Les Trois Mousquetaires (page 68)
D’Artagnan, l’œil humide de reconnaissance et brillant de joie, revint à Athos, qu’il trouva toujours attablé et mirant son dernier verre de malaga à la lueur de la lampe.
— Eh bien, dit-il, eux aussi m’ont refusé.
— C’est que personne, cher ami, n’en était plus digne que vous.
Il prit une plume, écrivit sur le brevet le nom de d’Artagnan et le lui remit.
— Je n’aurai donc plus d’amis, dit le jeune homme. Hélas ! plus rien que d’amers souvenirs.
Et il laissa tomber sa tête entre ses mains, tandis que deux larmes roulaient le long de ses joues.
— Vous êtes jeune, vous, répondit Athos, et vos souvenirs amers ont le temps de se changer en doux souvenirs.
ÉPILOGUE.
a Rochelle, privée du secours de la flotte anglaise et de la diversion promise par Buckingham, se rendit après un siége d’un an ; le 28 octobre 1628 on signa sa capitulation.
Le roi fit son entrée à Paris le 28 décembre de la même année. On lui fit un triomphe, comme s’il revenait de vaincre l’ennemi et non des Français. Il entra par le faubourg Saint-Jacques, sous des arcs de verdure.
D’Artagnan prit possession de son grade. Porthos quitta le service et épousa dans le courant de l’année suivante Mme Coquenard. Le coffre tant convoité contenait huit cent mille livres.
Mousqueton eut une livrée magnifique et jouit de la satisfaction qu’il avait ambitionnée toute sa vie ; c’est-à-dire de monter derrière un carosse doré.
Aramis, après un voyage en Lorraine, disparut tout à coup et cessa d’écrire à ses amis. On apprit plus tard, par Mme de Chevreuse, qui le dit à deux ou trois de ses amants, que cédant à sa vocation, il s’était retiré dans un couvent ; seulement on ne sut jamais lequel.
Bazin devint frère lai.
Athos resta mousquetaire sous les ordres de d’Artagnan jusqu’en 1633, époque à laquelle, en revenant d’un voyage qu’il fit en Roussillon, il quitta aussi le service, sous prétexte qu’il venait de recueillir un petit héritage dans le Blaisois.
Grimaud suivit Athos.
D’Artagnan se battit trois fois avec Rochefort et le blessa trois fois.
— Je vous tuerai probablement à la quatrième, lui dit-il, en lui tendant la main pour le relever.
— Il vaut donc mieux, pour vous et pour moi que nous en restions là, répondit le blessé. Corbleu, je suis plus votre ami que vous ne pensez, car dès la première rencontre, j’aurais pu, en disant un mot au cardinal, vous faire couper le cou.
Ils s’embrassèrent, cette fois, mais de bon cœur et sans arrière-pensée.
Planchet obtint de Rochefort le grade de sergent dans le régiment de Piémont.
M. Bonacieux vivait fort tranquille, ignorant parfaitement ce qu’était devenue sa femme, et ne s’en inquiétant guères. Un jour il eut l’imprudence de se rappeler au souvenir du cardinal. Le cardinal lui fit répondre qu’il allait pourvoir à ce qu’il ne manquât jamais de rien désormais.
En effet, le lendemain M. Bonacieux étant sorti à sept heures du soir de chez lui pour se rendre au Louvre, ne reparut plus rue des Fossoyeurs. L’avis de ceux qui se crurent le mieux informés fut qu’il était nourri et logé dans quelque château royal aux frais de Sa généreuse Éminence.
FIN DES TROIS MOUSQUETAIRES.