Les Trois Mousquetaires (page 11)
— Par un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux cheveux noirs, au teint basané, avec une cicatrice à la tempe gauche.
— C’est cela, c’est cela ; mais son nom ?
— Ah ! son nom ? C’est ce que j’ignore.
— Et mon mari savait-il que j’avais été enlevée ?
— Il en avait été prévenu par une lettre que lui avait écrite le ravisseur lui-même.
— Et soupçonne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras, la cause de cet événement ?
— Il l’attribuait, je crois, à une cause politique.
— J’en ai douté d’abord, et maintenant je le pense comme lui. Ainsi donc, ce cher M. Bonacieux ne m’a pas soupçonnée un seul instant ?
— Ah ! loin de là, madame, il était trop fier de votre sagesse et surtout de votre amour.
Un second sourire presque imperceptible effleura les lèvres rosées de la belle jeune femme.
— Mais, continua d’Artagnan, comment vous êtes-vous enfuie ?
— J’ai profité d’un moment où l’on m’a laissée seule, et comme je savais depuis ce matin à quoi m’en tenir sur mon enlèvement, à l’aide de mes draps, je suis descendue par la fenêtre ; alors, comme je croyais mon mari ici, je suis accourue.
— Pour vous mettre sous sa protection.
— Oh ! non, je savais bien qu’il était incapable de me défendre ; mais comme il pouvait nous servir à autre chose, je voulais le prévenir.
— De quoi ?
— Oh ! ceci n’est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le dire.
— D’ailleurs, dit d’Artagnan (pardon, madame, si tout garde que je suis, je vous rappelle à la prudence), d’ailleurs, je crois que nous ne sommes pas ici en lieu opportun pour faire des confidences. Les hommes que j’ai mis en fuite vont revenir avec main forte, et s’ils nous retrouvent ici, nous sommes perdus. J’ai bien fait prévenir trois de mes amis, mais qui sait si on les aura trouvés chez eux.
— Oui, oui, vous avez raison, s’écria Mme Bonacieux effrayée ; fuyons, sauvons-nous.
À ces mots elle passa son bras sous celui de d’Artagnan et l’entraîna vivement.
— Mais où fuir ? dit d’Artagnan ; où nous sauver ?
— Éloignons-nous d’abord de cette maison, puis après nous verrons.
Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de refermer les portes, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs, s’engagèrent dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince et ne s’arrêtèrent qu’à la place Saint-Sulpice.
— Et maintenant qu’allons-nous faire ? demanda d’Artagnan, et où voulez-vous que je vous conduise ?
— Je suis fort embarrassée de vous répondre, je vous l’avoue, dit Mme Bonacieux ; mon intention était de faire prévenir M. Laporte par mon mari, afin que M. Laporte pût nous dire précisément ce qui s’était passé au Louvre depuis trois jours et s’il n’y avait pas danger pour moi de m’y présenter.
— Mais moi, dit d’Artagnan, je puis aller prévenir M. Laporte.
— Sans doute, seulement il n’y a qu’un malheur : c’est qu’on connaît M. Bonacieux au Louvre et qu’on le laisserait passer, lui, tandis qu’on ne vous connaît pas, vous, et que l’on vous fermera la porte.
— Ah bah ! dit d’Artagnan ; vous avez bien à quelque guichet du Louvre un concierge qui vous est dévoué et qui, grâce à un mot d’ordre…
Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme.
— Et si je vous donnais ce mot d’ordre, dit-elle, l’oublieriez-vous aussitôt que vous vous en seriez servi ?
— Parole d’honneur, foi de gentilhomme, dit d’Artagnan avec un accent à la vérité duquel il n’y avait pas à se tromper.
— Tenez, je vous crois ; vous avez l’air d’un brave jeune homme. D’ailleurs votre fortune est peut-être au bout de votre dévoûment.
— Je ferai sans promesse et de conscience tout ce que je pourrai pour servir le roi et être agréable à la reine, dit d’Artagnan ; disposez donc de moi comme d’un ami.
— Mais moi, où me mettrez-vous pendant ce temps-là ?
— N’avez-vous pas une personne chez laquelle M. Laporte puisse revenir vous prendre ?
— Non, je ne veux me fier à personne.
— Attendez, dit d’Artagnan ; nous sommes à la porte d’Athos. Oui, c’est cela.
— Qu’est-ce qu’Athos ?
— Un de mes amis.
— Mais, s’il est chez lui, et qu’il me voie ?
— Il n’y est pas, et j’emporterai la clé après vous avoir fait entrer dans son appartement.
— Mais s’il revient ?
— Il ne reviendra pas ; d’ailleurs on lui dirait que j’ai amené une femme, et que cette femme est chez lui.
— Mais cela me compromettra très fort, savez-vous !
— Que vous importe, on ne vous connaît pas ; d’ailleurs, nous sommes dans une situation à passer par-dessus quelques convenances.
— Allons donc chez votre ami. Où demeure-t-il ?
— Rue Férou, à deux pas d’ici.
— Allons.
Et tous deux reprirent leur course. Comme l’avait prévu d’Artagnan, Athos n’était pas chez lui ; il prit la clé, qu’on avait l’habitude de lui donner comme à un ami de la maison, monta l’escalier et introduisit Mme Bonacieux dans le petit appartement dont nous avons déjà fait la description.
— Vous êtes chez vous, dit-il ; attendez, fermez la porte en dedans et n’ouvrez à personne, à moins que vous n’entendiez frapper trois coups ainsi, tenez ; et il frappa trois fois, deux coups rapprochés l’un de l’autre et assez forts, un coup plus distant et plus léger.
— C’est bien, dit Mme Bonacieux, maintenant à mon tour de vous donner mes instructions.
— J’écoute.
— Présentez-vous au guichet du Louvre, du côté de la rue de l’Échelle, et demandez Germain.
— C’est bien. Après ?
— Il s’informera de ce que vous voulez, et alors vous lui répondrez par ces deux mots : — Tours et Bruxelles. — Aussitôt il se mettra à vos ordres.
— Et que lui ordonnerai-je ?
— D’aller chercher M. Laporte, le porte-manteau de la reine.
— Et quand il l’aura été chercher et que M. Laporte sera venu ?
— Vous me l’enverrez.
— C’est bien, mais où et comment vous reverrai-je ?
— Y tenez-vous beaucoup, à me revoir ?
— Certainement.
— Eh bien ! reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille.
— Je compte sur votre parole.
— Comptez-y.
D’Artagnan salua Mme Bonacieux en lui lançant le coup d’œil le plus amoureux qu’il lui fut possible de concentrer sur sa charmante petite personne, et tandis qu’il descendait l’escalier, il entendit la porte se fermer derrière lui à double tour. En deux bonds il fut au Louvre ; comme il entrait au guichet de l’Échelle, dix heures sonnaient. Les nombreux évènements que nous venons de raconter s’étaient succédé en une demi-heure.
Tout s’exécuta comme l’avait annoncé Mme Bonacieux. Au mot d’ordre convenu, Germain s’inclina ; dix minutes après, Laporte était dans la loge, en deux mots, d’Artagnan le mit au fait et lui indiqua où était Mme Bonacieux. Laporte s’assura par deux fois de l’exactitude de l’adresse et partit en courant. Cependant, à peine eut-il fait dix pas, qu’il revint.
— Jeune homme, dit-il à d’Artagnan, un conseil, me le permettez-vous ?
— Lequel ?
— Vous pourriez être inquiété pour ce qui vient de se passer.
— Vous croyez ?
— Oui. Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde ?
— Eh bien ?
— Allez le voir pour qu’il puisse témoigner que vous étiez chez lui à neuf heures et demie. En justice, cela s’appelle un alibi.
D’Artagnan trouva le conseil prudent ; il prit ses jambes à son cou, et arriva chez M. de Tréville ; mais au lieu de passer au salon avec tout le monde, il demanda à entrer dans son cabinet. Comme d’Artagnan était un des habitués de l’hôtel, on ne fit aucune difficulté d’accéder à sa demande, et l’on alla prévenir M. de Tréville que son jeune compatriote, ayant quelque chose d’important à lui dire, sollicitait une audience particulière. Cinq minutes après, M. de Tréville demandait à d’Artagnan ce qu’il pouvait faire pour son service, et ce qui lui valait sa visite à une heure si avancée.
— Pardon, monsieur, dit d’Artagnan, qui avait profité du moment où il était resté seul pour retarder l’horloge de trois quarts d’heure, mais j’ai pensé que, comme il n’était que neuf heures vingt-cinq minutes, il était encore temps de me présenter chez vous.
— Neuf heures vingt-cinq minutes ! s’écria M. de Tréville en regardant sa pendule ; mais c’est impossible !
— Voyez plutôt, monsieur, dit d’Artagnan, voilà qui fait foi.
— C’est juste, dit M. de Tréville, j’aurais cru qu’il était plus tard. Mais, voyons, que me voulez-vous ?
Alors d’Artagnan fit à M. de Tréville une longue histoire sur la reine. Il lui exposa les craintes qu’il avait conçues à l’égard de Sa Majesté ; il lui raconta ce qu’il avait entendu dire des projets du cardinal à l’endroit de Buckingham, et tout cela avec une tranquillité et un aplomb dont M. de Tréville fut d’autant mieux la dupe que lui-même, comme nous l’avons dit, avait remarqué qu’il se passait quelque chose de nouveau entre le cardinal, le roi et la reine.
À dix heures sonnant, d’Artagnan quitta M. de Tréville, qui le remercia de ses renseignements et lui recommanda d’avoir toujours à cœur le service du roi et de la reine, et qui rentra dans le salon. Mais, au bas de l’escalier, d’Artagnan se souvint qu’il avait oublié sa canne : en conséquence, il remonta précipitamment, rentra dans le cabinet, d’un tour de doigt remit la pendule à son heure, pour qu’on ne pût pas s’apercevoir, le lendemain, qu’elle avait été dérangée, et sûr, désormais, qu’il y avait un témoin pour prouver son alibi, il redescendit l’escalier et se retrouva bientôt dans la rue.
CHAPITRE XI. L’INTRIGUE SE NOUE.
a visite faite à M. de Tréville, d’Artagnan prit, tout pensif, le plus long pour rentrer chez lui.
À quoi pensait d’Artagnan, qu’il s’écartait ainsi de sa route, regardant les étoiles du ciel et tantôt soupirant, tantôt souriant ?
Il pensait à Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire la jeune femme était presque une idéalité amoureuse. Jolie, mystérieuse, initiée à bon nombre de secrets de la cour, qui reflétaient tant de charmante gravité sur ses traits gracieux, elle était soupçonnée de n’être pas insensible, ce qui est un attrait irrésistible pour les amants novices ; de plus, d’Artagnan l’avait délivrée des mains de ces démons qui voulaient la fouiller et la maltraiter, et cet important service avait établi entre elle et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui prennent si facilement un plus tendre caractère.
D’Artagnan se voyait déjà, tant les rêves marchent vite sur les ailes de l’imagination, accosté par un messager de la jeune femme qui lui remettait quelque billet de rendez-vous, une chaîne d’or ou un diamant. Nous avons dit que les jeunes cavaliers recevaient sans honte de leur roi ; ajoutons qu’en ce temps de facile morale, ils n’avaient pas plus de vergogne à l’endroit de leurs maîtresses et que celles-ci leur laissaient presque toujours de précieux et durables souvenirs, comme si elles eussent essayé de conquérir la fragilité de leurs sentiments par la solidité de leurs dons.
On faisait alors son chemin par les femmes sans en rougir. Celles qui n’étaient que belles donnaient leur beauté, et de là vient sans doute le proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. Celles qui étaient riches donnaient en outre une partie de leur argent, et l’on pourrait citer une foule de héros de cette galante époque qui n’eussent gagné ni leurs éperons d’abord, ni leurs batailles ensuite, sans la bourse plus ou moins garnie que leurs maîtresses attachaient à l’arçon de leur selle.
D’Artagnan ne possédait rien ; l’hésitation du provincial, vernis léger, fleur éphémère, duvet de la pêche, s’était évaporée au vent des conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient à leur ami. D’Artagnan, suivant l’étrange coutume du temps, se regardait à Paris comme en campagne, et cela ni plus ni moins que dans les Flandres : l’Espagnol là-bas, la femme ici. — C’était partout un ennemi-né à combattre, des contributions à frapper.
Mais, disons-le, pour ce moment, d’Artagnan était mû d’un sentiment plus noble et plus désintéressé. Le mercier lui avait dit qu’il était riche ; le jeune homme avait pu deviner qu’avec un niais comme l’était M. Bonacieux, ce devait être la femme qui tenait la clé de la bourse. Mais tout cela n’avait influé en rien sur le sentiment produit par la vue de Mme Bonacieux, et l’intérêt était resté à peu près étranger à ce commencement d’amour qui en avait été la suite. Nous disons, à peu près, car l’idée qu’une jeune femme, belle, gracieuse, spirituelle, est riche en même temps, n’ôte rien à ce commencement d’amour, et tout au contraire le corrobore. Il y a dans l’aisance une foule de soins et de caprices aristocratiques qui vont bien à la beauté. Un bas fin et blanc, une robe de soie, une guimpe de dentelle, un joli soulier au pied, un frais ruban sur la tête, ne font point jolie une femme laide, mais font belle une femme jolie ; sans compter les mains qui gagnent à tout cela ; les mains, chez les femmes surtout, ont besoin de rester oisives pour rester belles.
Puis d’Artagnan, comme le sait très bien le lecteur, auquel nous n’avons pas caché l’état de sa fortune, d’Artagnan n’était pas un millionnaire ; il espérait bien le devenir un jour ; mais le temps qu’il se fixait lui-même pour cet heureux changement était assez éloigné. En attendant, quel désespoir que de voir une femme qu’on aime désirer ces mille riens dont les femmes composent leur bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces mille riens. Au moins quand la femme est riche et que l’amant ne l’est pas, ce qu’il ne peut lui offrir, elle se l’offre elle-même, et quoique ce soit ordinairement avec l’argent du mari qu’elle se passe cette jouissance, il est rare que ce soit à lui qu’en revienne la reconnaissance.
Puis d’Artagnan, disposé à être l’amant le plus tendre, était en attendant ami très dévoué. Au milieu de ses projets amoureux sur la femme du mercier, il n’oubliait pas les siens. La jolie madame Bonacieux était femme à promener dans la plaine Saint-Denis ou dans la foire Saint-Germain en compagnie d’Athos, de Porthos et d’Aramis, auxquels d’Artagnan serait fier de montrer une telle conquête. Puis quand on a marché longtemps, la faim arrive ; d’Artagnan depuis quelques heures avait remarqué cela. On ferait de ces petits dîners charmants où l’on touche d’un côté la main d’un ami, et de l’autre le pied d’une maîtresse. Enfin, dans les moments pressants, dans les positions extrêmes, d’Artagnan serait le sauveur de la société.
Et M. Bonacieux, que d’Artagnan avait poussé dans les mains des sbires en le reniant bien haut et à qui il avait promis tout bas de le sauver ? Nous devons avouer à nos lecteurs que d’Artagnan n’y songeait en aucune façon, ou que s’il y songeait, c’était pour se dire qu’il était très bien où il était, quelque part qu’il fût. L’amour est la plus égoïste de toutes les passions.
Cependant que nos lecteurs se rassurent : si d’Artagnan oublie son hôte ou fait semblant de l’oublier, sous prétexte qu’il ne sait pas où on l’a conduit, nous ne l’oublions pas, nous, et nous savons où il est. Mais pour le moment faisons comme le Gascon amoureux. Quant au digne mercier, nous reviendrons à lui plus tard.
D’Artagnan, tout en réfléchissant à ses futures amours, tout en parlant à la nuit, tout en souriant aux étoiles, remontait la rue du Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu’on l’appelait alors. Comme il se trouvait dans le quartier d’Aramis, l’idée lui était venue d’aller faire une visite à son ami pour lui donner quelques explications sur les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet avec invitation de se rendre immédiatement à la Souricière. Or, si Aramis s’était trouvé chez lui lorsque Planchet y était venu, il avait sans aucun doute couru rue des Fossoyeurs, et n’y trouvant personne que ses deux autres compagnons peut-être, ils n’avaient dû savoir, ni les uns ni les autres, ce que cela voulait dire. Ce dérangement méritait donc une explication ; voilà ce que disait tout haut d’Artagnan.
Puis tout bas il pensait que c’était pour lui une occasion de parler de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon son cœur, était déjà tout plein. Ce n’est pas à propos d’un premier amour qu’il faut demander de la discrétion, ce premier amour est accompagné d’une si grande joie qu’il faut que cette joie déborde, sans cela elle vous étoufferait.
Paris depuis deux heures était sombre et commençait à se faire désert. Onze heures sonnaient à toutes les horloges du faubourg Saint-Germain, il faisait un temps doux, d’Artagnan suivait une ruelle située sur l’emplacement où passe aujourd’hui la rue d’Assas, respirant les émanations embaumées qui venaient avec le vent de la rue de Vaugirard et qu’envoyaient les jardins rafraîchis par la rosée du soir et par la brise de la nuit. Au loin résonnaient, assourdis cependant par de bons volets, quelques cabarets perdus dans la plaine. Arrivé au bout de la ruelle, d’Artagnan tourna à gauche. La maison qu’habitait Aramis se trouvait située entre la rue Cassette et la rue des Jardins-Saint-Sulpice.
D’Artagnan venait de dépasser la rue Cassette et reconnaissait déjà la porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de sycomores et de clématites qui formaient un vaste bourrelet au-dessus d’elle, lorsqu’il aperçut quelque chose comme une ombre qui sortait de la rue des Jardins. Ce quelque chose était enveloppé d’un manteau, et d’Artagnan crut d’abord que c’était un homme ; mais à la petitesse de la taille, à l’incertitude de la démarche, à l’embarras du pas, il reconnut bientôt une femme. De plus, cette femme, comme si elle n’eût pas été sûre de la maison qu’elle cherchait, levait les yeux pour se reconnaître, s’arrêtait, retournait en arrière, puis revenait encore. D’Artagnan fut intrigué.
— Si j’allais lui offrir mes services ! pensa-t-il. À son allure, on voit qu’elle est jeune ; peut-être est-elle jolie. Oh ! oui. Mais, une femme qui court les rues, à cette heure, ne sort guère que pour aller rejoindre son amant. Peste ! si j’allais troubler un rendez-vous, ce serait une mauvaise porte pour entrer en relation.
Cependant, la jeune femme s’avançait toujours, comptant les maisons et les fenêtres. Ce n’était, au reste, chose ni longue ni difficile. Il n’y avait que trois hôtels dans cette partie de la rue, et deux fenêtres ayant vue sur cette rue ; l’une était celle d’un pavillon parallèle à celui qu’occupait Aramis, l’autre était celle d’Aramis lui-même.
— Pardieu, se dit d’Artagnan, auquel la nièce du théologien revenait à l’esprit ; pardieu, il serait drôle que cette colombe attardée cherchât la maison de notre ami. Mais, sur mon âme, cela y ressemble fort. Ah ! mon cher Aramis, pour cette fois, j’en veux avoir le cœur net.
Et d’Artagnan, se faisant le plus mince qu’il put, s’abrita dans le côté le plus obscur de la rue, près d’un banc de pierre situé au fond d’une niche.
La jeune femme continua de s’avancer, car outre la légèreté de son allure qui l’avait trahie, elle venait de faire entendre une petite toux qui dénonçait une voix des plus fraîches. D’Artagnan pensa que cette toux était un signal.
Cependant, soit qu’on eût répondu à cette toux par un signe équivalent qui avait fixé les irrésolutions de la nocturne chercheuse, soit que sans secours étranger elle eût reconnu qu’elle était arrivée au bout de sa course, elle s’approcha résolument du volet d’Aramis et frappa à trois intervalles égaux avec son doigt recourbé.
— C’est bien chez Aramis, murmura d’Artagnan. Ah ! monsieur l’hypocrite, je vous y prends à faire de la théologie !
Les trois coups étaient à peine frappés que la croisée intérieure s’ouvrit et qu’une lumière parut à travers les vitres du volet.
— Ah ! ah ! fit l’écouteur non pas aux portes mais aux fenêtres, ah ! ah ! la visite était attendue. Allons, le volet va s’ouvrir et la dame entrera par escalade. Très bien !
Mais au grand étonnement de d’Artagnan, le volet resta fermé. De plus, la lumière qui avait flamboyé un instant disparut et tout rentra dans l’obscurité.
D’Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de regarder de tous ses yeux et d’écouter de toutes ses oreilles.
Il avait raison : au bout de quelques secondes deux coups secs retentirent dans l’intérieur.
La jeune femme de la rue répondit par un seul coup et le volet s’ouvrit.
On juge si d’Artagnan regardait et écoutait avec avidité.
Malheureusement la lumière avait été transportée dans un autre appartement. Mais les yeux du jeune homme s’étaient habitués à la nuit. D’ailleurs les yeux des Gascons ont, à ce qu’on assure, comme ceux des chats, la propriété de voir pendant la nuit.
D’Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet blanc qu’elle déploya vivement et qui prit la forme d’un mouchoir. Cet objet déployé, elle en fit remarquer le coin à son interlocuteur.
Cela rappela à d’Artagnan ce mouchoir qu’il avait trouvé aux pieds de Mme Bonacieux, lequel lui avait rappelé celui qu’il avait trouvé aux pieds d’Aramis.
Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir ?
Placé où il était, d’Artagnan ne pouvait voir le visage d’Aramis, nous disons d’Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun doute que ce fût son ami qui dialoguait de l’intérieur avec la dame de l’extérieur ; la curiosité l’emporta donc sur la prudence, et profitant de la préoccupation dans laquelle la vue du mouchoir paraissait plonger les deux personnages que nous avons mis en scène, il sortit de sa cachette, et, prompt comme l’éclair, mais étouffant le bruit de ses pas, il alla se coller à un angle de la muraille, d’où son œil pouvait parfaitement plonger dans l’intérieur de l’appartement d’Aramis.