Vingt ans après (page 3)
Après un silence qui fut assez long en réalité, mais qui parut un siècle à Rochefort, Mazarin tira d’une liasse de papiers une lettre tout ouverte, et, la montrant au gentilhomme : — J’ai trouvé là une lettre où vous réclamez votre liberté, monsieur de Rochefort. Vous êtes donc en prison ?
Rochefort tressaillit à cette demande.
— Mais, dit-il, il me semblait que Votre Éminence le savait mieux que personne. — Moi ? pas du tout. Il y a encore à la Bastille une foule de prisonniers qui y sont du temps de M. de Richelieu, et dont je ne sais même pas les noms. — Oh ! mais, moi, c’est autre chose, monseigneur, et vous saviez le mien, puisque c’est sur un ordre de Votre Éminence que j’ai été transporté du Châtelet à la Bastille. — Vous croyez ? — J’en suis sûr. — Oui, je crois me souvenir, en effet. N’avez-vous pas, dans le temps, refusé de faire pour la reine un voyage à Bruxelles ? — Ah ! ah ! dit Rochefort, voilà donc la véritable cause : je la cherche depuis cinq ans. Niais que je suis ! je ne l’avais pas trouvée. — Mais je ne vous dis pas que ce soit la cause de votre arrestation, entendons-nous bien ; je vous fais cette question, voilà tout : N’avez-vous pas refusé d’aller à Bruxelles pour le service de la reine, tandis que vous aviez consenti à y aller pour le service du feu cardinal ? — C’est justement parce que j’y avais été pour le service du feu cardinal que je ne pouvais y retourner pour la reine. J’avais été à Bruxelles dans une circonstance terrible. C’était lors de la conspiration de Chalais. J’y avais été pour surprendre la correspondance de Chalais avec l’archiduc, et déjà à cette époque, lorsque je fus reconnu, je faillis y être mis en pièces. Comment vouliez-vous que j’y retournasse ? Je perdais la reine au lieu de la servir.
— Eh bien ! vous comprenez, voici comment les meilleures intentions sont mal interprétées, mon cher monsieur de Rochefort. La reine n’a vu dans votre refus qu’un refus pur et simple ; elle avait eu fort à se plaindre de vous, sous le feu cardinal, Sa Majesté la reine.
Rochefort sourit avec mépris.
— C’était justement, reprit-il, parce que j’avais bien servi M. le cardinal de Richelieu contre la reine, que, lui mort, vous deviez comprendre, monseigneur, que je vous servirais bien contre tout le monde. — Moi, monsieur de Rochefort, dit Mazarin, moi, je ne suis pas comme M. de Richelieu, qui visait à la toute-puissance ; je suis un simple ministre qui n’ai pas besoin de serviteurs, étant celui de la reine. Or, Sa Majesté est très susceptible ; elle aura su votre refus, elle l’aura pris pour une déclaration de guerre, et elle m’aura, sachant combien vous êtes un homme supérieur et par conséquent dangereux, mon cher monsieur de Rochefort, elle m’aura ordonné de m’assurer de vous. Voilà comment vous vous trouvez à la Bastille. — Eh bien ! monseigneur, il me semble, dit Rochefort, que si c’est par erreur que je me trouve à la Bastille… — Oui, oui, reprit Mazarin, certainement, tout cela peut s’arranger ; vous êtes homme à comprendre certaines affaires, vous, et, une fois ces affaires comprises, à les bien pousser. — C’était l’avis de M. le cardinal de Richelieu, et mon admiration pour ce grand homme s’augmente encore de ce que vous voulez bien me dire que c’est aussi le vôtre. — C’est vrai, reprit Mazarin, M. le cardinal avait beaucoup de politique ; c’est ce qui faisait sa grande supériorité sur moi, qui suis un homme tout simple et sans détours ; voilà même ce qui me nuit, j’ai une franchise toute française…
Rochefort se pinça les lèvres pour ne pas sourire.
— Je viens donc au but ; j’ai besoin de bons amis, de serviteurs fidèles ; quand je dis besoin, je veux dire : la reine a besoin. Je ne fais rien que par les ordres de la reine, moi, entendez-vous bien ; ce n’est pas comme M. le cardinal de Richelieu, qui faisait tout à son caprice. Aussi, je ne serai jamais un grand homme comme lui ; mais en échange, je suis un bon homme, monsieur de Rochefort, et j’espère que je vous le prouverai.
Rochefort connaissait cette voix soyeuse, dans laquelle glissait de temps en temps un sifflement qui ressemblait à celui de la vipère.
— Je suis tout prêt à croire monseigneur, dit-il, quoique, pour ma part, j’aie eu peu de preuves de cette bonhomie dont parle Votre Éminence. N’oubliez pas, monseigneur, reprit Rochefort, voyant le mouvement qu’essayait de réprimer le ministre, n’oubliez pas que depuis cinq ans je suis à la Bastille, et que rien ne fausse les idées comme de voir les choses à travers les grilles d’une prison. — Ah ! monsieur de Rochefort, je vous ai déjà dit que je n’y étais pour rien, dans votre prison. La reine (colère de femme et de princesse, que voulez-vous ? mais cela passe comme cela vient, et après on n’y pense plus)… — Je conçois, monseigneur, qu’elle n’y pense plus, elle qui a passé cinq ans au Palais-Royal, au milieu des fêtes et des courtisans ; mais, moi, qui les ai passés à la Bastille… — Hé ! mon Dieu ! mon cher de Rochefort, croyez-vous que le Palais-Royal soit un séjour bien gai ? Non pas, allez. Nous y avons eu, nous aussi, de grands tracas, je vous assure. Mais, tenez, ne parlons plus de tout cela. Moi, je joue cartes sur table, comme toujours. Voyons, êtes-vous des nôtres, monsieur de Rochefort ? — Vous devez comprendre, monseigneur, que je ne demande pas mieux, mais je ne suis plus au courant de rien, moi. À la Bastille, on ne cause politique qu’avec les soldats et les geôliers, et vous n’avez pas idée, monseigneur, comme ces gens-là sont peu au courant des choses qui se passent. J’en suis toujours à M. de Bassompierre, moi… Il est toujours un des dix-sept seigneurs ? — Il est mort, monsieur, et c’est une grande perte. C’était un homme dévoué à la reine, lui, et les hommes dévoués sont rares ! — Parbleu ! je crois bien, dit Rochefort. Quand vous en avez, vous les envoyez à la Bastille. — Mais c’est qu’aussi, dit Mazarin, qu’est-ce qui prouve le dévoûment ? — L’action, répondit Rochefort. — Ah ! oui, l’action, reprit le ministre réfléchissant ; mais où trouver des hommes d’action ?
Rochefort hocha la tête.
— Il n’en manque jamais, monseigneur, dit-il. Seulement vous cherchez mal. — Je cherche mal ? que voulez-vous dire, mon cher monsieur de Rochefort ? Voyons, instruisez-moi. Vous avez dû beaucoup apprendre dans l’intimité de feu M. le cardinal. Ah ! c’était un si grand homme ! — Monseigneur se fâchera-t-il si je lui fais de la morale ? — Moi ? jamais. Vous le savez bien, on peut tout me dire. Je cherche à me faire aimer et non à me faire craindre. — Eh bien ! monseigneur, il y a dans mon cachot un proverbe écrit sur la muraille avec la pointe d’un clou. — Et quel est ce proverbe ? demanda Mazarin. — Le voici, monseigneur : Tel maître… — Je le connais : tel valet. — Non : tel serviteur. C’est un petit changement que les gens dévoués dont je vous parlais tout à l’heure y ont introduit pour leur satisfaction particulière. — Eh bien ! que signifie ce proverbe ? — Il signifie que M. de Richelieu a bien su trouver des serviteurs dévoués, et par douzaines. — Lui ! le point de mire de tous les poignards ! Lui qui a passé sa vie à parer tous les coups qu’on lui portait ! — Mais il les a parés, enfin, et pourtant ils étaient rudement portés. C’est que s’il avait de bons ennemis, il avait aussi de bons amis. — Mais voilà tout ce que je demande ! — J’ai connu des gens, continua Rochefort, qui pensa que le moment était venu de tenir parole à d’Artagnan, j’ai connu des gens qui, par leur adresse, ont cent fois mis en défaut la pénétration du cardinal ; par leur bravoure, battu ses gardes et ses espions ; des gens qui sans argent, sans appui, sans crédit, ont conservé une couronne et une tête couronnée et fait demander grâce au cardinal. — Mais ces gens dont vous parlez, dit Mazarin en souriant en lui-même de ce que Rochefort arrivait où il voulait le conduire, ces gens-là n’étaient pas dévoués au cardinal, puisqu’ils luttaient contre lui. — Non, car ils eussent été mieux récompensés ; mais ils avaient le malheur d’être dévoués à cette même reine pour laquelle tout à l’heure vous demandiez des serviteurs. — Mais comment pouvez-vous savoir ces choses ? — Je sais ces choses parce que ces gens-là étaient mes ennemis à cette époque, parce qu’ils luttaient contre moi, parce que je leur ai fait tout le mal que j’ai pu, parce qu’ils me l’ont rendu de leur mieux, parce que l’un d’eux, à qui j’avais eu plus particulièrement affaire, m’a donné un coup d’épée, voilà sept ans à peu près ; c’était le troisième que je recevais, de la même main… la fin d’un ancien compte. — Ah ! fit Mazarin avec une bonhomie admirable, si je connaissais des hommes pareils !… — Eh ! monseigneur, vous en avez un à votre porte depuis plus de six ans, et que depuis six ans vous n’avez jugé bon à rien. — Qui donc ? — Monsieur d’Artagnan. — Ce Gascon ? s’écria Mazarin avec une surprise parfaitement jouée. — Ce Gascon a sauvé une reine et fait confesser à M. de Richelieu qu’en fait d’habileté, d’adresse et de politique, il n’était qu’un écolier. — En vérité ? — C’est comme j’ai l’honneur de le dire à Votre Éminence. — Contez-moi un peu cela, mon cher monsieur de Rochefort. — C’est bien difficile, monseigneur, dit le gentilhomme en souriant. — Il me le contera lui-même, alors. — J’en doute, monseigneur. — Et pourquoi cela ? — Parce que le secret ne lui appartient pas ; parce que, comme je vous l’ai dit, ce secret est celui d’une grande reine. — Et il était seul pour accomplir une pareille entreprise ? — Non, monseigneur ; il avait trois amis, trois braves qui le secondaient ; des braves comme vous en cherchiez tout à l’heure. — Et ces quatre hommes étaient unis, dites-vous ? — Comme si ces quatre hommes n’en eussent fait qu’un ; comme si ces quatre cœurs eussent battu dans la même poitrine. Aussi, que n’ont-ils pas fait à eux quatre ! — Mon cher monsieur de Rochefort, en vérité vous piquez ma curiosité à un point que je ne puis vous dire. Ne pourriez-vous donc me narrer cette histoire ? — Non, mais je puis vous dire un conte, un véritable conte de fée, je vous en réponds, monseigneur. — Oh ! dites-moi cela, monsieur de Rochefort ; j’aime beaucoup les contes. — Vous le voulez donc, monseigneur ? dit Rochefort en essayant de démêler une intention sur cette figure fine et rusée. — Oui. — Eh bien ! écoutez :
Il y avait une fois une reine… mais une puissante reine, la reine d’un des plus grands royaumes du monde, à laquelle un grand ministre voulait beaucoup de mal pour lui avoir voulu auparavant trop de bien. Ne cherchez pas, monseigneur, vous ne pourriez pas deviner qui. Tout cela se passait bien longtemps avant que vous vinssiez dans le royaume où régnait cette reine. Or, il vint à la cour un ambassadeur, si brave, si riche et si élégant, que toutes les femmes en devinrent folles, et que la reine elle-même, en souvenir sans doute de la façon dont il avait traité les affaires d’état, eut l’imprudence de lui donner certaine parure si remarquable qu’elle ne pouvait être remplacée. Comme cette parure venait du roi, le ministre engagea celui-ci à exiger de la princesse que cette parure figurât dans sa toilette au prochain bal. Il est inutile de vous dire, monseigneur, que le ministre savait de science certaine que la parure avait suivi l’ambassadeur, lequel ambassadeur était fort loin, de l’autre côté des mers. La grande reine était perdue, perdue comme la dernière de ses sujettes, car elle tombait du haut de toute sa grandeur. — Vraiment ? fit Mazarin. — Eh bien ! monseigneur, quatre hommes résolurent de la sauver. Ces quatre hommes, ce n’étaient pas des princes, ce n’étaient pas des ducs, ce n’étaient pas des hommes puissants, ce n’étaient même pas des hommes riches : c’étaient quatre soldats ayant grand cœur, bon bras, franche épée. Ils partirent. Le ministre savait leur départ et avait aposté des gens sur la route pour les empêcher d’arriver à leur but. Trois furent mis hors de combat par les nombreux assaillants ; mais un seul arriva au port, tua ou blessa ceux qui voulaient l’arrêter, franchit la mer, et rapporta la parure à la grande reine, qui put l’attacher sur son épaule au jour désigné, ce qui manqua de faire damner le ministre. Que dites-vous de ce trait-là, monseigneur ? — C’est magnifique ! dit Mazarin rêveur. — Eh bien ! j’en sais dix pareils.
Mazarin ne parlait plus, il songeait…
Cinq ou six minutes s’écoulèrent.
— Vous n’avez plus rien à me demander, monseigneur ? dit Rochefort. — Si fait. Et M. d’Artagnan était un de ces quatre hommes, dites-vous ? — C’est lui qui a mené toute l’entreprise. — Et les autres, quels étaient-ils ? — Monseigneur, permettez que je laisse à M. d’Artagnan le soin de vous les nommer. C’étaient ses amis et non les miens ; lui seul aurait quelque influence sur eux, et je ne les connais même pas sous leurs véritables noms. — Vous vous défiez de moi, monsieur de Rochefort. Eh bien ! je veux être franc jusqu’au bout : j’ai besoin de vous, de lui, de tous. — Commençons par moi, monseigneur, puisque vous m’avez envoyé chercher et que me voilà ; puis vous passerez à eux. Vous ne vous étonnerez pas de ma curiosité : lorsqu’il y a cinq ans qu’on est en prison, on n’est pas fâché de savoir où l’on va vous envoyer. — Vous, mon cher monsieur de Rochefort, vous aurez le poste de confiance, vous irez à Vincennes où M. de Beaufort est prisonnier : vous me le garderez à vue. Eh bien ! qu’avez-vous donc ? — J’ai que vous me proposez là une chose impossible, dit Rochefort en secouant la tête d’un air désappointé. — Comment ! une chose impossible ? Et pourquoi cette chose est-elle impossible ? — Parce que M. de Beaufort est de mes amis, ou plutôt que je suis des siens. Avez-vous oublié, monseigneur, que c’est lui qui avait répondu de moi à la reine ? — M. de Beaufort, depuis ce temps-là, est l’ennemi de l’état. — Oui, monseigneur, c’est possible ; mais comme je ne suis ni roi, ni reine, ni ministre, il n’est pas mon ennemi, à moi, et je ne puis accepter ce que vous m’offrez. — Voilà ce que vous appelez du dévoûment ? je vous en félicite ! Votre dévoûment ne vous engage pas trop, monsieur de Rochefort. — Et puis, monseigneur, reprit Rochefort, vous comprendrez que sortir de la Bastille pour entrer à Vincennes, ce n’est que changer de prison. — Dites tout de suite que vous êtes du parti de M. de Beaufort, et ce sera plus franc de votre part. — Monseigneur, j’ai été si longtemps enfermé que je ne suis que d’un parti, c’est du parti du grand air. Employez-moi à tout autre chose, envoyez-moi en mission ; occupez-moi activement, mais sur les grands chemins, si c’est possible ! — Mon cher monsieur de Rochefort, dit Mazarin avec son air goguenard, votre zèle vous emporte ; vous vous croyez encore un jeune homme, parce que le cœur y est toujours ; mais les forces vous manqueraient. Croyez-moi donc, ce qu’il vous faut maintenant, c’est du repos… Holà ! quelqu’un ! — Vous ne statuez donc rien sur moi, monseigneur ? — Au contraire, j’ai statué.
Bernouin entra.
— Appelez un huissier, dit-il, et restez près de moi, ajouta-t-il tout bas.
Un huissier entra. Mazarin écrivit quelques mots qu’il remit à cet homme, puis salua de la tête.
— Adieu, monsieur de Rochefort, dit-il.
Rochefort s’inclina respectueusement.
— Je vois, monseigneur, dit-il, que l’on me reconduit à la Bastille. — Vous êtes intelligent. — J’y retourne, monseigneur, mais, je vous le répète, vous avez tort de ne pas savoir m’employer. — Vous ! l’ami de mes ennemis !… — Que voulez-vous ? il fallait me faire l’ennemi de vos ennemis. — Pensez-vous qu’il n’y ait que vous seul, monsieur de Rochefort ? Croyez-moi, j’en trouverai qui vous vaudront. — Je vous le souhaite, monseigneur. — C’est bien. Allez, allez !…… À propos, il est inutile que vous m’écriviez davantage, monsieur de Rochefort, vos lettres seraient des lettres perdues. — J’ai tiré les marrons du feu, murmura Rochefort en se retirant, et si d’Artagnan n’est pas content de moi quand je lui raconterai tout à l’heure l’éloge que j’ai fait de lui, il sera difficile. Mais où diable me mène-t-on ?
En effet, on conduisait Rochefort par le petit escalier, au lieu de le faire passer par l’antichambre, où attendait d’Artagnan. Dans la cour, il trouva son carosse et ses quatre hommes d’escorte ; mais il chercha vainement son ami.
— Ah ! ah ! se dit en lui-même Rochefort, voilà qui change terriblement la chose, et s’il y a toujours un aussi grand nombre de populaire dans les rues, eh bien ! nous tâcherons de prouver au Mazarin que nous sommes encore bon à autre chose, Dieu merci, qu’à garder un prisonnier.
Et il sauta dans le carosse aussi légèrement que s’il n’eût eu que vingt-cinq ans.
CHAPITRE IV. ANNE D’AUTRICHE À QUARANTE-SIX ANS.
esté seul avec Bernouin, Mazarin demeura un instant pensif ; il en savait beaucoup et cependant il n’en savait pas encore assez. Mazarin était tricheur au jeu ; c’est un détail que nous a conservé Brienne : il appelait cela prendre ses avantages. Il résolut de n’entamer la partie avec d’Artagnan que lorsqu’il connaîtrait bien toutes les cartes de son adversaire.
— Monseigneur n’ordonne rien ? demanda Bernouin.
— Si fait, répondit Mazarin ; éclaire-moi, je vais chez la reine.
Bernouin prit un bougeoir et marcha le premier.
Il y avait un passage secret qui aboutissait des appartements et du cabinet de Mazarin aux appartements de la reine ; c’était par ce corridor que passait le cardinal pour se rendre à toute heure auprès d’Anne d’Autriche.
En arrivant dans la chambre à coucher où donnait ce passage, Bernouin rencontra Mme Beauvais. Mme Beauvais et Bernouin étaient les confidents intimes de ces amours surannées, et Mme Beauvais se chargea d’annoncer le cardinal à Anne d’Autriche, qui était dans son oratoire avec le jeune roi Louis XIV.
Anne d’Autriche, assise dans un grand fauteuil, le coude appuyé sur une table et la tête appuyée sur sa main, regardait l’enfant royal, qui, couché sur le tapis, feuilletait un grand livre de batailles. Anne d’Autriche était la reine qui savait le mieux s’ennuyer avec majesté ; elle restait quelquefois des heures ainsi retirée dans sa chambre ou dans son oratoire sans lire ni prier. Quant au livre avec lequel jouait le roi, c’était un Quinte-Curce enrichi de gravures représentant les hauts faits d’Alexandre.
Mme Beauvais apparut à la porte de l’oratoire et annonça le cardinal Mazarin.
L’enfant se releva sur un genou, le sourcil froncé, et regardant sa mère : — Pourquoi donc, dit-il, entre-t-il ainsi sans faire demander audience ?
Anne rougit légèrement.
— Il est important, répliqua-t-elle, qu’un premier ministre, dans les temps où nous sommes, puisse venir rendre compte à toute heure de ce qui se passe à la reine, sans avoir à exciter la curiosité ou les commentaires de toute la cour. — Mais il me semble que M. de Richelieu n’entrait pas ainsi, répondit l’enfant implacable. — Comment vous rappelez-vous ce que faisait M. de Richelieu ? Vous ne pouviez le savoir, vous étiez trop jeune. — Je ne me le rappelle pas ; je l’ai demandé et on me l’a dit. — Et qui vous a dit cela ? reprit Anne d’Autriche avec un mouvement d’humeur mal déguisé. — Je sais que je ne dois jamais nommer les personnes qui répondent aux questions que je leur fais, répondit l’enfant, ou sans cela je n’apprendrais plus rien.
En ce moment Mazarin entra. Le roi se leva alors tout à fait, prit son livre, le plia et alla le porter sur la table, près de laquelle il se tint debout pour forcer Mazarin à se tenir debout aussi.
Mazarin surveillait de son œil intelligent toute cette scène, à laquelle il semblait demander l’explication de celle qui l’avait précédée. Il s’inclina respectueusement devant la reine et fit une profonde révérence au roi, qui lui répondit par un salut de tête assez cavalier ; mais un regard de sa mère lui reprocha cet abandon aux sentiments de haine que dès son enfance Louis XIV avait voués au cardinal, et il accueillit, le sourire sur les lèvres, le compliment du ministre.
Anne d’Autriche cherchait à deviner sur le visage de Mazarin la cause de cette visite imprévue, le cardinal ordinairement ne venant chez elle que lorsque tout le monde était retiré.
Le ministre fit un signe de tête imperceptible ; alors la reine s’adressant à Mme Beauvais :
— Il est temps que le roi se couche, dit-elle ; appelez Laporte.
Déjà la reine avait dit deux ou trois fois au jeune Louis de se retirer, et toujours l’enfant avait tendrement insisté pour rester ; mais cette fois il ne fit aucune observation ; seulement il se pinça les lèvres et pâlit. Un instant après, Laporte entra. L’enfant alla droit à lui sans embrasser sa mère.
— Eh bien ! Louis, dit Anne, pourquoi ne m’embrassez-vous point ? — Je croyais que vous étiez fâchée contre moi, madame ; vous me chassez. — Je ne vous chasse pas ; seulement vous venez d’avoir la petite vérole, vous êtes souffrant encore, et je crains que veiller ne vous fatigue. — Vous n’avez pas eu la même crainte quand vous m’avez fait aller aujourd’hui au palais pour rendre ces méchants édits qui ont tant fait murmurer le peuple.
— Sire, dit Laporte pour faire diversion, à qui Votre Majesté veut-elle que je donne le bougeoir ? — À qui tu voudras, Laporte, répondit l’enfant, pourvu, ajouta-t-il à haute voix, que ce ne soit pas à M. Mancini.
M. Mancini était un neveu du cardinal que Mazarin avait placé près du roi comme enfant d’honneur et sur lequel Louis XIV reportait une partie de la haine qu’il avait pour son ministre.
Et le roi sortit sans embrasser sa mère et sans saluer le cardinal.
— À la bonne heure ! dit Mazarin ; j’aime à voir qu’on élève Sa Majesté dans l’horreur de la dissimulation. — Pourquoi cela ? demanda la reine d’une voix presque timide. — Mais il me semble que la sortie du roi n’a pas besoin de commentaires. D’ailleurs, Sa Majesté ne se donne pas la peine de cacher le peu d’affection qu’elle me porte, ce qui ne m’empêche pas, du reste, d’être tout dévoué à son service, comme à celui de Votre Majesté. — Je vous demande pardon pour lui, cardinal, dit la reine ; c’est un enfant qui ne peut encore savoir toutes les obligations qu’il vous a.
Le cardinal sourit.
— Mais, continua la reine, vous étiez venu sans doute pour quelque objet important. Qu’y a-t-il donc ?
Mazarin s’assit ou plutôt se renversa dans une large chaise, et d’un air mélancolique :
— Il y a, dit-il, que, selon toute probabilité, nous serons forcés de nous quitter bientôt, à moins que vous ne poussiez le dévoûment pour moi jusqu’à me suivre en Italie. — Et pourquoi cela ? demanda la reine. — Parce que, comme dit l’opéra de Thisbé, reprit Mazarin :
« Le monde entier conspire à diviser nos feux. »
— Vous plaisantez, monsieur, dit la reine en essayant de reprendre un peu de son ancienne dignité. — Hélas ! non, madame, dit Mazarin, je ne plaisante pas le moins du monde ; je pleurerais bien plutôt, je vous prie de le croire, et il y a de quoi ; car notez bien que j’ai dit :
« Le monde entier conspire à diviser nos feux. »
Or, comme vous faites partie du monde entier, je veux dire que vous aussi m’abandonnez ! — Cardinal ! — Eh ! mon Dieu ! ne vous ai-je pas vue sourire l’autre jour très agréablement à M. le duc d’Orléans ou plutôt à ce qu’il vous disait ? — Et que me disait-il ? — Il vous disait, madame : « C’est votre Mazarin qui est la pierre d’achoppement ; qu’il parte, et tout ira bien. » — Que vouliez-vous que je fisse ? — Oh ! madame, vous êtes la reine, ce me semble ! — Belle royauté ! à la merci du premier gribouilleur de paperasses du Palais-Royal ou du premier gentillâtre du royaume ! — Cependant vous êtes assez forte pour éloigner de vous les gens qui vous déplaisent ? — C’est-à-dire, qui vous déplaisent à vous, répondit la reine. — À moi ! — Sans doute. Qui a renvoyé Mme de Chevreuse, qui pendant douze ans avait été persécutée sous l’autre règne ?… — Une intrigante qui voulait continuer contre moi les cabales commencées contre M. de Richelieu ! — Qui a renvoyé Mme de Hautefort, cette amie si parfaite, qu’elle avait refusé les bonnes grâces du roi pour rester dans les miennes ? — Une prude qui vous disait chaque soir, en vous déshabillant, que c’était perdre votre âme que d’aimer un prêtre, comme si on était prêtre parce qu’on est cardinal ! — Qui a fait arrêter M. de Beaufort ? — Un brouillon qui ne parlait de rien moins que de m’assassiner ! — Vous voyez bien, cardinal, reprit la reine, que vos ennemis sont les miens. — Ce n’est point assez, madame, il faudrait encore que vos amis fussent les miens aussi. — Mes amis, monsieur ! (La reine secoua la tête.) Hélas ! je n’en ai plus. — Comment n’avez-vous plus d’amis dans le bonheur, quand vous en aviez dans l’adversité ? — Parce que, dans le bonheur, j’ai oublié ces amis-là, monsieur ; parce que j’ai fait comme la reine Marie de Médicis, qui, au retour de son premier exil, a méprisé tous ceux qui avaient souffert pour elle, et qui, proscrite une seconde fois, est morte à Cologne, abandonnée du monde entier et même de son fils, parce que tout le monde la méprisait à son tour. — Eh bien ! voyons, dit Mazarin, ne serait-il pas temps de réparer le mal ? cherchez parmi vos amis, vos plus anciens. — Que voulez-vous dire, monsieur ? — Rien autre chose que ce que je dis : cherchez. — Hélas ! j’ai beau regarder autour de moi, je n’ai d’influence sur personne. Monsieur, comme toujours, est conduit par son favori. Hier, c’était Choisy, aujourd’hui c’est Larivière, demain ce sera un autre. M. le Prince est conduit par Mme de Longueville, qui est elle-même conduite par le prince de Marsillac, son amant. M. de Conti est conduit par le coadjuteur, qui est conduit par Mme de Guéménée. — Aussi, madame, je ne vous dis pas de regarder parmi vos amis du jour, mais parmi vos amis d’autrefois. — Parmi mes amis d’autrefois ! fit la reine. — Oui, parmi vos amis d’autrefois, parmi ceux qui vous ont aidée à lutter contre M. le duc de Richelieu, à le vaincre même…
— Où veut-il en venir ? murmura la reine en regardant le cardinal avec inquiétude.
— Oui, continua celui-ci, en certaines circonstances, avec cet esprit puissant et fin qui caractérise Votre Majesté, vous avez su, grâce au concours de vos amis, repousser les attaques de cet adversaire. — Moi, dit la reine, j’ai souffert, voilà tout. — Oui, dit Mazarin, comme souffrent les femmes, en se vengeant. Voyons, allons au fait, connaissez-vous M. de Rochefort ? — M. de Rochefort n’était pas un de mes amis, dit la reine, mais bien au contraire de mes ennemis les plus acharnés, un des plus fidèles de M. le cardinal. Je croyais que vous saviez cela. — Je le sais si bien, répondit Mazarin, que nous l’avons fait mettre à la Bastille. — En est-il sorti ? demanda la reine. — Non, rassurez-vous, il y est toujours ; aussi je ne vous parle de lui que pour arriver à un autre. Connaissez-vous M. d’Artagnan ? continua Mazarin en regardant la reine en face.
Anne d’Autriche reçut le coup en plein cœur. — Le Gascon aurait-il été indiscret ? murmura-t-elle.
Puis, tout haut : — D’Artagnan ! ajouta-t-elle. Attendez donc. Oui, certainement, ce nom-là m’est familier. D’Artagnan, un mousquetaire, qui aimait une de mes femmes, pauvre petite créature qui est morte empoisonnée à cause de moi. — Voilà tout ? dit Mazarin.
La reine regarda le cardinal avec étonnement.
— Mais, monsieur, dit-elle, il me semble que vous me faites subir un interrogatoire. — Auquel, en tout cas, dit Mazarin avec son éternel sourire et sa voix toujours douce, vous ne répondez que selon votre fantaisie. — Exposez clairement vos désirs, monsieur, et j’y répondrai de même, dit la reine avec un commencement d’impatience. — Eh bien ! madame, dit Mazarin en s’inclinant, je désire que vous me fassiez part de vos amis, comme je vous ai fait part du peu d’industrie et de talent que le ciel a mis en moi. Les circonstances sont graves, et il va falloir agir énergiquement. — Encore ! dit la reine, je croyais que nous en serions quittes avec M. de Beaufort. — Oui, vous n’avez vu que le torrent qui voulait tout renverser, et vous n’avez pas fait attention à l’eau dormante. Il y a cependant en France un proverbe sur l’eau qui dort. — Achevez, dit la reine. — Eh bien ! continua Mazarin je souffre tous les jours les affronts que me font vos princes et vos valets titrés, tous automates qui ne voient pas que je tiens leur fil, et qui, sous ma gravité patiente, n’ont pas deviné le rire de l’homme irrité, qui s’est juré à lui-même d’être un jour le plus fort. Nous avons fait arrêter M. de Beaufort, c’est vrai, mais c’était le moins dangereux de tous ; il y a encore M. le Prince. — Le vainqueur de Rocroi ? y pensez-vous ! — Oui, madame, et fort souvent ; mais, patienza, comme nous disons, nous autres Italiens. Puis, après M. de Condé, il y a M. le duc d’Orléans. — Que dites-vous là ! le premier prince du sang, l’oncle du roi ! — Non pas le premier prince du sang, non pas l’oncle du roi, mais le lâche conspirateur qui, sous l’autre règne, poussé par son caractère capricieux et fantasque, rongé d’ennuis misérables, dévoré d’une plate ambition, jaloux de tout ce qui le dépassait en loyauté et en courage, irrité de n’être rien, grâce à sa nullité, s’est fait l’écho de tous les mauvais bruits, s’est fait l’âme de toutes les cabales, a fait signe d’aller en avant à tous ces braves gens qui ont eu la sottise de croire à la parole d’un homme du sang royal, et qui les a reniés lorsqu’ils sont montés sur l’échafaud ! non pas le premier prince du sang, non pas l’oncle du roi, je le répète, mais l’assassin de Chalais, de Montmorency et de Cinq-Mars, qui essaye aujourd’hui de jouer le même jeu et qui se figure qu’il gagnera la partie parce qu’il a changé d’adversaire et parce qu’au lieu d’avoir en face de lui un homme qui menace, il a un homme qui sourit. Mais il se trompe, il aura perdu à perdre M. de Richelieu, et je n’ai pas intérêt à laisser près de la reine ce ferment de discorde avec lequel feu M. le cardinal a fait bouillir vingt ans la bile du roi.
Anne rougit et cacha sa tête dans ses deux mains.
— Je ne veux point humilier Votre Majesté, reprit Mazarin, revenant à un ton plus calme, mais en même temps d’une fermeté étrange ; je veux qu’on respecte la reine et qu’on respecte son ministre, puisque aux yeux de tous je ne suis que cela. Votre Majesté sait, elle, que je ne suis pas, comme beaucoup de gens le disent, un pantin venu d’Italie ! Il faut que tout le monde le sache comme Votre Majesté. — Eh bien donc, que dois-je faire ? dit Anne d’Autriche, courbée sous cette voix dominatrice. — Vous devez chercher dans votre souvenir le nom de ces hommes fidèles et dévoués qui ont passé la mer malgré M. de Richelieu, en laissant des traces de leur sang tout le long de la route, pour rapporter à Votre Majesté certaine parure qu’elle avait donnée à M. de Buckingham.
Mazarin chez la Reine.
Anne se leva majestueuse et irritée comme si un ressort d’acier l’eût fait bondir, et regardant le cardinal avec cette hauteur et cette dignité qui la rendaient si puissante aux jours de sa jeunesse :
— Vous m’insultez, monsieur ! dit-elle. — Je veux enfin, continua Mazarin, achevant la pensée qu’avait tranchée par le milieu le mouvement de la reine ; je veux que vous fassiez aujourd’hui pour votre mari ce que vous avez fait autrefois pour votre amant. — Encore cette calomnie ! s’écria la reine. Je la croyais cependant bien morte et bien étouffée, car vous me l’aviez épargnée jusqu’à présent ; mais voilà que vous m’en parlez à votre tour. Tant mieux ! car il en sera question cette fois entre nous, et tout sera fini, entendez-vous bien ? — Mais, madame, dit Mazarin étonné de ce retour de force, je ne demande pas que vous me disiez tout. — Et moi, je veux tout vous dire, répondit Anne d’Autriche. Écoutez donc. Je veux vous dire qu’il y avait effectivement à cette époque quatre cœurs dévoués, quatre âmes loyales, quatre épées fidèles, qui m’ont sauvé plus que la vie, monsieur, qui m’ont sauvé l’honneur. — Ah ! vous l’avouez, dit Mazarin. — N’y a-t-il donc que les coupables dont l’honneur soit en jeu, monsieur, et ne peut-on pas déshonorer quelqu’un, une femme surtout, avec des apparences ? Oui, les apparences étaient contre moi et j’allais être déshonorée, et cependant, je le jure, je n’étais pas coupable. Je le jure…
La reine chercha une chose sainte sur laquelle elle pût jurer, et tirant d’une armoire perdue dans la tapisserie un petit coffret de bois de rose incrusté d’argent, et le posant sur l’autel :
— Je le jure ! reprit-elle sur ces reliques sacrées, j’aimais M. de Buckingham, mais M. de Buckingham n’était pas mon amant.
— Et quelles sont ces reliques sur lesquelles vous faites ce serment, madame ? dit en souriant Mazarin ; car, je vous en préviens, en ma qualité de Romain, je suis incrédule : il y a relique et relique.
La reine détacha une petite clef d’or de son cou et la présenta au cardinal.
— Ouvrez, monsieur, dit-elle, et voyez vous-même.
Mazarin, étonné, prit la clef et ouvrit le coffret, dans lequel il ne trouva qu’un couteau rongé par la rouille et deux lettres dont l’une était tachée de sang.
— Qu’est-ce que cela ? demanda Mazarin.
— Qu’est-ce que cela, monsieur ! dit Anne d’Autriche avec son geste de reine et en étendant sur le coffret ouvert un bras resté parfaitement beau malgré les années. Je vais vous le dire. Ces deux lettres sont les deux seules lettres que je lui aie jamais écrites. Ce couteau, c’est celui dont Felton l’a frappé. Lisez les lettres, monsieur, et vous verrez si j’ai menti.
Malgré la permission qui lui était donnée, Mazarin, par un sentiment naturel, au lieu de lire les lettres, prit le couteau que Buckingham mourant avait arraché de sa blessure, et qu’il avait, par Laporte, envoyé à la reine. La lame en était toute rongée, car le sang était devenu de la rouille ; puis après un instant d’examen, pendant lequel la reine était devenue aussi blanche que la nappe de l’autel sur lequel elle était appuyée, il le replaça dans le coffret avec un frisson involontaire.
— C’est bien, madame, dit-il, je m’en rapporte à votre serment.
— Non, non, lisez, dit la reine en fronçant le sourcil ; lisez, je le veux, je l’ordonne, afin, comme je l’ai résolu, que tout soit fini de cette fois, et que nous ne revenions plus sur ce sujet. Croyez-vous, ajouta-t-elle avec un sourire terrible, que je sois disposée à rouvrir ce coffret à chacune de vos accusations à venir ?…
Mazarin, dominé par cette énergie, obéit presque machinalement et lut les deux lettres. L’une était celle par laquelle la reine redemandait les ferrets à Buckingham : c’était celle qu’avait portée d’Artagnan et qui était arrivée à temps ; l’autre était celle que Laporte avait remise au duc, dans laquelle la reine le prévenait qu’il allait être assassiné, et qui était arrivée trop tard.
— C’est bien, madame, dit Mazarin, et il n’y a rien à répondre à cela. — Si, monsieur, dit la reine en refermant le coffret et en appuyant sa main dessus ; si, il y a quelque chose à répondre : c’est que j’ai toujours été ingrate envers ces hommes qui m’ont sauvée, moi, et qui ont fait tout ce qu’ils ont pu pour le sauver, lui ; c’est que je n’ai rien donné à ce brave d’Artagnan dont vous me parliez tout à l’heure, que ma main à baiser et ce diamant.
La reine étendit sa belle main vers le cardinal et lui montra une pierre admirable qui scintillait à son doigt.
— Il l’a vendu, à ce qu’il paraît, reprit-elle, dans un moment de gêne ; il l’a vendu pour me sauver une seconde fois, car c’était pour envoyer un messager au duc et pour le prévenir qu’il devait être assassiné.
— D’Artagnan le savait donc ? — Il savait tout. Comment faisait-il ? je l’ignore. Mais enfin il l’a vendu à M. des Essarts, au doigt duquel je l’ai vu, et de qui je l’ai racheté ; mais ce diamant lui appartient, monsieur, rendez-le-lui donc de ma part, et, puisque vous avez le bonheur d’avoir près de vous un pareil homme, tâchez de l’utiliser. — Merci, madame, dit Mazarin ; je profiterai du conseil. — Et maintenant, dit la reine comme brisée par l’émotion, avez-vous autre chose à me demander ? — Rien, madame, répondit le cardinal de sa voix la plus caressante, que de vous supplier de me pardonner mes injustes soupçons ; mais je vous aime tant, qu’il n’est pas étonnant que je sois jaloux, même du passé.
Un sourire d’une indéfinissable expression passa sur les lèvres de la reine.
— Eh bien ! alors, monsieur, dit-elle, si vous n’avez rien autre chose à me demander, laissez-moi, vous devez comprendre qu’après une pareille scène j’ai besoin d’être seule.
Mazarin s’inclina.
— Je me retire, madame, dit-il ; me permettez-vous de revenir ?
— Oui, mais demain ; je n’aurai pas trop de tout ce temps pour me remettre.
Le cardinal prit la main de la reine et la lui baisa galamment, puis il se retira.
À peine fut-il sorti que la reine passa dans l’appartement de son fils et demanda à Laporte si le roi était couché. Laporte lui montra de la main l’enfant qui dormait.