Les Trois Mousquetaires (page 40)
— Que puis-je craindre ?
— Mais enfin, que je sois blessé dangereusement, tué même.
— Impossible, dit milady, vous êtes un homme si vaillant et une si fine épée !
— Vous ne préféreriez donc point, reprit d’Artagnan, un moyen qui vous vengerait de même, tout en rendant inutile le combat ?
Milady regarda son amant en silence : cette lueur blafarde des premiers rayons du jour donnait à ses yeux clairs une expression étrangement funeste.
— Vraiment, dit-elle, je crois que voilà que vous hésitez maintenant !
— Non, je n’hésite pas, mais c’est que ce pauvre comte de Wardes me fait vraiment peine depuis que vous ne l’aimez plus, et il me semble qu’un homme doit être si cruellement puni par la perte seule de votre amour, qu’il n’a pas besoin d’autre châtiment :
— Qui vous dit que je l’aie aimé ? demanda milady.
— Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuité que vous en aimez un autre, dit le jeune homme d’un ton caressant, et, je vous le répète, je m’intéresse au comte.
— Vous ? demanda milady.
— Oui, moi.
— Et pourquoi vous ?
— Parce que seul je sais…
— Quoi ?
— Qu’il est loin d’être ou plutôt d’avoir été aussi coupable envers vous qu’il le paraît.
— En vérité ! dit milady d’un air inquiet ; expliquez-vous, car je ne sais vraiment ce que vous voulez dire.
Et elle regardait d’Artagnan, qui la tenait embrassée, avec des yeux qui semblaient s’enflammer peu à peu d’un feu sinistre.
— Oui, je suis galant homme, moi, dit d’Artagnan décidé à en finir ; et depuis que votre amour est à moi, que je suis bien sûr de le posséder, car je le possède, n’est-ce pas ?
— Tout entier. Continuez.
— Eh bien ! je me sens comme transformé : un aveu me pèse.
— Un aveu ?
— Si j’eusse douté de votre amour, je ne l’aurais pas fait ; mais vous m’aimez, ma belle maîtresse, n’est-il pas que vous m’aimez ?
— Sans doute.
— Alors, si par excès d’amour je me suis rendu coupable envers vous, vous me pardonnerez ?
— Peut-être. Mais cet aveu, dit-elle en pâlissant, quel est cet aveu ?
— Vous aviez donné rendez-vous à de Wardes, jeudi dernier, dans cette même chambre, n’est-ce pas ?
— Moi ! non ! cela n’est pas, dit milady d’un ton de voix si ferme et d’un visage si impassible, que si d’Artagnan n’eût pas eu une certitude si parfaite, il aurait douté.
— Ne mentez pas, mon bel ange, dit d’Artagnan en s’efforçant de sourire ; ce serait inutile.
— Comment cela ? parlez donc ! vous me faites mourir !
— Oh ! rassurez-vous ; vous n’êtes point coupable envers moi, et je vous ai déjà pardonné.
— Après, après ? dit milady.
— De Wardes ne peut se glorifier de rien.
— Pourquoi ? Vous m’avez dit vous-même que cette bague…
— Cette bague, cher amour, c’est moi qui l’ai. Le de Wardes de jeudi et le d’Artagnan d’aujourd’hui sont la même personne.
L’imprudent s’attendait à une surprise mêlée de pudeur, à un petit orage qui se résoudrait en larmes ; mais il se trompait étrangement, et son erreur ne fut pas longue !
Pâle et terrible, milady se redressa, et repoussant d’Artagnan d’un violent coup dans la poitrine, elle s’élança hors du lit.
Il faisait alors presque grand jour. D’Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour implorer son pardon ; mais elle, d’un mouvement puissant et résolu, elle essaya de fuir. Alors la batiste se déchira en laissant à nu les épaules, et, sur l’une de ces belles épaules rondes et blanches, d’Artagnan, avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de lys, cette marque indélébile qu’imprime la main infamante du bourreau.
La fleur de Lys.
— Grand Dieu ! s’écria d’Artagnan en lâchant le peignoir ; et il demeura muet, immobile et glacé à sa place.
Mais milady se sentait dénoncée par l’effroi même de d’Artagnan. Sans doute il avait tout vu ; le jeune homme maintenant savait son secret, secret terrible, que tout le monde ignorait, excepté lui !
Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse, mais comme une panthère blessée.
— Ah ! misérable ! dit-elle, tu m’as lâchement trahie, et de plus, tu as mon secret ! Tu mourras !
Et elle courut à un coffret de marqueterie posé sur sa toilette, l’ouvrit d’une main fiévreuse et tremblante, en tira un petit poignard à manche d’or, à la lame aiguë et mince, et revint d’un bond sur d’Artagnan, à demi nu.
Quoique le jeune homme fût brave, il fut épouvanté de cette figure bouleversée, de ces pupilles dilatées horriblement, de ces joues pâles et de ces lèvres sanglantes ; il recula jusqu’à la ruelle, comme il eût fait à l’approche d’un serpent qui eût rampé vers lui, et son épée se rencontrant sous sa main souillée de sueur, il la tira du fourreau.
Mais sans s’inquiéter à la vue de l’épée, milady continua d’avancer vers lui pour le frapper, et elle ne s’arrêta que lorsqu’elle sentit la pointe aiguë sur sa gorge.
Alors elle essaya de saisir cette épée avec les mains, mais d’Artagnan l’écarta toujours de ses étreintes et, la lui présentant, tantôt aux yeux, tantôt à la gorge, il se laissa glisser à bas du lit, cherchant, pour faire retraite, la porte qui conduisait chez Ketty.
Milady, pendant ce temps, se ruait sur lui avec d’horribles transports, en rugissant d’une façon formidable.
Cependant, cela finissait par ressembler à un duel, d’Artagnan se remettait peu à peu.
— Bien, belle dame, bien, disait-il : mais, de par Dieu ! calmez-vous, ou je vous dessine une seconde fleur de lis sur l’autre épaule.
— Infâme ! infâme ! hurlait milady.
Mais d’Artagnan, cherchant toujours la porte, se tenait sur la défensive.
Au bruit qu’ils faisaient, elle, renversant les meubles pour aller à lui, et lui s’abritant derrière les meubles pour se garantir d’elle, Ketty ouvrit la porte. D’Artagnan, qui avait sans cesse manœuvré pour se rapprocher de cette porte, n’en était plus qu’à trois pas. D’un seul élan il s’élança de la chambre de milady dans celle de la suivante, et, rapide comme l’éclair, il referma la porte, contre laquelle il s’appuya de tout son poids tandis que Ketty poussait les verrous.
Alors milady essaya de renverser l’arc-boutant qui l’enfermait dans sa chambre, avec des forces bien au-dessus de celles d’une femme ; puis, lorsqu’elle sentit que c’était chose impossible, elle cribla la porte de coups de poignard, dont quelques-uns traversèrent l’épaisseur du bois.
Chaque coup était accompagné d’une imprécation terrible.
— Vite, vite, Ketty, dit d’Artagnan à demi-voix lorsque les verrous furent mis, fais-moi sortir de l’hôtel, ou si nous lui laissons le temps de se retourner, elle me fera tuer par les laquais.
— Mais vous ne pouvez pas sortir ainsi, dit Ketty, vous êtes tout nu.
— C’est vrai, dit d’Artagnan, qui s’aperçut alors seulement du costume dans lequel il se trouvait, c’est vrai ; habille-moi comme tu pourras, mais hâtons-nous ; comprends-tu ? il y va de la vie et de la mort !
Ketty ne comprenait que trop ; en un tour de main elle l’affubla d’une robe à fleurs, d’une large coiffe et d’un mantelet ; elle lui donna des pantoufles, dans lesquelles il passa ses pieds nus ; puis elle l’entraîna par les degrés. Il était temps, milady avait déjà sonné et réveillé tout l’hôtel ; le portier tira le cordon, à la voix de Ketty, au moment même où milady, à demi nue de son côté, criait par la fenêtre : — N’ouvrez pas !
Le jeune homme s’enfuit, tandis qu’elle le menaçait encore d’un geste impuissant. Au moment où elle le perdit de vue, milady tomba évanouie dans sa chambre.
CHAPITRE XXXVIII. COMMENT, SANS SE DÉRANGER, ATHOS TROUVA SON ÉQUIPEMENT.
’Artagnan était tellement bouleversé que, sans s’inquiéter de ce que devenait Ketty, il traversa la moitié de Paris tout courant et ne s’arrêta que devant la porte d’Athos. L’égarement de son esprit, la terreur qui l’éperonnait, les cris de quelques patrouilles qui se mirent à sa poursuite, ne firent que précipiter sa course.
Il traversa la cour, monta les deux étages d’Athos et frappa à la porte à tout rompre.
Grimaud vint ouvrir les yeux bouffis de sommeil. D’Artagnan s’élança avec tant de force dans l’antichambre qu’il faillit le culbuter en entrant.
Malgré le mutisme habituel de Grimaud, cette fois la parole lui revint.
— Hé là, là ! s’écria-t-il, que voulez-vous, coureuse ? que demandez-vous, drôlesse ?
D’Artagnan releva ses coiffes et dégagea sa main de dessous son mantelet ; à la vue de ses moustaches et de son épée nue, le pauvre diable s’aperçut qu’il avait affaire à un homme.
Il crut alors que c’était quelque assassin.
— Au secours ! à l’aide ! au secours ! s’écria-t-il.
— Tais-toi, malheureux ! dit le jeune homme. Je suis d’Artagnan. Ne me reconnais-tu pas ? Où est ton maître ?
— Vous, monsieur d’Artagnan ? s’écria Grimaud épouvanté. Impossible !
— Grimaud, dit Athos, sortant de son appartement en robe de chambre, je crois que vous vous permettez de parler !
— Ah ! monsieur ! c’est que…
— Silence !
Grimaud, alors, se contenta de montrer du doigt d’Artagnan à son maître.
Athos reconnut son camarade, et, tout flegmatique qu’il était, partit d’un éclat de rire que motivait bien la mascarade étrange qu’il avait sous les yeux : coiffes de travers, jupes tombantes sur les souliers, manches retroussées et moustaches raides d’émotion.
— Ne riez pas, mon ami, s’écria d’Artagnan ; de par le ciel, ne riez pas, car, sur mon âme, je vous le dis, il n’y a pas de quoi rire !
Et il prononça ces mots d’un air si solennel et avec une épouvante si vraie, qu’Athos lui prit aussitôt les mains en s’écriant :
— Seriez-vous blessé, mon ami ? vous êtes bien pâle.
— Non, mais il vient de m’arriver un terrible événement. Êtes-vous seul, Athos ?
— Pardieu ! qui voulez-vous donc qui soit chez moi à cette heure ?
— Bien, bien.
Et d’Artagnan se précipita dans la chambre d’Athos.
— Hé ! parlez, dit celui-ci en refermant la porte et en poussant les verrous pour n’être pas dérangés. Le roi est-il mort ? Avez-vous tué M. le cardinal ? Vous êtes tout renversé. Voyons, dites, car je meurs véritablement d’inquiétude.
— Athos, répondit d’Artagnan, se débarrassant de ses vêtements de femme et apparaissant en chemise, préparez-vous à entendre une histoire incroyable, inouïe !
— Prenez d’abord cette robe de chambre, dit le mousquetaire à son ami.
D’Artagnan passa la robe de chambre prenant une manche pour une autre, tant il était encore ému.
— Eh bien ? demanda Athos.
— Eh bien, répondit d’Artagnan en se courbant vers l’oreille d’Athos et en baissant la voix, milady est marquée d’une fleur de lys à l’épaule.
— Ah ! cria le mousquetaire comme s’il eût reçu une balle dans le cœur.
— Voyons, dit d’Artagnan, êtes-vous sûr que l’autre soit bien morte ?
— L’autre ? balbutia Athos d’une voix si sourde qu’à peine si d’Artagnan l’entendit.
— Oui, celle dont vous m’avez parlé un jour, à Amiens.
Athos poussa un gémissement et laissa tomber sa tête dans ses mains.
— Celle-ci, continua d’Artagnan, est une femme de vingt-six à vingt-huit ans.
— Blonde ? dit Athos, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Des yeux bleus et clairs, d’une clarté étrange, avec des cils et sourcils noirs ?
— Oui.
— Grande, bien faite ? Il lui manque une dent près de l’œillère à gauche ?
— Oui.
— La fleur de lys est petite, rousse de couleur, et comme effacée par les couches de pâte qu’on y applique ?
— Oui.
— Cependant, vous dites que cette femme est Anglaise ?
— On l’appelle milady, mais elle peut être Française, malgré cela. Lord de Winter n’est que son beau-frère.
— Je veux la voir, d’Artagnan !
— Prenez garde, Athos, prenez garde ; vous avez voulu la tuer, elle est femme à vous rendre la pareille et à ne pas vous manquer !
— Elle n’osera rien dire, car ce serait se dénoncer elle-même.
— Elle est capable de tout ! l’avez-vous jamais vue furieuse ?
— Non, dit Athos.
— Une tigresse, une panthère ! Ah ! mon cher Athos, j’ai bien peur d’avoir attiré sur nous deux une vengeance terrible !
D’Artagnan raconta tout alors, la colère insensée de milady et ses menaces de mort.
— Vous avez raison, et sur mon âme je donnerais ma vie pour un cheveu, dit Athos. Heureusement, c’est après-demain que nous quittons Paris ; nous allons, selon toute probabilité, à La Rochelle, et une fois partis…
— Elle vous poursuivra au bout du monde, Athos, si elle vous reconnaît. Laissez donc sa haine s’exercer sur moi seul.
— Eh ! mon cher, que m’importe qu’elle me tue ! dit Athos. Est-ce que par hasard vous croyez que je tiens à la vie ?
— Il y a quelque horrible mystère sous tout cela, Athos. Cette femme est l’espion du cardinal, j’en suis sûr.
— En ce cas, prenez garde à vous. Si le cardinal ne vous a pas dans une haute admiration pour l’affaire de Londres, il vous a en grande haine ; mais comme au bout du compte il ne peut vous rien reprocher ostensiblement, et qu’il faut que haine se satisfasse, surtout quand c’est une haine de cardinal, prenez garde à vous ! Si vous sortez, ne sortez pas seul ; si vous mangez, prenez vos précautions ; méfiez-vous de tout enfin, même de votre ombre !
— Heureusement, dit d’Artagnan, qu’il s’agit seulement d’aller jusqu’à après-demain soir sans encombre, car une fois à l’armée nous n’aurons plus, je l’espère, que des hommes à craindre.
— En attendant, dit Athos, je renonce à mes projets de réclusion, et je vais partout avec vous ; il faut que vous retourniez rue des Fossoyeurs. Je vous accompagne.
— Mais, si près que ce soit d’ici, reprit d’Artagnan, je ne puis y retourner comme cela.
— C’est juste, dit Athos. Et il tira la sonnette.
Grimaud entra. Athos lui fit signe d’aller chez d’Artagnan, d’en rapporter des habits.
Grimaud répondit par un autre signe qu’il comprenait parfaitement et partit.
— Ah çà ! mais voilà qui ne nous avance pas pour l’équipement, cher ami, dit Athos ; car, si je ne m’abuse, vous avez laissé toute votre défroque chez milady, qui n’aura sans doute pas l’attention de vous la retourner. Heureusement vous avez le saphir ?
— Le saphir est à vous, mon cher Athos ; ne m’avez-vous pas dit que c’était une bague de famille ?
— Oui, mon père l’acheta deux mille écus, à ce qu’il me dit autrefois ; il faisait partie des cadeaux de noces qu’il fit à ma mère ; il est magnifique ; ma mère me le donna, et moi, fou que j’étais, plutôt que de le garder comme une relique sainte, je la donnai à mon tour à cette misérable.
— Hé bien ! reprenez cette bague, à laquelle je comprends que vous devez tenir.
— Moi, reprendre cette bague, après qu’elle a passé par les mains de l’infâme, jamais ! Cette bague est souillée, d’Artagnan.
— Alors, vendez-la ou engagez-la ; on vous prêtera bien dessus un millier d’écus. Avec cette somme vous serez au-dessus de vos affaires ; puis, au premier argent qui vous rentrera, vous la dégagerez et vous la reprendrez lavée de ses anciennes taches, car elle aura passé par les mains des usuriers.
Athos sourit.
— Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, mon cher d’Artagnan. Vous relevez par votre éternelle gaieté les pauvres esprits dans l’affliction. Eh bien, oui, engageons cette bague, mais à une condition.
— Laquelle ?
— C’est qu’il y aura cinq cents écus pour vous et cinq cents écus pour moi.
— Y songez-vous, Athos ? je n’ai pas besoin du quart de cette somme, moi qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle, je me la procurerai. Que me faut-il ? un cheval pour Planchet, voilà tout. Puis vous oubliez que j’ai une bague aussi.
— À laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne tiens, moi, à la mienne ; du moins j’ai cru m’en apercevoir.
— Oui, car dans une circonstance extrême, elle peut nous tirer non seulement de quelque grand embarras, mais encore de quelque grand danger. C’est non seulement un diamant précieux, mais c’est aussi un talisman enchanté.
— Je ne vous comprends pas, mais je crois à ce que vous dites. Revenons donc à ma bague, ou plutôt à la nôtre ; vous toucherez la moitié de la somme qu’on nous donnera sur elle, ou je la jette dans la Seine, et je doute que, comme à Polycrate, quelque poisson soit assez complaisant pour nous la rapporter.
— Eh bien donc, j’accepte ! dit d’Artagnan.
En ce moment Grimaud rentra accompagné de Planchet ; celui-ci, inquiet de son maître et curieux de savoir ce qui lui était arrivé, avait profité de la circonstance et apportait les habits lui-même.
D’Artagnan s’habilla, Athos en fit autant ; puis, quand tous deux furent prêts à sortir, il fit à Grimaud le signe d’un homme qui met en joue. Celui-ci décrocha aussitôt son mousqueton et s’apprêta à accompagner son maître.
Athos et d’Artagnan, suivis de leurs valets, arrivèrent sans incident à la rue des Fossoyeurs. M. Bonacieux était sur la porte ; il regarda d’Artagnan d’un air goguenard.
— Eh ! mon cher locataire, dit-il, hâtez-vous donc. Vous avez une belle jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous le savez, n’aiment pas qu’on les fasse attendre.
— C’est Ketty ! s’écria d’Artagnan, et il s’élança dans l’allée.
Effectivement, sur le carré conduisant à sa chambre, et tapie contre sa porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Dès qu’elle l’aperçut :
— Vous m’avez promis votre protection, vous m’avez promis de me sauver de sa colère, dit-elle ; souvenez-vous que c’est vous qui m’avez perdue.
— Oui, sans doute, dit d’Artagnan ; sois tranquille, Ketty. Mais qu’est-il arrivé après mon départ ?
— Le sais-je ? dit Ketty. Aux cris qu’elle a poussés, les laquais sont accourus ; elle était folle de colère ; tout ce qu’il existe d’imprécations, elle les a vomies contre vous. Alors j’ai pensé qu’elle se rappellerait que c’était par ma chambre que vous aviez pénétré dans la sienne, et qu’alors elle songerait que j’étais votre complice. J’ai pris le peu d’argent que j’avais, mes hardes les plus précieuses, et je me suis sauvée.