Le Comte de Monte-Cristo (page 74)
Redevenu fixe et atone, le regard sembla répondre : « Ce n’est pas seulement ton silence qui m’afflige. »
— Qu’est-ce donc ? demanda la jeune fille : tu crois peut-être que je t’abandonnerais, bon père, et que mon mariage me rendrait oublieuse ?
— Non, dit le vieillard.
— Ils t’ont dit alors que M. d’Épinay consentait à ce que nous demeurassions ensemble ?
— Oui.
— Alors pourquoi es-tu fâché ?
Les yeux du vieillard prirent une expression de douceur infinie.
— Oui, je comprends, dit Valentine ; parce que tu m’aimes ?
Le vieillard fit signe que oui.
— Et tu as peur que je ne sois malheureuse ?
— Oui.
— Tu n’aimes pas M. Franz ?
Les yeux répétèrent trois ou quatre fois :
— Non, non, non.
— Alors tu as bien du chagrin, bon père ?
— Oui.
— Eh bien ! écoute, dit Valentine en se mettant à genoux devant Noirtier et en lui passant ses bras autour du cou, moi aussi, j’ai bien du chagrin, car moi non plus je n’aime pas M. Franz d’Épinay.
Un éclair de joie passa dans les yeux de l’aïeul.
— Quand j’ai voulu me retirer au couvent, tu te rappelles bien, que tu as été si fort fâché contre moi ?
Une larme humecta la paupière aride du vieillard.
— Eh bien ! continua Valentine, c’était pour échapper à ce mariage, qui fait mon désespoir.
La respiration de Noirtier devint haletante.
— Alors, ce mariage te fait bien du chagrin, bon père ? mon Dieu, si tu pouvais m’aider, si nous pouvions à nous deux rompre leur projet ! Mais tu es sans force contre eux, toi dont l’esprit cependant est si vif et la volonté si ferme, mais quand il s’agit de lutter tu es aussi faible et même plus faible que moi. Hélas ! tu eusses été pour moi un protecteur si puissant aux jours de ta force et de ta santé ; mais aujourd’hui tu ne peux plus que me comprendre et te réjouir ou t’affliger avec moi. C’est un dernier bonheur que Dieu a oublié de m’enlever avec les autres.
Il y eut à ces paroles, dans les yeux de Noirtier, une telle expression de malice et de profondeur, que la jeune fille crut y lire ces mots :
— Tu te trompes, je puis encore beaucoup pour toi.
— Tu peux quelque chose pour moi, cher bon papa ? traduisit Valentine.
— Oui.
Noirtier leva les yeux au ciel. C’était le signe convenu entre lui et Valentine lorsqu’il désirait quelque chose.
— Que veux-tu, cher père ? voyons.
Valentine chercha un instant dans son esprit, exprima tout haut ses pensées à mesure qu’elles se présentaient à elle, et voyant qu’à tout ce qu’elle pouvait dire, le vieillard répondait constamment non :
— Allons, fit-elle, les grands moyens, puisque je suis si sotte !
Alors elle récita l’une après l’autre toutes les lettres de l’alphabet depuis A jusqu’à N, tandis que son sourire interrogeait l’œil du paralytique ; à N, Noirtier fit signe que oui.
— Ah ! dit Valentine, la chose que vous désirez commence par la lettre N ; c’est à l’N que nous avons affaire ? Eh bien ! voyons, que lui voulons-nous à l’N ? Na, ne, ni, no.
— Oui, oui, oui, fit le vieillard.
— Ah ! c’est no ?
— Oui.
Valentine alla chercher un dictionnaire qu’elle posa sur un pupitre devant Noirtier ; elle l’ouvrit, et quand elle eut vu l’œil du vieillard fixé sur les feuilles, son doigt courut vivement du haut en bas des colonnes.
L’exercice, depuis six ans que Noirtier était tombé dans le fâcheux état où il se trouvait, lui avait rendu les épreuves si faciles, qu’elle devinait aussi vite la pensée du vieillard que si lui-même eût pu chercher dans le dictionnaire.
Au mot notaire, Noirtier fit signe de s’arrêter.
— Notaire, dit-elle ; tu veux un notaire, bon papa ?
Le vieillard fit signe que c’était effectivement un notaire qu’il désirait.
— Il faut donc envoyer chercher un notaire ? demanda Valentine.
— Oui, fit le paralytique.
— Mon père doit-il le savoir ?
— Oui.
— Es-tu pressé d’avoir ton notaire ?
— Oui.
— Alors on va te l’envoyer chercher tout de suite, cher père. Est-ce tout ce que tu veux ?
— Oui.
Valentine courut à la sonnette et appela un domestique pour le prier de faire venir M. ou madame de Villefort chez le grand-père.
— Es-tu content ? dit Valentine ; oui… je le crois bien : hein ? ce n’était pas facile à trouver, cela ?
Et la jeune fille sourit à l’aïeul comme elle eût pu faire à un enfant.
M. de Villefort entra ramené par Barrois.
— Que voulez-vous, Monsieur ? demanda-t-il au paralytique.
— Monsieur, dit Valentine, mon grand-père désire un notaire.
À cette demande étrange et surtout inattendue, M. de Villefort échangea un regard avec le paralytique.
— Oui, fit ce dernier avec une fermeté qui indiquait qu’avec l’aide de Valentine et de son vieux serviteur, qui savait maintenant ce qu’il désirait, il était prêt à soutenir la lutte.
— Vous demandez le notaire ? répéta Villefort.
— Oui.
— Pour quoi faire ?
Noirtier ne répondit pas.
— Mais qu’avez-vous besoin d’un notaire ? demanda Villefort.
Le regard du paralytique demeura immobile et par conséquent muet, ce qui voulait dire : Je persiste dans ma volonté.
— Pour nous faire quelques mauvais tour ? dit Villefort ; est-ce la peine ?
— Mais enfin, dit Barrois, prêt à insister avec la persévérance habituelle aux vieux domestiques, si monsieur veut un notaire, c’est apparemment qu’il en a besoin. Ainsi je vais chercher un notaire.
Barrois ne reconnaissait d’autre maître que Noirtier et n’admettait jamais que ses volontés fussent contestées en rien.
— Oui, je veux un notaire, fit le vieillard en fermant les yeux d’un air de défi et comme s’il eût dit : Voyons si l’on osera me refuser ce que je veux.
— On aura un notaire, puisque vous en voulez absolument un, monsieur ; mais je m’excuserai près de lui et vous excuserai vous-même, car la scène sera fort ridicule.
— N’importe, dit Barrois, je vais toujours l’aller chercher.
Et le vieux serviteur sortit triomphant.
II LE TESTAMENT.
Au moment où Barrois sortit, Noirtier regarda Valentine avec cet intérêt malicieux qui annonçait tant de choses. La jeune fille comprit ce regard et Villefort aussi, car son front se rembrunit et son sourcil se fronça.
Il prit un siège, s’installa dans la chambre du paralytique et attendit.
Noirtier le regardait faire avec une parfaite indifférence ; mais, du coin de l’œil, il avait ordonné à Valentine de ne point s’inquiéter et de rester aussi.
Trois quarts d’heure après, le domestique rentra avec le notaire.
— Monsieur, dit Villefort après les premières salutations, vous êtes mandé par M. Noirtier de Villefort, que voici ; une paralysie générale lui a ôté l’usage des membres et de la voix, et nous seuls à grand-peine parvenons à saisir quelques lambeaux de ses pensées.
Noirtier fit de l’œil un appel à Valentine, appel si sérieux et si impératif, qu’elle répondit sur-le-champ :
— Moi, monsieur, je comprends tout ce que veut dire mon grand-père.
— C’est vrai, ajouta Barrois, tout, absolument tout, comme je le disais à monsieur en venant.
— Permettez, monsieur, et vous aussi, mademoiselle, dit le notaire en s’adressant à Villefort et à Valentine, c’est là un de ces cas où l’officier public ne peut inconsidérément procéder sans assumer une responsabilité dangereuse. La première nécessité, pour qu’un acte soit valable, est que le notaire soit bien convaincu qu’il a fidèlement interprété la volonté de celui qui le dicte. Or, je ne puis pas moi-même être sûr de l’approbation ou de l’improbation d’un client qui ne parle pas ; et comme l’objet de ses désirs et de ses répugnances, vu son mutisme, ne peut m’être prouvé clairement, mon ministère est plus qu’inutile et serait illégalement exercé.
Le notaire fit un pas pour se retirer. Un imperceptible sourire de triomphe se dessina sur les lèvres du procureur du roi. De son côté, Noirtier regarda Valentine avec une telle expression de douleur, qu’elle se plaça sur le chemin du notaire.
— Monsieur, dit-elle, la langue que je parle avec mon grand-père est une langue qui se peut apprendre facilement, et de même que je le comprends, je puis en quelques minutes vous amener à le comprendre. Que vous faut-il, voyons, monsieur, pour arriver à la parfaite édification de votre conscience ?
— Ce qui est nécessaire pour que nos actes soient valables, mademoiselle, répondit le notaire ; c’est-à-dire la certitude de l’approbation ou de l’improbation. On peut tester malade de corps, mais il faut tester sain d’esprit.
— Eh bien ! monsieur, avec deux signes vous acquerrez cette certitude que mon grand-père n’a jamais mieux joui qu’à cette heure de la plénitude de son intelligence. M. Noirtier, privé de la voix, privé du mouvement, ferme les yeux quand il veut dire oui, et les cligne à plusieurs reprises quand il veut dire non. Vous en savez assez maintenant pour causer avec M. Noirtier, essayez.
Le regard que lança le vieillard à Valentine était si humide de tendresse et de reconnaissance, qu’il fut compris du notaire lui-même.
— Vous avez entendu et compris ce que vient de dire votre petite-fille, Monsieur ? demanda le notaire.
Noirtier ferma doucement les yeux, et les rouvrit après un instant.
— Et vous approuvez ce qu’elle a dit ? c’est-à-dire que les signes indiqués par elle sont bien ceux à l’aide desquels vous faites comprendre votre pensée ?
— Oui, fit encore le vieillard.
— C’est vous qui m’avez fait demander ?
— Oui.
— Pour faire votre testament ?
— Oui.
— Et vous ne voulez pas que je me retire sans avoir fait ce testament ?
Le paralytique cligna vivement et à plusieurs reprises ses yeux.
— Eh bien ! monsieur, comprenez-vous, maintenant, demanda la jeune fille, et votre conscience sera-t-elle en repos ?
Mais avant que le notaire n’eût pu répondre, Villefort le tira à part :
— Monsieur, dit-il, croyez-vous qu’un homme puisse supporter impunément un choc physique aussi terrible que celui qu’a éprouvé M. Noirtier de Villefort, sans que le moral ait reçu lui-même une grave atteinte ?
— Ce n’est point cela précisément qui m’inquiète, monsieur, répondit le notaire, mais je me demande comment nous arriverons à deviner les pensées, afin de provoquer les réponses.
— Vous voyez donc que c’est impossible, dit Villefort.
Valentine et le vieillard entendaient cette conversation. Noirtier arrêta son regard si fixe et si ferme sur Valentine, que ce regard appelait évidemment une riposte.
— Monsieur, dit-elle, que cela ne vous inquiète point ; si difficile qu’il soit, ou plutôt qu’il vous paraisse de découvrir la pensée de mon grand-père, je vous la révélerai, moi, de façon à lever tous les doutes à cet égard. Voilà six ans que je suis près de M. Noirtier, et, qu’il le dise lui-même, si, depuis six ans, un seul de ses désirs est resté enseveli dans son cœur faute de pouvoir me le faire comprendre ?
— Non, fit le vieillard.
— Essayons donc, dit le notaire ; vous acceptez mademoiselle pour votre interprète ?
Le paralytique fit signe que oui.
— Bien ; voyons, monsieur, que désirez-vous de moi, et quel est l’acte que vous désirez faire ?
Valentine nomma toutes les lettres de l’alphabet jusqu’à la lettre T.
À cette lettre, l’éloquent coup d’œil de Noirtier l’arrêta.
— C’est la lettre T que monsieur demande, dit le notaire ; la chose est visible.
— Attendez, dit Valentine ; puis, se retournant vers son grand-père : Ta… te…
Le vieillard l’arrêta à la seconde de ces syllabes.
Alors Valentine prit le dictionnaire, et aux yeux du notaire attentif elle feuilleta les pages.
— Testament, dit son doigt arrêté par le coup d’œil de Noirtier.
— Testament ! s’écria le notaire, la chose est visible ; monsieur veut tester.
— Oui, fit Noirtier à plusieurs reprises.
— Voilà qui est merveilleux, monsieur, convenez-en, dit le notaire à Villefort stupéfait.
— En effet, répliqua-t-il, et plus merveilleux encore serait ce testament ; car, enfin, je ne pense pas que les articles se viennent ranger sur le papier, mot par mot, sans l’intelligente aspiration de ma fille. Or, Valentine sera peut-être un peu trop intéressée à ce testament pour être un interprète convenable des obscures volontés de M. Noirtier de Villefort.
— Non, non ! fit le paralytique.
— Comment ! dit M. de Villefort, Valentine n’est point intéressée à votre testament ?
— Non, fit Noirtier.
— Monsieur, dit le notaire, qui, enchanté de cette épreuve, se promettait de raconter dans le monde les détails de cet épisode pittoresque ; monsieur, rien ne me paraît plus facile maintenant que ce que tout à l’heure je regardais comme une chose impossible, et ce testament sera tout simplement un testament mystique, c’est-à-dire prévu et autorisé par la loi pourvu qu’il soit lu en face de sept témoins, approuvé par le testateur devant eux, et fermé par le notaire, toujours devant eux. Quant au temps, il durera à peine plus longtemps qu’un testament ordinaire ; il y a d’abord les formules consacrées et qui sont toujours les mêmes, et quant aux détails, la plupart seront fournis par l’état même des affaires du testateur et par vous qui, les ayant gérées, les connaissez. Mais d’ailleurs, pour que cet acte demeure inattaquable, nous allons lui donner l’authenticité la plus complète ; l’un de mes confrères me servira d’aide et, contre les habitudes, assistera à la dictée. Êtes-vous satisfait, monsieur ? continua le notaire en s’adressant au vieillard.
— Oui, répondit Noirtier, radieux d’être compris.
— Que va-t-il faire ? se demanda Villefort à qui sa haute position commandait tant de réserve, et qui, d’ailleurs, ne pouvait deviner vers quel but tendait son père.
Il se retourna donc pour envoyer chercher le deuxième notaire désigné par le premier ; mais Barrois, qui avait tout entendu et qui avait deviné le désir de son maître, était déjà parti.
Alors le procureur du roi fit dire à sa femme de monter.
Au bout d’un quart d’heure, tout le monde était réuni dans la chambre du paralytique, et le second notaire était arrivé.
En peu de mots les deux officiers ministériels furent d’accord. On lut à Noirtier une formule de testament vague, banale ; puis pour commencer, pour ainsi dire, l’investigation de son intelligence, le premier notaire, se retournant de son côté, lui dit :
— Lorsqu’on fait son testament, monsieur, c’est en faveur de quelqu’un.
— Oui, fit Noirtier.
— Avez-vous quelque idée du chiffre auquel se monte votre fortune ?
— Oui.
— Je vais vous nommer plusieurs chiffres qui monteront successivement ; vous m’arrêterez quand j’aurai atteint celui que vous croirez être le vôtre.
— Oui.
Il y avait dans cet interrogatoire une espèce de solennité ; d’ailleurs jamais la lutte de l’intelligence contre la matière n’avait peut-être été plus visible ; et si ce n’était un sublime, comme nous allions le dire, c’était au moins un curieux spectacle.
On faisait cercle autour de Villefort ; le second notaire était assis à une table, tout prêt à écrire ; le premier notaire se tenait debout devant lui et interrogeait.
— Votre fortune dépasse trois cent mille francs, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
Noirtier fit signe que oui.
— Possédez-vous quatre cent mille francs ? demanda le notaire.
Noirtier resta immobile.
— Cinq cent mille ?
Même immobilité.
— Six cent mille ? sept cent mille ? huit cent mille ? neuf cent mille ?
Noirtier fit signe que oui.
— Vous possédez neuf cent mille francs ?
— Oui.
— En immeubles ? demanda le notaire.
Noirtier fit signe que non.
— En inscriptions de rentes ?
Noirtier fit signe que oui.
— Ces inscriptions sont entre vos mains ?
Un coup d’œil adressé à Barrois fit sortir le vieux serviteur, qui revint un instant après avec une petite cassette.
— Permettez-vous qu’on ouvre cette cassette ? demanda le notaire.
Noirtier fit signe que oui.
On ouvrit la cassette et l’on trouva pour neuf cent mille francs d’inscriptions sur le Grand-Livre.
Le premier notaire passa, les unes après les autres, chaque inscription à son collègue ; le compte y était, comme l’avait accusé Noirtier.
— C’est bien cela, dit-il ; il est évident que l’intelligence est dans toute sa force et dans toute son étendue.
Puis, se retournant vers le paralytique :
— Donc, lui dit-il, vous possédez neuf cent mille francs de capital, qui, à la façon dont ils sont placés, doivent vous produire quarante mille livres de rentes à peu près ?
— Oui, fit Noirtier.
— À qui désirez-vous laisser cette fortune ?
— Oh ! dit madame de Villefort, cela n’est point douteux ; M. Noirtier aime uniquement sa petite-fille, mademoiselle Valentine de Villefort : c’est elle qui le soigne depuis six ans ; elle a su captiver par ses soins assidus l’affection de son grand-père, et je dirai presque sa reconnaissance ; il est donc juste qu’elle recueille le prix de son dévouement.
L’œil de Noirtier lança un éclair comme s’il n’était pas dupe de ce faux assentiment donné par madame de Villefort aux attentions qu’elle lui supposait.
— Est-ce donc à mademoiselle Valentine de Villefort que vous laissez ces neuf cent mille francs ? demanda le notaire, qui croyait n’avoir plus qu’à enregistrer cette clause, mais qui tenait à s’assurer cependant de l’assentiment de Noirtier, et voulait faire constater cet assentiment par tous les témoins de cette étrange scène.
Valentine avait fait un pas en arrière et pleurait les yeux baissés ; le vieillard la regarda un instant avec l’expression d’une profonde tendresse ; puis se retournant vers le notaire, il cligna des yeux de la façon la plus significative.
— Non ? dit le notaire ; comment, ce n’est pas mademoiselle Valentine de Villefort que vous instituez pour votre légataire universelle ?
Noirtier fit signe que non.
— Vous ne vous trompez pas ? s’écria le notaire étonné ; vous dites bien non ?
— Non ! répéta Noirtier, non !
Valentine releva la tête ; elle était stupéfaite, non pas de son exhérédation, mais d’avoir provoqué le sentiment qui dicte d’ordinaire de pareils actes.
Mais Noirtier la regarda avec une si profonde expression de tendresse qu’elle s’écria :
— Oh ! mon bon père, je le vois bien, ce n’est que votre fortune que vous m’ôtez, mais vous me laissez toujours votre cœur ?
— Oh ! oui, bien certainement, dirent les yeux du paralytique, se fermant avec une expression à laquelle Valentine ne pouvait se tromper.
— Merci ! merci ! murmura la jeune fille.
Cependant ce refus avait fait naître dans le cœur de madame de Villefort une espérance inattendue ; elle se rapprocha du vieillard.
— Alors c’est donc à votre petit-fils Édouard de Villefort que vous laissez votre fortune, cher monsieur Noirtier ? demanda la mère.
Le clignement des yeux fut terrible : il exprimait presque la haine.
— Non, fit le notaire ; alors c’est à monsieur votre fils ici présent ?
— Non, répliqua le vieillard.
Les deux notaires se regardèrent stupéfaits ; Villefort et sa femme se sentaient rougir, l’un de honte, l’autre de colère.
— Mais, que vous avons-nous donc fait, père, dit Valentine ; vous ne nous aimez donc plus ?
Le regard du vieillard passa rapidement sur son fils, sur sa belle-fille, et s’arrêta sur Valentine avec une expression de profonde tendresse.