Le Comte de Monte-Cristo (page 77)
— Que dois-je faire ?
— Rien de bien difficile.
— Mais enfin ?
— Répéter les signes que voici.
Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois signes tout tracés, des numéros indiquant l’ordre dans lequel ils devaient être faits.
— Ce ne sera pas long, comme vous voyez.
— Oui, mais…
— C’est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste.
Le coup porta ; rouge de fièvre et suant à grosses gouttes, le bonhomme exécuta les uns après les autres les trois signes donnés par le comte, malgré les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne comprenant rien à ce changement, commençait à croire que l’homme aux brugnons était devenu fou.
Quant au correspondant de gauche, il répéta consciencieusement les mêmes signaux, qui furent recueillis définitivement au ministère de l’intérieur.
— Maintenant, vous voilà riche, dit Monte-Cristo.
— Oui, répondit l’employé, mais à quel prix !
— Écoutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des remords ; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n’avez fait de tort à personne, et vous avez servi les projets de Dieu.
L’employé regardait les billets de banque, les palpait, les comptait ; il était pâle, il était rouge ; enfin, il se précipita vers sa chambre pour boire un verre d’eau ; mais il n’eut pas le temps d’arriver jusqu’à la fontaine, et il s’évanouit au milieu de ses haricots secs.
Cinq minutes après que la nouvelle télégraphique fut arrivée au ministère, Debray fit mettre les chevaux à son coupé, et courut chez Danglars.
— Votre mari a des coupons de l’emprunt espagnol ? dit-il à la baronne.
— Je crois bien ! il en a pour six millions.
— Qu’il les vende à quelque prix que ce soit.
— Pourquoi cela ?
— Parce que don Carlos s’est sauvé de Bourges et est rentré en Espagne.
— Comment savez-vous cela ?
— Parbleu, dit Debray en haussant les épaules, comme je sais les nouvelles.
La baronne ne se le fit pas répéter deux fois : elle courut chez son mari, lequel courut à son tour chez son agent de change et lui ordonna de vendre à tout prix.
Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baissèrent aussitôt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se débarrassa de tous ses coupons.
Le soir on lut dans le Messager :
Dépêche télégraphique.
« Le roi don Carlos a échappé à la surveillance qu’on exerçait sur lui à Bourges, et est rentré en Espagne par la frontière de Catalogne. Barcelone s’est soulevée en sa faveur. »
Pendant toute la soirée il ne fut bruit que de la prévoyance de Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l’agioteur, qui ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup.
Ceux qui avaient conservé leurs coupons ou acheté ceux de Danglars se regardèrent comme ruinés et passèrent une fort mauvaise nuit.
Le lendemain on lut dans le Moniteur :
« C’est sans aucun fondement que le Messager a annoncé hier la fuite de don Carlos et la révolte de Barcelone.
« Le roi don Carlos n’a pas quitté Bourges, et la Péninsule jouit de la plus profonde tranquillité.
« Un signe télégraphique, mal interprété à cause du brouillard, a donné lieu à cette erreur. »
Les fonds remontèrent d’un chiffre double de celui où ils étaient descendus.
Cela fit, en perte et en manque à gagner, un million de différence pour Danglars.
— Bon ! dit Monte-Cristo à Morrel, qui se trouvait chez lui au moment où on annonçait l’étrange revirement de Bourse dont Danglars avait été victime ; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une découverte que j’eusse payée cent mille.
— Que venez-vous donc de découvrir ? demanda Maximilien.
— Je viens de découvrir le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui lui mangeaient ses pêches.
V LES FANTÔMES.
À la première vue, et examinée du dehors, la maison d’Auteuil n’avait rien de splendide, rien de ce qu’on pouvait attendre d’une habitation destinée au magnifique comte de Monte-Cristo : mais cette simplicité tenait à la volonté du maître, qui avait positivement ordonné que rien ne fût changé à l’extérieur ; il n’était besoin pour s’en convaincre que de considérer l’intérieur. En effet, à peine la porte était-elle ouverte que le spectacle changeait.
M. Bertuccio s’était surpassé lui-même pour le goût des ameublements et la rapidité de l’exécution : comme autrefois le duc d’Antin avait fait abattre en une nuit une allée d’arbres qui gênait le regard de Louis XIV, de même en trois jours M. Bertuccio avait fait planter une cour entièrement nue, et de beaux peupliers, des sycomores venus avec leurs blocs énormes de racines, ombrageaient la façade principale de la maison, devant laquelle, au lieu de pavés à moitié cachés par l’herbe, s’étendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient été posées le matin même, et qui formait un vaste tapis où perlait encore l’eau dont on l’avait arrosé.
Au reste, les ordres venaient du comte ; lui-même avait remis à Bertuccio un plan où était indiqué le nombre et la place des arbres qui devaient être plantés, la forme et l’espace de la pelouse qui devait succéder aux pavés.
Vue ainsi, la maison était devenue méconnaissable, et Bertuccio lui-même protestait qu’il ne la reconnaissait plus, emboîtée qu’elle était dans son cadre de verdure.
L’intendant n’eût pas été fâché, tandis qu’il y était, de faire subir quelques transformations au jardin : mais le comte avait positivement défendu qu’on y touchât en rien. Bertuccio s’en dédommagea en encombrant de fleurs les antichambres, les escaliers et les cheminées.
Ce qui annonçait l’extrême habileté de l’intendant et la profonde science du maître, l’un pour servir, l’autre pour se faire servir, c’est que cette maison, déserte depuis vingt années, si sombre et si triste encore la veille tout imprégnée qu’elle était de cette fade odeur qu’on pourrait appeler l’odeur du temps, avait pris en un jour, avec l’aspect de la vie, les parfums que préférait le maître, et jusqu’au degré de son jour favori ; c’est que le comte, en arrivant, avait là, sous sa main, ses livres et ses armes ; sous ses yeux ses tableaux préférés ; dans les antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il aimait le chant ; c’est que toute cette maison, réveillée de son long sommeil comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait, s’épanouissait, pareille à ces maisons que nous avons depuis longtemps chéries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons, nous laissons involontairement une partie de notre âme.
Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour : les uns possesseurs des cuisines, et glissant comme s’ils eussent toujours habité cette maison, dans des escaliers restaurés de la veille, les autres peuplant les remises, où les équipages, numérotés et casés, semblaient installés depuis cinquante ans ; et les écuries, où les chevaux au râtelier répondaient en hennissant aux palefreniers, qui leur parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne parlent à leurs maîtres.
La bibliothèque était disposée sur deux corps, aux deux côtés de la muraille, et contenait deux milles volumes à peu près : tout un compartiment était destiné aux romans modernes, et celui qui avait paru la veille était déjà rangé à sa place, se pavanant dans sa reliure rouge et or.
De l’autre côté de la maison, faisant pendant à la bibliothèque, il y avait la serre, garnie de plantes rares et s’épanouissant dans de larges potiches japonaises, et au milieu de la serre, merveille à la fois des yeux et de l’odorat, un billard que l’on eût dit abandonné depuis une heure au plus par les joueurs, qui avaient laissé mourir les billes sur le tapis.
Une seule chambre avait été respectée par le magnifique Bertuccio. Devant cette chambre, située à l’angle gauche du premier étage, à laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait sortir par l’escalier dérobé, les domestiques passaient avec curiosité et Bertuccio avec terreur.
À cinq heures précises, le comte arriva, suivi d’Ali, devant la maison d’Auteuil. Bertuccio attendait cette arrivée avec une impatience mêlée d’inquiétude ; il espérait quelques compliments, tout en redoutant un froncement de sourcils.
Monte-Cristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d’approbation ni de mécontentement.
Seulement, en entrant dans sa chambre à coucher, située du côté opposé à la chambre fermée, il étendit la main vers le tiroir d’un petit meuble en bois de rose, qu’il avait déjà distingué à son premier voyage.
— Cela ne peut servir qu’à mettre des gants, dit-il.
— En effet, Excellence, répondit Bertuccio ravi, ouvrez, et vous y trouverez des gants.
Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu’il comptait y trouver, flacons, cigares, bijoux.
— Bien ! dit-il encore.
Et M. Bertucdo se retira l’âme ravie, tant était grande, puissante et réelle l’influence de cet homme sur tout ce qui l’entourait.
À six heures précises, on entendit piétiner un cheval devant la porte d’entrée. C’était notre capitaine des spahis qui arrivait sur Médéah.
Monte-Cristo l’attendait sur le perron, le sourire aux lèvres.
— Me voilà le premier, j’en suis bien sûr ! lui cria Morrel ; je l’ai fait exprès pour vous avoir un instant à moi seul avant tout le monde. Julie et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah ! mais, savez-vous que c’est magnifique ici ! Dites-moi, comte, est-ce que vos gens auront bien soin de mon cheval ?
— Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s’y connaissent.
— C’est qu’il a besoin d’être bouchonné. Si vous saviez de quel train il a été ! Une véritable trombe !
— Peste, je le crois bien, un cheval de cinq mille francs ! dit Monte-Cristo du ton qu’un père mettrait à parler à son fils.
— Vous les regrettez ? dit Morrel avec son franc sourire.
— Moi ! Dieu m’en préserve ! répondit le comte. Non. Je regretterais seulement que le cheval ne fût pas bon.
— Il est si bon, mon cher comte, que M. de Château-Renaud, l’homme le plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du ministère, courent après moi en ce moment, et sont un peu distancés, comme vous voyez, et encore sont-ils talonnés par les chevaux de la baronne Danglars, qui vont d’un trot à faire tout bonnement leurs six lieues à l’heure.
— Alors, ils vous suivent ? demanda Monte-Cristo.
— Tenez, les voilà.
En effet, au moment même, un coupé à l’attelage tout fumant et deux chevaux de selle hors d’haleine arrivèrent devant la grille de la maison, qui s’ouvrit devant eux. Aussitôt le coupé décrivit son cercle, et vint s’arrêter au perron, suivi de deux cavaliers.
En un instant Debray eut mis pied à terre, et se trouva à la portière. Il offrit sa main à la baronne, qui lui fit en descendant un geste imperceptible pour tout autre que pour Monte-Cristo.
Mais le comte ne perdait rien, et dans ce geste il vit reluire un petit billet blanc aussi imperceptible que le geste, et qui passa, avec une aisance qui indiquait l’habitude de cette manœuvre, de la main de madame Danglars dans celle du secrétaire du ministre.
Derrière sa femme descendit le banquier, pâle comme s’il fût sorti du sépulcre au lieu de sortir de son coupé.
Madame Danglars jeta autour d’elle un regard rapide et investigateur que Monte-Cristo seul put comprendre, et dans lequel elle embrassa la cour, le péristyle, la façade de la maison ; puis, réprimant une légère émotion, qui se fût certes traduite sur son visage, s’il eût été permis à son visage de pâlir, elle monta le perron tout en disant à Morrel :
— Monsieur, si vous étiez de mes amis, je vous demanderais si votre cheval est à vendre.
Morrel fit un sourire qui ressemblait fort à une grimace, et se retourna vers Monte-Cristo, comme pour le prier de le tirer de l’embarras où il se trouvait.
Le comte le comprit.
— Ah ! Madame, répondit-il, pourquoi n’est-ce point à moi que cette demande s’adresse ?
— Avec vous, monsieur, dit la baronne, on n’a le droit de ne rien désirer, car on est trop sûre d’obtenir. Aussi était-ce à M. Morrel.
— Malheureusement, reprit le comte, je suis témoin que M. Morrel ne peut céder son cheval, son honneur étant engagé à ce qu’il le garde.
— Comment cela ?
— Il a parié dompter Médéah dans l’espace de six mois. Vous comprenez maintenant, baronne, que s’il s’en défaisait avant le terme fixé par le pari, non seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu’il a eu peur ; et un capitaine de spahis, même pour passer un caprice à une jolie femme, ce qui est, à mon avis, une des choses les plus sacrées de ce monde, ne peut laisser courir un pareil bruit.
— Vous voyez, madame… dit Morrel tout en adressant à Monte-Cristo un sourire reconnaissant.
— Il me semble d’ailleurs, dit Danglars avec un ton bourru mal déguisé par son sourire épais, que vous en avez assez comme cela de chevaux.
Ce n’était point l’habitude de madame Danglars de laisser passer de pareilles attaques sans y riposter, et cependant, au grand étonnement des jeunes gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne répondit rien.
Monte-Cristo souriait à ce silence, qui dénonçait une humilité inaccoutumée, tout en montrant à la baronne deux immenses pots de porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des végétations marines d’une grosseur et d’un travail tels, que la nature seule peut avoir cette richesse, cette sève et cet esprit.
La baronne était émerveillée.
— Eh, mais, on planterait là-dedans un marronnier des Tuileries, dit-elle ; comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles énormités ?
— Ah ! Madame, dit Monte-Cristo, il ne faut pas nous demander cela à nous autres faiseurs de statuettes et de verre mousseline : c’est un travail d’un autre âge, une espèce d’œuvre des génies de la terre et de la mer.
— Comment cela et de quelle époque cela peut-il être ?
— Je ne sais pas ; seulement j’ai ouï dire qu’un empereur de la Chine avait fait construire un four exprès ; que dans ce four, les uns après les autres, on avait fait cuire douze pots pareils à ceux-ci. Deux se brisèrent sous l’ardeur du feu ; on descendit les dix autres à trois cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l’on demandait d’elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta ses coquilles ; le tout fut cimenté par deux cents années sous ses profondeurs inouïes, car une révolution emporta l’empereur qui avait voulu faire cet essai et ne laissa que le procès-verbal qui constatait la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux cents ans on retrouva le procès-verbal, et l’on songea à retirer les vases. Des plongeurs allèrent, sous des machines faites exprès, à la découverte dans la baie où on les avait jetés ; mais sur les dix on n’en retrouva plus que trois, les autres avaient été dispersés et brisés par les flots. J’aime ces vases, au fond desquels je me figure parfois que des monstres informes, effrayants, mystérieux, et pareils à ceux que voient les seuls plongeurs, ont fixé avec étonnement leur regard terne et froid, et dans lesquels ont dormi des myriades de poissons qui s’y réfugiaient pour fuir la poursuite de leurs ennemis.
Pendant ce temps, Danglars, peu amateur de curiosités, arrachait machinalement, et l’une après l’autre, les fleurs d’un magnifique oranger ; quand il eut fini avec l’oranger, il s’adressa à un cactus, mais alors le cactus, d’un caractère moins facile que l’oranger, le piqua outrageusement.
Alors il tressaillit et se frotta les yeux comme s’il sortait d’un songe.
— Monsieur, lui dit Monte-Cristo en souriant, vous qui êtes amateur de tableaux et qui avez de si magnifiques choses, je ne vous recommande pas les miens. Cependant voici deux Hobbema, un Paul Potter, un Mieris, deux Gérard Dow, un Raphaël, un Van-Dyck, un Zurbaran et deux ou trois Murillo, qui sont dignes de vous être présentés.
— Tiens ! dit Debray, voici un Hobbema que je reconnais.
— Ah ! vraiment !
— Oui, on est venu le proposer au Musée.
— Qui n’en a pas, je crois ? hasarda Monte-Cristo.
— Non, et qui cependant a refusé de l’acheter.
— Pourquoi cela ? demanda Château-Renaud.
— Vous êtes charmant, vous ; parce que le gouvernement n’est point assez riche.
— Ah ! pardon ! dit Château-Renaud. J’entends dire cependant de ces choses-là tous les jours depuis huit ans, et je ne puis pas encore m’y habituer.
— Cela viendra, dit Debray.
— Je ne crois pas, répondit Château-Renaud.
— M. le major Bartolomeo Cavalcanti ! M. le vicomte Andrea Cavalcanti ! annonça Baptistin.
Un col de satin noir sortant des mains du fabricant, une barbe fraîche, des moustaches grises, l’œil assuré, un habit de major orné de trois plaques et de cinq croix, en somme une tenue irréprochable de vieux soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti, ce tendre père que nous connaissons.
Près de lui, couvert d’habits tout flambants neufs, s’avançait, le sourire sur les lèvres, le vicomte Andrea Cavalcanti, ce respectueux fils que nous connaissons encore.
Les trois jeunes gens causaient ensemble ; leurs regards se portaient du père au fils, et s’arrêtèrent tout naturellement plus longtemps sur ce dernier, qu’ils détaillèrent.
— Cavalcanti ! dit Debray.
— Un beau nom, fit Morrel ; peste !
— Oui, dit Château-Renaud, c’est vrai, ces Italiens se nomment bien, mais ils s’habillent mal.
— Vous êtes difficile, Château-Renaud, reprit Debray ; ces habits sont d’un excellent faiseur, et tout neufs.
— Voilà justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l’air de s’habiller aujourd’hui pour la première fois.
— Qu’est-ce que ces messieurs ? demanda Danglars au comte de Monte-Cristo.
— Vous avez entendu, des Cavalcanti.
— Cela m’apprend leur nom, voilà tout.
— Ah ! c’est vrai, vous n’êtes pas au courant de nos noblesses d’Italie ; qui dit Cavalcanti, dit race de princes.
— Belle fortune ? demanda le banquier.
— Fabuleuse.
— Que font-ils ?
— Ils essayent de la manger sans pouvoir en venir à bout. Ils ont d’ailleurs des crédits sur vous, à ce qu’ils m’ont dit en me venant voir avant-hier. Je les ai même invités à votre intention. Je vous les présenterai.
— Mais il me semble qu’ils parlent très purement le français, dit Danglars.
— Le fils a été élevé dans un collège du Midi, à Marseille ou dans les environs, je crois. Vous le trouverez dans l’enthousiasme.
— De quoi ? demanda la baronne.
— Des Françaises, madame. Il veut absolument prendre femme à Paris.
— Une belle idée qu’il a là ! dit Danglars en haussant les épaules.
Madame Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre moment, eût présagé un orage : mais pour la seconde fois elle se tut.
— Le baron paraît bien sombre aujourd’hui, dit Monte-Cristo à madame Danglars ; est-ce qu’on voudrait le faire ministre, par hasard ?
— Non, pas encore, que je sache. Je crois plutôt qu’il aura joué à la Bourse, qu’il aura perdu, et qu’il ne sait à qui s’en prendre.
— M. et madame de Villefort ! cria Baptistin.
Les deux personnes annoncées entrèrent. M. de Villefort, malgré sa puissance sur lui-même, était visiblement ému. En touchant sa main, Monte-Cristo sentit qu’elle tremblait.
— Décidément il n’y a que les femmes pour savoir dissimuler, se dit Monte-Cristo à lui-même et en regardant madame Danglars, qui souriait au procureur du roi et qui embrassait sa femme.
Après les premiers compliments, le comte vit Bertuccio qui, occupé jusque-là du côté de l’office, se glissait dans un petit salon attenant à celui dans lequel on se trouvait.
Il alla à lui.
— Que voulez-vous, M. Bertuccio ? lui dit-il.
— Son Excellence ne m’a pas dit le nombre de ses convives.
— Ah ! c’est vrai.
— Combien de couverts ?
— Comptez vous-même.
— Tout le monde est-il arrivé, Excellence ?
— Oui.
Bertuccio glissa son regard à travers la porte entrebâillée.
Monte-Cristo le couvait des yeux.