Les Trois Mousquetaires (page 54)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Trois Mousquetaires · 68 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Car tout cela lui vient de d’Artagnan sans doute. De qui viendraient, en effet, tant de hontes amassées sur sa tête, sinon de lui ? Lui seul a pu transmettre à lord de Winter tous ces affreux secrets, qu’il a découverts les uns après les autres par une sorte de fatalité. Il connaît son beau-frère, il lui aura écrit.

Que de haine elle distille. Là, immobile, et les yeux ardents et fixes dans son appartement désert, comme les éclats de ses rugissements sourds, qui parfois s’échappent du fond de sa poitrine accompagnent bien le bruit de la houle, qui monte, gronde, mugit et vient se briser comme un désespoir éternel et impuissant contre les rochers sur lesquels est bâti ce château sombre et orgueilleux. Comme à la lueur des éclairs que sa colère orageuse fait briller dans son esprit, elle conçoit contre Mme Bonacieux, contre Buckingham, et surtout contre d’Artagnan, de magnifiques projets de vengeance, perdus dans les lointains de l’avenir.

Oui, mais pour se venger il faut être libre, et pour être libre quand on est prisonnier, il faut percer un mur, desceller des barreaux, trouer un plancher, toutes entreprises que peut mener à bout un homme patient et fort, mais devant lesquelles doivent échouer les irritations fébriles d’une femme. D’ailleurs, pour faire tout cela, il faut avoir le temps, des mois, des années, et elle, elle a dix à douze jours, à ce que lui a dit lord de Winter, son fraternel et terrible geôlier.

Et cependant, si elle était un homme, elle tenterait tout cela, et peut-être réussirait-elle ! pourquoi donc le ciel s’est-il ainsi trompé en mettant cette âme virile dans ce corps frêle et délicat ?

Aussi les premiers moments de la captivité ont été terribles : quelques convulsions de rage, qu’elle n’a pu vaincre, ont payé sa dette de faiblesse féminine à la nature. Mais peu à peu elle a surmonté les éclats de sa folle colère, les frémissements nerveux qui ont agité son corps ont disparu, et maintenant elle s’est repliée sur elle-même comme un serpent fatigué qui se repose.

— Allons, allons, j’étais folle de m’emporter ainsi, dit-elle en plongeant dans la glace qui reflète à ses yeux son regard brûlant, par lequel elle semble s’interroger elle-même. Pas de violence ! La violence est une preuve de faiblesse ; d’abord, je n’ai jamais réussi par ce moyen. Peut-être, si j’usais de ma force contre des femmes, aurais-je chance de les trouver plus faibles encore que moi, et par conséquent de les vaincre ; mais c’est contre des hommes que je lutte, et je ne suis qu’une femme pour eux. Luttons en femme : ma force est dans ma faiblesse.

Alors, comme pour se rendre compte à elle-même des changements qu’elle pouvait imposer à sa physionomie si expressive et si mobile, elle lui fit prendre à la fois toutes les expressions, depuis celle de la colère, qui crispait ses traits, jusqu’à celle du plus doux, du plus affectueux et du plus séduisant sourire. Puis ses cheveux prirent successivement sous ses mains savantes les ondulations qu’elle crut pouvoir aider aux charmes de son visage. Enfin elle murmura, satisfaite d’elle-même :

— Allons, rien n’est perdu. Je suis toujours belle.

Il était huit heures du soir à peu près. Milady aperçut un lit, elle pensa qu’un repos de quelques heures rafraîchirait non seulement sa tête et ses idées, mais encore son teint. Cependant, avant de se coucher, une idée meilleure lui vint : elle avait entendu parler de souper. Déjà elle était depuis une heure dans cette chambre, on ne pouvait tarder à lui apporter son repas. La prisonnière ne voulut pas perdre de temps, et elle résolut de faire dès cette même soirée quelque tentative pour sonder le terrain en étudiant le caractère des gens auxquels sa garde était confiée.

Une lumière apparut sous la porte, cette lumière annonçait le retour de ses geôliers. Milady, qui s’était levée, se rejeta vivement sur son fauteuil, la tête renversée en arrière, ses beaux cheveux dénoués et épars, sa gorge demi-nue sous ses dentelles froissées, une main sur son cœur et l’autre pendante.

On ouvrit les verrous, la porte grinça sur ses gonds, des pas retentirent dans la chambre et s’approchèrent.

— Posez là cette table, dit une voix que la prisonnière reconnut pour celle de Felton.

L’ordre fut exécuté.

— Vous apporterez des flambeaux et ferez relever la sentinelle, continua Felton ; et ce double ordre, que donna aux mêmes individus le jeune lieutenant, prouva à milady que ses serviteurs étaient les mêmes hommes que ses gardiens, c’est-à-dire des soldats.

Les ordres de Felton étaient, au reste, exécutés avec une silencieuse rapidité qui donnait une bonne idée de l’état florissant dans lequel il maintenait la discipline.

Enfin, Felton, qui n’avait pas encore regardé milady, se retourna vers elle.

— Ah ! ah ! dit-il, elle dort ; c’est bien, à son réveil elle soupera.

Et il fit quelques pas pour sortir.

— Mais, mon lieutenant, dit un soldat moins stoïque que son chef, et qui s’était approché de milady, cette femme ne dort pas.

— Comment, elle ne dort pas ! dit Felton, que fait-elle donc, alors ?

— Elle est évanouie. Son visage est très pâle, et j’ai beau écouter, je n’entends pas sa respiration.

— Vous avez raison, dit Felton après avoir regardé milady de la place où il se trouvait, sans faire un pas vers elle. Allez prévenir lord de Winter que sa prisonnière est évanouie, car je ne sais que faire, le cas n’ayant pas été prévu.

Le soldat sortit pour obéir aux ordres de son officier ; Felton s’assit sur un fauteuil qui se trouvait par hasard près de la porte et attendit sans dire une parole, sans faire un geste. Milady possédait ce grand art, tant étudié par les femmes de voir à l’aide d’une glace, d’un reflet ou d’une ombre ; elle aperçut Felton qui lui tournait le dos, elle continua de le regarder pendant dix minutes à peu près, et pendant ces dix minutes, l’impassible gardien ne se retourna pas une seule fois.

Elle songea alors que lord de Winter allait venir et rendre par sa présence une nouvelle force à son geôlier. Sa première épreuve était perdue ; elle en prit son parti en femme qui compte sur ses ressources. En conséquence elle leva la tête, ouvrit les yeux et soupira faiblement.

À ce soupir, Felton se retourna enfin.

— Ah ! vous voilà réveillée, madame, dit-il ; je n’ai donc plus affaire ici. Si vous avez besoin de quelque chose, vous appellerez.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que j’ai souffert ! murmura milady avec cette voix harmonieuse qui, pareille à celle des enchanteresses antiques, charmait tous ceux qu’elle voulait perdre.

Et elle prit, en se redressant sur son fauteuil, une position plus gracieuse et plus abandonnée encore que celle qu’elle avait lorsqu’elle était couchée.

Felton se leva.

— Vous serez servie ainsi trois fois par jour, madame, dit-il : le matin à neuf heures, dans la journée à une heure, et le soir à huit heures. Si cela ne vous convient pas, vous pouvez indiquer vos heures au lieu de celles que je vous propose, et sur ce point on se conformera à vos désirs.

— Mais vais-je donc rester toujours seule dans cette grande et triste chambre ? demanda milady.

— Une femme des environs a été prévenue ; elle sera demain au château, et viendra toutes les fois que vous désirerez sa présence.

— Je vous rends grâce, monsieur, répondit humblement la prisonnière.

Felton fit un léger salut et se dirigea vers la porte. Au moment où il allait en franchir le seuil, lord de Winter parut dans le corridor, suivi du soldat qui était allé lui porter la nouvelle de l’évanouissement de milady ; il tenait à la main un flacon de sels.

— Eh bien ! qu’est-ce et que se passe-t-il donc ici ? dit-il d’une voix railleuse en voyant sa prisonnière debout et Felton prêt à sortir. Cette morte est-elle donc déjà ressuscitée ? Pardieu, Felton, mon enfant, tu n’as donc pas vu qu’on te prenait pour un novice et qu’on te jouait le premier acte d’une comédie dont nous aurons sans doute le plaisir de suivre tous les développements ?

— Je l’ai bien pensé, milord, dit Felton, mais enfin, comme la prisonnière est femme, après tout, j’ai voulu avoir les égards que tout homme bien né doit à une femme, sinon pour elle, du moins pour lui-même.

Milady frissonna par tout son corps. Ces paroles de Felton passaient comme une glace par toutes ses veines.

— Ainsi, reprit de Winter en riant, ces beaux cheveux savamment étalés, cette peau blanche et ce langoureux regard ne t’ont pas encore séduit, cœur de pierre ?

— Non, milord, répondit l’impassible jeune homme, et, croyez-moi bien, il faut plus que des manéges et des coquetteries de femme pour me corrompre.

— En ce cas, mon brave lieutenant, laissons milady chercher autre chose, et allons souper : oh ! sois tranquille, elle a l’imagination féconde, et le second acte de la comédie ne tardera pas à suivre le premier.

Et à ces mots lord de Winter passa son bras sous celui de Felton et l’emmena en riant.

— Oh ! je trouverai bien ce qu’il te faut, murmura milady entre ses dents ; sois tranquille, pauvre moine manqué, pauvre soldat converti qui t’es taillé ton uniforme dans un froc.

— À propos, reprit de Winter en s’arrêtant sur le seuil de la porte, il ne faut pas, milady, que cet échec vous ôte l’appétit. Tâtez de ce poulet et de ces poissons que je n’ai pas fait empoisonner, sur l’honneur. Je m’accommode assez de mon cuisinier, et comme il ne doit pas hériter de moi, j’ai en lui pleine et entière confiance. Faites comme moi. Adieu, chère sœur. À votre prochain évanouissement.

C’était tout ce que pouvait supporter milady. Ses mains se crispèrent sur son fauteuil, ses dents grincèrent sourdement, ses yeux suivirent le mouvement de la porte qui se fermait derrière lord de Winter et Felton, et lorsqu’elle se vit seule, une nouvelle crise de désespoir la prit ; elle jeta les yeux sur la table, vit briller un couteau, s’élança et le saisit, mais son désappointement fut cruel, la lame en était ronde et d’argent flexible.

Un éclat de rire retentit derrière la porte mal fermée et la porte se rouvrit.

— Ah ! ah ! s’écria lord de Winter, ah ! ah ! ah ! Vois-tu bien, mon brave Felton, vois-tu ce que je t’avais dit ? Ce couteau, c’était pour toi, mon enfant, elle t’aurait tué ; vois-tu, c’est un de ses travers de se débarrasser ainsi, d’une façon ou de l’autre, des gens qui la gênent. Si je t’eusse écouté, le couteau eût été pointu et d’acier ; alors plus de Felton, elle t’aurait égorgé et après toi tout le monde. Vois donc, John, comme elle sait bien tenir son couteau !

En effet, milady tenait encore l’arme offensive dans sa main crispée, mais ces derniers mots, cette suprême insulte, détendirent ses mains, ses forces et jusqu’à sa volonté.

Le couteau tomba par terre.

— Vous avez raison, milord, dit Felton avec un accent de profond dégoût qui retentit jusqu’au fond du cœur de milady, vous avez raison, et c’est moi qui avais tort.

Et tous deux sortirent de nouveau.

Mais, cette fois, milady prêta une oreille plus attentive que la première fois, et elle entendit leurs pas s’éloigner et s’éteindre dans le fond des corridors.

— Je suis perdue, murmura-t-elle ; me voilà au pouvoir de gens sur lesquels je n’aurai pas plus de prise que sur des statues de bronze ou de granit ; ils me savent par cœur, et sont cuirassés contre toutes mes armes.

— Il est cependant impossible, reprit-elle après un instant, que cela finisse ainsi qu’ils l’ont décidé.

En effet, comme l’indiquait cette dernière réflexion, ce retour instinctif à l’espérance, la crainte et les sentiments faibles ne surnageaient pas longtemps dans cette âme profonde. Milady se mit à table, mangea de plusieurs mets, but un peu de vin d’Espagne, et sentit revenir toute sa résolution.

Avant de se coucher, elle avait déjà commenté, analysé, retourné sur toutes les faces, examiné sous tous leurs points, les paroles, les pas, les gestes, les signes et jusqu’au silence de ses geôliers, et de cette étude profonde, habile et savante, il était résulté que Felton était, à tout prendre, le moins invulnérable des deux.

Un mot surtout revenait à l’esprit de la prisonnière.

— Si je t’eusse écouté, avait dit lord de Winter à Felton.

Donc, Felton avait parlé en sa faveur, puisque lord de Winter n’avait pas voulu écouter Felton.

— Faible ou forte, répétait milady, cet homme a donc une lueur de pitié dans son âme. De cette lueur je ferai un incendie qui le dévorera… Quant à l’autre, il me connaît, il me craint et sait ce qu’il a à attendre de moi si jamais je m’échappe de ses mains ; il est donc inutile de rien tenter sur lui… Mais Felton, c’est autre chose, c’est un jeune homme naïf, pur et qui semble vertueux. Celui-là, il y a moyen de le perdre.

Et milady se coucha et s’endormit le sourire sur les lèvres ; quelqu’un qui l’eût vue dormant aurait cru voir une jeune fille rêvant à la couronne de fleurs qu’elle devait mettre sur son front à la prochaine fête.

CHAPITRE LIII. DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ.

ilady rêvait qu’elle tenait enfin d’Artagnan, qu’elle assistait à son supplice ; et c’était la vue de son sang odieux coulant sous la hache du bourreau, qui dessinait ce charmant sourire sur les lèvres.

Elle dormait comme dort un prisonnier bercé par sa première espérance.

Le lendemain, lorsqu’on entra dans sa chambre, elle était encore au lit. Felton se tenait dans le corridor ; il amenait la femme dont il avait parlé la veille, et qui venait d’arriver ; cette femme entra et s’approcha du lit de milady en lui offrant ses services.

Milady était habituellement pâle ; son teint pouvait donc tromper une personne qui la voyait pour la première fois.

— J’ai la fièvre, dit-elle, je n’ai pas dormi un seul instant pendant toute cette longue nuit. Je souffre horriblement, serez-vous plus humaine qu’on ne l’a été hier avec moi ? Tout ce que je demande, au reste, c’est la permission de rester couchée.

— Voulez-vous qu’on appelle un médecin ? dit la femme.

Felton écoutait ce dialogue sans dire une parole.

Milady réfléchissait que plus on l’entourerait de monde, plus elle aurait de gens à apitoyer, et plus la surveillance de lord de Winter redoublerait. D’ailleurs, le médecin pourrait déclarer que la maladie était feinte ; et milady, après avoir perdu la première partie, ne voulait pas perdre la seconde.

— Aller chercher un médecin ? dit-elle ; à quoi bon ? Ces messieurs ont déclaré hier que mon mal était une comédie. Il en serait sans doute de même aujourd’hui ; car depuis hier soir on a eu le temps de prévenir le docteur.

— Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, madame, quel traitement vous voulez suivre.

— Eh ! le sais-je, moi, mon Dieu ! je sens que je souffre, voilà tout. Que l’on me donne ce que l’on voudra, peu m’importe.

— Allez chercher lord de Winter, dit Felton, fatigué de ces plaintes éternelles.

— Oh ! non, non ! s’écria milady ; non, monsieur, ne l’appelez pas, je vous en conjure ; je suis bien, je n’ai besoin de rien ; ne l’appelez pas.

Elle mit une véhémence si prodigieuse, une éloquence si entraînante dans cette exclamation, que Felton, entraîné, fit quelques pas dans la chambre.

— Il est ému, pensa milady.

— Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez réellement, on enverra chercher un médecin, et, si vous nous trompez, eh bien, ce sera tant pis pour vous ; mais du moins, de notre côté, nous n’aurons rien à nous reprocher.

Milady ne répondit point ; mais renversant sa belle tête sur son oreiller, elle fondit en larmes et éclata en sanglots.

Felton la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire, puis voyant que la crise menaçait de se prolonger, il sortit. La femme le suivit. Lord de Winter ne parut pas.

— Je crois que je commence à voir clair, murmura milady avec une joie sauvage, en s’ensevelissant sous les draps pour cacher à tous ceux qui pourraient l’épier cet élan de satisfaction intérieure.

Deux heures s’écoulèrent.

— Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle : levons-nous et obtenons quelque succès dès aujourd’hui. Je n’ai que dix jours, et ce soir il y en aura deux d’écoulés.

En entrant le matin dans la chambre de milady, les gens de service lui avaient apporté son déjeûner. Or elle avait pensé qu’on ne tarderait pas à venir l’enlever et qu’en ce moment elle reverrait Felton.

Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire attention si milady avait ou non touché au repas, il fit un signe pour qu’on emportât hors de la chambre la table que l’on apportait ordinairement toute servie.

Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main.

Milady, couchée dans un fauteuil près de la cheminée, belle, pâle et résignée, ressemblait à une vierge sainte attendant le martyre.

Felton s’approcha d’elle et dit :

— Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pensé que la privation des rites et des cérémonies de votre religion peut vous être pénible : il consent donc à ce que vous lisiez chaque jour l’ordinaire de votre messe, et voici un livre qui en contient le rituel.

À l’air dont Felton déposa ce livre sur la petite table près de laquelle était milady, au ton dont il prononça ces deux mots : votre messe, au sourire dédaigneux dont il les accompagna, milady leva la tête et regarda plus attentivement l’officier.

Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d’une simplicité exagérée, à ce front poli comme le marbre, mais dur et impénétrable comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains qu’elle avait rencontrés si souvent, tant à la cour du roi Jacques qu’à celle du roi de France, où, malgré le souvenir de la Saint-Barthélemy, ils venaient parfois chercher un refuge.

Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de génie seuls en reçoivent dans les grandes crises, dans les moments suprêmes qui doivent décider de leur fortune ou de leur vie.

Ces deux mots : votre messe, et un simple coup d’œil jeté sur Felton, lui avaient en effet révélé toute l’importance de la réponse qu’elle allait faire.

Mais, avec cette rapidité d’intelligence qui lui était particulière, cette réponse toute formulée se présenta sur ses lèvres :

— Moi ? dit-elle avec un accent de dédain monté à l’unisson de celui qu’elle avait remarqué dans la voix du jeune officier, moi, monsieur, ma messe ? Lord de Winter, le catholique corrompu, sait bien que je ne suis pas de sa religion, et c’est un piège qu’il veut me tendre.

— Et de quelle religion êtes-vous donc, madame ? demanda Felton avec un étonnement que, malgré son empire sur lui-même, il ne put cacher entièrement.

— Je le dirai, s’écria milady avec une exaltation feinte, le jour où j’aurai assez souffert pour ma foi.

Le regard de Felton découvrit à milady toute l’étendue de l’espace qu’elle venait de s’ouvrir par cette seule parole.

Cependant le jeune officier demeura muet et immobile ; son regard seul avait parlé.

— Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton d’enthousiasme qu’elle savait familier aux puritains. Eh bien ! que mon Dieu me sauve ou que je périsse pour mon Dieu ! Voilà la réponse que je vous prie de faire à lord de Winter. Et quant à ce livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel du bout du doigt, mais sans le toucher, comme si elle eût dû être souillée par cet attouchement, vous pouvez le remporter et vous en servir pour vous-même, car sans doute vous êtes doublement complice de lord de Winter, complice dans sa persécution, complice dans son hérésie.

Felton ne répondit rien, prit le livre avec le même sentiment de répugnance qu’il avait déjà manifesté et se retira pensif.

Lord de Winter vint vers les cinq heures du soir. Milady avait eu le temps, pendant toute la journée, de se tracer son plan de conduite ; elle le reçut en femme qui a déjà repris tous ses avantages.

— Il paraît, dit le baron en s’asseyant dans un fauteuil en face de celui qu’occupait milady et en étendant nonchalamment ses pieds vers le foyer, il paraît que nous avons fait une petite apostasie ?

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