Vingt ans après (page 76)
— Merci, monsieur, je n’en désire pas davantage et je vais vous demander une chose qui ne vous compromettra aucunement.
— Si elle ne me compromet qu’un peu, monsieur, dit en souriant M. de Comminges, demandez toujours. Je n’aime pas beaucoup plus que vous M. Mazarini ; je sers la reine, ce qui m’entraîne tout naturellement à servir le cardinal ; mais je sers l’une avec joie et l’autre à contre-cœur. Parlez donc, je vous prie ; j’attends et j’écoute.
— Puisqu’il n’y a aucun inconvénient, dit Athos, que je sache que M. d’Artagnan est ici, il n’y en a pas davantage, je présume, à ce qu’il sache que j’y suis moi-même ?
— Je n’ai reçu aucun ordre à cet endroit, monsieur.
— Eh bien ! faites-moi donc le plaisir de lui présenter mes civilités et de lui dire que je suis son voisin. Vous lui annoncerez en même temps ce que vous m’annonciez tout à l’heure, c’est-à-dire que M. de Mazarin m’a placé dans le pavillon de l’orangerie pour me pouvoir faire visite, et vous lui direz que je profiterai de cet honneur qu’il me veut bien accorder, pour obtenir quelque adoucissement à notre captivité.
— Qui ne peut durer, ajouta Comminges ; M. le cardinal me le disait lui-même, il n’y a point ici de prison.
— Il y a les oubliettes, dit en souriant Athos.
— Oh ! ceci est autre chose, dit Comminges. Oui, je sais qu’il y a des traditions à ce sujet ; mais un homme de petite naissance comme l’est le cardinal, un Italien qui est venu chercher fortune en France, n’oserait se porter à de pareils excès envers des hommes comme nous ; ce serait une énormité. C’était bon du temps de l’autre cardinal, qui était un grand seigneur ; mais mons Mazarin ! allons donc ! les oubliettes sont vengeances royales et auxquelles ne doit pas toucher un pleutre comme lui. On sait votre arrestation, on saura bientôt celle de vos amis, monsieur, et toute la noblesse de France lui demanderait compte de votre disparition. Non, non, tranquillisez-vous, les oubliettes de Rueil sont devenues, depuis dix ans, des traditions à l’usage des enfants. Demeurez donc sans inquiétude à cet endroit. De mon côté, je préviendrai M. d’Artagnan de votre arrivée ici. Qui sait si dans quinze jours vous ne me rendrez pas quelque service analogue !
— Moi, monsieur ?
— Eh ! sans doute ; ne puis-je pas à mon tour être prisonnier de M. le coadjuteur ?
— Croyez bien que dans ce cas, monsieur, dit Athos en s’inclinant, je m’efforcerais de vous plaire.
— Me ferez-vous l’honneur de souper avec moi, monsieur le comte ? demanda Comminges.
— Merci, monsieur, je suis de sombre humeur et je vous ferais passer la soirée triste. Merci !
Comminges alors conduisit le comte dans une chambre du rez-de-chaussée d’un pavillon faisant suite à l’orangerie et de plain-pied avec elle. On arrivait à cette orangerie par une grande cour peuplée de soldats et de courtisans. Cette cour, qui formait le fer à cheval, avait à son centre les appartements habités par M. de Mazarin, et à chacune de ses ailes le pavillon de chasse où était d’Artagnan et le pavillon de l’orangerie où venait d’entrer Athos. Derrière l’extrémité de ces deux ailes s’étendait le parc.
Athos, en arrivant dans la chambre qu’il devait habiter, aperçut à travers sa fenêtre, soigneusement grillée, des murs et des toits.
— Qu’est-ce que ce bâtiment ? dit-il.
— Le derrière du pavillon de chasse où vos amis sont détenus, dit Comminges. Malheureusement, les fenêtres qui donnent de ce côté ont été bouchées du temps de l’autre cardinal, car plus d’une fois les bâtiments ont servi de prison, et M. de Mazarin, en vous y enfermant, ne fait que les rendre à leur destination première. Si ces fenêtres n’étaient pas bouchées, vous auriez eu la consolation de correspondre par signes avec vos amis.
— Et vous êtes sûr, monsieur de Comminges, dit Athos, que le cardinal me fera l’honneur de me visiter ?
— Il me l’a assuré, du moins, monsieur.
Athos soupira en regardant ses fenêtres grillées.
— Oui, c’est vrai, dit Comminges, c’est presque une prison, rien n’y manque, pas même les barreaux. Mais aussi quelle singulière idée vous a-t-il pris, à vous qui êtes une fleur de noblesse, d’aller épanouir votre bravoure et votre loyauté parmi tous ces champignons de la Fronde ! Vraiment, comte, si j’eusse jamais cru avoir quelque ami dans les rangs de l’armée royale, c’est à vous que j’eusse pensé. Un frondeur, vous ! le comte de la Fère, du parti d’un Broussel, d’un Blancmesnil, d’un Viole ! Fi donc ! cela ferait croire que madame votre mère était quelque petite robine. Vous un frondeur !
— Ma foi, mon cher monsieur, dit Athos, il fallait être mazarin ou frondeur. J’ai longtemps fait résonner ces deux noms à mon oreille, et je me suis prononcé pour le dernier ; c’est un nom français, au moins. Et puis, je suis frondeur, non pas avec M. Broussel, avec M. Blancmesnil et avec M. Viole, mais avec M. de Beaufort, M. de Bouillon et M. d’Elbeuf, avec des princes et non avec des présidents, des conseillers, des robins. D’ailleurs, l’agréable résultat que de servir M. le cardinal ! Regardez ce mur sans fenêtres, monsieur de Comminges, il vous en dira de belles sur la reconnaissance mazarine.
— Oui, reprit en riant Comminges, et surtout s’il répète ce que M. d’Artagnan lui lance depuis huit jours de malédictions.
— Pauvre d’Artagnan ! dit Athos avec cette mélancolie charmante qui faisait une des faces de son caractère, un homme si brave, si bon, si terrible à ceux qui n’aiment pas ceux qu’il aime ! Vous avez là deux rudes prisonniers, monsieur de Comminges, et je vous plains si l’on a mis sous votre responsabilité ces deux hommes indomptables.
— Indomptables ! dit en souriant à son tour Comminges ; eh ! Monsieur, vous voulez me faire peur. Le premier jour de son emprisonnement, M. d’Artagnan a provoqué tous les soldats et tous les bas officiers, sans doute afin d’avoir une épée ; cela a duré le lendemain, s’est étendu même jusqu’au surlendemain, mais ensuite il est devenu calme et doux comme un agneau. À présent il chante des chansons gasconnes qui nous font mourir de rire.
— Et M. du Vallon ? demanda Athos.
— Ah ! celui-là, c’est autre chose. J’avoue que c’est un gentilhomme effrayant. Le premier jour, il a enfoncé toutes les portes d’un seul coup d’épaule, et je m’attendais à le voir sortir de Rueil comme Samson est sorti de Gaza. Mais son humeur a suivi la même marche que celle de son compagnon M. d’Artagnan. Maintenant, non seulement il s’accoutume à sa captivité, mais encore il en plaisante. — Tant mieux, dit Athos, tant mieux ! — En attendiez-vous donc autre chose ? demanda Comminges, qui, rapprochant ce qu’avait dit Mazarin de ses prisonniers avec ce qu’en disait le comte de la Fère, commençait à concevoir quelques inquiétudes.
De son côté, Athos réfléchissait que très certainement cette amélioration dans le moral de ses amis naissait de quelque plan formé par d’Artagnan. Il ne voulut donc pas leur nuire pour trop les exalter.
— Eux ? dit-il, ce sont des têtes inflammables ; l’un est Gascon, l’autre Picard ; tous deux s’allument facilement, mais s’éteignent vite. Vous en avez eu la preuve, et ce que vous venez de me raconter tout à l’heure fait foi de ce que je vous dis maintenant.
C’était l’opinion de Comminges ; aussi se retira-t-il plus assuré, et Athos demeura seul dans la vaste chambre, où, suivant l’ordre du cardinal, il fut traité avec les égards dus à un gentilhomme. Il attendait, au reste, pour se faire une idée précise de sa situation, cette fameuse visite promise par Mazarin lui-même.
CHAPITRE LXXXVII. L’ESPRIT ET LE BRAS.
aintenant passons de l’orangerie au pavillon de chasse.
Au fond de la cour où par un portique fermé de colonnes ioniennes on découvrait les chenils, s’élevait un bâtiment oblong qui semblait s’étendre comme un bras au-devant de cet autre bras, le pavillon de l’orangerie, demi-cercle enserrant la cour d’honneur.
C’est dans ce pavillon, au rez-de-chaussée, qu’étaient renfermés Porthos et d’Artagnan, partageant les longues heures d’une captivité antipathique à ces deux tempéraments.
D’Artagnan se promenait comme un tigre, l’œil fixe, et rugissant parfois sourdement le long des barreaux d’une large fenêtre donnant sur la cour de service. Porthos ruminait en silence un excellent dîner dont on venait de desservir les restes. L’un semblait privé de raison, et il méditait ; l’autre semblait méditer profondément, et il dormait. Seulement, son sommeil était un cauchemar, ce qui pouvait se deviner à la manière incohérente et entrecoupée dont il ronflait.
— Voilà, dit d’Artagnan, le jour qui baisse. Il doit être quatre heures à peu près. Il y a tantôt cent quatre-vingt-trois heures que nous sommes là-dedans. — Hum ! fit Porthos, pour avoir l’air de répondre. — Entendez-vous, éternel dormeur ? dit d’Artagnan impatienté qu’un autre pût se livrer au sommeil le jour, quand il avait, lui, toutes les peines du monde à dormir la nuit. — Quoi ? dit Porthos. — Ce que je dis ? — Que dites-vous ? — Je dis, reprit d’Artagnan, que voilà tantôt cent quatre-vingt-trois heures que nous sommes ici. — C’est votre faute, dit Porthos. — Comment ! c’est ma faute ?… — Oui, je vous ai offert de nous en aller. — En descellant un barreau ou en enfonçant une porte ? — Sans doute. — Porthos, des gens comme nous ne s’en vont pas purement et simplement. — Ma foi, dit Porthos, moi je m’en irais avec cette pureté et cette simplicité que vous me semblez dédaigner par trop.
D’Artagnan haussa les épaules.
— Et puis, dit-il, ce n’est pas le tout que de sortir de cette chambre.
— Cher ami, dit Porthos, vous me semblez aujourd’hui d’un peu meilleure humeur qu’hier. Expliquez-moi comment ce n’est pas le tout que de sortir de cette chambre.
— Ce n’est pas le tout, parce que n’ayant ni armes ni mot de passe, nous ne ferons pas cinquante pas dans la cour sans heurter une sentinelle.
— Eh bien ! dit Porthos, nous assommerons la sentinelle et nous aurons ses armes.
— Oui ; mais avant d’être assommée tout à fait (cela a la vie dure, un Suisse), elle poussera un cri ou tout au moins un gémissement qui fera sortir le poste ; nous serons traqués et pris comme des renards, nous qui sommes des lions, et l’on nous jettera dans quelque cul de basse-fosse où nous n’aurons pas même la consolation de voir cet affreux ciel gris de Rueil, qui ne ressemble pas plus au ciel de Tarbes que la lune ne ressemble au soleil. Mordioux ! si nous avions quelqu’un au dehors, quelqu’un qui pût nous donner des renseignements sur la topographie morale et physique de ce château, sur ce que César appelait les mœurs et les lieux, à ce qu’on m’a dit, du moins… Eh ! quand on pense que durant vingt ans, pendant lesquels je ne savais que faire, je n’ai pas eu l’idée d’occuper une de ces heures-là à venir étudier Rueil !
— Qu’est-ce que ça fait ? dit Porthos, allons-nous-en toujours.
— Mon cher, dit d’Artagnan, savez-vous pourquoi les maîtres pâtissiers ne travaillent jamais de leurs mains ?
— Non, dit Porthos, mais je serais flatté de le savoir.
— C’est que devant leurs élèves ils craindraient de faire quelques tartes trop rôties ou quelques crêmes tournées.
— Après ?
— Après, on se moquerait d’eux, et il ne faut jamais qu’on se moque des maîtres pâtissiers.
— Et pourquoi les maîtres pâtissiers à propos de nous ?
— Parce que nous devons, en fait d’aventures, jamais n’avoir d’échec ni prêter à rire de nous. Mais écoutez-moi, Porthos : quoique M. Mordaunt ne fût pas à mépriser, M. Mazarin me paraît bien autrement fort que M. Mordaunt, et nous ne le noierons pas aussi facilement. Observons-nous donc bien et jouons serré, car, ajouta d’Artagnan avec un soupir, à nous deux, nous en valons huit autres peut-être, mais nous ne valons pas les quatre que vous savez.
— C’est vrai, dit Porthos en correspondant par un soupir au soupir de d’Artagnan.
— Eh bien ! Porthos, faites comme moi, promenez-vous de long en large jusqu’à ce qu’une nouvelle de nos amis nous arrive ou qu’une bonne idée nous vienne ; mais ne dormez pas toujours comme vous faites : il n’y a rien qui allourdisse l’esprit comme le sommeil. Quant à ce qui nous attend, c’est peut-être moins grave que nous ne le pensions d’abord. Je ne crois pas que M. de Mazarin songe à nous faire couper la tête, parce qu’on ne nous couperait pas la tête sans procès, que le procès ferait du bruit, que le bruit attirerait nos amis, et qu’alors ils ne laisseraient pas faire M. de Mazarin.
— Que vous raisonnez bien ! dit Porthos avec admiration.
— Mais oui, pas mal, dit d’Artagnan. Et puis, voyez-vous, si l’on ne nous fait pas notre procès, si l’on ne nous coupe pas la tête, il faut qu’on nous garde ici ou qu’on nous transporte ailleurs.
— Oui, il le faut nécessairement, dit Porthos.
— Eh bien ! il est impossible que maître Aramis, ce fin limier, et qu’Athos, ce sage gentilhomme, ne découvrent pas notre retraite ; alors, ma foi, il sera temps.
— Oui, d’autant plus qu’on n’est pas absolument mal ici ; à l’exception d’une chose, cependant.
— De laquelle ?
— Avez-vous remarqué, d’Artagnan, qu’on nous a donné du mouton braisé trois jours de suite ?
— Non, mais s’il s’en présente une quatrième fois, je m’en plaindrai, soyez tranquille.
— Et puis quelquefois ma maison me manque ; il y a bien longtemps que je n’ai visité mes châteaux.
— Bah ! oubliez-les momentanément ; nous les retrouverons, à moins que M. de Mazarin ne les ait fait raser.
— Croyez-vous qu’il se soit permis cette tyrannie ? demanda Porthos avec inquiétude.
— Non ; c’était bon pour l’autre cardinal, ces résolutions-là. Le nôtre est trop mesquin pour risquer de pareilles choses.
— Vous me tranquillisez, d’Artagnan.
— Eh bien ! alors, faites bon visage comme je fais ; plaisantons avec les gardiens ; intéressons les soldats, puisque nous ne pouvons les corrompre ; cajolez-les plus que vous ne faites, Porthos, quand ils viendront sous nos barreaux. Jusqu’à présent vous n’avez fait que leur montrer le poing, et plus votre poing est respectable, Porthos, moins il est attirant. Ah ! je donnerais beaucoup pour avoir cinq cents louis seulement.
— Et moi aussi, dit Porthos, qui ne voulait pas demeurer en reste de générosité avec d’Artagnan, je donnerais bien… cent pistoles.
Les deux prisonniers en étaient là de leur conversation quand Comminges entra, précédé d’un sergent et de deux hommes qui portaient le souper dans une manne remplie de bassins et de plats.
— Bon ! dit Porthos, encore du mouton !
— Mon cher monsieur Comminges, dit d’Artagnan, vous saurez que mon ami, M. du Vallon, est décidé à se porter aux plus dures extrémités si M. de Mazarin s’obstine à le nourrir de cette sorte de viande.
— Je déclare même, dit Porthos, que je ne mangerai de rien autre chose si on ne l’emporte pas.
— Emportez le mouton, dit Comminges, je veux que M. du Vallon soupe agréablement, d’autant plus que j’ai à lui annoncer une nouvelle qui, j’en suis sûr, va lui donner de l’appétit.
— M. de Mazarin serait-il trépassé ? demanda Porthos.
— Non, j’ai même le regret de vous annoncer qu’il se porte à merveille.
— Tant pis ! dit Porthos.
— Et quelle est cette nouvelle ? demanda d’Artagnan. C’est du fruit si rare qu’une nouvelle en prison, que vous excuserez, je l’espère, mon impatience, n’est-ce pas, monsieur de Comminges ? d’autant plus que vous nous avez laissé entendre que la nouvelle était bonne.
— Seriez-vous aise de savoir que M. le comte de la Fère se porte bien ? répondit Comminges.
Les petits yeux de d’Artagnan s’ouvrirent démesurément.
— Si j’en serais aise, s’écria-t-il, j’en serais plus qu’aise, j’en serais heureux !
— Eh bien ! je suis chargé par lui-même de vous présenter tous ses compliments et de vous dire qu’il est en bonne santé.
D’Artagnan faillit bondir de joie. Un coup d’œil rapide traduisit à Porthos sa pensée : « Si Athos sait où nous sommes, disait ce regard, s’il nous fait parler, avant peu Athos agira. »
Porthos n’était pas très habile à comprendre les coups d’œil ; mais cette fois, comme il avait, au nom d’Athos, éprouvé la même impression que d’Artagnan, il comprit.
— Mais, demanda timidement le Gascon, M. le comte de la Fère, dites-vous, vous a chargé de tous ses compliments pour M. du Vallon et moi ?
— Oui, monsieur.
— Vous l’avez donc vu ?
— Sans doute.
— Où cela, sans indiscrétion ?
— Bien près d’ici, répondit Comminges en souriant.
— Bien près d’ici ! répéta d’Artagnan, dont les yeux étincelèrent.
— Si près, que si les fenêtres qui donnent dans l’orangerie n’étaient pas bouchées, vous pourriez le voir de la place où vous êtes.
— Il rôde aux environs du château, pensa d’Artagnan. Puis tout haut :
— Vous l’avez rencontré à la chasse, dit-il, dans le parc peut-être ?
— Non pas, plus près, plus près encore. Tenez, derrière ce mur, dit Comminges en frappant contre le mur.
— Derrière ce mur ? Qu’y a-t-il donc, derrière ce mur ? On m’a amené ici de nuit, de sorte que le diable m’emporte si je sais où je suis.
— Eh bien ! dit Comminges, supposez une chose.
— Je supposerai tout ce que vous voudrez.
— Supposez qu’il y ait une fenêtre à ce mur.
— Eh bien ?
— Eh bien ! de cette fenêtre vous verriez M. de la Fère à la sienne.
— M. de la Fère est donc logé au château ?
— Oui.
— À quel titre !
— Au même titre que vous.
— Athos est prisonnier ?
— Vous savez bien, dit en riant Comminges, qu’il n’y a pas de prisonniers à Rueil, puisqu’il n’y a pas de prison.
— Ne jouons pas sur les mots, monsieur ; Athos a été arrêté ?
— Hier, à Saint-Germain, en sortant de chez la reine.
Les bras de d’Artagnan retombèrent inertes à son côté. On eût dit qu’il était foudroyé. La pâleur courut comme un nuage blanc sur son teint bruni, mais disparut presque aussitôt.
— Prisonnier ! répéta-t-il.
— Prisonnier ! répéta après lui Porthos abattu.
Tout à coup d’Artagnan releva la tête et on vit luire en ses yeux un éclair imperceptible pour Porthos lui-même. Puis, le même abattement qui l’avait précédé suivit cette fugitive lueur.
— Allons, allons, dit Comminges, qui avait un sentiment réel d’affection pour d’Artagnan depuis le service signalé que celui-ci lui avait rendu le jour de l’arrestation de Broussel en le tirant des mains des Parisiens : allons, ne vous désolez pas, je n’ai pas prétendu vous apporter une triste nouvelle, tant s’en faut. Par la guerre qui court, nous sommes tous des êtres incertains. Riez donc du hasard qui rapproche votre ami de vous et de M. du Vallon, au lieu de vous désespérer.
Mais cette invitation n’eut aucune influence sur d’Artagnan, qui conserva son air lugubre.
— Et quelle mine faisait-il ? demanda Porthos, qui, voyant que d’Artagnan laissait tomber la conversation, en profita pour placer son mot.
— Mais, fort bonne mine, dit Comminges. D’abord, comme vous, il avait paru assez désespéré ; mais quand il a su que M. le cardinal devait lui faire une visite ce soir même…
— Ah ! fit d’Artagnan, M. le cardinal doit faire visite au comte de la Fère ?
— Oui, il l’en a fait prévenir, et M. le comte de la Fère, en apprenant cette nouvelle, m’a chargé de vous dire, à vous, qu’il profiterait de cette faveur que lui faisait le cardinal pour plaider votre cause et la sienne.
— Ah ! ce cher comte ! dit d’Artagnan.
— Belle affaire, grogna Porthos, grande faveur ! Pardieu ! M. le comte de la Fère, dont la famille a été alliée aux Montmorency et aux Rohan, vaut bien M. de Mazarin.
— N’importe, dit d’Artagnan avec son ton le plus câlin, en y réfléchissant, mon cher du Vallon, c’est beaucoup d’honneur pour M. le comte de la Fère, c’est surtout beaucoup d’espérance à concevoir : une visite ! et même, à mon avis, c’est un honneur si grand pour un prisonnier, que je crois que M. de Comminges se trompe.
— Comment ! je me trompe !
— Ce sera non pas M. de Mazarin qui ira visiter le comte de la Fère, mais M. le comte de la Fère qui sera appelé par M. de Mazarin.
— Non, non, non, dit Comminges, qui tenait à rétablir les faits dans toute leur exactitude. J’ai parfaitement entendu ce que m’a dit le cardinal. Ce sera lui qui ira visiter le comte de la Fère.
D’Artagnan essaya de surprendre un des regards de Porthos pour savoir si son compagnon comprenait l’importance de cette visite, mais Porthos ne regardait pas même de son côté.
— C’est donc l’habitude de M. le cardinal de se promener dans son orangerie ? demanda d’Artagnan.
— Chaque soir il s’y enferme, dit Comminges. Il paraît que c’est là qu’il médite sur les affaires de l’État.
— Alors, dit d’Artagnan, je commence à croire que M. de la Fère recevra la visite de Son Éminence ; d’ailleurs il se fera accompagner, sans doute.
— Oui, par deux soldats.
— Et il causera ainsi d’affaires devant deux étrangers ?
— Les soldats sont des Suisses des petits cantons et ne parlent qu’allemand. D’ailleurs, selon toute probabilité, ils attendront à la porte.