Le Comte de Monte-Cristo (page 8)
— Oui, vous avez raison. Vous devez mieux connaître les hommes que moi, et c’est possible ; mais si ces envieux devaient être parmi mes amis, je vous avoue que j’aime mieux ne pas les connaître pour ne point être forcé de les haïr.
— Vous avez tort, Monsieur. Il faut toujours autant que possible voir clair autour de soi ; et, en vérité, vous me paraissez un si digne jeune homme, que je vais m’écarter pour vous des règles ordinaires de la justice et vous aider à faire jaillir la lumière en vous communiquant la dénonciation qui vous amène devant moi : voici le papier accusateur ; reconnaissez-vous l’écriture ?
Et Villefort tira la lettre de sa poche et la présenta à Dantès. Dantès regarda et lut. Un nuage passa sur son front, et il dit :
— Non, Monsieur, je ne connais pas cette écriture ; elle est déguisée, et cependant elle est d’une forme assez franche. En tous cas, c’est une main habile qui l’a tracée. Je suis bien heureux, ajouta-t-il en regardant avec reconnaissance Villefort, d’avoir affaire à un homme tel que vous, car en effet mon envieux est un véritable ennemi.
Et à l’éclair qui passa dans les yeux du jeune homme en prononçant ces paroles, Villefort put distinguer tout ce qu’il y avait de violente énergie cachée sous cette première douceur.
— Et maintenant, voyons, dit le substitut, répondez-moi franchement, Monsieur, non pas comme un prévenu à son juge, mais comme un homme dans une fausse position répond à un autre homme qui s’intéresse à lui : qu’y a-t-il de vrai dans cette accusation anonyme ?
Et Villefort jeta avec dégoût sur le bureau la lettre que Dantès venait de lui rendre.
— Tout et rien, Monsieur, et voici la vérité pure, sur mon honneur de marin, sur mon amour pour Mercédès, sur la vie de mon père.
— Parlez, Monsieur, dit tout haut Villefort.
Puis tout bas il ajouta :
— Si Renée pouvait me voir, j’espère qu’elle serait contente de moi, et qu’elle ne m’appellerait plus un coupeur de têtes !
— Eh bien ! en quittant Naples, le capitaine Leclère tomba malade d’une fièvre cérébrale ; comme nous n’avions pas de médecin à bord et qu’il ne voulut relâcher sur aucun point de la côte, pressé qu’il était de se rendre à l’île d’Elbe, sa maladie empira au point que vers la fin du troisième jour, sentant qu’il allait mourir, il m’appela près de lui.
— Mon cher Dantès, me dit-il, jurez-moi sur votre honneur de faire ce que je vais vous dire ; il y va des plus hauts intérêts.
— Je vous le jure, capitaine, lui répondis-je.
— Eh bien ! comme après ma mort le commandement du navire vous appartient en qualité de second, vous prendrez ce commandement, vous mettrez le cap sur l’île d’Elbe, vous débarquerez à Porto-Ferrajo, vous demanderez le grand maréchal, vous lui remettrez cette lettre ; peut-être alors vous remettra-t-on une autre lettre et vous chargera-t-on de quelque mission. Cette mission qui m’était réservée, Dantès, vous l’accomplirez à ma place et tout l’honneur en sera pour vous.
— Je le ferai, capitaine, mais peut-être n’arrive-t-on pas si facilement que vous le pensez près du grand maréchal.
— Voici une bague que vous lui ferez parvenir, dit le capitaine, et qui lèvera toutes les difficultés.
Et à ces mots il me remit une bague.
Il était temps : deux heures après le délire le prit ; le lendemain il était mort.
— Et que fîtes-vous alors ?
— Ce que je devais faire. Monsieur, ce que tout autre eût fait à ma place : en tout cas, les prières d’un mourant sont sacrées ; mais chez les marins les prières d’un supérieur sont des ordres que l’on doit accomplir. Je fis donc voile vers l’île d’Elbe, où j’arrivai le lendemain, je consignai tout le monde à bord et je descendis seul à terre. Comme je l’avais prévu, on fit quelques difficultés pour m’introduire près du grand maréchal ; mais je lui envoyai la bague qui devait me servir de signe de reconnaissance, et toutes les portes s’ouvrirent devant moi. Il me reçut, m’interrogea sur les dernières circonstances de la mort du malheureux Leclère, et, comme celui-ci l’avait prévu, il me remit une lettre qu’il me chargea de porter en personne à Paris. Je le lui promis, car c’était accomplir les dernières volontés de mon capitaine. Je descendis à terre, je réglai rapidement toutes les affaires de bord ; puis je courus voir ma fiancée, que je retrouvai plus belle et plus aimante que jamais. Grâce à M. Morrel, nous passâmes par-dessus toutes les difficultés ecclésiastiques ; enfin, Monsieur, j’assistais, comme je vous l’ai dit, au repas de mes fiançailles, j’allais me marier dans une heure, et je comptais partir demain pour Paris, lorsque, sur cette dénonciation que vous paraissez maintenant mépriser autant que moi, je fus arrêté.
— Oui, oui, murmura Villefort, tout cela me paraît être la vérité, et, si vous êtes coupable, c’est imprudence ; encore cette imprudence était-elle légitimée par les ordres de votre capitaine. Rendez-nous cette lettre qu’on vous a remise à l’île d’Elbe, donnez-moi votre parole de vous représenter à la première réquisition, et allez rejoindre vos amis.
— Ainsi je suis libre, Monsieur ! s’écria Dantès au comble de la joie.
— Oui, seulement donnez-moi cette lettre.
— Elle doit être devant vous, Monsieur ; car on me l’a prise avec mes autres papiers, et j’en reconnais quelques-uns dans cette liasse.
— Attendez, dit le substitut à Dantès, qui prenait ses gants et son chapeau, attendez ; à qui est-elle adressée ?
— À Monsieur Noirtier, rue Coq-Héron, à Paris.
La foudre tombée sur Villefort ne l’eût point frappé d’un coup plus rapide et plus imprévu ; il retomba sur son fauteuil, d’où il s’était levé à demi pour atteindre la liasse de papiers saisis sur Dantès, et, la feuilletant précipitamment, il en tira la lettre fatale, sur laquelle il jeta un regard empreint d’une indicible terreur.
— M. Noirtier, rue Coq-Héron, no 13, murmura-t-il en pâlissant de plus en plus.
— Oui, Monsieur, répondit Dantès étonné, le connaissez-vous ?
— Non, répondit vivement Villefort : un fidèle serviteur du roi ne connaît pas les conspirateurs.
— Il s’agit donc d’une conspiration ? demanda Dantès, qui commençait, après s’être cru libre, à reprendre une terreur plus grande que la première. En tous cas, Monsieur, je vous l’ai dit, j’ignorais complétement le contenu de la dépêche dont j’étais porteur.
— Oui, reprit Villefort d’une voix sourde ; mais vous savez le nom de celui à qui elle était adressée ?
— Pour la lui remettre à lui-même, Monsieur, il fallait bien que je le susse.
— Et vous n’avez montré cette lettre à personne ? dit Villefort tout en lisant et en pâlissant à mesure qu’il lisait.
— À personne, Monsieur, sur l’honneur !
— Tout le monde ignore que vous étiez porteur d’une lettre venant de l’île d’Elbe et adressée à M. Noirtier ?
— Tout le monde, Monsieur, excepté celui qui me l’a remise.
— C’est trop, c’est encore trop ! murmura Villefort.
Le front de Villefort s’obscurcissait de plus en plus à mesure qu’il avançait vers la fin ; ses lèvres blanches, ses mains tremblantes, ses yeux ardents faisaient passer dans l’esprit de Dantès les plus douloureuses appréhensions.
Après cette lecture, Villefort laissa tomber sa tête dans ses mains, et demeura un instant accablé.
— Ô mon Dieu ! qu’y a-t-il donc, Monsieur ? demanda timidement Dantès.
Villefort ne répondit pas ; mais au bout de quelques instants il releva sa tête pâle et décomposée, et relut une seconde fois la lettre.
— Et vous dites que vous ne savez pas ce que contenait cette lettre ? reprit Villefort.
— Sur l’honneur, je le répète, Monsieur, dit Dantès, je l’ignore. Mais qu’avez-vous vous-même, mon Dieu ! vous allez vous trouver mal ; voulez-vous que je sonne, voulez-vous que j’appelle ?
— Non, Monsieur, dit Villefort en se levant vivement, ne bougez pas, ne dites pas un mot : c’est à moi à donner des ordres ici, et non pas à vous.
— Monsieur, dit Dantès blessé, c’était pour venir à votre aide, voilà tout.
— Je n’ai besoin de rien ; un éblouissement passager, voilà tout : occupez-vous de vous et non de moi, répondez.
Dantès attendit l’interrogatoire qu’annonçait cette demande, mais inutilement : Villefort retomba sur son fauteuil, passa une main glacée sur son front ruisselant de sueur, et pour la troisième fois se mit à relire la lettre.
— Oh ! s’il sait ce que contient cette lettre, murmura-t-il, et qu’il apprenne jamais que Noirtier est le père de Villefort, je suis perdu, perdu à jamais !
Et de temps en temps il regardait Edmond, comme si son regard eût pu briser cette barrière invisible qui enferme dans le cœur les secrets que garde la bouche.
— Oh ! n’en doutons plus ! s’écria-t-il tout à coup.
— Mais, au nom du ciel, Monsieur ! s’écria le malheureux jeune homme, si vous doutez de moi, si vous me soupçonnez, interrogez-moi, et je suis prêt à vous répondre.
Villefort fit sur lui-même un effort violent, et d’un ton qu’il voulait rendre assuré :
— Monsieur, dit-il, les charges les plus graves résultent pour vous de votre interrogatoire, je ne suis donc pas le maître, comme je l’avais espéré d’abord, de vous rendre à l’instant même la liberté ; je dois, avant de prendre une pareille mesure, consulter le juge d’instruction. En attendant, vous avez vu de quelle façon j’en ai agi envers vous.
— Oh ! oui, Monsieur, s’écria Dantès, et je vous remercie, car vous avez été pour moi bien plutôt un ami qu’un juge.
— Eh bien ! Monsieur, je vais vous retenir quelque temps encore prisonnier, le moins longtemps que je pourrai ; la principale charge qui existe contre vous, c’est cette lettre, et vous voyez…
Villefort s’approcha de la cheminée, la jeta dans le feu, et demeura jusqu’à ce qu’elle fût réduite en cendres.
— Et vous voyez, continua-t-il, je l’anéantis.
— Oh ! s’écria Dantès, Monsieur, vous êtes plus que la justice, vous êtes la bonté !
— Mais, écoutez-moi, poursuivit Villefort, après un pareil acte, vous comprenez que vous pouvez avoir confiance en moi, n’est-ce pas ?
— Ô Monsieur ! ordonnez et je suivrai vos ordres.
— Non, dit Villefort en s’approchant du jeune homme, non, ce ne sont pas des ordres que je veux vous donner ; vous le comprenez, ce sont des conseils.
— Dites, et je m’y conformerai comme à des ordres.
— Je vais vous garder jusqu’au soir ici, au palais de justice ; peut-être qu’un autre que moi viendra vous interroger : dites tout ce que vous m’avez dit, mais pas un mot de cette lettre.
— Je vous le promets, Monsieur.
C’était Villefort qui semblait supplier, c’était le prévenu qui rassurait le juge.
— Vous comprenez, dit-il en jetant un regard sur les cendres, qui conservaient encore la forme du papier, et qui voltigeaient au-dessus des flammes : maintenant, cette lettre est anéantie, vous et moi savons seuls qu’elle a existé ; on ne vous la représentera point : niez-la donc si l’on vous en parle, niez-la hardiment et vous êtes sauvé.
— Je nierai, Monsieur, soyez tranquille, dit Dantès.
— Bien, bien ! dit Villefort en portant la main au cordon d’une sonnette ; puis s’arrêtant au moment de sonner :
— C’était la seule lettre que vous eussiez ? dit-il.
— La seule.
— Faites-en serment.
Dantès étendit la main.
— Je le jure, dit-il.
Villefort sonna.
Le commissaire de police entra.
Villefort s’approcha de l’officier public et lui dit quelques mots à l’oreille ; le commissaire répondit par un simple signe de tête.
— Suivez Monsieur, dit Villefort à Dantès.
Dantès s’inclina, jeta un dernier regard de reconnaissance à Villefort et sortit.
À peine la porte fut-elle refermée derrière lui que les forces manquèrent à Villefort, et qu’il tomba presque évanoui sur un fauteuil.
Puis, au bout d’un instant :
— Ô mon Dieu ! murmura-t-il, à quoi tiennent la vie et la fortune !… Si le procureur du roi eût été à Marseille, si le juge d’instruction eût été appelé au lieu de moi, j’étais perdu ; et ce papier, ce papier maudit me précipitait dans l’abîme. Ah ! mon père, mon père, serez-vous donc toujours un obstacle à mon bonheur en ce monde, et dois-je lutter éternellement avec votre passé !
Puis tout à coup une lueur inattendue parut passer par son esprit et illumina son visage ; un sourire se dessina sur sa bouche encore crispée, ses yeux hagards devinrent fixes et parurent s’arrêter sur une pensée.
— C’est cela, dit-il ; oui, cette lettre qui devait me perdre fera ma fortune peut-être. Allons, Villefort, à l’œuvre !
Et après s’être assuré que le prévenu n’était plus dans l’antichambre, le substitut du procureur du roi sortit à son tour, et s’achemina vivement vers la maison de sa fiancée.
VIII LE CHÂTEAU D’IF.
En traversant l’antichambre, le commissaire de police fit un signe à deux gendarmes, lesquels se placèrent, l’un à droite, l’autre à gauche de Dantès ; on ouvrit une porte qui communiquait de l’appartement du procureur du roi au palais de justice, on suivit quelque temps un de ces grands corridors sombres qui font frissonner ceux-là qui y passent, quand même ils n’ont aucun motif de frissonner.
De même que l’appartement de Villefort communiquait au palais de justice, le palais de justice communiquait à la prison, sombre monument accolé au palais, et que regarde curieusement, de toutes ses ouvertures béantes, le clocher des Accoules qui se dresse devant lui.
Après nombre de détours dans le corridor qu’il suivait, Dantès vit s’ouvrir une porte avec un guichet de fer ; le commissaire de police frappa, avec un marteau de fer, trois coups qui retentirent pour Dantès comme s’ils étaient frappés sur son cœur ; la porte s’ouvrit, les deux gendarmes poussèrent légèrement leur prisonnier, qui hésitait encore. Dantès franchit le seuil redoutable, et la porte se referma bruyamment derrière lui. Il respirait un autre air, un air méphitique et lourd : il était en prison.
On le conduisit dans une chambre assez propre, mais grillée et verrouillée ; il en résulta que l’aspect de sa demeure ne lui donna point trop de crainte : d’ailleurs, les paroles du substitut du procureur du roi, prononcées avec une voix qui avait paru à Dantès si pleine d’intérêt, résonnaient à son oreille comme une douce promesse d’espérance.
Il était déjà quatre heures lorsque Dantès avait été conduit dans sa chambre. On était, comme nous l’avons dit, au 1er mars ; le prisonnier se trouva donc bientôt dans la nuit.
Alors, le sens de l’ouïe s’augmenta chez lui du sens de la vue qui venait de s’éteindre : au moindre bruit qui pénétrait jusqu’à lui, convaincu qu’on venait le mettre en liberté, il se levait vivement et faisait un pas vers la porte ; mais bientôt le bruit s’en allait mourant dans une autre direction, et Dantès retombait sur son escabeau.
Enfin, vers les dix heures du soir, au moment où Dantès commençait à perdre l’espoir, un nouveau bruit se fit entendre, qui lui parut cette fois se diriger vers sa chambre : en effet, des pas retentirent dans le corridor et s’arrêtèrent devant sa porte ; une clef tourna dans la serrure, les verrous grincèrent, et la massive barrière de chêne s’ouvrit, laissant voir tout à coup dans la chambre sombre l’éblouissante lumière de deux torches.
À la lueur de ces deux torches, Dantès vit briller les sabres et les mousquetons de quatre gendarmes.
Il avait fait deux pas en avant, il demeura immobile à sa place en voyant ce surcroît de force.
— Venez-vous me chercher ? demanda Dantès.
— Oui, répondit un des gendarmes.
— De la part de M. le substitut du procureur du roi ?
— Mais je le pense.
— Bien, dit Dantès, je suis prêt à vous suivre.
La conviction qu’on venait le chercher de la part de M. de Villefort ôtait toute crainte au malheureux jeune homme : il s’avança donc, calme d’esprit, libre de démarche, et se plaça de lui-même au milieu de son escorte.
Une voiture attendait à la porte de la rue, le cocher était sur son siège, un exempt était assis près du cocher.
— Est-ce donc pour moi que cette voiture est là ? demanda Dantès.
— C’est pour vous, répondit un des gendarmes, montez.
Dantès voulut faire quelques observations, mais la portière s’ouvrit, il sentit qu’on le poussait ; il n’avait ni la possibilité ni même l’intention de faire résistance, il se trouva en un instant assis au fond de la voiture, entre deux gendarmes ; les deux autres s’assirent sur la banquette de devant, et la pesante machine se mit à rouler avec un bruit sinistre.
Le prisonnier jeta les yeux sur les ouvertures, elles étaient grillées : il n’avait fait que changer de prison ; seulement celle-là roulait, et le transportait en roulant vers un but ignoré. À travers les barreaux serrés à pouvoir à peine y passer la main, Dantès reconnut cependant qu’on longeait la rue Caisserie, et que par la rue Saint-Laurent et la rue Taramis on descendait vers le quai.
Bientôt il vit à travers ses barreaux, à lui, et les barreaux du monument près duquel il se trouvait, briller les lumières de la Consigne.
La voiture s’arrêta, l’exempt descendit, s’approcha du corps de garde ; une douzaine de soldats en sortirent et se mirent en haie ; Dantès voyait, à la lueur des réverbères du quai, reluire leurs fusils.
— Serait-ce pour moi, se demanda-t-il, que l’on déploie une pareille force militaire ?
L’exempt, en ouvrant la portière qui fermait à clef, quoique sans prononcer une seule parole, répondit à cette question, car Dantès vit entre les deux haies de soldats un chemin ménagé pour lui de la voiture au port.
Les deux gendarmes qui étaient assis sur la banquette de devant descendirent les premiers, puis on le fit descendre à son tour, puis ceux qui se tenaient à ses côtés le suivirent. On marcha vers un canot qu’un marinier de la douane maintenait près du quai par une chaîne. Les soldats regardèrent passer Dantès d’un air de curiosité hébétée. En un instant il fut installé à la poupe du bateau, toujours entre ces quatre gendarmes, tandis que l’exempt se tenait à la proue. Une violente secousse éloigna le bateau du bord, quatre rameurs nagèrent vigoureusement vers le Pilon. À un cri poussé de la barque, la chaîne qui ferme le port s’abaissa, et Dantès se trouva dans ce qu’on appelle le Frioul, c’est-à-dire hors du port.
Le premier mouvement du prisonnier, en se trouvant en plein air, avait été un mouvement de joie. L’air, c’est presque la liberté. Il respira donc à pleine poitrine cette brise vivace qui apporte sur ses ailes toutes ces senteurs inconnues de la nuit et de la mer. Bientôt cependant il poussa un soupir ; il passait devant cette Réserve où il avait été si heureux le matin même pendant l’heure qui avait précédé son arrestation, et, à travers l’ouverture ardente de deux fenêtres, le bruit joyeux d’un bal arrivait jusqu’à lui.