Vingt ans après (page 42)
Le coadjuteur fut donc annoncé ; il entra, et, à son aspect, toute cette cour triomphante redoubla de curiosité pour entendre ses paroles. Le coadjuteur avait à lui seul à peu près autant d’esprit que tous ceux qui étaient réunis là pour se moquer de lui. Aussi son discours fut-il si parfaitement habile que si bonne envie que les assistants eussent d’en rire, ils n’y trouvèrent point prise. Il termina en disant qu’il mettait sa faible puissance au service de Sa Majesté.
La reine parut, tout le temps qu’elle dura, goûter fort la harangue de M. le
D’Artagnan chez la Reine.
coadjuteur, mais cette harangue terminée par cette phrase, la seule qui donnât prise aux quolibets, Anne se retourna, et un coup d’œil décoché vers ses favoris leur annonça qu’elle leur livrait le coadjuteur. Aussitôt les plaisants de cour se lancèrent dans la mystification. Nogent-Beautru, le bouffon de la maison, s’écria que la reine était bien heureuse de trouver les secours de la religion dans un pareil moment.
Chacun éclata de rire.
Le comte de Villeroy dit qu’il ne savait pas comment on avait pu craindre un instant quand on avait, pour défendre la cour contre le parlement et les bourgeois de Paris, M. le coadjuteur, qui, d’un signe, pouvait lever une armée de curés, de suisses et de bedeaux.
Le maréchal de La Meilleraie ajouta que, le cas échéant où l’on en viendrait aux mains, et où M. le coadjuteur ferait le coup de feu, il était fâcheux seulement que M. le coadjuteur ne pût pas être reconnu à un chapeau rouge dans la mêlée, comme Henri IV l’avait été à sa plume blanche à la bataille d’Ivry.
Gondy, devant cet orage qu’il pouvait rendre mortel pour les railleurs, demeura calme et sévère. La reine lui demanda alors s’il avait quelque chose à ajouter au beau discours qu’il venait de lui faire.
— Oui, madame, dit le coadjuteur, j’ai à vous prier d’y réfléchir à deux fois avant de mettre la guerre civile dans le royaume.
La reine tourna le dos, et les rires recommencèrent.
Le coadjuteur salua et sortit du palais en lançant au cardinal, qui le regardait, un de ces regards que l’on comprend entre ennemis mortels. Ce regard était si acéré, qu’il pénétra jusqu’au fond du cœur de Mazarin, et que celui-ci, sentant que c’était une déclaration de guerre, saisit le bras de d’Artagnan et lui dit :
— Dans l’occasion, monsieur, vous reconnaîtrez bien cet homme, qui vient de sortir, n’est-ce pas ?
— Oui, monseigneur, dit-il.
Puis, se tournant à son tour vers Porthos :
— Diable ! dit-il, cela se gâte ; je n’aime pas les querelles entre les gens d’église.
Gondy se retira en semant les bénédictions sur son passage et en se donnant le malin plaisir de faire tomber à ses genoux jusqu’aux serviteurs de ses ennemis.
— Oh ! murmura-t-il en franchissant le seuil du palais, cour ingrate, cour perfide, cour lâche ! je t’apprendrai demain à rire, mais sur un autre ton.
Mais, tandis que l’on faisait des extravagances de joie au Palais-Royal pour renchérir sur l’hilarité de la reine, Mazarin, homme de sens, et qui d’ailleurs avait toute la prévoyance de la peur, ne perdait pas son temps à de vaines et dangereuses plaisanteries : il était sorti derrière le coadjuteur, assurait ses comptes, serrait son or, et faisait par des ouvriers de confiance pratiquer des cachettes dans ses murailles.
En rentrant chez lui, le coadjuteur apprit qu’un jeune homme était venu après son départ et l’attendait ; il demanda le nom de ce jeune homme et tressaillit de joie en apprenant qu’il s’appelait Louvières. Il courut aussitôt à son cabinet ; en effet le fils de Broussel, encore tout furieux et tout sanglant de la lutte contre les gens du roi, était là. La seule précaution qu’il eût prise pour venir à l’archevêché avait été de déposer son arquebuse chez un ami.
Le coadjuteur alla à lui et lui tendit la main. Le jeune homme le regarda comme s’il eût voulu lire au fond de son cœur.
— Mon cher monsieur Louvières, dit le coadjuteur, croyez que je prends une part bien réelle au malheur qui vous arrive.
— Est-ce vrai et parlez-vous sérieusement ? dit Louvières.
— Du fond du cœur, dit de Gondy.
— En ce cas, monseigneur, le temps des paroles est passé, et l’heure d’agir est venue ; monseigneur, si vous le voulez, mon père, dans trois jours, sera hors de prison, et dans six mois vous serez cardinal.
Le coadjuteur tressaillit.
— Oh ! parlons franc, dit Louvières, et jouons cartes sur table. On ne sème pas pour trente mille écus d’aumônes comme vous l’avez fait depuis six mois par pure charité chrétienne, ce serait trop beau. Vous êtes ambitieux, c’est tout simple, vous êtes homme de génie et vous sentez votre valeur. Moi, je hais la cour et n’ai, en ce moment-ci, qu’un seul désir, la vengeance. Donnez-nous le clergé et le peuple, dont vous disposez ; moi, je vous donne la bourgeoisie et le parlement ; avec ces quatre éléments, dans huit jours Paris est à nous, et croyez-moi, monsieur le coadjuteur, la cour donnera par crainte ce qu’elle ne donnerait point par bienveillance.
Le coadjuteur regarda à son tour Louvières de son œil perçant.
— Mais, monsieur Louvières, savez-vous que c’est tout bonnement la guerre civile que vous me proposez là ?
— Vous la préparez depuis assez longtemps, monseigneur, pour qu’elle soit la bienvenue de vous.
— N’importe, dit le coadjuteur, vous comprenez que cela demande réflexion.
— Et combien d’heures de réflexion demandez-vous ?
— Douze heures, monsieur. Est-ce trop ?
— Il est midi, à minuit je serai chez vous.
— Si je n’étais pas rentré, attendez-moi.
— À merveille ! À minuit, monseigneur.
— À minuit, mon cher monsieur Louvières.
Resté seul, Gondy manda chez lui tous les curés avec lesquels il était en relations. Deux heures après, il avait réuni trente desservants des paroisses les plus populeuses, et par conséquent les plus remuantes de Paris. Gondy leur raconta l’insulte qu’on venait de lui faire au Palais-Royal, et rapporta les plaisanteries de Beautru, du duc de Villeroy et du maréchal de La Meilleraie. Les curés lui demandèrent ce qu’il y avait à faire.
— C’est tout simple, dit le coadjuteur, vous dirigez les consciences ; eh bien, sapez-y ce misérable préjugé de la crainte et du respect des rois, apprenez à vos ouailles que la reine est un tyran, et répétez, tant et si fort que chacun le sache, que les malheurs de la France viennent du Mazarin, son amant et son corrupteur ; commencez l’œuvre aujourd’hui, à l’instant même, et dans trois jours je vous attends au résultat. En outre, si quelqu’un de vous a un bon conseil à me donner, qu’il reste, je l’écouterai avec plaisir.
Trois curés restèrent : celui de Saint-Merri, celui de Saint-Sulpice et celui de Saint-Eustache. Les autres se retirèrent.
— Vous croyez donc pouvoir m’aider encore plus efficacement que vos confrères ? dit Gondy.
— Nous l’espérons, reprirent les curés.
— Voyons, monsieur le desservant de Saint-Merri, commencez.
— Monseigneur, j’ai dans mon quartier un homme qui pourrait vous être de la plus grande utilité.
— Quel est cet homme ?
— Un marchand de la rue des Lombards, qui a la plus grande influence sur le petit commerce de son quartier.
— Comment l’appelez-vous ?
— C’est un nommé Planchet ; il avait fait à lui seul une émeute, il y a six semaines à peu près, mais à la suite de cette émeute, comme on le cherchait pour le pendre, il a disparu.
— Et le retrouverez-vous ?
— Je l’espère ; je ne crois pas qu’il ait été arrêté, et comme je suis confesseur de sa femme, si elle sait où il est, je le saurai.
— Bien, monsieur le curé, cherchez-moi cet homme-là, et si vous me le trouvez, amenez-le-moi.
— À quelle heure, monseigneur ?
— À six heures, voulez-vous ?
— Nous serons chez vous à six heures, monseigneur.
— Allez, mon cher curé, allez, et que Dieu vous seconde !
Le curé sortit.
— Et vous, monsieur ? dit Gondy en se retournant vers le curé de Saint-Sulpice.
— Moi, monseigneur, dit celui-ci, je connais un homme qui a rendu de grands services à un prince très populaire, qui ferait un excellent chef de révoltés et que je puis mettre à votre disposition.
— Comment nommez-vous cet homme ?
— M. le comte de Rochefort.
— Je le connais aussi ; malheureusement il n’est pas à Paris.
— Monseigneur, il est rue Cassette.
— Depuis quand ?
— Depuis trois jours déjà.
— Et pourquoi n’est-il pas venu me voir ?
— On lui a dit… monseigneur me pardonnera…
— Sans doute ; dites.
— Que Monseigneur était en train de traiter avec la cour.
Gondy se mordit les lèvres.
— On l’a trompé ; amenez-le-moi à huit heures, monsieur le curé, et que Dieu vous bénisse comme je vous bénis.
Le second curé s’inclina et sortit.
— À votre tour, monsieur, dit le coadjuteur en se tournant vers le dernier restant. Avez-vous aussi bien à m’offrir que ces deux messieurs qui nous quittent ?
— Mieux, monseigneur.
— Diable ! faites attention que vous prenez là un terrible engagement ; l’un m’a offert un marchand, l’autre m’a offert un comte ; vous allez donc m’offrir un prince, vous ?
— Je vais vous offrir un mendiant, monseigneur.
— Ah ! ah ! fit Gondy réfléchissant, vous avez raison, monsieur le curé ; quelqu’un qui soulèverait toute cette légion de pauvres qui encombrent les carrefours de Paris et qui saurait leur faire crier, assez haut pour que toute la France l’entendît que c’est le Mazarin qui les a réduits à la besace…
— Justement j’ai votre homme.
— Bravo ! et quel est cet homme ?
— Un simple mendiant comme je vous l’ai dit, monseigneur, qui demande l’aumône en donnant de l’eau bénite sur les marches de l’église Saint-Eustache, depuis six ans à peu près.
— Et vous dites qu’il a une grande influence sur ses pareils ?
— Monseigneur sait-il que la mendicité est un corps organisé, une espèce d’association de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, une association dans laquelle chacun apporte sa part, et qui relève d’un chef ?
— Oui, j’ai déjà entendu dire cela, reprit le coadjuteur.
— Eh bien ! cet homme que je vous offre est syndic général.
— Et que savez-vous de cet homme ?
— Rien, monseigneur, sinon qu’il me paraît tourmenté de quelque remords.
— Qui vous le fait croire ?
— Tous les 28 de chaque mois, il me fait dire une messe pour le repos de l’âme d’une personne morte de mort violente ; hier encore j’ai dit cette messe.
— Et vous l’appelez ?
— Maillard, mais je ne pense pas que ce soit là son véritable nom.
— Et croyez-vous qu’à cette heure nous le trouvions à son poste ?
— Parfaitement.
— Allons voir votre mendiant, monsieur le curé, et s’il est tel que vous me le dites, vous avez raison, c’est vous qui aurez trouvé le véritable trésor.
Et Gondy s’habilla en cavalier, mit un large feutre avec une plume rouge, ceignit une longue épée, boucla des éperons à ses bottes, s’enveloppa d’un ample manteau et suivit le curé.
Le coadjuteur et son compagnon traversèrent toutes les rues qui séparent l’archevêché de l’église Saint-Eustache, examinant avec soin l’esprit du peuple. Le peuple était ému, mais, comme un essaim d’abeilles effarouchées, semblait ne savoir sur quelle place s’abattre, et il était évident que si l’on ne trouvait des chefs à ce peuple, tout se passerait en bourdonnements. En arrivant à la rue des Prouvaires, le curé étendit la main vers le parvis de l’église.
— Tenez, dit-il, le voilà ; il est à son poste.
Gondy regarda du côté indiqué, et aperçut un pauvre assis sur une chaise et adossé à l’une des moulures ; il avait près de lui un petit seau et tenait un goupillon à la main.
— Est-ce par privilège, dit Gondy, qu’il se tient là ?
— Non, monseigneur, dit le curé, il a traité avec son prédécesseur de la place de donneur d’eau bénite.
— Traité ?
— Oui, ces places s’achètent ; je crois que celui-ci a payé la sienne cent pistoles.
— Le drôle est donc riche ?
— Quelques-uns de ces hommes meurent en laissant parfois vingt mille, vingt-cinq mille, trente mille livres et même plus.
— Hum ! fit Gondy en riant, je ne croyais pas si bien placer mes aumônes.
Cependant on s’avançait vers le parvis ; au moment où le curé et le coadjuteur mettaient le pied sur la première marche de l’église, le mendiant se leva et tendit son goupillon. C’était un homme de soixante-six à soixante-huit ans, petit, assez gros, aux cheveux gris, aux yeux fauves. Il y avait sur sa figure la lutte de deux principes opposés, une nature mauvaise domptée par la volonté, peut-être par le repentir. En voyant le cavalier qui accompagnait le curé, il tressaillit légèrement et le regarda d’un air étonné. Le curé et le coadjuteur touchèrent le goupillon du bout des doigts et firent le signe de la croix ; le coadjuteur jeta une pièce d’argent dans le chapeau qui était à terre.
— Maillard, dit le curé, nous sommes venus, monsieur et moi, pour causer un instant avec vous.
— Avec moi ! dit le mendiant ; c’est bien de l’honneur pour un pauvre donneur d’eau bénite.
Il y avait dans la voix du pauvre un accent d’ironie qu’il ne put dominer tout à fait et qui étonna le coadjuteur.
— Oui, continua le curé qui semblait habitué à cet accent, oui, nous avons voulu savoir ce que vous pensiez des événements d’aujourd’hui, et ce que vous en avez entendu dire aux personnes qui entrent à l’église et qui en sortent.
Le mendiant hocha la tête.
— Ce sont de tristes événements, monsieur le curé, qui, comme toujours, retombent sur le pauvre peuple. Quant à ce qu’on en dit, tout le monde est mécontent, tout le monde se plaint, mais qui dit tout le monde ne dit personne.
— Expliquez-vous, mon ami, dit le coadjuteur.
— Je dis que tous ces cris, toutes ces plaintes, toutes ces malédictions ne produiront qu’une tempête et des éclairs, voilà tout, mais que le tonnerre ne tombera que lorsqu’il y aura un chef pour le diriger.
— Mon ami, dit Gondy, vous me paraissez un habile homme ; seriez-vous disposé à vous mêler d’une petite guerre civile dans le cas où nous en aurions une, et à mettre à la disposition de ce chef, si nous en trouvions un, votre pouvoir personnel et l’influence que vous avez acquise sur vos camarades. — Oui, monsieur, pourvu que cette guerre fût approuvée par l’Église, et par conséquent pût me conduire au but que je veux atteindre, c’est-à-dire à la rémission de mes péchés. — Cette guerre sera non-seulement approuvée, mais encore dirigée par elle. Quant à la rémission de vos péchés, nous avons M. l’archevêque de Paris qui tient de grands pouvoirs de la cour de Rome, et même M. le coadjuteur qui possède des indulgences particulières ; nous vous recommanderons à lui. — Songez, Maillard, dit le curé, que c’est moi qui vous ai recommandé à monsieur, qui est un seigneur tout-puissant, et qui en quelque sorte a répondu de vous. — Je sais, monsieur le curé, dit le mendiant, que vous avez toujours été excellent pour moi ; aussi, de mon côté, suis-je tout disposé à vous être agréable. — Et croyez-vous votre pouvoir aussi grand sur vos confrères que me le disait tout à l’heure M. le curé ? — Je crois qu’ils ont pour moi une certaine estime, dit le mendiant avec orgueil, et que non seulement ils feront tout ce que je leur ordonnerai, mais encore que partout où j’irai ils me suivront. — Et pouvez-vous me répondre de cinquante hommes bien résolus, de bonnes âmes oisives et bien animées, de braillards capables de faire tomber les murs du Palais-Royal en criant : À bas Mazarin ! comme tombaient autrefois ceux de Jéricho ? — Je crois, dit le mendiant, que je puis être chargé de choses plus difficiles et plus importantes que cela. — Ah ! ah ! dit Gondy, vous chargeriez-vous donc dans une nuit de faire une dizaine de barricades ? — Je me chargerais d’en faire cinquante, et, le jour venu, de les défendre. — Pardieu, dit de Gondy, vous parlez avec une assurance qui me fait plaisir, et puisque monsieur le curé me répond de vous… — J’en réponds, dit le curé. — Voici un sac contenant cinq cent cinquante pistoles en or ; faites toutes vos dispositions, et dites-moi où je puis vous retrouver ce soir à dix heures. — Il faudrait que ce fût dans un endroit élevé, et d’où un signal fait pût être vu dans tous les quartiers de Paris. — Voulez-vous que je vous donne un mot pour le vicaire de Saint-Jacques-la-Boucherie ? Il vous introduira dans une des chambres de la tour, dit le curé. — À merveille ! dit le mendiant. — Donc, dit le coadjuteur, ce soir, à dix heures, et si je suis content de vous, il y aura à votre disposition un autre sac de cinq cents pistoles.
Les yeux du mendiant brillèrent d’avidité, mais il réprima cette émotion.
— À ce soir, monsieur, répondit-il, tout sera prêt.
Et il reporta sa chaise dans l’église, rangea près de sa chaise son seau et son goupillon, alla prendre de l’eau bénite au bénitier, comme s’il n’avait pas confiance dans la sienne, et sortit de l’église.
CHAPITRE XLIX. LA TOUR DE SAINT-JACQUES-LA-BOUCHERIE.
six heures moins un quart, M. de Gondy avait fait toutes ses courses et était rentré à l’archevêché. À six heures on annonça le curé de Saint-Merri. Le coadjuteur jeta vivement les yeux derrière lui et vit qu’il était suivi d’un autre homme.
— Faites entrer, dit-il.
Le curé entra, et Planchet avec lui.
— Monseigneur, dit le curé de Saint-Merri, voici la personne dont j’avais eu l’honneur de vous parler.
Planchet salua de l’air d’un homme qui a fréquenté les bonnes maisons.
— Et vous êtes disposé à servir la cause du peuple ? demanda Gondy. — Je crois bien, dit Planchet : je suis frondeur dans l’âme. Tel que vous me voyez, monseigneur, je suis condamné à être pendu. — Et à quelle occasion ? — J’ai tiré des mains des sergents de Mazarin un noble seigneur qu’ils reconduisaient à la Bastille, où il était depuis cinq ans. — Vous le nommez ? — Oh ! monseigneur le connaît bien : c’est le comte de Rochefort. — Ah ! vraiment oui ! dit le coadjuteur, j’ai entendu parler de cette affaire : vous aviez soulevé tout le quartier, m’a-t-on dit ? — À peu près, dit Planchet d’un air satisfait de lui-même. — Et vous êtes de votre état… — Confiseur, rue des Lombards. — Expliquez-moi comment il se fait qu’exerçant un état si pacifique vous ayez des inclinations si belliqueuses ? — Comment monseigneur étant d’église me reçoit-il maintenant en habit de cavalier, avec l’épée au côté et les éperons aux bottes ? — Pas mal répondu, ma foi, dit Gondy en riant ; mais, vous le savez, j’ai toujours eu malgré mon rabat des inclinations guerrières. — Eh bien, monseigneur, moi, avant d’être confiseur, j’ai été trois ans sergent au régiment de Piémont, et avant d’être trois ans au régiment de Piémont, j’ai été dix-huit mois laquais de M. d’Artagnan. — Le lieutenant aux mousquetaires ? demanda Gondy. — Lui-même, monseigneur. — Mais on le dit mazarin enragé ? — Heu… fit Planchet.
— Que voulez-vous dire ?
— Rien, Monseigneur. M. d’Artagnan est au service, M. d’Artagnan fait son état de défendre Mazarin, qui le paie, comme nous faisons, nous autres bourgeois, notre état d’attaquer le Mazarin, qui nous vole.
— Vous êtes un garçon intelligent, mon ami ; peut-on compter sur vous ?
— Je croyais, dit Planchet, que M. le curé vous avait répondu de moi.
— En effet, mais j’aime à recevoir cette assurance de votre bouche.
— Vous pouvez compter sur moi, monseigneur, pourvu qu’il s’agisse de faire un bouleversement par la ville.
— Il s’agit justement de cela. Combien d’hommes croyez-vous pouvoir rassembler dans la nuit ?
— Deux cents mousquets et cinq cents hallebardes.
— Qu’il y ait seulement un homme par chaque quartier qui en fasse autant, et demain nous aurons une assez forte armée.
— Mais oui.
— Seriez-vous disposé à obéir au comte de Rochefort ?
— Je le suivrais en enfer, et ce n’est pas peu dire, car je le crois capable d’y descendre.
— Bravo !
— À quel signe pourra-t-on distinguer demain les amis des ennemis ?
— Tout frondeur peut mettre un nœud de paille à son chapeau.
— Bien ; donnez la consigne.
— Avez-vous besoin d’argent ?
— L’argent ne fait jamais de mal en aucune chose, monseigneur. Si on n’en a pas, on s’en passera ; si on en a, les choses n’iront que plus vite et mieux.
Gondy alla à un coffre et tira un sac.
— Voici cinq cents pistoles, dit-il, et si l’action va bien, comptez demain sur pareille somme.
— Je rendrai fidèlement compte à monseigneur de cette somme, dit Planchet en mettant le sac sous son bras.
— C’est bien, je vous recommande le cardinal.
— Soyez tranquille, il est en bonnes mains.
Planchet sortit, le curé resta un peu en arrière.
— Êtes-vous content, monseigneur ? dit-il.
— Oui, cet homme m’a l’air d’un gaillard résolu.
— Eh bien, il fera plus qu’il n’a promis.
— C’est merveilleux alors.
Et le curé rejoignit Planchet, qui l’attendait sur l’escalier. Dix minutes après on annonçait le curé de Saint-Sulpice.
Dès que la porte du cabinet de Gondy fut ouverte, un homme s’y précipita, c’était le comte de Rochefort.