Les Trois Mousquetaires (page 57)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Trois Mousquetaires · 68 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le jeune homme s’avança rapidement dans la chambre en laissant la porte ouverte derrière lui et en faisant signe à milady de se taire. Il avait le visage bouleversé.

— Que me voulez-vous ? dit-elle.

— Écoutez, répondit Felton à voix basse, je viens d’éloigner la sentinelle pour pouvoir rester ici sans qu’on sache que je suis venu et pour vous parler sans qu’on puisse entendre ce que je vous dis. Le baron vient de me raconter une histoire effroyable.

Milady prit son sourire de victime résignée et secoua la tête.

— Ou vous êtes un démon, continua Felton, ou le baron, mon bienfaiteur, mon père, est un monstre. Je vous connais depuis quatre jours, je l’aime depuis dix ans, lui ; je puis donc hésiter entre vous deux ; ne vous effrayez pas de ce que je vous dis, j’ai besoin d’être convaincu ; cette nuit, après minuit, je viendrai vous voir, et vous me convaincrez.

— Non, Felton, non, mon frère, dit-elle, le sacrifice est trop grand, et je sens qu’il vous coûte. Non, je suis perdue, ne vous perdez pas avec moi. Ma mort sera bien plus éloquente que ma vie, et le silence du cadavre vous convaincra bien mieux que les paroles de la prisonnière.

— Taisez-vous, madame ! s’écria Felton, et ne me parlez pas ainsi ; je suis venu pour que vous me promettiez sur l’honneur, pour que vous me juriez sur ce que vous avez de plus sacré, que vous n’attenterez pas à votre vie.

— Je ne veux pas promettre, dit milady, car personne plus que moi n’a le respect du serment, et si je promettais, il me faudrait tenir.

— Eh bien ! dit Felton, engagez-vous seulement jusqu’au moment où vous m’aurez revu. Si lorsque vous m’aurez revu vous persistez encore, alors vous serez libre, et moi-même je vous donnerai l’arme que vous m’avez demandée.

— Soit ! dit milady, pour vous j’attendrai.

— Jurez-le.

— Je le jure par notre Dieu ! Êtes-vous content ?

— Bien, dit Felton. À cette nuit.

Et il s’élança hors de l’appartement, referma la porte et attendit en dehors, la demi-pique du soldat à la main et comme s’il eût monté la garde à sa place.

Le soldat revenu, Felton lui rendit son arme.

Alors, à travers le guichet dont elle s’était rapprochée, milady vit le jeune homme se signer avec une ferveur délirante et s’en aller par le corridor avec un transport de joie.

Quant à elle, elle revint à sa place, un sourire de sauvage mépris sur les lèvres, et elle répéta en blasphémant ce nom terrible de Dieu, par lequel elle avait juré sans jamais avoir appris à le connaître.

— Mon Dieu, dit-elle, fanatique insensé ! mon Dieu, c’est moi, moi et celui qui m’aidera à me venger !

Felton et Milady.

CHAPITRE LVI. CINQUIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ.

ilady en était arrivée à un demi-triomphe, et le succès obtenu doublait ses forces.

Il n’était pas difficile de vaincre, ainsi qu’elle l’avait fait jusque-là, des hommes prompts à se laisser séduire et que l’éducation galante de la cour entraînait vite dans le piège ; milady était assez belle pour charmer les sens, et elle était assez adroite pour l’emporter sur tous les obstacles de l’esprit.

Mais cette fois elle avait à lutter contre une nature sauvage, concentrée, insensible à force d’austérité ; la religion et la pénitence avaient fait de Felton un homme inaccessible aux séductions ordinaires. Il roulait dans cette tête exaltée des plans tellement vastes, des projets tellement tumultueux, qu’il n’y restait plus de place pour l’amour, ce sentiment qui se nourrit de loisir et grandit par la corruption. Milady avait donc fait brèche, avec sa fausse vertu, dans l’opinion d’un homme prévenu contre elle, et par sa beauté, dans le cœur et les sens d’un homme candide et pur. Enfin elle s’était donné la mesure de ses moyens inconnus d’elle-même jusqu’alors, par cette expérience faite sur le sujet le plus rebelle que la nature et la religion pussent soumettre à son étude.

Bien des fois, néanmoins, pendant la soirée elle avait désespéré du sort et d’elle-même ; elle n’invoquait pas Dieu, nous le savons, elle avait foi dans le génie du mal, cette immense souveraineté qui règne dans tous les détails de la vie humaine et à laquelle, comme dans la fable arabe, un grain de grenade suffit pour reconstruire un monde perdu.

Milady, bien préparée à recevoir Felton, put dresser ses batteries pour le lendemain ; elle savait qu’il ne lui restait plus que deux jours, qu’une fois l’ordre signé par Buckingham (et Buckingham le signerait d’autant plus facilement que cet ordre portait un faux nom et qu’il ne pourrait reconnaître la femme dont il était question), une fois cet ordre signé, disons-nous, le baron la faisait embarquer sur-le-champ, et elle savait aussi que les femmes condamnées à la déportation usent d’armes bien moins puissantes dans leurs séductions que les prétendues femmes vertueuses dont le soleil du monde éclaire la beauté, dont la voix de la mode vante l’esprit et qu’un reflet d’aristocratie dore de ses lueurs enchantées. Être une femme condamnée à une peine misérable et infamante n’est pas un empêchement à être belle, mais c’est un obstacle à jamais redevenir puissante. Comme tous les gens d’un mérite réel, milady connaissait le milieu qui convenait à sa nature, à ses moyens. La pauvreté lui répugnait, l’abjection la diminuait des deux tiers de sa grandeur. Milady n’était reine que parmi les reines ; il fallait à sa domination le plaisir de l’orgueil satisfait. Commander aux êtres inférieurs était plutôt une humiliation qu’un plaisir pour elle.

Certes, elle fût revenue de son exil, elle n’en doutait pas un seul instant ; mais combien de temps cet exil pouvait-il durer ? Pour une nature agissante et ambitieuse comme celle de milady, les jours qu’on n’occupe point à monter sont des jours néfastes. Comment donc nommer les jours qu’on emploie à descendre ! Perdre un an, deux ans, trois ans, c’est-à-dire une éternité ; revenir après la mort ou la disgrâce du cardinal peut-être ; revenir quand d’Artagnan et ses amis, heureux et triomphants, auraient reçu de la reine la récompense qui leur était bien acquise pour les services qu’ils lui avaient rendus : c’étaient là de ces idées dévorantes qu’une femme comme milady ne pouvait supporter. Au reste, l’orage qui grondait en elle doublait sa force, et elle eût fait éclater les murs de sa prison si son corps eût pu prendre un seul instant les proportions de son esprit.

Puis, ce qui l’aiguillonnait encore au milieu de tout cela, c’était le souvenir du cardinal. Que devait penser, que devait dire de son silence le cardinal défiant, inquiet, soupçonneux ; le cardinal, non seulement son seul appui, son seul soutien, son seul protecteur dans le présent, mais encore le principal instrument de sa fortune et de sa vengeance à venir ? Elle le connaissait : elle savait qu’à son retour, après un voyage inutile, elle aurait beau arguer de sa prison, elle aurait beau exalter les souffrances subies, le cardinal répondrait avec ce calme railleur du sceptique puissant à la fois par la force et par le génie : « Il ne fallait pas vous laisser prendre. »

Alors milady réunissait toute son énergie, murmurant au fond de sa pensée le nom de Felton, la seule lueur de jour qui pénétrât jusqu’à elle au fond de l’enfer où elle était tombée, et comme un serpent qui roule et déroule ses anneaux pour se rendre compte à lui-même de sa force, elle enveloppait d’avance Felton dans les mille replis de son inventive imagination.

Cependant le temps s’écoulait, les heures les unes après les autres semblaient réveiller la cloche en passant, et chaque coup du battant d’airain retentissait sur le cœur de la prisonnière. À neuf heures lord de Winter fit sa visite accoutumée, regarda la fenêtre et les barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la cheminée et les portes, sans que pendant cette longue et minutieuse visite ni lui ni milady prononçassent une seule parole.

Sans doute que tous deux comprenaient que la situation était devenue trop grave pour perdre le temps en mots inutiles et en colère sans effet.

— Allons, allons, dit le baron en la quittant, vous ne vous sauverez pas encore cette nuit.

À dix heures, Felton vint placer une sentinelle. Milady reconnut son pas, elle le devinait maintenant comme une maîtresse devine celui de l’amant de son cœur, et cependant milady détestait et méprisait à la fois ce faible fanatique.

Ce n’était pas l’heure ; Felton n’entra point.

Deux heures après, et comme minuit sonnait, la sentinelle fut relevée.

Cette fois c’était l’heure. Aussi, à partir de ce moment, milady attendit-elle avec impatience.

La nouvelle sentinelle commença à se promener dans le corridor.

Au bout de dix minutes, Felton vint.

Milady prêta l’oreille.

— Écoutez, dit le jeune homme à la sentinelle, sous aucun prétexte ne t’éloigne de cette porte, car tu sais que la nuit dernière un soldat a été puni par milord pour avoir quitté son poste un instant, et cependant c’est moi qui, pendant sa courte absence, avais veillé à sa place.

— Oui, je le sais, dit le soldat.

— Je te recommande donc la plus exacte surveillance. Moi, ajouta-t-il, je vais rentrer pour visiter une seconde fois la chambre de cette femme, qui a, j’en ai peur, de sinistres projets sur elle-même, et que j’ai reçu l’ordre de surveiller.

— Bon, murmura milady, voilà l’austère puritain qui ment.

Quant au soldat, il se contenta de sourire.

— Peste ! mon lieutenant, dit-il, vous n’êtes pas malheureux d’être chargé d’une commission pareille.

Felton rougit. Dans toute autre circonstance il eut réprimandé le soldat qui se permettait une pareille plaisanterie, mais sa conscience murmurait trop haut pour que sa bouche osât parler.

— Si j’appelle, dit-il, viens ; de même que si l’on vient, appelle-moi.

— Oui, mon lieutenant, dit le soldat.

Felton entra chez milady. Milady se leva.

— Vous voilà ? dit-elle.

— Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis venu.

— Vous m’avez promis autre chose encore.

— Quoi donc, mon Dieu ? dit le jeune homme, qui malgré son empire sur lui-même sentait ses genoux trembler et la sueur poindre sur son front.

— Vous avez promis de m’apporter un couteau et de me le laisser après notre entretien.

— Ne parlez pas de cela, madame, dit Felton ; il n’y a pas de situation, si terrible qu’elle soit, qui autorise une créature de Dieu à se donner la mort. J’ai réfléchi que jamais je ne devais me rendre coupable d’un pareil péché.

— Ah ! vous avez réfléchi ! dit la prisonnière en s’asseyant sur son fauteuil avec un sourire de dédain. Et moi aussi j’ai réfléchi !

— À quoi ?

— Que je n’avais rien à dire à un homme qui ne tenait pas sa parole.

— Oh ! mon Dieu ! murmura Felton.

— Vous pouvez vous en aller, dit milady ; je ne parlerai pas.

— Voilà le couteau, dit Felton tirant de sa poche l’arme que, selon sa promesse, il avait apportée, mais qu’il hésitait à remettre à sa prisonnière.

— Voyons-le, dit milady.

— Pour quoi faire ?

— Sur l’honneur, je vous le rends à l’instant même. Vous le poserez sur cette table et vous resterez entre lui et moi.

Felton tendit l’arme à milady, qui en examina attentivement la trempe et qui en essaya la pointe sur le bout de son doigt.

— Bien, dit-elle en rendant le couteau au jeune officier… Celui-ci est en bel et bon acier… Vous êtes un fidèle ami, Felton.

Felton reprit l’arme et la posa sur la table, comme il venait d’être convenu avec sa prisonnière.

Milady le suivit des yeux et fit un geste de satisfaction.

— Maintenant, dit-elle, écoutez-moi.

La recommandation était inutile : le jeune officier se tenait debout devant elle, attendant ses paroles pour les dévorer.

— Felton, dit milady avec une solennité pleine de mélancolie, Felton, si votre sœur, la fille de votre père, vous disait : « Jeune encore, assez belle par malheur, on m’a fait tomber dans un piège ; j’ai résisté : on a multiplié autour de moi les embûches, les violences ; j’ai résisté : on a blasphémé la religion que je sers, le Dieu que j’adore, parce que j’appelais à mon secours ce Dieu et cette religion ; j’ai résisté : alors on m’a prodigué les outrages, et comme on ne pouvait perdre mon âme, on a voulu à tout jamais flétrir mon corps ; enfin…

Milady s’arrêta, et un sourire amer passa sur ses lèvres.

— Enfin, dit Felton, enfin qu’a-t-on fait ?

— Enfin, un soir, on résolut de paralyser cette résistance qu’on ne pouvait vaincre ; un soir, on mêla à mon eau un narcotique puissant ; à peine eus-je achevé mon repas, que je me sentis tomber peu à peu dans une torpeur inconnue ; quoique je fusse sans défiance, une crainte vague me saisit et j’essayai de lutter contre le sommeil ; je me levai ; je voulus courir à la fenêtre, appeler au secours, mais mes jambes refusèrent de me porter ; il me semblait que le plafond s’abaissait sur ma tête et m’écrasait de son poids ; je tendis les bras, j’essayai de parler, je ne pus que pousser des sons inarticulés ; un engourdissement irrésistible s’empara de moi, je me retins à un fauteuil, sentant que j’allais tomber, mais bientôt cet appui fut insuffisant pour mes bras débiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux ; je voulus crier, ma langue était glacée. Dieu ne me vit ni ne m’entendit sans doute, et je glissai sur le parquet, en proie à un sommeil qui ressemblait à la mort.

« De tout ce qui se passa dans ce sommeil et du temps qui s’écoula pendant sa durée, je n’eus aucun souvenir ; la seule chose que je me rappelle, c’est que je me réveillai couchée dans une chambre ronde, dont l’ameublement était somptueux, et dans laquelle le jour ne pénétrait que par une ouverture au plafond. Du reste, aucune porte ne semblait y donner entrée : on eût dit une magnifique prison.

« Je fus longtemps à pouvoir me rendre compte du lieu où je me trouvais et de tous les détails que je rapporte ; mon esprit semblait lutter inutilement pour secouer les pesantes ténèbres de ce sommeil auquel je ne pouvais m’arracher ; j’avais des perceptions vagues d’un espace parcouru, du roulement d’une voiture, d’un rêve horrible dans lequel mes forces se seraient épuisées ; mais tout cela était si sombre et si indistinct dans ma pensée, que ces événements semblaient appartenir à une autre vie que la mienne, et pourtant mêlée à la mienne par une fantastique dualité.

« Quelque temps, l’état dans lequel je me trouvais me sembla si étrange, que je crus que je faisais un rêve. Je me levai chancelante ; mes habits étaient près de moi, sur une chaise ; je ne me rappelai ni m’être dévêtue, ni m’être couchée. Alors, peu à peu, la réalité se présenta à moi pleine de terreur ; je n’étais plus dans la maison que j’habitais ; autant que j’en pouvais juger par la lumière du soleil, le jour était déjà aux deux tiers écoulé ; c’était la veille au soir que je m’étais endormie ; mon sommeil avait donc déjà duré près de vingt-quatre heures. Que s’était-il passé pendant ce long sommeil ?

« Je m’habillai aussi rapidement qu’il me fut possible. Tous mes mouvements lents et engourdis attestaient que l’influence du narcotique n’était point encore entièrement dissipée. Au reste cette chambre était meublée pour recevoir une femme, et la coquette la plus achevée n’eût pas eu un souhait à former qu’en promenant son regard autour de l’appartement elle n’eût vu son souhait accompli.

« Certes, je n’étais pas la première captive qui s’était vue enfermée dans cette splendide prison ; mais, vous le comprenez, Felton, plus la prison était belle, plus je m’épouvantais.

« Oui, c’était une prison, car j’essayai vainement d’en sortir ; je sondai tous les murs afin de découvrir une porte ; partout les murs rendirent un son plein et mat.

« Je fis peut-être vingt fois le tour de cette chambre, cherchant une issue quelconque ; il n’y en avait pas : je tombai écrasée de fatigue et de terreur sur un fauteuil.

« Pendant ce temps la nuit venait rapidement, et avec la nuit mes terreurs augmentaient ; je ne savais si je devais rester où j’étais assise, il me semblait que j’étais entourée de dangers inconnus dans lesquels j’allais tomber à chaque pas. Quoique je n’eusse rien mangé depuis la veille, mes craintes m’empêchaient de ressentir la faim.

« Aucun bruit du dehors qui me permît de mesurer le temps ne venait jusqu’à moi ; je présumai seulement qu’il pouvait être sept ou huit heures du soir, car nous étions au mois d’octobre et il faisait nuit entière.

« Tout à coup le cri d’une porte qui tourne sur ses gonds me fit tressaillir ; un globe de feu apparut au-dessus de l’ouverture vitrée du plafond, jetant une vive lumière dans ma chambre, et je m’aperçus avec terreur qu’un homme était debout à quelques pas de moi.

« Une table à deux couverts supportant un souper tout préparé s’était dressée comme par magie au milieu de l’appartement.

« Cet homme était celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait juré mon déshonneur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de sa bouche, me fit comprendre que sa détermination ne me laissait aucun espoir d’être rendue à la liberté. »

— L’infâme ! murmura Felton.

— Oh ! oui, l’infâme ! s’écria milady, voyant l’intérêt que le jeune officier, dont l’âme semblait suspendue à ses lèvres, prenait à cet étrange récit, oh ! oui, l’infâme ! il avait cru qu’il lui suffisait d’avoir triomphé de moi dans mon sommeil, pour que tout fût dit ; il venait, espérant que j’accepterais ma honte, puisque ma honte était consommée ; il venait m’offrir sa fortune en échange de mon amour.

« Tout ce que le cœur d’une femme peut contenir de superbe mépris et de paroles dédaigneuses, je le versai sur cet homme ; sans doute, il était habitué à de pareils reproches, car il m’écouta, calme, souriant et les bras croisés sur la poitrine ; puis, lorsqu’il crut que j’avais tout dit, il s’avança pour saisir ma main ; je bondis vers la table, je saisis un couteau, je l’appuyai sur ma poitrine.

« — Faites un pas de plus, lui dis-je, et outre mon déshonneur, vous aurez encore ma mort à vous reprocher.

« Sans doute, il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans toute ma personne cette vérité de geste, de pose et d’accent qui porte la conviction dans les âmes les plus perverses, car il s’arrêta.

« — Votre mort ? me dit-il ; oh ! non, vous êtes une trop charmante maîtresse pour que je consente à vous perdre ainsi, après avoir eu le bonheur de vous posséder une seule fois seulement. Adieu, ma toute belle, j’attendrai pour revenir vous faire ma visite que vous soyez dans de meilleures dispositions.

« À ces mots, il donna un coup de sifflet ; le globe de flamme qui éclairait ma chambre remonta et disparut. Je me retrouvai dans l’obscurité. Le même bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme se reproduisit un instant après, le globe flamboyant descendit de nouveau, et je me retrouvai seule.

« Ce moment fut affreux ; si j’avais encore quelques doutes sur mon malheur, ces doutes s’étaient évanouis dans une désespérante réalité ; j’étais au pouvoir d’un homme que non seulement je détestais, mais que je méprisais, d’un homme qui m’avait déjà donné une preuve fatale de ce qu’il pouvait oser. »

— Mais quel était donc cet homme ? demanda Felton.

Milady ne répondit pas à cette question et continua son récit

— Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre bruit, car à minuit à peu près la lampe était éteinte, et je m’étais retrouvée dans l’obscurité ; mais la nuit se passa sans aucune nouvelle apparition de mon persécuteur ; le jour vint, la table avait disparu ; seulement, j’avais encore le couteau à la main.

« Ce couteau c’était tout mon espoir.

« J’étais écrasée de fatigue, l’insomnie brûlait mes yeux, je n’avais pas osé dormir un seul instant. Le jour me rassura ; j’allai me jeter sur mon lit sans quitter le couteau libérateur, que je cachai sous mon oreiller.

« Quand je me réveillai, une nouvelle table était servie.

« Cette fois, malgré mes terreurs, en dépit de mes angoisses, une faim dévorante se faisait sentir ; il y avait quarante-huit heures que je n’avais pris aucune nourriture : je mangeai du pain et quelques fruits ; puis, me rappelant le narcotique mêlé à l’eau que j’avais bue, je ne touchai point à celle qui était sur la table et j’allai remplir mon verre à une fontaine de marbre scellée dans le mur au-dessus de ma toilette.

« Cependant, malgré cette précaution, je ne demeurai pas moins quelque temps encore dans une affreuse angoisse ; mais mes craintes, cette fois, n’étaient pas fondées : je passai la journée sans rien éprouver qui ressemblât à ce que je redoutais.

« J’avais eu la précaution de vider à demi la carafe, pour qu’on ne s’aperçût point de ma défiance.

« Le soir vint ; mais si profonde que fût l’obscurité, mes yeux commençaient à s’y habituer ; je vis au milieu des ténèbres la table s’enfoncer dans le plancher ; un quart d’heure après, elle reparut portant mon souper ; un instant après, grâce à la même lampe, ma chambre s’éclaira de nouveau.

« J’étais résolue à ne manger que des objets auxquels il était impossible de mêler aucun somnifère ; deux œufs et quelques fruits composèrent mon repas, puis, j’allai puiser un verre d’eau à ma fontaine protectrice et je le bus.

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