Les Trois Mousquetaires (page 23)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Trois Mousquetaires · 68 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes du roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps, vint demander au greffier de la ville nommé Clément toutes les clés des portes, des chambres et bureaux de l’Hôtel. Ces clés lui furent remises à l’instant même ; chacune d’elles portait un billet qui devait servir à la faire reconnaître, et à partir de ce moment le sieur de La Coste fut chargé de la garde de toutes les portes et de toutes les avenues.

À onze heures vint à son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant avec lui cinquante archers, qui se répartirent aussitôt dans l’Hôtel-de-Ville, aux portes qui leur avaient été assignées.

À trois heures arrivèrent deux compagnies des gardes, l’une française, l’autre suisse. La compagnie des gardes françaises était composée moitié des hommes de M. Duhallier, moitié des hommes de M. des Essarts.

À six heures du soir, les invités commencèrent à entrer. À mesure qu’ils entraient, ils étaient placés dans la grande salle, sur les échafauds préparés.

À neuf heures arriva Mme la première présidente. Comme c’était, après la reine, la personne la plus considérable de la fête, elle fut reçue par messieurs de la ville et placée dans la loge en face de celle que devait occuper la reine.

À dix heures, on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la petite salle du côté de l’église Saint-Jean, et cela en face du buffet d’argent de la ville, qui était gardé par quatre archers.

À minuit, on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations : c’était le roi qui s’avançait à travers les rues qui conduisent du Louvre à l’Hôtel-de-Ville, et qui étaient toutes illuminées avec des lanternes de couleur.

Aussitôt, messieurs les échevins, vêtus de leurs robes de drap et précédés de dix sergents tenant chacun un flambeau à la main, allèrent au-devant du roi, qu’ils rencontrèrent sur les degrés, où le prévôt des marchands lui fit compliment sur sa bienvenue, compliment auquel Sa Majesté répondit en s’excusant d’être venue si tard, mais en rejetant la faute sur M. le cardinal, lequel l’avait retenu jusqu’à onze heures pour parler des affaires de l’État.

Sa Majesté, en habit de cérémonie, était accompagnée de S. A. R. Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de Longueville, du duc d’Elbeuf, du comte d’Harcourt, du comte de la Roche-Guyon, de M. de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de Cramail et du chevalier de Souveray.

Chacun remarqua que le roi avait l’air triste et préoccupé.

Un cabinet avait été préparé pour le roi et un autre pour Monsieur. Dans chacun de ces cabinets étaient déposés des habits de masque. Autant avait été fait pour la reine et pour Mme la présidente. Les seigneurs et les dames de la suite de Leurs Majestés devaient s’habiller deux par deux dans des chambres préparées à cet effet.

Avant d’entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu’on le vînt prévenir aussitôt que paraîtrait le cardinal.

Une demi-heure après l’entrée du roi, de nouvelles acclamations retentirent ; celles-là annonçaient l’arrivée de la reine : les échevins firent ainsi qu’ils avaient fait déjà, et, précédés des sergents, ils s’avancèrent au devant de leur illustre convive.

La reine entra dans la salle : on remarqua que, comme le roi, elle avait l’air triste et surtout fatigué.

Au moment où elle entrait, le rideau d’une petite tribune qui jusque-là était resté fermé s’ouvrit, et l’on vit apparaître la tête pâle du cardinal, vêtu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixèrent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres : la reine n’avait pas ses ferrets de diamants.

La reine resta quelque temps à recevoir les compliments de MM. de la ville et à répondre aux saluts des dames.

Tout à coup le roi apparut avec le cardinal à l’une des portes de la salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi était très pâle.

Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son pourpoint à peine noués, il s’approcha de la reine, et d’une voix altérée :

— Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s’il vous plaît, n’avez-vous point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu’il m’eût été agréable de les voir ?

La reine étendit son regard autour d’elle, et vit derrière le roi le cardinal, qui souriait d’un sourire diabolique.

— Sire, répondit la reine d’une voix altérée, parce qu’au milieu de cette grande foule, j’ai craint qu’il ne leur arrivât malheur.

— Et vous avez eu tort, madame ! si je vous ai fait ce cadeau, c’est pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort.

Et la voix du roi était tremblante de colère ; chacun regardait et écoutait avec étonnement, ne comprenant rien à ce qui se passait.

— Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, où ils sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis.

— Faites, madame, faites, et cela au plus tôt ; car dans une heure le ballet va commencer.

La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui devaient la conduire à son cabinet.

De son côté le roi regagna le sien.

Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.

Tout le monde avait pu remarquer qu’il s’était passé quelque chose entre le roi et la reine ; mais tous deux avaient parlé si bas que chacun par respect s’étant éloigné de quelques pas, personne n’avait rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne les écoutait pas.

Le roi sortit le premier de son cabinet ; il était en costume de chasse des plus élégants, et Monsieur et les autres seigneurs étaient habillés comme lui. C’était le costume que le roi portait le mieux, et vêtu ainsi il semblait véritablement le premier gentilhomme de son royaume.

Le cardinal s’approcha du roi et lui remit une boîte. Le roi l’ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants.

— Que veut dire cela ? demanda-t-il au cardinal.

— Rien, répondit celui-ci ; seulement, si la reine a les ferrets, ce dont je doute, comptez-les, Sire, et si vous n’en trouvez que dix, demandez à Sa Majesté qui peut lui avoir dérobé les deux ferrets que voici.

Le roi regarda le cardinal comme pour l’interroger ; mais il n’eut le temps de lui adresser aucune question : un cri d’admiration sortit de toutes les bouches. Si le roi semblait le premier gentilhomme de son royaume, la reine était à coup sûr la plus belle femme de France.

Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait à merveille ; elle avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout de velours gris perle et une jupe de satin bleu toute brodée d’argent. À ce surtout étincelaient les ferrets de diamants.

Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère ; cependant, distants comme ils l’étaient de la reine, ils ne pouvaient compter les ferrets ; la reine les avait ; seulement en avait-elle dix ou en avait-elle douze ?

En ce moment les violons sonnèrent le signal du ballet. Le roi s’avança vers Mme la présidente, avec laquelle il devait danser, et Son Altesse Monsieur vers la reine. On se mit en place, et le ballet commença.

Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu’il passait près d’elle il dévorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.

Le ballet dura une heure ; il avait seize entrées.

Le ballet fini au milieu des applaudissements de toute la salle, chacun reconduisit sa dame à sa place ; mais le roi profita du privilége qu’il avait de laisser la sienne où il se trouvait pour s’avancer vivement vers la reine.

— Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la déférence que vous avez montrée pour mes désirs, mais je crois qu’il vous manque deux ferrets, et je vous les rapporte.

À ces mots il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait remis le cardinal.

— Comment, Sire, s’écria la reine jouant la surprise, vous m’en donnez encore deux autres ; mais alors cela m’en fera donc quatorze.

En effet le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur Sa Majesté.

Le roi appela le cardinal :

— Eh bien ! que signifie cela, monsieur le cardinal ? demanda le roi d’un ton sévère.

— Cela signifie, Sire, répondit le cardinal, que je désirais faire accepter ces deux ferrets à la reine, et que n’osant les lui offrir moi-même, j’ai adopté ce moyen.

— Et j’en suis d’autant plus reconnaissante à Votre Éminence, répondit Anne d’Autriche avec un sourire qui prouvait qu’elle n’était pas dupe de cette ingénieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls que les douze autres ont coûté à Sa Majesté.

Puis, ayant salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de la chambre où elle s’était habillée et où elle devait se dévêtir.

L’attention que nous avons été obligés de donner pendant le commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y avons introduits, nous a écartés un instant de celui à qui Anne d’Autriche devait le triomphe inouï qu’elle venait de remporter sur le cardinal, et qui, confondu, ignoré, perdu dans la foule entassée à l’une des portes, regardait de là cette scène compréhensible seulement pour quatre personnes : le roi, la reine, Son Éminence et lui.

La reine venait de regagner sa chambre, et d’Artagnan s’apprêtait à se retirer, lorsqu’il sentit qu’on lui touchait légèrement l’épaule ; il se retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait signe de la suivre. Cette jeune femme avait le visage couvert d’un loup de velours noir, mais malgré cette précaution, qui, au reste, était bien plutôt prise pour les autres que pour lui, il reconnut à l’instant même son guide ordinaire, la légère et spirituelle Mme Bonacieux.

La veille ils s’étaient vus à peine chez le suisse Germain, où d’Artagnan l’avait fait demander. La hâte qu’avait la jeune femme de porter à la reine cette excellente nouvelle de l’heureux retour de son messager fit que les deux amants échangèrent à peine quelques paroles. D’Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mu par un double sentiment, l’amour et la curiosité. Pendant toute la route, et à mesure que les corridors devenaient plus déserts, d’Artagnan voulait arrêter la jeune femme, la saisir, la contempler, ne fût-ce qu’un instant ; mais, vive comme un oiseau, elle glissait toujours entre ses mains, et lorsqu’il voulait parler, son doigt ramené sur sa bouche avec un petit geste impératif plein de charme lui rappelait qu’il était sous l’empire d’une puissance à laquelle il devait aveuglément obéir et qui lui interdisait jusqu’à la plus légère plainte ; enfin, après une minute ou deux de tours et de détours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et

Anne d’Autriche.

introduisit le jeune homme dans un cabinet tout à fait obscur. Là elle lui fit un nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte cachée par une tapisserie dont les ouvertures répandirent tout à coup une vive clarté, elle disparut. D’Artagnan demeura un instant immobile et se demandant où il était, mais bientôt un rayon de lumière qui pénétrait par cette chambre, l’air chaud et parfumé qui arrivait jusqu’à lui, la conversation de deux ou trois femmes, au langage à la fois respectueux et élégant ; le mot de Majesté plusieurs fois répété, lui indiquèrent clairement qu’il était dans un cabinet attenant à la chambre de la reine.

Le jeune homme se tint dans l’ombre et attendit.

La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort étonner les personnes qui l’entouraient, et qui avaient au contraire l’habitude de la voir presque toujours soucieuse. La reine rejetait ce sentiment joyeux sur la beauté de la fête, sur le plaisir que lui avait fait éprouver le ballet, et comme il n’est pas permis de contredire une reine, qu’elle sourie ou qu’elle pleure, chacun renchérissait sur la galanterie de messieurs les échevins de la ville de Paris.

Quoique d’Artagnan ne connût point la reine, il distingua sa voix des autres voix, d’abord à un léger accent étranger, puis à ce sentiment de domination naturellement empreint dans toutes les paroles souveraines. Il l’entendait s’approcher et s’éloigner de cette porte ouverte, et deux ou trois fois il vit même l’ombre d’un corps intercepter la lumière. Enfin, tout à coup une main et un bras adorables de forme et de blancheur passèrent à travers la tapisserie : d’Artagnan comprit que c’était sa récompense, il se jeta à genoux, saisit cette main, y appuya respectueusement ses lèvres, puis cette main se retira, laissant dans les siennes un objet qu’il reconnut pour être une bague ; aussitôt la porte se referma, et d’Artagnan se retrouva dans la plus complète obscurité.

D’Artagnan mit la bague à son doigt et attendit de nouveau ; il était évident que tout n’était pas fini encore. Après la récompense de son dévoûment venait la récompense de son amour. D’ailleurs le ballet était dansé ; mais la soirée était commencée à peine ; on soupait à trois heures, et l’horloge Saint-Jean depuis quelque temps déjà avait sonné deux heures trois quarts.

En effet, peu à peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine, puis on l’entendit s’éloigner ; puis la porte du cabinet où était d’Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s’y élança.

— Vous, enfin ! s’écria d’Artagnan.

— Silence ! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lèvres du jeune homme ; silence ! et allez-vous-en par où vous êtes venu.

— Mais où et quand vous reverrai-je ? s’écria d’Artagnan.

— Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez, partez !

Et à ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa d’Artagnan hors du cabinet.

D’Artagnan obéit comme un enfant, sans résistance et sans objection aucune, ce qui prouve qu’il était bien réellement amoureux.

CHAPITRE XXIII. LE RENDEZ-VOUS.

’Artagnan revint chez lui tout courant et quoiqu’il fût plus de trois heures du matin, et qu’il eût les plus méchants quartiers de Paris à traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait qu’il y a un dieu pour les ivrognes et les amoureux.

Il trouva la porte de son allée entrouverte, monta son escalier et frappa doucement et d’une façon convenue entre lui et son laquais. Planchet, qu’il avait renvoyé deux heures auparavant de l’Hôtel-de-Ville en lui recommandant de l’attendre, vint lui ouvrir la porte.

— Quelqu’un a-t-il apporté une lettre pour moi ? demanda vivement d’Artagnan.

— Personne n’a apporté de lettre, monsieur, répondit Planchet, mais il y en a une qui est venue toute seule.

— Que veux-tu dire, imbécile ?

— Je veux dire qu’en rentrant, quoique j’eusse la clé de votre appartement dans ma poche et que cette clé ne m’eût point quitté, j’ai trouvé une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre chambre à coucher.

— Et où est cette lettre ?

— Je l’ai laissée où elle était, monsieur. Il n’est pas naturel que les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenêtre était ouverte encore, ou seulement entrebâillée, je ne dis pas ; mais non, tout était hermétiquement fermé. Monsieur, prenez garde, car il y a très certainement quelque magie là-dessous.

Pendant ce temps, le jeune homme s’élançait dans la chambre et ouvrait la lettre : elle était de Mme Bonacieux, et conçue en ces termes :

« On a de vifs remercîments à vous faire et à vous transmettre. Trouvez-vous ce soir vers dix heures à Saint-Cloud, en face du pavillon qui s’élève à l’angle de la maison de M. d’Estrées.

C. B. »

En lisant cette lettre, d’Artagnan sentait son cœur se dilater et s’étreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le cœur des amants.

C’était le premier billet qu’il recevait, c’était le premier rendez-vous qui lui était accordé. Son cœur, gonflé par l’ivresse de la joie, se sentait prêt à défaillir sur le seuil de ce Paradis terrestre qu’on appelle l’amour.

— Eh bien ! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maître rougir et pâlir successivement ; eh bien, n’est-ce pas que j’avais deviné juste et que c’est quelque méchante affaire ?

— Tu te trompes, Planchet, répondit d’Artagnan, et la preuve, c’est que voici un écu pour que tu boives à ma santé.

— Je remercie monsieur de l’écu qu’il me donne, et je lui promets de suivre exactement ses instructions ; mais il n’en est pas moins vrai que les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermées…

— Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.

— Alors, monsieur est content ? demanda Planchet.

— Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes !

— Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me coucher ?

— Oui, va.

— Que toutes les bénédictions du ciel tombent sur monsieur, mais il n’en est pas moins vrai que cette lettre…

Et Planchet se retira en secouant la tête avec un air de doute que n’était point parvenu à effacer entièrement la libéralité de d’Artagnan.

Resté seul, d’Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et rebaisa vingt fois ces lignes tracées par la main de sa belle maîtresse. Enfin il se coucha, s’endormit et fit des rêves d’or.

À sept heures du matin il se leva et appela Planchet, qui, au second appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyé des inquiétudes de la veille.

— Planchet, dit d’Artagnan, je sors pour toute la journée peut-être, tu es donc libre jusqu’à sept heures du soir, mais à sept heures du soir tiens-toi prêt avec deux chevaux.

— Allons, dit Planchet, il paraît que nous allons encore nous faire traverser la peau en plusieurs endroits.

— Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.

— Eh bien ! que disais-je ? s’écria Planchet. Là, j’en étais sûr ; maudite lettre.

— Mais rassure-toi donc, imbécile, il s’agit tout simplement d’une partie de plaisir.

— Oui, comme les voyages d’agrément de l’autre jour, où il pleuvait des balles et où il poussait des chausses-trapes.

— Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit d’Artagnan, j’irai sans vous ; j’aime mieux voyager seul que d’avoir un compagnon qui tremble.

— Monsieur me fait injure, dit Planchet ; il me semblait cependant qu’il m’avait vu à l’œuvre.

— Oui, mais j’ai cru que tu avais usé tout ton courage, d’une seule fois.

— Monsieur verra que dans l’occasion, il m’en reste encore ; seulement je prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s’il veut qu’il m’en reste longtemps.

— Crois-tu en avoir encore une certaine somme à dépenser ce soir ?

— Je l’espère.

— Eh bien ! je compte sur toi.

— À l’heure dite, je serai prêt : seulement je croyais que monsieur n’avait qu’un cheval à l’écurie des gardes.

— Peut-être n’y en a-t-il qu’un encore dans ce moment-ci ; mais ce soir il y en aura quatre.

— Il paraît que notre voyage était un voyage de remonte ?

— Justement, dit d’Artagnan, et ayant fait à Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit.

M. Bonacieux était sur sa porte. L’intention de d’Artagnan était de passer outre, sans parler au digne mercier ; mais celui-ci lui fit un salut si doux et si bénin, que force fut à son locataire, non seulement de le lui rendre, mais encore de lier conversation avec lui.

Comment d’ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un mari dont la femme vous a donné un rendez-vous le soir même à Saint-Cloud, en face du pavillon de M. d’Estrées ! D’Artagnan s’approcha de l’air le plus aimable qu’il put prendre.

La conversation tomba tout naturellement sur l’incarcération du pauvre homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d’Artagnan eût entendu sa conversation avec l’inconnu de Meung, raconta à son jeune locataire les persécutions de ce monstre de M. de Laffmas, qu’il ne cessa de qualifier pendant tout son récit du titre de bourreau du cardinal, et s’étendit longuement sur la Bastille, les verrous, les guichets, les soupiraux, les grilles et les instruments de torture.

D’Artagnan l’écouta avec une complaisance exemplaire, puis lorsqu’il eut fini :

Tous les livres