Vingt ans après (page 78)
— Voilà une belle difficulté ! dit Porthos, et avec un coup d’épaule…
— Pour Dieu ! Porthos, mon ami, dit d’Artagnan, ménagez vos tours de force, ou ils n’auront plus, dans l’occasion, toute la valeur qu’ils méritent : n’avez-vous pas entendu qu’il va venir ici quelqu’un ?
— Si fait.
— Eh bien ! ce quelqu’un nous ouvrira les portes.
— Mais, mon cher, dit Porthos, si ce quelqu’un nous reconnaît, si ce quelqu’un en nous reconnaissant se met à crier, nous sommes perdus ; car enfin vous n’avez pas le dessein, j’imagine, de me faire assommer ou étrangler cet homme d’église. Ces manières-là sont bonnes envers les Anglais et les Allemands.
— Oh ! Dieu m’en préserve et vous aussi, dit d’Artagnan. Le jeune roi nous en aurait peut-être quelque reconnaissance ; mais la reine ne nous le pardonnerait pas, et c’est elle qu’il faut ménager ; puis d’ailleurs, du sang inutile, jamais ! au grand jamais ! J’ai mon plan. Laissez-moi donc faire et nous allons rire.
— Tant mieux, dit Porthos, j’en éprouve le besoin.
— Chut ! dit d’Artagnan, voici le quelqu’un annoncé.
On entendit alors dans la salle précédente, c’est-à-dire dans le vestibule, le retentissement d’un pas léger. Les gonds de la porte crièrent et un homme parut en habit de cavalier, enveloppé d’un manteau brun, un large feutre rabattu sur ses yeux et une lanterne à la main.
Porthos s’effaça contre la muraille, mais il ne put tellement se rendre invisible que l’homme au manteau ne l’aperçût ; il lui présenta sa lanterne et lui dit :
— Allumez la lampe du plafond.
Puis s’adressant à d’Artagnan :
— Vous savez la consigne ? dit-il.
— Ia, répliqua le Gascon, déterminé à se borner à cet échantillon de la langue allemande.
— Tedesco, fit le cavalier. Va bene.
Et s’avançant vers la porte située en face de celle par laquelle il était entré, il l’ouvrit et disparut derrière elle en la refermant.
— Et maintenant, dit Porthos, que ferons-nous ?
— Maintenant, nous nous servirons de votre épaule si cette porte est fermée, ami Porthos. Chaque chose en son temps, et tout vient à propos pour qui sait attendre. Mais d’abord barricadons la première porte d’une façon convenable, et ensuite nous suivrons le cavalier.
Les deux amis se mirent aussitôt à la besogne et embarrassèrent la porte de tous les meubles qui se trouvèrent dans la salle, embarras qui rendait le passage d’autant plus impraticable que la porte s’ouvrait en dedans.
— Là, dit d’Artagnan, nous voilà sûrs de ne pas être surpris par derrière. Allons en avant.
On arriva à la porte par laquelle avait disparu Mazarin ; elle était fermée ; d’Artagnan tenta inutilement de l’ouvrir.
— Voilà où il s’agit de placer votre coup d’épaule, dit d’Artagnan. Poussez, ami Porthos, mais doucement, sans bruit ; n’enfoncez rien, disjoignez les battants, voilà tout.
Porthos appuya sa robuste épaule contre un des panneaux, qui plia, et d’Artagnan introduisit alors la pointe de son épée entre le pêne et la gâche de la serrure. Le pêne, taillé en biseau, céda, et la porte s’ouvrit.
— Quand je vous disais, ami Porthos, qu’on obtenait tout des femmes et des portes en les prenant par la douceur.
— Le fait est, dit Porthos, que vous êtes un grand moraliste.
— Entrons, dit d’Artagnan.
Ils entrèrent. Derrière un vitrage, à la lueur de la lanterne du cardinal, posée à terre au milieu de la galerie, on voyait les orangers et les grenadiers du château de Rueil alignés en longues files formant une grande allée et deux allées latérales plus petites.
— Pas de cardinal ! dit d’Artagnan, mais sa lampe seule ; où diable est-il donc ?
Et comme il explorait une des ailes latérales après avoir fait signe à Porthos d’explorer l’autre, il vit tout à coup à sa gauche une caisse écartée de son rang, et, à la place de cette caisse un trou béant. Dix hommes eussent eu de la peine à faire mouvoir cette caisse, mais par un mécanisme quelconque, elle avait tourné avec la dalle qui la supportait.
D’Artagnan, comme nous l’avons dit, vit un trou à cette place, et dans ce trou les degrés d’un escalier tournant. Il appela Porthos de la main et lui montra le trou et les degrés.
Les deux hommes se regardèrent avec une mine effarée.
— Si nous ne voulions que de l’or, dit tout bas d’Artagnan, nous aurions trouvé notre affaire et nous serions riches à tout jamais.
— Comment cela ?
— Ne comprenez-vous pas, Porthos, qu’au bas de cet escalier est, selon toute probabilité, ce fameux trésor du cardinal, dont on parle tant, et que nous n’aurions qu’à descendre, vider une caisse, enfermer dedans le cardinal à double tour, nous en aller en emportant ce que nous pourrions traîner d’or, remettre à sa place cet oranger, et que personne au monde ne viendrait nous demander d’où nous vient notre fortune, pas même le cardinal ?
— Ce serait un beau coup pour des manants, dit Porthos, mais indigne, ce me semble, de deux gentilshommes.
— C’est mon avis, dit d’Artagnan ; aussi ai-je dit : Si nous ne voulions que de l’or, mais nous voulons autre chose.
Au même instant, et comme d’Artagnan penchait la tête vers le caveau pour écouter, un son métallique et sec comme celui d’un sac d’or qu’on remue vint frapper son oreille ; il tressaillit. Aussitôt une porte se referma, et les premiers reflets d’une lumière parurent dans l’escalier… Mazarin avait laissé sa lampe dans l’orangerie pour faire croire qu’il se promenait. Mais il avait une bougie de cire pour explorer son mystérieux coffre-fort.
— Hé ! dit-il en italien tandis qu’il remontait lentement les marches en examinant un sac de réaux à la panse arrondie ; hé ! voilà de quoi payer cinq conseillers au Parlement et deux généraux de Paris. Moi aussi je suis un grand capitaine ; seulement je fais la guerre à ma façon.
D’Artagnan et Porthos s’étaient tapis chacun dans une allée latérale, derrière une caisse, et attendaient.
Mazarin vint à trois pas de d’Artagnan pousser un ressort caché dans le mur. La dalle tourna, et l’oranger supporté par elle revint de lui-même prendre sa place… Alors le cardinal éteignit sa bougie, qu’il remit dans sa poche ; et reprenant sa lampe :
— Allons voir M. de la Fère, dit-il.
— Bon ! c’est notre chemin, pensa d’Artagnan ; nous irons ensemble.
Mazarin, d’Artagnan et Porthos à Rueil.
Tous trois se mirent en marche, M. de Mazarin suivant l’allée du milieu, et Porthos et d’Artagnan les allées parallèles. Ces deux derniers évitaient avec soin ces longues lignes lumineuses que traçait à chaque pas entre les caisses la lampe du cardinal.
Celui-ci arriva à une seconde porte vitrée sans s’être aperçu qu’il était suivi, le sable mou amortissant le bruit des pas de ses deux accompagnateurs. Puis il tourna sur la gauche, prit un corridor auquel Porthos et d’Artagnan n’avaient pas encore fait attention, mais au moment d’en ouvrir la porte, il s’arrêta pensif.
— Ah ! diavolo ! dit-il, j’oubliais la recommandation de Comminges. Il me faut prendre les soldats et les placer à cette porte, afin de ne pas me mettre à la merci de ce diable à quatre. Allons.
Et avec un mouvement d’impatience, il se retourna pour revenir sur ses pas.
— Ne vous donnez pas la peine, monseigneur, dit d’Artagnan le pied en avant, le feutre à la main et la figure gracieuse, nous avons suivi Votre Éminence pas à pas, et nous voici.
— Oui, nous voici, dit Porthos.
Et il fit le même geste d’agréable salutation.
Mazarin porta ses yeux effarés de l’un à l’autre, les reconnut tous deux, et laissa échapper sa lanterne en poussant un gémissement d’épouvante. D’Artagnan la ramassa ; par bonheur elle ne s’était pas éteinte dans la chute.
— Oh ! quelle imprudence, monseigneur, dit d’Artagnan ; il ne fait pas bon à aller ici sans lumière ; Votre Éminence pourrait se cogner contre quelque caisse ou tomber dans quelque trou…
— Monsieur d’Artagnan ! murmura Mazarin, qui ne pouvait revenir de son étonnement.
— Oui, monseigneur, moi-même, et j’ai l’honneur de vous présenter M. du Vallon, cet excellent ami à moi, auquel Votre Éminence a eu la bonté de s’intéresser si vivement autrefois.
Et d’Artagnan dirigea la lumière de la lampe vers le visage joyeux de Porthos, qui commençait à comprendre et qui en était tout fier.
— Vous alliez chez M. de la Fère, continua d’Artagnan. Que nous ne vous gênions pas, monseigneur. Veuillez nous montrer le chemin, et nous vous suivrons.
Mazarin reprenait peu à peu ses esprits.
— Y a-t-il longtemps que vous êtes dans l’orangerie, messieurs ? demanda-t-il d’une voix tremblante, en songeant à la visite qu’il venait de faire à son trésor.
Porthos ouvrit la bouche pour répondre, d’Artagnan lui fit un signe, et la bouche de Porthos demeurée muette se referma graduellement.
— Nous arrivons à l’instant même, monseigneur, dit d’Artagnan.
Mazarin respira : il ne craignait plus pour son trésor ; il ne craignait que pour lui-même. Une espèce de sourire passa sur ses lèvres.
— Allons, dit-il, vous m’avez pris au piége, messieurs, et je me déclare vaincu. Vous voulez me demander votre liberté, n’est-ce pas ? Je vous la donne.
— Oh ! monseigneur, dit d’Artagnan, vous êtes bien bon ; mais notre liberté, nous l’avons, et nous aimerions autant vous demander autre chose.
— Vous avez votre liberté ! dit Mazarin tout effrayé.
— Sans doute, et c’est au contraire vous, monseigneur, qui avez perdu la vôtre, et maintenant, que voulez-vous, monseigneur, c’est la loi de la guerre, il s’agit de la racheter.
Mazarin se sentit frissonner jusqu’au fond du cœur. Son regard si perçant se fixa en vain sur la face moqueuse du Gascon et sur le visage impassible de Porthos. Tous deux étaient cachés dans l’ombre, et la sibylle de Cumes elle-même n’aurait pas su y lire.
— Racheter ma liberté ! répéta Mazarin. — Oui, monseigneur. — Et combien cela me coûtera-t-il, monsieur d’Artagnan ? — Dame ! monseigneur, je ne sais pas encore. Nous allons demander cela au comte de la Fère, si Votre Éminence veut bien le permettre. Que Votre Éminence daigne donc ouvrir la porte qui mène chez lui, et dans dix minutes elle sera fixée.
Mazarin tressaillit.
— Monseigneur, dit d’Artagnan, Votre Éminence voit combien nous y mettons de formes, mais cependant nous sommes obligés de la prévenir que nous n’avons pas de temps à perdre ; ouvrez donc, monseigneur, s’il vous plaît, et veuillez vous souvenir une fois pour toutes qu’au moindre mouvement que vous feriez pour fuir, au moindre cri que vous pousseriez pour échapper, notre position étant tout exceptionnelle, il ne faudrait pas nous en vouloir si nous nous portions à quelque extrémité. — Soyez tranquilles, messieurs, dit Mazarin, je ne tenterai rien, je vous en donne ma parole d’honneur.
D’Artagnan fit un signe à Porthos de redoubler de surveillance, puis se retournant vers Mazarin :
— Maintenant, monseigneur, entrons s’il vous plaît.
CHAPITRE XC. CONFÉRENCES.
azarin fit jouer le verrou d’une double porte, sur le seuil de laquelle se trouva Athos tout prêt à recevoir son illustre visiteur, selon l’avis que Comminges lui avait donné… En apercevant Mazarin, il s’inclina.
— Votre Éminence, dit-il, pouvait se dispenser de se faire accompagner ; l’honneur que je reçois est trop grand pour que je l’oublie.
— Aussi, mon cher comte, dit d’Artagnan, Son Éminence ne voulait-elle pas absolument de nous : c’est du Vallon et moi qui avons insisté, d’une façon inconvenante peut-être, tant nous avions grand désir de vous voir.
À cette voix, à son accent railleur, à ce geste si connu qui accompagnait cet accent et cette voix, Athos fit un bond de surprise.
— D’Artagnan ! Porthos ! s’écria-t-il. — En personnes, cher ami. — En personnes, répéta Porthos. — Que veut dire ceci ? demanda le comte. — Ceci veut dire, répondit Mazarin, en essayant, comme il l’avait déjà fait, de sourire, et en se mordant les lèvres en souriant, cela veut dire que les rôles ont changé, et qu’au lieu que ce soient ces messieurs qui soient mes prisonniers, c’est moi qui suis le prisonnier de ces messieurs ; si bien que vous me voyez forcé de recevoir ici la loi au lieu de la faire. Mais, messieurs, je vous en préviens, à moins que vous ne m’égorgiez, votre victoire sera de peu de durée ; j’aurai mon tour, on viendra… — Ah ! monseigneur, dit d’Artagnan, ne menacez point ; c’est d’un mauvais exemple. Nous sommes si doux et si charmants avec Votre Éminence ! Voyons, mettons de côté toute mauvaise humeur, écartons toute rancune et causons gentiment. — Je ne demande pas mieux, messieurs, dit Mazarin ; mais au moment de discuter ma rançon, je ne veux pas que vous teniez votre position pour meilleure qu’elle n’est ; en me prenant au piége, vous vous êtes pris avec moi. Comment sortirez-vous d’ici ? Voyez les grilles, voyez les portes, voyez ou plutôt devinez les sentinelles qui veillent derrière ces portes et ces grilles, les soldats qui encombrent ces cours et composons. Tenez, je vais vous montrer que je suis loyal…
— Bon ! pensa d’Artagnan, tenons-nous bien, il va nous jouer un tour.
— Je vous offrais votre liberté, continua le ministre, je vous l’offre encore. En voulez-vous ? Avant une heure vous serez découverts, arrêtés, forcés de me tuer, ce qui serait un crime horrible et tout à fait indigne de loyaux gentilshommes comme vous.
— Il a raison, pensa Athos.
Et comme toute raison qui passait dans cette âme qui n’avait que de nobles pensées, sa pensée se refléta dans ses yeux.
— Aussi, dit d’Artagnan pour corriger l’espoir que l’adhésion tacite d’Athos avait donné à Mazarin, ne nous porterons-nous à cette violence qu’à la dernière extrémité.
— Si au contraire, continua Mazarin, vous me laissez aller en acceptant votre liberté…
— Comment, interrompit d’Artagnan, voulez-vous que nous acceptions notre liberté, puisque vous pouvez nous la reprendre, vous le dites vous-même, cinq minutes après nous l’avoir donnée ? Et, ajouta d’Artagnan, tel que je vous connais, monseigneur, vous nous la reprendrez.
— Non, foi de cardinal !… Vous ne me croyez pas ?
— Monseigneur, je ne crois pas aux cardinaux qui ne sont pas prêtres.
— Eh bien ! foi de ministre !
— Vous ne l’êtes plus, monseigneur, vous êtes prisonnier.
— Alors, foi de Mazarin ! Je le suis et le serai toujours, je l’espère.
— Hum ! fit d’Artagnan ; j’ai entendu parler d’un Mazarin qui avait peu de religion pour ses serments, et j’ai peur que ce ne soit un des ancêtres de Votre Éminence.
— Monsieur d’Artagnan, dit Mazarin, vous avez beaucoup d’esprit, et je suis tout à fait fâché de m’être brouillé avec vous.
— Monseigneur, raccommodons-nous, je ne demande pas mieux.
— Eh bien ! dit Mazarin, si je vous mets en sûreté d’une façon évidente, palpable ?…
— Ah ! c’est autre chose, dit Porthos.
— Voyons, dit Athos.
— Voyons, dit d’Artagnan.
— D’abord, acceptez-vous ? demanda le cardinal.
— Expliquez-nous votre plan, monseigneur, et nous verrons.
— Faites attention que vous êtes enfermés, pris.
— Vous savez bien, monseigneur, dit d’Artagnan, qu’il nous reste toujours une dernière ressource.
— Laquelle ?
— Celle de mourir ensemble.
Mazarin frissonna.
— Tenez, dit-il. Au bout du corridor est une porte dont j’ai la clé ; cette porte donne dans le parc. Partez avec cette clef. Vous êtes alertes, vous êtes vigoureux, vous êtes armés. À cent pas, en tournant à gauche, vous rencontrerez le mur du parc ; vous le franchirez, et en trois bonds vous serez sur la route et libres. Maintenant je vous connais assez pour savoir que si l’on vous attaque, ce ne sera point un obstacle à votre fuite.
— Ah ! pardieu ! monseigneur, dit d’Artagnan, à la bonne heure, voilà qui est parlé. Où est cette clé que vous voulez bien nous offrir ?
— La voici.
— Ah ! monseigneur, dit d’Artagnan, vous nous conduirez bien vous-même jusqu’à cette porte ?
— Très volontiers, dit le ministre, s’il vous faut cela pour vous tranquilliser.
Mazarin, qui n’espérait pas en être quitte à si bon marché, se dirigea tout radieux vers le corridor et ouvrit la porte. Elle donnait bien sur le parc, et les trois fugitifs s’en aperçurent au vent de la nuit qui s’engouffra dans le corridor et leur fit voler la neige au visage.
— Diable ! diable ! dit d’Artagnan, il fait une nuit horrible, monseigneur. Nous ne connaissons pas les localités, et jamais nous ne trouverons notre chemin. Puisque Votre Éminence a tant fait que de venir jusqu’ici, quelques pas encore, monseigneur ; conduisez-nous au mur.
— Soit, dit le cardinal.
Et coupant en ligne droite, il marcha d’un pas rapide vers le mur, au pied duquel tous quatre furent en un instant.
— Êtes-vous contents, messieurs ? demanda Mazarin.
— Je crois bien ! nous serions difficiles ! Peste ! quel bonheur ! trois pauvres gentilshommes escortés par un prince de l’Église !… Ah ! à propos, monseigneur, vous disiez tout à l’heure que nous étions braves, alertes et armés ?
— Oui.
— Vous vous trompez : il n’y a d’armé que M. du Vallon et moi ; M. le comte ne l’est pas, et si nous étions rencontrés par quelque patrouille, il faut que nous puissions nous défendre.
— C’est trop juste.
— Mais où trouverons-nous une épée ? demanda Porthos.
— Monseigneur, dit d’Artagnan, prêtera au comte la sienne, qui lui est inutile.
— Bien volontiers, dit le cardinal ; je prierai même M. le comte de vouloir bien la garder en souvenir de moi.
— J’espère que voilà qui est galant, comte ! dit d’Artagnan.
— Aussi, répondit Athos, je promets à monseigneur de ne jamais m’en séparer.
— Bien, dit d’Artagnan, échange de procédés, comme c’est touchant ! N’en avez-vous point les larmes aux yeux, Porthos ?
— Oui, dit Porthos ; mais je ne sais si c’est cela ou si c’est le vent qui me fait pleurer. Je crois que c’est le vent.
— Maintenant, montez, Athos, fit d’Artagnan, et faites vite.
Athos, aidé de Porthos, qui l’enleva comme une plume, arriva sur le perron.
— Maintenant sautez, Athos.
Athos sauta et disparut de l’autre côté du mur.
— Êtes-vous à terre ? demanda d’Artagnan.
— Oui.
— Sans accident ?
— Parfaitement sain et sauf.
— Porthos, observez M. le cardinal tandis que je vais monter ; non, je n’ai pas besoin de vous, je monterai bien tout seul. Observez M. le cardinal, voilà tout.
— J’observe, dit Porthos. Eh bien ?…
— Vous avez raison, c’est plus difficile que je ne croyais, prêtez-moi votre dos, mais sans lâcher M. le cardinal.
— Je ne le lâche pas.
Porthos prêta son dos à d’Artagnan, qui, en un instant, grâce à cet appui, fut à cheval sur le couronnement du mur… Mazarin affectait de rire.
— Y êtes-vous ? demanda Porthos.
— Oui, mon ami ; et maintenant…
— Maintenant quoi ?
— Maintenant, passez-moi M. le cardinal, et au moindre cri qu’il poussera, étouffez-le.
Mazarin voulut s’écrier, mais Porthos l’étreignit de ses deux mains et l’éleva jusqu’à d’Artagnan, qui, à son tour, le saisit au collet et l’assit près de lui. Puis d’un ton menaçant :
— Monsieur, sautez à l’instant même en bas, près de M. de la Fère, ou je vous tue, foi de gentilhomme !
— Monsou, monsou, s’écria Mazarin, vous manquez à la foi promise.
— Moi ? Où vous ai-je promis quelque chose, monseigneur ?
Mazarin poussa un gémissement.
— Vous êtes libre par moi, monsieur, dit-il. Votre liberté, c’était ma rançon.
— D’accord ; mais la rançon de cet immense trésor enfoui dans la galerie et près duquel on descend en poussant un ressort caché dans la muraille, lequel fait tourner une caisse qui en tournant découvre un escalier, ne faut-il pas aussi en parler un peu ? Dites, monseigneur.
— Jésous ! dit Mazarin presque suffoqué et en joignant les mains, Jésous mon Diou ! Je suis un homme perdu.