu de vingt jeunes gens qui, connaissant le prix de l’attelage qu’ils n’avaient pu acheter eux-mêmes, avaient mis leur monture au galop pour entrevoir le splendide seigneur qui se donnait des chevaux de 10,000 fr. la pièce.
La maison choisie par Ali, et qui devait servir de résidence de ville à Monte-Cristo, était située à droite en montant les Champs-Élysées, placée entre cour et jardin ; un massif fort touffu, qui s’élevait au milieu de la cour, masquait une partie de la façade ; autour de ce massif s’avançaient, pareilles à deux bras, deux allées qui, s’étendant à droite et à gauche, amenaient à partir de la grille, les voitures à un double perron supportant à chaque marche un vase de porcelaine plein de fleurs. Cette maison, isolée au milieu d’un large espace, avait, outre l’entrée principale, une autre entrée donnant sur la rue de Ponthieu.
Avant même que le cocher eût hélé le concierge, la grille massive roula sur ses gonds ; on avait vu venir le comte, et à Paris comme à Rome, comme partout, il était servi avec la rapidité de l’éclair. Le cocher entra donc, décrivit le demi-cercle sans avoir ralenti son allure, et la grille était refermée déjà que les roues criaient encore sur le sable de l’allée.
Au côté gauche du perron la voiture s’arrêta ; deux hommes parurent à la portière : l’un était Ali, qui sourit à son maître avec une incroyable franchise de joie, et qui se trouva payé par un simple regard de Monte-Cristo.
L’autre salua humblement et présenta son bras au comte pour l’aider à descendre de la voiture.
— Merci, monsieur Bertuccio, dit le comte en sautant légèrement les trois degrés du marchepied ; et le notaire ?
— Il est dans le petit salon, Excellence, répondit Bertuccio.
— Et les cartes de visite que je vous ai dit de faire graver dès que vous auriez le numéro de la maison ?
— Monsieur le comte, c’est déjà fait ; j’ai été chez le meilleur graveur du Palais-Royal, qui a exécuté la planche devant moi ; la première carte tirée a été portée à l’instant même, selon votre ordre, à M. le baron Danglars, député, rue de la Chaussée-d’Antin no 7 ; les autres sont sur la cheminée de la chambre à coucher de Votre Excellence.
— Bien. Quelle heure est-il ?
— Quatre heures.
Monte-Cristo donna ses gants, son chapeau et sa canne à ce même laquais français qui s’était élancé hors de l’antichambre du comte de Morcerf pour appeler la voiture, puis il passa dans le petit salon, conduit par Bertuccio, qui lui montra le chemin.
— Voilà de pauvres marbres dans cette chambre, dit Monte-Cristo, j’espère bien qu’on m’enlèvera tout cela.
Bertuccio s’inclina.
Comme l’avait dit l’intendant, le notaire attendait dans le petit salon.
C’était une honnête figure de deuxième clerc de Paris, élevé à la dignité infranchissable de tabellion de la banlieue.
— Monsieur est le notaire chargé de vendre la maison de campagne que je veux acheter ? demanda Monte-Cristo.
— Oui, monsieur le comte, répliqua le notaire.
— L’acte de vente est-il prêt ?
— Oui, monsieur le comte.
— L’avez-vous apporté ?
— Le voici.
— Parfaitement. Et où est cette maison que j’achète ? demanda négligemment Monte-Cristo, s’adressant moitié à Bertuccio, moitié au notaire.
L’intendant fit un geste qui signifiait : Je ne sais pas.
Le notaire regarda Monte-Cristo avec étonnement.
— Comment, dit-il, monsieur le comte ne sait pas où est la maison qu’il achète ?
— Non, ma foi, dit le comte.
— Monsieur le comte ne la connaît pas ?
— Et comment diable la connaîtrais-je ? j’arrive de Cadix ce matin, je ne suis jamais venu à Paris, c’est même la première fois que je mets le pied en France.
— Alors c’est autre chose, répondit le notaire ; la maison que monsieur le comte achète est située à Auteuil.