Vingt ans après (page 6)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vingt ans après · 82 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il alla s’agenouiller en face de la chapelle pour ne pas perdre son homme de vue. C’était heureusement une messe basse et qui devait finir promptement. D’Artagnan, qui avait oublié ses prières et qui avait négligé de prendre un livre de messe, utilisa ses loisirs en examinant Bazin.

Bazin portait son costume, on peut le dire, avec autant de majesté que de béatitude. On comprenait qu’il était arrivé, ou peu s’en fallait, à l’apogée de ses ambitions, et que la baleine garnie d’argent qu’il tenait à la main lui paraissait aussi honorable que le bâton de commandement que Condé jeta ou ne jeta pas dans les lignes ennemies à la bataille de Fribourg. Son physique avait subi un changement, si on peut le dire, parfaitement analogue au costume. Tout son corps s’était arrondi et comme chanoinisé. Quant à sa figure, les parties saillantes semblaient s’en être effacées. Il avait toujours son nez, mais les joues, en s’arrondissant en avaient attiré à elles chacune une partie ; le menton fuyait sous la gorge ; quelque chose, qui était non plus de la graisse mais de la bouffissure, avait enfermé ses yeux ; quant au front, des cheveux taillés carrément et saintement le couvraient jusqu’à trois lignes des sourcils. Hâtons-nous de dire que le front de Bazin n’avait toujours eu, même au temps de sa plus grande découverte, qu’un pouce et demi de hauteur.

Le desservant achevait la messe en même temps que d’Artagnan son examen ; il prononça les paroles sacramentelles et se retira en donnant, au grand étonnement de d’Artagnan, sa bénédiction, que chacun recevait à genoux. Mais l’étonnement de d’Artagnan cessa lorsque dans l’officiant il eut reconnu le coadjuteur lui-même, c’est-à-dire le fameux Jean-François de Gondi, qui, à cette époque, pressentant le rôle qu’il allait jouer, commençait à force d’aumônes à se faire très populaire. C’était dans le but d’augmenter cette popularité qu’il disait de temps en temps une de ces messes matinales auxquelles le peuple seul a l’habitude d’assister.

D’Artagnan se mit à genoux comme les autres, reçut sa part de bénédiction, fit le signe de la croix ; mais au moment où Bazin passait à son tour les yeux levés au ciel et marchant humblement le dernier, d’Artagnan l’accrocha par le bas de sa robe.

Bazin baissa les yeux et fit un bond en arrière, comme s’il eût aperçu un serpent.

— Monsieur d’Artagnan ! s’écria-t-il ; vade retro, Satanas !…

— Eh bien ! mon cher Bazin, dit l’officier en riant, voilà comment vous recevez un ancien ami ?

— Monsieur, répondit Bazin, les vrais amis du chrétien sont ceux qui l’aident à faire son salut, et non ceux qui l’en détournent.

— Je ne vous comprends pas, Bazin, dit d’Artagnan, et je ne vois pas en quoi je puis être une pierre d’achoppement à votre salut.

— Vous oubliez, Monsieur, répondit Bazin, que vous avez failli détruire à jamais celui de mon pauvre maître, et qu’il n’a pas tenu à vous qu’il ne se damnât en restant mousquetaire, quand sa vocation l’entraînait si ardemment vers l’Église.

— Mon cher Bazin, reprit d’Artagnan, vous devez voir, par le lieu où vous me rencontrez, que je suis fort changé en toutes choses. L’âge amène la raison, et comme je ne doute pas que votre maître ne soit en train de faire son salut, je viens m’informer de vous où il est, pour qu’il m’aide par ses conseils à faire le mien.

— Dites plutôt pour le ramener avec vous vers le monde. Heureusement, ajouta Bazin, que j’ignore où il est, car, comme nous sommes dans un saint lieu, je n’oserais pas mentir.

— Comment ! s’écria d’Artagnan au comble du désappointement, vous ignorez où est Aramis ?

— D’abord, dit Bazin, Aramis était son nom de perdition ; dans Aramis on trouve Simara, qui est un nom de démon, et, par bonheur pour lui, il a quitté à tout jamais ce nom.

— Aussi, dit d’Artagnan, décidé à être patient jusqu’au bout, n’est-ce point Aramis que je cherchais, mais l’abbé d’Herblay. Voyons, mon cher Bazin, dites-moi où il est.

— N’avez-vous pas entendu, Monsieur d’Artagnan, que je vous ai répondu que je l’ignorais ?

— Oui, sans doute, mais à ceci je vous réponds, moi, que c’est impossible.

— C’est pourtant la vérité, Monsieur, la vérité pure, la vérité du bon Dieu.

D’Artagnan vit bien qu’il ne tirerait rien de Bazin ; il était évident que Bazin mentait, mais il mentait avec tant d’ardeur et de fermeté, qu’on pouvait deviner facilement qu’il ne reviendrait pas sur son mensonge.

— C’est bien, Bazin, dit d’Artagnan ; puisque vous ignorez où demeure votre maître, n’en parlons plus, quittons-nous bons amis, et prenez cette demi-pistole pour boire à ma santé.

— Je ne bois pas, Monsieur, dit Bazin en repoussant majestueusement la main de l’officier ; c’est bon pour des laïques !

— Incorruptible ! murmura d’Artagnan. En vérité, je joue de malheur !…

Et comme d’Artagnan, distrait par ses réflexions, avait lâché la robe de Bazin, Bazin profita de la liberté pour battre vivement en retraite vers la sacristie, dans laquelle il ne se crut encore en sûreté qu’après avoir fermé la porte derrière lui.

D’Artagnan restait immobile, pensif et les yeux fixés sur la porte qui avait mis une barrière entre lui et Bazin, lorsqu’il sentit qu’on lui touchait légèrement l’épaule du bout du doigt.

Il se retourna et allait pousser une exclamation de surprise, lorsque celui qui l’avait touché du bout du doigt ramena ce doigt sur ses lèvres, en signe de silence.

— Vous ici, mon cher Rochefort ! dit-il à demi-voix.

— Chut ! dit Rochefort. Saviez-vous que j’étais libre ?

— Je l’ai su de première main.

— Et par qui ?

— Par Planchet.

— Comment, par Planchet !

— Sans doute ; C’est lui qui vous a sauvé.

— Planchet ?… En effet, j’avais cru le reconnaître. Voilà ce qui prouve, mon cher, qu’un bienfait n’est jamais perdu.

— Et que venez-vous faire ici ?

— Je viens remercier Dieu de mon heureuse délivrance, dit Rochefort.

— Et puis quoi encore ? car je présume que ce n’est pas tout.

— Et puis prendre les ordres du coadjuteur, pour voir si nous ne pourrons pas quelque peu faire enrager Mazarin.

— Mauvaise tête ! vous allez vous faire fourrer encore à la Bastille.

— Oh ! quant à cela, j’y veillerai, je vous en réponds. C’est si bon le grand air ! Aussi, continua Rochefort en respirant à pleine poitrine, je vais aller me promener à la campagne, faire un tour en province.

— Tiens ! dit d’Artagnan, et moi aussi.

— Et sans indiscrétion peut-on vous demander où vous allez ?

— À la recherche de mes amis.

— De quels amis ?

— De ceux dont vous me demandiez des nouvelles hier.

— D’Athos, de Porthos et d’Aramis ? Vous les cherchez ?

— Oui.

— D’honneur ?

— Qu’y a-t-il donc là d’étonnant ?

— Rien. C’est drôle. Et de la part de qui les cherchez-vous ?

— Vous ne vous en doutez pas ?

— Si fait.

— Malheureusement je ne sais où ils sont.

— Et vous n’avez aucun moyen d’avoir de leurs nouvelles ? Attendez huit jours, et je vous en donnerai, moi.

— Huit jours, c’est trop ; il faut qu’avant trois jours je les aie trouvés.

— Trois jours, c’est court, dit Rochefort, et la France est grande.

— N’importe, vous connaissez le mot il faut ; avec ce mot-là on fait bien des choses.

— Et quand vous mettez-vous à leur recherche ?

— J’y suis.

— Bonne chance !

— Et vous bon voyage !

— Peut-être nous rencontrerons-nous par les chemins.

— Ce n’est pas probable.

— Qui sait ! le hasard est si capricieux.

— Adieu.

— Au revoir. À propos, si le Mazarin vous parle de moi, dites-lui que je vous ai chargé de lui faire savoir qu’il verrait avant peu si je suis, comme il le dit, trop vieux pour l’action.

Et Rochefort s’éloigna avec un de ces sourires diaboliques qui autrefois avaient si souvent fait frissonner d’Artagnan ; mais d’Artagnan le regarda cette fois sans angoisse ; et souriant à son tour avec une expression de mélancolie que ce souvenir, seul peut-être, pouvait donner à son visage :

— Va, démon, dit-il, et fais ce que tu voudras, peu m’importe : il n’y a pas une seconde Constance au monde !

En se retournant, d’Artagnan vit Bazin qui, après avoir déposé ses habits ecclésiastiques, causait avec le sacristain à qui lui d’Artagnan avait parlé en entrant dans l’église. Bazin paraissait fort animé et faisait avec ses gros petits bras courts force gestes. D’Artagnan comprit que, selon toute probabilité, il lui recommandait la plus grande discrétion à son égard.

D’Artagnan profita de la préoccupation des deux hommes d’Église pour se glisser hors de la cathédrale et aller s’embusquer au coin de la rue des Canettes. Bazin ne pouvait, du point où était caché d’Artagnan, sortir sans qu’on le vît.

Cinq minutes après, d’Artagnan étant à son poste, Bazin apparut sur le parvis ; il regarda de tous côtés pour s’assurer s’il n’était pas observé, mais il n’avait garde d’apercevoir notre officier, dont la tête seule passait à l’angle d’une maison, à cinquante pas de là. Tranquillisé par les apparences, il se hasarda dans la rue Notre-Dame. D’Artagnan s’élança de sa cachette et arriva à temps pour lui voir tourner la rue de la Juiverie et entrer, rue de la Calandre, dans une maison d’honnête apparence. Aussi notre officier ne douta point que ce ne fût dans cette maison que logeait le digne bedeau.

D’Artagnan n’avait garde d’aller s’informer à cette maison ; le concierge, s’il y en avait un, devait déjà être prévenu, et s’il n’y en avait point, à qui s’adresserait-il ?

Il entra dans un petit cabaret qui faisait le coin de la rue Saint-Éloi et de la rue de la Calandre et demanda une mesure d’hypocras. Cette boisson demandait une bonne demi-heure de préparation ; d’Artagnan avait tout le temps d’épier Bazin sans éveiller aucun soupçon.

Il avisa dans l’établissement un petit drôle de douze à quinze ans, à l’air éveillé, qu’il crut reconnaître pour l’avoir vu vingt minutes auparavant sous l’habit d’enfant de chœur. Il l’interrogea, et comme l’apprenti sous-diacre n’avait aucun intérêt à dissimuler, d’Artagnan apprit de lui qu’il exerçait de six à neuf heures du matin la profession d’enfant de chœur, et de neuf heures à minuit celle de garçon de cabaret.

Pendant qu’il causait avec l’enfant, on amena un cheval à la porte de la maison de Bazin. Le cheval était tout sellé et bridé. Un instant après, Bazin descendit.

— Tiens ! dit l’enfant, voilà notre bedeau qui va se mettre en route.

— Et où va-t-il comme cela ? demanda d’Artagnan.

— Dame, je n’en sais rien.

— Une demi-pistole, dit d’Artagnan, si tu peux le savoir.

— Pour moi ? dit l’enfant, dont les yeux étincelèrent de joie ; si je puis savoir où va M. Bazin ? ce n’est pas difficile. Vous ne vous moquez pas de moi ?

— Non, foi d’officier, tiens, voilà la demi-pistole ;

et il lui montra la pièce corruptrice, mais sans cependant la lui donner.

— Je vais le lui demander.

— C’est justement le moyen de ne rien savoir, dit d’Artagnan ; attends qu’il soit parti, et puis après, dame ! questionne, interroge, informe-toi. Cela te regarde, la demi-pistole est là.

Et il la remit dans sa poche.

— Je comprends, dit l’enfant, avec ce sourire narquois qui n’appartient qu’au gamin de Paris ; eh bien ! on attendra.

On n’eut pas à attendre longtemps. Cinq minutes après, Bazin partit au petit trot, activant le pas de son cheval à coups de parapluie. Bazin avait toujours eu l’habitude de porter un parapluie en guise de cravache.

À peine eut-il tourné le coin de la rue de la Juiverie, que l’enfant s’élança comme un limier sur sa trace.

D’Artagnan reprit sa place à la table où il s’était assis en entrant, parfaitement sûr qu’avant dix minutes il saurait ce qu’il voulait savoir.

En effet, avant que ce temps fût écoulé, l’enfant rentrait.

— Eh bien ? demanda d’Artagnan.

— Eh bien ! dit le garçon, on sait la chose.

— Et où est-il allé ?

— La demi-pistole est toujours pour moi ?

— Sans doute, réponds.

— Je demande à la voir. Prêtez-la-moi, que je voie si elle n’est pas fausse.

— La voilà.

— Dites donc, bourgeois, dit l’enfant, monsieur demande de la monnaie.

Le bourgeois était à son comptoir, il donna la monnaie et prit la pistole.

L’enfant mit la monnaie dans sa poche.

— Et maintenant, où est-il allé ? dit d’Artagnan, qui l’avait regardé faire tout son petit manége en riant.

— Il est allé à Noisy.

— Comment sais-tu cela ?

— Ah ! pardié, il n’a pas fallu être bien malin. J’avais reconnu le cheval pour être celui du boucher qui le loue de temps en temps à M. Bazin. Or, j’ai pensé que le boucher ne louait pas son cheval comme cela sans demander où on le conduisait, quoique je ne croie pas M. Bazin capable de surmener un cheval.

— Et il t’a répondu que M. Bazin…

— Allait à Noisy. D’ailleurs il paraît que c’est son habitude. Il y va deux ou trois fois par semaine.

— Et connais-tu Noisy ?

— Je crois bien, j’y ai ma nourrice.

— Y a-t-il un couvent à Noisy ?

— Et un fier ! un couvent de jésuites.

— Bon ! fit d’Artagnan, plus de doute.

— Alors, vous êtes content ?

— Oui. Comment t’appelle-t-on ?

— Friquet.

D’Artagnan prit ses tablettes et écrivit le nom de l’enfant et l’adresse du cabaret.

— Dites donc, monsieur l’officier, dit l’enfant, est-ce qu’il y a encore d’autres demi-pistoles à gagner ?

— Peut-être, dit d’Artagnan.

Et comme il avait appris ce qu’il voulait savoir, il paya la mesure d’hypocras qu’il n’avait point bue, et reprit vivement le chemin de la rue Tiquetonne.

CHAPITRE IX. COMMENT D’ARTAGNAN, EN CHERCHANT BIEN LOIN ARAMIS, S’APERÇUT QU’IL ÉTAIT EN CROUPE DERRIÈRE PLANCHET.

n rentrant, d’Artagnan vit un homme assis au coin du feu : c’était Planchet ; mais Planchet si bien métamorphosé, grâce aux vieilles hardes qu’en fuyant le mari avait laissées, que lui-même eut peine à le reconnaître. Madeleine le lui présenta à la vue de tous les garçons ; Planchet adressa à l’officier une belle phrase flamande ; l’officier lui répondit par quelques paroles qui n’étaient d’aucune langue, et le marché fut conclu. Le frère de Madeleine entrait au service de d’Artagnan.

Le plan de d’Artagnan était parfaitement arrêté : il ne voulait pas arriver de jour à Noisy, de peur d’être reconnu. Il avait donc du temps devant lui, Noisy n’étant situé qu’à trois ou quatre lieues de Paris, sur la route de Meaux. Il commença par déjeûner substantiellement, ce qui peut être un mauvais début quand on veut agir de la tête, mais ce qui est une excellente précaution lorsqu’on veut agir de son corps ; puis il changea d’habit, craignant que sa casaque de lieutenant de mousquetaires n’inspirât de la défiance ; puis il prit la plus forte et la plus solide de ses trois épées, qu’il ne prenait qu’aux grands jours ; puis, vers les deux heures, il fit seller les deux chevaux, et suivi de Planchet, il sortit par la barrière de la Villette. On faisait toujours dans la maison voisine de l’hôtel de la Chevrette les perquisitions les plus actives pour retrouver Planchet.

À une lieue et demie de Paris, d’Artagnan, voyant que dans son impatience il était encore parti trop tôt, s’arrêta pour faire souffler les chevaux ; l’auberge était pleine de gens d’assez mauvaise mine qui avaient l’air d’être sur le point de tenter quelque expédition nocturne. Un homme enveloppé d’un manteau parut à la porte, mais voyant un étranger, il fit un signe de la main, et deux buveurs sortirent pour s’entretenir avec lui. Quant à d’Artagnan, il s’approcha de la maîtresse de la maison insoucieusement, vanta son vin, qui était d’un horrible cru de Montreuil, lui fit quelques questions sur Noisy, et apprit qu’il n’y avait dans le village que deux maisons de grande apparence, l’une qui appartenait à monseigneur l’archevêque de Paris, et dans laquelle se trouvait en ce moment sa nièce, madame la duchesse de Longueville, l’autre qui était un couvent de jésuites, et qui, selon l’habitude, était la propriété de ces dignes pères ; il n’y avait pas à se tromper.

À quatre heures, d’Artagnan se remit en route, marchant au pas, car il voulait n’arriver qu’à nuit close. Or, quand on marche au pas, à cheval, par une journée d’hiver, par un temps gris, au milieu d’un paysage sans accident, on n’a guère rien de mieux à faire que ce que fait, comme dit La Fontaine, un lièvre dans son gîte : songer ; d’Artagnan songeait donc, et Planchet aussi. Seulement, comme on va le voir, leurs rêveries étaient différentes.

Un mot de l’hôtesse avait imprimé une direction particulière aux pensées de d’Artagnan : ce mot, c’était le nom de Mme de Longueville.

En effet, Mme de Longueville avait tout ce qu’il fallait pour faire songer : c’était une des plus grandes dames du royaume, c’était une des plus belles femmes de la cour. Mariée au vieux duc de Longueville qu’elle n’aimait pas, elle avait d’abord passé pour être la maîtresse de Coligny, qui s’était fait tuer pour elle par le duc de Guise, dans un duel sur la place Royale ; puis on avait parlé d’une amitié un peu trop tendre qu’elle aurait eue pour le prince de Condé, son frère, et qui avait scandalisé les âmes timorées de la cour ; puis enfin, disait-on encore, une haine véritable et profonde avait succédé à cette amitié, et la duchesse de Longueville, en ce moment, avait, disait-on toujours, une liaison politique avec le prince de Marcillac, fils aîné du vieux duc de La Rochefoucault, dont elle était en train de faire un ennemi à M. le duc de Condé, son frère.

D’Artagnan pensait à toutes ces choses-là. Il pensait que lorsqu’il était au Louvre, il avait vu souvent passer devant lui, radieuse et éblouissante, la belle Mme de Longueville. Il pensait à Aramis, qui, sans être plus que lui, avait été autrefois l’amant de Mme de Chevreuse, qui était à l’autre cour ce que Mme de Longueville était à celle-ci. Et il se demandait pourquoi il y a dans le monde des gens qui arrivent à tout ce qu’ils désirent, ceux-ci comme ambition, ceux-là comme amour ; tandis qu’il y en a d’autres qui restent, soit hasard, soit mauvaise fortune, soit empêchement naturel que la nature a mis en eux, à moitié chemin de toutes leurs espérances. Il était forcé de s’avouer que malgré tout son esprit, malgré toute son adresse, il était et resterait probablement de ces derniers, lorsque Planchet s’approcha de lui et lui dit :

— Je parie, monsieur, que vous pensez à la même chose que moi.

— J’en doute, Planchet, dit en souriant d’Artagnan ; mais à quoi penses-tu ? voyons.

— Je pense, monsieur, à ces gens de mauvaise mine qui buvaient dans l’auberge où nous nous sommes arrêtés.

— Toujours prudent, Planchet.

— Monsieur, c’est de l’instinct.

— Eh bien ! voyons, que te dit ton instinct en pareille circonstance ?

— Monsieur, mon instinct me disait que ces gens-là étaient rassemblés dans cette auberge pour un mauvais dessein, et je réfléchissais à ce que mon instinct me disait dans le coin le plus obscur de l’écurie, lorsqu’un homme enveloppé d’un manteau entra dans cette même écurie suivi de deux autres hommes.

— Ah ! ah ! fit d’Artagnan, le récit de Planchet correspondant avec ses précédentes observations. Eh bien ?

— L’un de ces hommes disait :

« Il doit bien certainement être à Noisy ou y venir ce soir, car j’ai reconnu son domestique.

— Tu es sûr ? a dit l’homme au manteau.

— Oui, mon prince. »

— Mon prince ? interrompit d’Artagnan.

— Oui, mon prince. Mais écoutez donc : « S’il y est, voyons, décidément, qu’en faut-il faire ? a dit l’autre buveur.

— Ce qu’il faut en faire ? a dit le prince.

— Oui. Il n’est pas homme à se laisser prendre comme cela, il jouera de l’épée.

— Eh bien, il faudra faire comme lui, et cependant, tâche de l’avoir vivant. Avez-vous des cordes pour le lier et un bâillon pour lui mettre sur la bouche ?

— Nous avons tout cela.

— Faites attention qu’il sera, selon toute probabilité, déguisé en cavalier.

— Oh ! oui, oui, monseigneur, soyez tranquille.

— D’ailleurs, je serai là, et je vous guiderai.

— Vous répondez que la justice ?…

— Je réponds de tout, dit le prince.

— C’est bon, nous ferons de notre mieux. »

Et sur ce, ils sont sortis de l’écurie.

— Eh bien, dit d’Artagnan, en quoi cela nous regarde-t-il ? C’est quelques-unes de ces entreprises comme on en fait tous les jours.

— Et vous êtes sûr qu’elle n’est point dirigée contre nous ?

— Contre nous ! et pourquoi ?

— Dame, repassez leurs paroles : « J’ai reconnu son domestique, » a dit l’un ; ce qui pourrait bien se rapporter à moi.

— Après ?

— « Il doit être à Noisy, ou va y venir ce soir, » a dit l’autre ; ce qui pourrait bien se rapporter à vous.

— Ensuite ?

— Ensuite le prince a dit : « Faites attention qu’il sera, selon toute probabilité, déguisé en cavalier ; » ce qui ne me paraît pas laisser de doute, puisque vous êtes en cavalier et non en officier de mousquetaires. Eh bien ! que dites-vous de cela ?

— Hélas ! mon cher Planchet, dit d’Artagnan en poussant un soupir, j’en dis que je n’en suis malheureusement plus au temps où les princes me voulaient faire assassiner. Ah ! celui-là c’était le bon temps. Sois donc tranquille, ces gens-là n’en veulent point à nous.

— Monsieur est sûr ?

— J’en réponds.

— C’est bien alors ; n’en parlons plus.

Et Planchet reprit sa place à la suite de d’Artagnan, avec cette sublime confiance qu’il avait toujours eue pour son maître, et que quinze ans de séparation n’avaient pas altérée.

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