Vingt ans après (page 24)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’officier était si pâle et si défait que Mazarin, persuadé qu’il était porteur d’une nouvelle d’importance, fit signe à d’Artagnan et à Porthos de faire place au messager.

D’Artagnan et Porthos se retirèrent dans un coin du cabinet.

— Parlez, monsieur, parlez vite, dit Mazarin ; qu’y a-t-il donc ?

— Il y a, monseigneur, dit le messager, que M. de Beaufort vient de s’évader du château de Vincennes.

Mazarin poussa un cri et devint à son tour plus pâle que celui qui lui annonçait cette nouvelle ; il retomba sur son fauteuil presque anéanti.

— Évadé ! dit-il, M. de Beaufort évadé !

— Monseigneur, je l’ai vu fuir du haut de la terrasse.

— Et vous n’avez pas fait tirer dessus ?

— Il était hors de portée.

— Mais M. de Chavigny, que faisait-il donc ?

— Il était absent.

— Mais la Ramée ?

— On l’a trouvé garrotté dans la chambre du prisonnier, un bâillon dans la bouche et un poignard près de lui.

— Mais cet homme qu’il s’était adjoint ?

— Il était complice du duc et s’est évadé avec lui.

Mazarin poussa un gémissement.

— Monseigneur, dit d’Artagnan, faisant un pas vers le cardinal.

— Quoi ? dit Mazarin.

— Il me semble que Votre Éminence perd un temps précieux.

— Comment cela ?

— Si Votre Éminence ordonnait qu’on courût après le prisonnier, peut-être le rejoindrait-on encore. La France est grande, et la plus proche frontière est à soixante lieues.

— Et qui courrait après lui ? s’écria Mazarin.

— Moi, pardieu !

— Et vous l’arrêteriez.

— Pourquoi pas ?

— Vous arrêteriez le duc de Beaufort, armé en campagne ?

— Si monseigneur m’ordonnait d’arrêter le diable, je l’empoignerais par les cornes et je le lui amènerais.

— Moi aussi, dit Porthos.

— Vous aussi ? dit Mazarin en regardant ces deux hommes avec étonnement. Mais le duc ne se rendra pas sans un combat acharné.

— Eh bien ! dit d’Artagnan dont les yeux s’enflammaient, bataille ! il y a longtemps que nous ne nous sommes battus, n’est-ce pas, Porthos ?

— Bataille ! dit Porthos.

— Et vous croyez le rattraper ?

— Oui, si nous sommes mieux montés que lui.

— Alors, prenez ce que vous trouverez de gardes ici et courez.

— Vous l’ordonnez, monseigneur ?

— Je le signe, dit Mazarin en prenant un papier et en écrivant quelques lignes.

— Ajoutez, monseigneur, que nous pourrons prendre tous les chevaux que nous rencontrerons sur la route.

— Oui, oui, dit Mazarin, service du roi ! Prenez et courez !

— Bon ! monseigneur.

— Monsieur du Vallon, dit Mazarin, votre baronnie est en croupe du duc de Beaufort ; il ne s’agit que de le rattraper. Quant à vous, mon cher monsieur d’Artagnan, je ne vous promets rien, mais si vous le ramenez mort ou vif, vous demanderez ce que vous voudrez.

— À cheval, Porthos, dit d’Artagnan en prenant la main de son ami.

— Me voici, répondit Porthos avec son sublime sang-froid.

Et ils descendirent le grand escalier, prenant avec eux les gardes qu’ils rencontraient sur leur route en criant : À cheval ! à cheval !

Une dizaine d’hommes se trouvèrent réunis.

D’Artagnan et Porthos sautèrent l’un sur Vulcain, l’autre sur Bayard ; Mousqueton enfourcha Phébus.

— Suivez-moi ! cria d’Artagnan.

— En route, dit Porthos.

Et ils enfoncèrent l’éperon dans les flancs de leurs nobles coursiers, qui partirent par la rue Saint-Honoré comme une tempête furieuse.

— Eh bien ! monsieur le baron, je vous avais promis de l’exercice, vous voyez que je vous tiens parole. — Oui, mon capitaine, répondit Porthos.

Ils se retournèrent. Mousqueton, plus suant que son cheval, se tenait à la distance obligée. Derrière Mousqueton galopaient les dix gardes.

Les bourgeois ébahis sortaient sur le seuil de leur porte, et les chiens effarouchés suivaient les cavaliers en aboyant.

Au coin du cimetière Saint-Jean, d’Artagnan renversa un homme ; mais c’était un trop petit évènement pour arrêter des gens si pressés. La troupe galopante continua donc son chemin comme si les chevaux eussent eu des ailes.

Hélas ! Il n’y a pas de petits événements dans ce monde, et nous verrons que celui-ci pensa perdre la monarchie.

CHAPITRE XXVII. LA GRANDE ROUTE.

ls coururent ainsi pendant toute la longueur du faubourg Saint-Antoine et de la route de Vincennes ; bientôt ils se trouvèrent hors de la ville, bientôt dans la forêt, bientôt en vue du village. Les chevaux semblaient s’animer de plus en plus à chaque pas, et leurs naseaux commençaient à rougir comme des fournaises ardentes. D’Artagnan, les éperons dans le ventre de son cheval, devançait Porthos de deux pieds au plus. Mousqueton suivait à deux longueurs. Les gardes venaient distancés selon la valeur de leurs montures.

Du haut d’une éminence, d’Artagnan vit un groupe de personnes arrêtées de l’autre côté du fossé, en face de la partie du donjon qui regarde Saint-Maur. Il comprit que c’était par là que le prisonnier avait fui, et que c’était de ce côté qu’il aurait des renseignements. En cinq minutes, il était arrivé à ce but où le rejoignirent successivement les gardes.

Tous les gens qui composaient ce groupe étaient fort occupés ; ils regardaient la corde encore pendante à la meurtrière et rompue à vingt pieds du sol. Leurs yeux mesuraient la hauteur et ils échangeaient force conjectures. Sur le haut du rempart allaient et venaient des sentinelles à l’air effaré.

Un poste de soldats, commandé par un sergent, éloignait les bourgeois de l’endroit où le duc avait monté à cheval.

D’Artagnan piqua droit au sergent.

— Mon officier, dit le sergent, on ne s’arrête pas ici. — Cette consigne n’est pas pour moi, dit d’Artagnan. A-t-on poursuivi les fuyards ? — Oui, mon officier, mais malheureusement ils sont bien montés. — Et combien sont-ils ? — Quatre valides, et un cinquième qu’ils ont emporté blessé. — Quatre ! dit d’Artagnan en regardant Porthos : entends-tu, baron, ils ne sont que quatre !

Un joyeux sourire illumina la figure de Porthos.

— Et combien d’avance ont-ils ?

— Deux heures un quart, mon officier.

— Deux heures un quart, ce n’est rien, nous sommes bien montés, n’est-ce pas, Porthos ?

Porthos poussa un soupir ; il songea à ce qui attendait ses pauvres chevaux.

— Fort bien, dit d’Artagnan, et maintenant de quel côté sont-ils partis ?

— Quant à ceci, mon officier, défense de le dire.

D’Artagnan tira de sa poche un papier.

— Ordre du roi, dit-il.

— Parlez au gouverneur, alors.

— Et où est le gouverneur ?

— À la campagne.

La colère monta au visage de d’Artagnan, son front se plissa, ses tempes se colorèrent.

— Ah ! misérable, dit-il au sergent, je crois que tu te moques de moi. Attends !

Il déplia le papier, le présenta d’une main au sergent et de l’autre prit dans ses fontes un pistolet qu’il arma.

— Ordre du roi, te dis-je. Lis et réponds, ou je te fais sauter la cervelle ! Quelle route ont-ils prise ?

Le sergent vit que d’Artagnan parlait sérieusement.

— Route du Vendomois, répondit-il.

— Et par quelle porte sont-ils sortis ?

— Par la porte de Saint-Maur.

— Si tu me trompes, misérable, dit d’Artagnan, tu seras pendu demain !

— Et vous, si vous les rejoignez, vous ne reviendrez pas me faire pendre, murmura le sergent.

D’Artagnan haussa les épaules, fit un signe à son escorte et piqua.

— Par ici, messieurs, par ici ! cria-t-il en se dirigeant vers la porte du parc indiquée.

Mais maintenant que le duc s’était sauvé, le concierge avait jugé à propos de fermer la porte à double tour. Il fallut le forcer de l’ouvrir comme on avait forcé le sergent, et cela fit perdre encore dix minutes.

Le dernier obstacle franchi, la troupe reprit sa course avec la même vélocité. Mais tous les chevaux ne continuèrent pas avec la même ardeur ; quelques-uns ne purent soutenir longtemps cette course effrénée ; trois s’arrêtèrent après une heure de marche ; un tomba.

D’Artagnan, qui ne tournait pas la tête, ne s’en aperçut même pas. Porthos le lui dit avec son air tranquille.

— Pourvu que nous arrivions à deux, dit d’Artagnan, c’est tout ce qu’il faut, puisqu’ils ne sont que quatre.

— C’est vrai, dit Porthos.

Et il mit les éperons dans le ventre de son cheval.

Au bout de deux heures les chevaux avaient fait douze lieues sans s’arrêter ; leurs jambes commençaient à trembler, et l’écume qu’ils soufflaient mouchetait les pourpoints des cavaliers, tandis que la sueur pénétrait sous leurs hauts-de-chausses.

— Reposons-nous un instant pour faire souffler ces malheureuses bêtes, dit Porthos.

— Tuons-les, au contraire, tuons-les ! dit d’Artagnan, et arrivons. Je vois des traces fraîches, il n’y a pas plus d’un quart d’heure qu’ils sont passés ici.

Effectivement le revers de la route était labouré par les pieds des chevaux. On voyait les traces aux derniers rayons du jour.

Ils repartirent ; mais après deux lieues, le cheval de Mousqueton s’abattit.

— Bon ! dit Porthos, voilà Phébus flambé !

— Le cardinal vous le paiera mille pistoles.

— Oh ! dit Porthos, je suis au-dessus de cela.

— Repartons donc alors, et au galop !

— Oui, si nous pouvons.

En effet, le cheval de d’Artagnan refusa d’aller plus loin, il ne respirait plus ; un dernier coup d’éperon, au lieu de le faire avancer, le fit tomber.

— Ah ! diable ! dit Porthos, voilà Vulcain fourbu !

— Mordieu ! s’écria d’Artagnan en saisissant ses cheveux à pleine poignée, il faut donc s’arrêter ! Donnez-moi votre cheval, Porthos… Eh bien ! mais, que diable faites-vous ?

— Eh ! pardieu ! je tombe, dit Porthos, ou plutôt c’est Bayard qui s’abat.

D’Artagnan voulut le faire relever pendant que Porthos se tirait comme il pouvait des étriers, mais il s’aperçut que le sang lui sortait par les naseaux.

— Et de trois ! dit-il. Maintenant tout est fini !

En ce moment un hennissement se fit entendre.

— Chut ! dit d’Artagnan.

— Qu’y a-t-il ?

— J’entends un cheval.

— C’est celui de quelqu’un de nos compagnons qui nous rejoignent.

— Non, dit d’Artagnan, c’est en avant.

— Alors, c’est autre chose dit Porthos ; et il écouta à son tour en tendant l’oreille du côté qu’avait indiqué d’Artagnan.

— Monsieur, dit Mousqueton, qui, après avoir abandonné son cheval sur la grande route, venait de rejoindre son maître à pied ; monsieur, Phébus n’a pu résister, et…

— Silence donc ! dit Porthos.

En effet, en ce moment un second hennissement passait emporté par la brise de la nuit.

— C’est à cinq cents pas d’ici, en avant de nous, dit d’Artagnan.

— En effet, monsieur, dit Mousqueton, et à cinq cents pas de nous il y a une petite maison de chasse.

— Mousqueton, tes pistolets, dit d’Artagnan.

— Je les ai à la main, monsieur.

— Porthos, prenez les vôtres dans vos fontes.

— Je les tiens.

— Bien ! dit d’Artagnan en s’emparant à son tour des siens ; maintenant vous comprenez, Porthos ?

— Pas trop.

— Nous courons pour le service du roi.

— Eh bien ?

— Pour le service du roi nous requérons ces chevaux.

— C’est cela, dit Porthos.

— Alors, pas un mot, et à l’œuvre !

Tous trois s’avancèrent dans la nuit, silencieux comme des fantômes. À un détour de la route, ils virent briller une lumière au milieu des arbres.

— Voilà la maison, dit d’Artagnan tout bas. Laissez-moi faire, Porthos, et faites comme je ferai.

Ils se glissèrent d’arbre en arbre, et arrivèrent jusqu’à vingt pas de la maison sans avoir été vus. Parvenus à cette distance, ils aperçurent, à la faveur d’une lanterne suspendue sous un hangar, quatre chevaux de belle mine. Un valet les pansait. Près d’eux étaient les selles et les brides.

D’Artagnan s’approcha vivement, faisant signe à ses deux compagnons de se tenir quelques pas en arrière.

— J’achète ces chevaux, dit-il au valet.

Celui-ci se retourna étonné, mais sans rien dire.

— N’as-tu pas entendu, drôle ? reprit d’Artagnan.

— Si fait, dit celui-ci.

— Pourquoi ne réponds-tu pas ?

— Parce que ces chevaux ne sont pas à vendre.

— Je les prends alors, dit d’Artagnan.

Et il mit la main sur celui qui était à sa portée. Ses deux compagnons apparurent au même moment et en firent autant.

— Mais, messieurs, s’écria le laquais, ils viennent de faire une traite de six lieues, et il y a à peine une demi-heure qu’ils sont dessellés.

— Une demi-heure de repos suffit, dit d’Artagnan, et ils n’en seront que mieux en haleine.

Le palefrenier appela à son aide. Une espèce d’intendant sortit juste au moment où d’Artagnan et ses compagnons mettaient la selle sur le dos des chevaux. L’intendant voulut faire la grosse voix.

— Mon cher ami, dit d’Artagnan, si vous dites un mot, je vous brûle la cervelle.

Et il lui montra le canon d’un pistolet qu’il remit aussitôt sous son bras pour continuer sa besogne.

— Mais, monsieur, dit l’intendant, savez-vous que ces chevaux appartiennent à M. de Montbazon ?

— Tant mieux ! dit d’Artagnan ; ce doivent être de bonnes bêtes.

— Monsieur, dit l’intendant en reculant pas à pas et en essayant de regagner la porte, je vous préviens que je vais appeler mes gens.

— Et moi les miens, dit d’Artagnan. Je suis lieutenant aux mousquetaires du roi, j’ai dix gardes qui me suivent, et, tenez, les entendez-vous galoper ? Nous allons voir.

On n’entendait rien, mais l’intendant eut peur d’entendre.

— Y êtes-vous, Porthos, dit d’Artagnan.

— J’ai fini.

— Et vous, Mouston ?

— Moi aussi.

— Alors en selle, et partons.

Tous trois s’élancèrent sur leurs chevaux.

— À moi ! dit l’intendant, à moi, les laquais et les carabines !

— En route, dit d’Artagnan, il va y avoir de la mousquetade.

Et tous trois partirent comme le vent.

— À moi ! hurla l’intendant, tandis que le palefrenier courait vers le bâtiment voisin.

— Prenez garde de tuer vos chevaux ! cria d’Artagnan en éclatant de rire.

— Feu ! répondit l’intendant.

Une lueur pareille à celle d’un éclair illumina le chemin ; puis en même temps que la détonation, les trois cavaliers entendirent siffler les balles, qui se perdirent dans l’air.

— Ils tirent comme des laquais, dit Porthos. On tirait mieux que cela du temps de M. de Richelieu. Vous rappelez-vous la route de Crèvecœur, Mousqueton ?

— Ah ! monsieur, la fesse droite m’en fait encore mal.

— Êtes-vous sûr que nous sommes sur la piste, d’Artagnan ? demanda Porthos.

— Pardieu ! n’avez-vous donc pas entendu ?

— Quoi ?

— Que ces chevaux appartiennent à M. de Montbazon.

— Eh bien ?

— Eh bien ! M. de Montbazon est le mari de Mme de Montbazon.

— Après ?

— Et Mme de Montbazon est la maîtresse de M. de Beaufort.

— Ah ! je comprends, dit Porthos. Elle avait disposé des relais.

— Justement.

— Et nous courons après le duc avec les chevaux qu’il vient de quitter.

— Mon cher Porthos, vous êtes vraiment d’une intelligence supérieure, dit d’Artagnan de son air moitié figue, moitié raisin.

— Peuh ! fit Porthos, voilà comme je suis, moi !

On courut ainsi une heure ; les chevaux étaient blancs d’écume et le sang leur coulait du ventre.

— Hein ! qu’ai-je vu là-bas ? dit d’Artagnan. — Vous êtes bien heureux si vous y voyez quelque chose par une pareille nuit, dit Porthos. — Des étincelles. — Moi aussi, dit Mousqueton, je les ai vues. — Ah ! ah ! les aurions-nous rejoints ? — Bon ! un cheval mort ! dit d’Artagnan en ramenant sa monture d’un écart qu’elle venait de faire ; il paraît qu’eux aussi sont au bout de leur haleine. — Il semble qu’on entend le bruit d’une troupe de cavaliers, dit Porthos penché sur la crinière de son cheval. — Impossible. — Ils sont nombreux. — Alors, c’est autre chose. — Encore un cheval ! dit Porthos. — Mort ? — Non, expirant. — Sellé ou dessellé ? — Sellé. — Ce sont eux, alors. — Courage ! nous les tenons. — Mais s’ils sont nombreux, dit Mousqueton, ce n’est pas nous qui les tenons, ce sont eux qui nous tiennent. — Bah ! dit d’Artagnan, ils nous croiront plus forts qu’eux, puisque nous les poursuivons ; alors ils prendront peur et se disperseront. — C’est sûr, dit Porthos. — Ah ! voyez-vous ? s’écria d’Artagnan. — Oui, encore des étincelles ; cette fois je les ai vues à mon tour, dit Porthos. — En avant, en avant ! dit d’Artagnan de sa voix stridente, et dans cinq minutes nous allons rire.

Et ils s’élancèrent de nouveau. Les chevaux, furieux de douleur et d’émulation, volaient sur la route sombre, au milieu de laquelle on commençait d’apercevoir une masse plus compacte et plus obscure que le reste de l’horizon.

CHAPITRE XXVIII. RENCONTRE.

n courut dix minutes encore ainsi.

Soudain deux points noirs se détachèrent de la masse, avancèrent, grossirent et, à mesure qu’ils grossissaient, prirent la forme de deux cavaliers.

— Oh ! oh ! dit d’Artagnan, on vient à nous.

— Tant pis pour ceux qui viennent, dit Porthos.

— Qui va là ? cria une voix rauque.

Les trois cavaliers lancés ne s’arrêtèrent ni ne répondirent ; seulement on entendit le bruit des épées qui sortaient du fourreau et le cliquetis des chiens de pistolet qu’armaient les deux fantômes noirs.

— Bride aux dents ! dit d’Artagnan.

Porthos comprit, et d’Artagnan et lui tirèrent chacun de la main gauche un pistolet de leurs fontes et l’armèrent à leur tour.

— Qui va là ? cria-t-on une seconde fois. Pas un pas de plus, ou vous êtes morts ! — Bah ! répondit Porthos presque étranglé par la poussière et mâchant sa bride comme son cheval mâchait son mors ; bah ! nous en avons vu bien d’autres !

À ces mots les deux ombres barrèrent le chemin et l’on vit, à la clarté des étoiles, reluire les canons des pistolets abaissés.

— Arrière ! cria d’Artagnan, ou c’est vous qui êtes morts !

Deux coups de pistolet répondirent à cette menace, mais les deux assaillants venaient avec une telle rapidité qu’au même instant ils furent sur leurs adversaires. Un troisième coup de pistolet retentit, tiré à bout portant par d’Artagnan, et son ennemi tomba. Quant à Porthos il heurta le sien avec tant de violence que, quoique son épée eût été détournée, il l’envoya du choc rouler à dix pas de son cheval.

Tous les livres