Vingt ans après (page 12)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À cette vue, d’Artagnan, qui d’ordinaire s’émotionnait peu, sentit un trouble étrange pénétrer jusqu’au fond de son cœur ; tant sont puissants pendant tout le cours de la vie ces souvenirs de jeunesse. Planchet, qui n’avait pas les mêmes motifs d’impression, interdit de voir son maître si agité, regardait alternativement d’Artagnan et la maison.

Le mousquetaire fit encore quelques pas en avant et se trouva en face d’une grille travaillée avec le goût qui distingue les fontes de cette époque.

On voyait, par cette grille, des potagers tenus avec soin, une cour assez spacieuse, dans laquelle piétinaient plusieurs chevaux de main, tenus par des valets en livrées différentes, et un carrosse attelé de deux chevaux du pays.

— Nous nous trompons, ou cet homme nous a trompés, dit d’Artagnan, ce ne peut être là que demeure Athos. Mon Dieu ! serait-il mort, et cette propriété appartiendrait-elle à quelqu’un de son nom ? Mets pied à terre, Planchet, et va t’informer ; j’avoue que pour moi je n’en ai pas le courage.

Planchet mit pied à terre.

— Tu ajouteras, dit d’Artagnan, qu’un gentilhomme qui passe désire avoir l’honneur de saluer M. le comte de La Fère, et si tu es content des renseignements, eh bien, alors nomme-moi.

Planchet, traînant son cheval par la bride, s’approcha de la porte, fit retentir la cloche de la grille, et aussitôt un homme de service, aux cheveux blanchis, à la taille droite malgré son âge, vint se présenter et reçut Planchet.

— C’est ici que demeure M. le comte de La Fère ? demanda Planchet.

— Oui, Monsieur, c’est ici, répondit le serviteur à Planchet, qui ne portait pas de livrée.

— Un seigneur retiré du service, n’est-ce pas ?

— C’est cela même.

— Et qui avait un laquais nommé Grimaud, reprit Planchet, qui, avec sa prudence habituelle, ne croyait pas pouvoir s’entourer de trop de renseignements.

— M. Grimaud est absent du château pour le moment, dit le serviteur, commençant à regarder Planchet des pieds à la tête, peu accoutumé qu’il était à de pareilles interrogations.

— Alors, s’écria Planchet radieux, je vois bien que c’est bien le même comte de La Fère que nous cherchons. Veuillez m’ouvrir alors, car je désirerais annoncer à M. le comte que mon maître, un gentilhomme de ses amis, est là qui voudrait le saluer.

— Que ne disiez-vous cela plus tôt ! dit le serviteur en ouvrant la grille. Mais votre maître, où est-il ?

— Derrière moi, il me suit.

Le serviteur ouvrit la grille et précéda Planchet, lequel fit signe à d’Artagnan qui, le cœur plus palpitant que jamais, entra à cheval dans la cour.

Lorsque Planchet fut sur le perron, il entendit une voix sortant d’une salle basse et qui disait :

— Eh bien ! où est-il, ce gentilhomme, et pourquoi ne pas le conduire ici ?

Cette voix, qui parvint jusqu’à d’Artagnan, réveilla dans son cœur mille sentiments, mille souvenirs qu’il avait oubliés. Il sauta précipitamment en bas de son cheval, tandis que Planchet, le sourire sur les lèvres, s’avançait vers le maître du logis.

— Mais je connais ce garçon-là, dit Athos en apparaissant sur le seuil.

— Oh ! oui, monsieur le comte, vous me connaissez, et moi aussi je vous connais bien. Je suis Planchet, Monsieur le comte, Planchet, vous savez bien.

Mais l’honnête serviteur ne put en dire davantage, tant l’aspect inattendu du gentilhomme l’avait saisi.

— Quoi ! Planchet ! s’écria Athos. M. d’Artagnan serait-il donc ici ?

— Me voici, ami, me voici, cher Athos ! dit d’Artagnan en balbutiant et presque chancelant.

À ces mots, une émotion visible se peignit à son tour sur le beau visage et les traits calmes d’Athos. Il fit deux pas rapides vers d’Artagnan sans le perdre du regard et le serra tendrement dans ses bras. D’Artagnan, remis de son trouble, l’étreignit à son tour avec une cordialité qui brillait en larmes dans ses yeux.

Athos le prit alors par la main qu’il serrait dans les siennes, et le mena au salon, où plusieurs personnes étaient réunies. Tout le monde se leva.

— Je vous présente, dit Athos, M. le chevalier d’Artagnan, lieutenant aux mousquetaires de Sa Majesté, un ami bien dévoué, et l’un des plus braves et des plus aimables gentilshommes que j’aie jamais connus.

D’Artagnan, selon l’usage, reçut les compliments des assistants, les rendit de son mieux, prit place au cercle, et tandis que la conversation interrompue un moment redevenait générale, il se mit à examiner Athos.

Chose étrange ! Athos avait vieilli à peine. Ses beaux yeux, dégagés de ce cercle de bistre que dessinent les veilles et l’orgie, semblaient plus grands et d’un fluide plus pur que jamais ; son visage un peu allongé avait gagné en majesté ce qu’il avait perdu d’agitation fébrile ; sa main, toujours admirablement belle et nerveuse, malgré la souplesse des chairs, resplendissait sous une manchette de dentelle comme certaines mains de Titien et de Van Dick ; il était plus svelte qu’autrefois ; ses épaules bien effacées et larges annonçaient une vigueur peu commune ; ses longs cheveux noirs, parsemés à peine de quelques cheveux gris, tombaient élégants sur ses épaules et ondulés comme par un pli naturel ; sa voix était toujours fraîche comme s’il n’eût eu que vingt-cinq ans, et ses dents magnifiques, qu’il avait conservées blanches et intactes, donnaient un charme inexprimable à son sourire.

Cependant les hôtes du comte, qui s’aperçurent, à la froideur imperceptible de l’entretien, que les deux amis brûlaient du désir de se trouver seuls, commencèrent à préparer, avec tout cet art et cette politesse d’autrefois, leur départ, cette grave affaire des gens du grand monde, quand il y avait des gens du grand monde ; mais alors un grand bruit de chiens aboyants retentit dans la cour, et plusieurs personnes dirent en même temps :

— Ah ! c’est Raoul qui revient.

Athos, à ce nom de Raoul, regarda d’Artagnan et sembla épier la curiosité que ce nom devait faire naître sur son visage. Mais d’Artagnan ne comprenait encore rien ; il était mal revenu de son éblouissement. Ce fut donc presque machinalement qu’il se retourna lorsqu’un beau jeune homme de quinze ans, vêtu simplement, mais avec un goût parfait, entra dans le salon en levant gracieusement son feutre orné de longues plumes rouges.

Cependant ce nouveau personnage tout à fait inattendu le frappa. Tout un monde d’idées nouvelles se présenta à son esprit, lui expliquant par toutes les sources de son intelligence le changement d’Athos, qui jusque-là lui avait paru inexplicable. Une ressemblance singulière entre le gentilhomme et l’enfant lui expliquait le mystère de cette vie régénérée. Il attendit, regardant et écoutant.

— Vous voici de retour, Raoul ? dit le comte.

— Oui, monsieur, répondit le jeune homme avec respect, et je me suis acquitté de la commission que vous m’aviez donnée.

— Mais qu’avez-vous, Raoul ? dit Athos avec sollicitude ; vous êtes pâle et vous paraissez agité.

— C’est qu’il vient, monsieur, répondit le jeune homme, d’arriver un malheur à notre petite voisine.

— À Mlle de La Vallière ? dit vivement Athos.

— Quoi donc ? demandèrent quelques voix.

— Elle se promenait avec sa bonne Marceline dans l’enclos où les bûcherons équarrissent leurs arbres, lorsqu’en passant à cheval je l’ai aperçue et me suis arrêté. Elle m’a aperçu à son tour, et en voulant sauter du haut d’une pile de bois où elle était montée, le pied de la pauvre enfant est tombé à faux et elle n’a pu se relever. Elle s’est, je crois, foulé la cheville.

— Oh mon Dieu ! dit Athos ; et Mme de Saint-Remy, sa mère, est-elle prévenue ?

— Non, monsieur. Mme de Saint-Remy est à Blois, près de madame la duchesse d’Orléans. J’ai eu peur que les premiers secours fussent inhabilement appliqués, et j’accourais, Monsieur, vous demander des conseils.

— Envoyez vite à Blois, Raoul, ou plutôt prenez votre cheval et courez-y vous-même.

Raoul s’inclina.

— Mais où est Louise ? continua le comte.

— Je l’ai apportée jusqu’ici, Monsieur, et l’ai déposée chez la femme de Charlot, qui, en attendant, lui a fait mettre le pied dans de l’eau glacée.

Après cette explication, qui avait fourni un prétexte pour se lever, les hôtes d’Athos prirent congé de lui ; le vieux duc de Barbé seul, qui agissait familièrement en vertu d’une amitié de vingt ans avec la maison de La Vallière, alla voir la petite Louise qui pleurait et qui, en apercevant Raoul, essuya ses beaux yeux et sourit aussitôt. Alors il proposa d’emmener la petite Louise à Blois dans son carosse.

— Vous avez raison, Monsieur, dit Athos, elle sera plus tôt près de sa mère ; quant à vous, Raoul, je suis sûr que vous avez agi étourdiment et qu’il y a de votre faute.

— Oh ! non, non, monsieur, je vous le jure ! s’écria la jeune fille tandis que le jeune homme pâlissait à l’idée qu’il était peut-être la cause de cet accident.

— Oh ! monsieur, je vous assure… murmura Raoul.

— Vous n’en irez pas moins à Blois, continua le comte avec bonté, et vous ferez vos excuses et les miennes à Mme de Saint-Remy, puis vous reviendrez.

Les couleurs reparurent sur les joues du jeune homme ; après avoir consulté des yeux le comte, il reprit dans ses bras déjà vigoureux la petite fille, dont la jolie tête endolorie et souriante à la fois posait sur son épaule, et il l’installa doucement dans le carosse ; puis, sautant sur son cheval avec l’élégance et l’agilité d’un écuyer consommé, après avoir salué Athos et d’Artagnan, il s’éloigna rapidement, accompagnant la portière du carosse, vers l’intérieur duquel ses yeux restèrent constamment fixés.

CHAPITRE XVI. LE CHÂTEAU DE BRAGELONNE.

’Artagnan était resté pendant toute cette scène le regard effaré, la bouche presque béante ; il avait si peu trouvé les choses selon ses prévisions, qu’il en était resté stupide d’étonnement. Athos lui prit le bras et l’emmena dans le jardin.

— Pendant qu’on nous prépare à souper, dit-il en souriant, vous ne serez point fâché, n’est-ce pas, mon ami, d’éclaircir un peu tout ce mystère qui vous fait rêver ?

— Il est vrai, monsieur le comte, dit d’Artagnan, qui avait senti peu à peu Athos reprendre sur lui cette immense supériorité d’aristocratie qu’il avait toujours eue.

Athos le regarda avec son doux sourire.

— Et d’abord, dit-il, mon cher d’Artagnan, il n’y a point ici de M. le comte. Si je vous ai appelé chevalier, c’était pour vous présenter à mes hôtes, et afin qu’ils sussent qui vous étiez ; mais, pour vous, d’Artagnan, je suis, je l’espère, toujours Athos, votre compagnon, votre ami. Préférez-vous le cérémonial parce que vous m’aimez moins ?

— Oh ! Dieu m’en préserve ! dit le Gascon avec un de ces loyaux élans de jeunesse qu’on retrouve si rarement dans l’âge mûr.

— Alors, reprit Athos, revenons à nos habitudes, et pour commencer soyons francs. Tout vous étonne ici ?

— Profondément.

— Mais ce qui vous étonne le plus, dit Athos en souriant, c’est moi, avouez-le.

— Je vous l’avoue.

— Je suis encore jeune, n’est-ce pas, malgré mes quarante-neuf ans ? Je suis reconnaissable encore.

— Tout au contraire, dit d’Artagnan, tout prêt à outrer la recommandation de franchise que lui avait faite Athos, c’est que vous ne l’êtes plus du tout.

— Ah ! je comprends, dit Athos avec une légère rougeur : tout a une fin, d’Artagnan, la folie comme autre chose.

— Puis il s’est fait un changement dans votre fortune, ce me semble. Vous êtes admirablement logé ; cette maison est à vous, je présume ?

— Oui ; c’est ce petit bien, vous savez, mon ami, dont je vous ai dit que j’avais hérité quand j’ai quitté le service.

— Vous avez parc, chevaux, équipages.

Athos sourit.

— Le parc a vingt arpents, mon ami, dit-il ; vingt arpents sur lesquels sont pris les potagers et les communs. Mes chevaux sont au nombre de deux ; bien entendu que je ne compte pas le courtaud de mon valet. Mes équipages se réduisent à quatre chiens de bois, à deux lévriers et à un chien d’arrêt. Encore tout ce luxe de meute, ajouta Athos en souriant, n’est-il pas pour moi.

— Oui, je comprends, dit d’Artagnan, c’est pour le jeune homme, pour Raoul.

Et d’Artagnan regarda Athos avec un sourire involontaire.

— Vous avez deviné, mon ami, dit Athos.

— Et ce jeune homme est votre commensal, votre filleul, votre parent peut-être. Ah ! que vous êtes changé, mon cher Athos !

— Ce jeune homme, répondit Athos avec calme, ce jeune homme, d’Artagnan, est un orphelin que sa mère avait abandonné chez un pauvre curé de campagne ; je l’ai nourri, élevé.

— Eh ! il doit vous être bien attaché ?

— Je crois qu’il m’aime comme si j’étais son père.

— Bien reconnaissant surtout ?

— Oh ! quant à la reconnaissance, dit Athos, elle est réciproque ; je lui dois autant qu’il me doit, et je ne le lui dis pas, à lui, mais je le dis à vous, d’Artagnan, je suis encore son obligé.

— Comment cela ? dit le mousquetaire étonné.

— Eh ! mon Dieu oui ! c’est lui qui a causé en moi le changement que vous voyez ; je me desséchais comme un pauvre arbre isolé qui ne tient en rien sur la terre ; il n’y avait qu’une affection profonde qui pût me faire reprendre racine dans la vie. Une maîtresse ? j’étais trop vieux. Des amis ? je ne vous avais plus là. Eh bien ! cet enfant m’a fait retrouver tout ce que j’avais perdu ; je n’avais plus le courage de vivre pour moi, j’ai vécu pour lui. Les leçons sont beaucoup pour un enfant ; l’exemple vaut mieux. Je lui ai donné l’exemple, d’Artagnan. Les vices que j’avais, je m’en suis corrigé ; les vertus que je n’avais pas, j’ai feint de les avoir. Aussi, je ne crois pas m’abuser, d’Artagnan, mais Raoul est destiné à être un gentilhomme aussi complet qu’il est donné à notre âge appauvri d’en fournir encore.

D’Artagnan regardait Athos avec une admiration croissante ; ils se promenaient sous une allée fraîche et ombreuse, à travers laquelle filtraient obliquement quelques rayons de soleil couchant. Un de ces rayons dorés illuminait le visage d’Athos, et ses yeux semblaient rendre à leur tour ce feu tiède et calme du soir qu’ils recevaient.

L’idée de milady vint se présenter à l’esprit de d’Artagnan.

— Et vous êtes heureux ? dit-il à son ami.

L’œil vigilant d’Athos pénétra jusqu’au fond du cœur de d’Artagnan et sembla y lire sa pensée.

— Aussi heureux qu’il est permis à une créature de Dieu de l’être sur la terre. Mais achevez votre pensée, d’Artagnan, car vous ne me l’avez pas dite toute entière.

— Vous êtes terrible, Athos, et l’on ne vous peut rien cacher, dit d’Artagnan. Eh bien ! oui, je voulais vous demander si vous n’avez pas quelquefois des mouvements inattendus de terreur qui ressemblent…

— À des remords ? continua Athos. J’achève votre phrase, mon ami. Oui et non, je n’ai pas de remords, parce que cette femme, je le crois, méritait la peine qu’elle a subie. Je n’ai pas de remords, parce que si nous l’eussions laissée vivre, elle eût sans aucun doute continué son œuvre de destruction, mais cela ne veut pas dire, ami, que j’aie cette conviction que nous avions le droit de faire ce que nous avons fait. Peut-être tout sang versé veut-il une expiation. Elle a accompli la sienne ; peut-être à notre tour nous reste-t-il à accomplir la nôtre.

— Je l’ai quelquefois pensé comme vous, Athos, dit d’Artagnan.

— Elle avait un fils, cette femme ?

— Oui.

— En avez-vous quelquefois entendu parler ?

— Jamais.

— Il doit avoir vingt-trois ans, murmura Athos ; je pense souvent à ce jeune homme, d’Artagnan !

— C’est étrange ! Et moi je l’avais oublié !

Athos sourit mélancoliquement.

— Et lord de Winter, en avez-vous eu quelque nouvelle ?

— Je sais qu’il était en grande faveur près du roi Charles Ier.

— Il aura suivi sa fortune, qui est mauvaise en ce moment. Tenez, d’Artagnan, continua Athos, cela revient à ce que je vous disais tout à l’heure. Lui, il a laissé couler le sang de Strafford ; le sang appelle le sang. Et la reine ?

— Quelle reine ?

— Mme Henriette d’Angleterre, la fille de Henri IV.

— Elle est au Louvre, comme vous savez.

— Oui, où elle manque de tout, n’est-ce pas ? Pendant les grands froids de cet hiver, sa fille malade, m’a-t-on dit, était forcée, faute de bois, de rester couchée. Comprenez-vous cela ? dit Athos en haussant les épaules. La fille de Henri IV grelottant, faute d’un fagot ! Pourquoi n’est-elle pas venue demander l’hospitalité au premier venu de nous au lieu de la demander à Mazarin ? elle n’eût manqué de rien.

— La connaissez-vous donc, Athos ?

— Non, mais ma mère l’a vue enfant. Vous ai-je jamais dit que ma mère avait été dame d’honneur de Marie de Médicis ?

— Jamais. Vous ne dites pas de ces choses-là, vous, Athos.

— Ah ! mon Dieu, si, vous le voyez, reprit Athos ; mais encore faut-il que l’occasion s’en présente.

— Porthos ne l’attendrait pas si patiemment, dit d’Artagnan avec un sourire.

— Chacun sa nature, mon cher d’Artagnan. Porthos a, malgré un peu de vanité, des qualités excellentes. L’avez-vous revu ?

— Je le quitte, il y a cinq jours, dit d’Artagnan.

Et alors il raconta, avec la verve de son humeur gasconne, toutes les magnificences de Porthos en son château de Pierrefonds ; et tout en criblant son ami, il lança deux ou trois flèches à l’adresse de cet excellent M. Mouston.

— J’admire, répliqua Athos en souriant de cette gaîté qui lui rappelait leurs bons jours, que nous ayons autrefois formé au hasard une société d’hommes encore si bien liés les uns aux autres malgré vingt ans de séparation. L’amitié jette des racines bien profondes dans les cœurs honnêtes, d’Artagnan ; croyez-moi, il n’y a que les méchants qui nient l’amitié, parce qu’ils ne la comprennent pas. Et Aramis ?

— Je l’ai vu aussi, dit d’Artagnan, mais il m’a paru froid.

— Ah ! vous avez vu Aramis ? reprit Athos en regardant d’Artagnan avec son œil investigateur. Mais c’est un véritable pèlerinage que vous faites, cher ami, au temple de l’amitié, comme diraient les poètes.

— Mais oui, dit d’Artagnan embarrassé.

— Aramis, vous le savez, continua Athos, est naturellement froid ; puis il est toujours empêché dans des intrigues de femmes.

— Je lui en crois en ce moment une fort compliquée, dit d’Artagnan.

Athos ne répondit pas.

— Il n’est pas curieux, pensa d’Artagnan.

Non seulement Athos ne répondit pas, mais encore il changea la conversation.

— Vous le voyez, dit-il en faisant remarquer à d’Artagnan qu’ils étaient revenus près du château en une heure de promenade ; nous avons quasi fait le tour de mes domaines.

— Tout y est charmant, et surtout tout y sent son gentilhomme, répondit d’Artagnan.

En ce moment on entendit le pas d’un cheval.

— C’est Raoul qui revient, dit Athos, nous allons avoir des nouvelles de la pauvre petite.

En effet le jeune homme reparut à la grille et rentra dans la cour tout couvert de poussière ; puis sauta à bas de son cheval, qu’il remit aux mains d’une espèce de palefrenier, il vint saluer le comte et d’Artagnan avec une politesse respectueuse.

— Monsieur, dit Athos en posant la main sur l’épaule de d’Artagnan, monsieur est le chevalier d’Artagnan dont vous m’avez entendu parler bien souvent, Raoul.

— Monsieur, dit le jeune homme en saluant de nouveau et plus profondément, M. le comte a prononcé votre nom devant moi comme un exemple chaque fois qu’il a eu à citer un gentilhomme intrépide et généreux.

Ce petit compliment ne laissa pas que d’émouvoir d’Artagnan, qui sentit son cœur doucement remué. Il tendit une main à Raoul en lui disant :

— Mon jeune ami, tous les éloges que l’on fait de moi doivent retourner à M. le comte que voici, car il a fait mon éducation en toutes choses, et ce n’est pas sa faute si l’élève a si mal profité. Mais il se rattrapera sur vous, j’en suis sûr. J’aime votre air, Raoul, et votre politesse m’a touché.

Athos fut plus ravi qu’on ne le saurait dire : il regarda d’Artagnan avec reconnaissance, puis attacha sur Raoul un de ces sourires étranges dont les enfants sont fiers lorsqu’ils les saisissent.

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