Les Aventures de Télémaque (page 2)

François Fénelon · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 27 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Cependant un profond silence de toute cette tumultueuse assemblée me donna le moyen de parler ainsi : Ô illustres Crétois, je ne mérite point de vous commander. L’oracle qu’on vient de rapporter marque bien que la race de Minos cessera de régner quand un étranger entrera dans cette île, et y fera régner les lois de ce sage roi ; mais il n’est pas dit que cet étranger régnera. Je veux croire que je suis cet étranger marqué par l’oracle. J’ai accompli la prédiction ; je suis venu dans cette île ; j’ai découvert le vrai sens des lois, et je souhaite que mon explication serve à les faire régner avec l’homme que vous choisirez. Pour moi, je préfère ma patrie ; la pauvre, la petite île d’Ithaque, aux cent villes de Crète, à la gloire et à l’opulence de ce beau royaume. Souffrez que je suive ce que les destins ont marqué. Si j’ai combattu dans vos jeux, ce n’était pas dans l’espérance de régner ici ; c’était pour mériter votre estime et votre compassion ; c’était afin que vous me donnassiez les moyens de retourner promptement au lieu de ma naissance. J’aime mieux obéir à mon père Ulysse, et consoler ma mère Pénélope, que régner sur tous les peuples de l’univers. Ô Crétois, vous voyez le fond de mon cœur : il faut que je vous quitte ; mais la mort seule pourra finir ma reconnaissance. Oui, jusqu’au dernier soupir, Télémaque aimera les Crétois, et s’intéressera à leur gloire comme à la sienne propre.

À peine eus-je parlé qu’il s’éleva dans toute l’assemblée un bruit sourd, semblable à celui des vagues de la mer qui s’entrechoquent dans une tempête. Les uns disaient : Est-ce quelque divinité sous une figure humaine ? D’autres soutenaient qu’ils m’avaient vu en d’autres pays, et qu’ils me reconnaissaient. D’autres s’écriaient : Il faut le contraindre de régner ici. Enfin, je repris la parole, et chacun se hâta de se taire, ne sachant si je n’allais point accepter ce que j’avais refusé d’abord. Voici les paroles que je leur dis.

Souffrez, ô Crétois, que je vous dise ce que je pense. Vous êtes le plus sage de tous les peuples ; mais la sagesse demande, ce me semble, une précaution qui vous échappe. Vous devez choisir, non pas l’homme qui raisonne le mieux sur les lois, mais celui qui les pratique avec la plus constante vertu. Pour moi, je suis jeune, par conséquent sans expérience, exposé à la violence des passions, et plus en état de m’instruire en obéissant, pour commander un jour, que de commander maintenant. Ne cherchez donc pas un homme qui ait vaincu les autres dans ces jeux d’esprit et de corps, mais qui se soit vaincu lui-même ; cherchez un homme qui ait vos lois écrites dans le fond de son cœur, et dont toute la vie soit la pratique de ces lois ; que ses actions, plutôt que ses paroles, vous le fassent choisir.

Tous les vieillards, charmés de ce discours, et voyant toujours croître les applaudissements de l’assemblée, me dirent : Puisque les dieux nous ôtent l’espérance de vous voir régner au milieu de nous, du moins aidez-nous à trouver un roi qui fasse régner nos lois. Connaissez-vous quelqu’un qui puisse commander avec cette modération ? Je connais, leur dis-je d’abord, un homme de qui je tiens tout ce que vous avez estimé en moi ; c’est sa sagesse, et non pas la mienne, qui vient de parler ; il m’a inspiré toutes les réponses que vous venez d’entendre.

En même temps toute l’assemblée jeta les yeux sur Mentor, que je montrais, le tenant par la main. Je racontais les soins qu’il avait eus de mon enfance, les périls dont il m’avait délivré, les malheurs qui étaient venus fondre sur moi dès que j’avais cessé de suivre ses conseils.

D’abord on ne l’avait point regardé, à cause de ses habits simples et négligés, de sa contenance modeste, de son silence presque continuel, de son air froid et réservé. Mais quand on s’appliqua à le regarder, on découvrit dans son visage je ne sais quoi de ferme et d’élevé ; on remarqua la vivacité de ses yeux, et la vigueur avec laquelle il faisait jusqu’aux moindres actions. On le questionna ; il fut admiré : on résolut de le faire roi. Il s’en défendit sans s’émouvoir : il dit qu’il préférait les douceurs d’une vie privée à l’éclat de la royauté ; que les meilleurs rois étaient malheureux en ce qu’ils ne faisaient presque jamais les biens qu’ils voulaient faire, et qu’ils faisaient souvent, par la surprise des flatteurs, les maux qu’ils ne voulaient pas. Il ajouta que si la servitude est misérable, la royauté ne l’est pas moins, puisqu’elle est une servitude déguisée. Quand on est roi, disait-il, on dépend de tous ceux dont on a besoin pour se faire obéir. Heureux celui qui n’est point obligé de commander ! Nous ne devons qu’à notre seule patrie, quand elle nous confie l’autorité, le sacrifice de notre liberté, pour travailler au bien public.

Alors les Crétois, ne pouvant revenir de leur surprise, lui demandèrent quel homme ils devaient choisir. Un homme, répondit-il, qui vous connaisse bien, puisqu’il faudra qu’il vous gouverne, et qui craigne de vous gouverner. Celui qui désire la royauté ne la connaît pas ; et comment en remplira-t-il les devoirs, ne les connaissant point ? Il la cherche pour lui ; et vous devez désirer un homme qui ne l’accepte que pour l’amour de vous.

Tous les Crétois furent dans un étrange étonnement de voir deux étrangers qui refusaient la royauté, recherchée par tant d’autres ; ils voulurent savoir avec qui ils étaient venus. Nausicrate, qui les avait conduits depuis le port jusqu’au cirque où l’on célébrait les jeux, leur montra Hasaël avec lequel Mentor et moi nous étions venus de l’île de Chypre. Mais leur étonnement fut encore bien plus grand, quand ils surent que Mentor avait été esclave d’Hasaël ; qu’Hasaël, touché de la sagesse et de la vertu de son esclave, en avait fait son conseil et son meilleur ami ; que cet esclave mis en liberté était le même qui venait de refuser d’être roi ; et qu’Hasaël était venu de Damas en Syrie, pour s’instruire des lois de Minos, tant l’amour de la sagesse remplissait son cœur.

Les vieillards dirent à Hasaël : Nous n’osons vous prier de nous gouverner, car nous jugeons que vous avez les mêmes pensées que Mentor. Vous méprisez trop les hommes pour vouloir vous chaîner de les conduire : d’ailleurs vous êtes trop détaché des richesses et de l’éclat de la royauté, pour vouloir acheter cet éclat par les peines attachées au gouvernement des peuples. Hasaël répondit : Ne croyez pas, ô Crétois, que je méprise les hommes. Non, non : je sais combien il est grand de travailler à les rendre bons et heureux ; mais ce travail est rempli de peines et de dangers. L’éclat qui y est attaché est faux, et ne peut éblouir que des âmes vaines. La vie est courte ; les grandeurs irritent plus les passions qu’elles ne peuvent les contenter : c’est pour apprendre à me passer de ces faux biens, et non pas pour y parvenir, que je suis venu de si loin. Adieu : je ne songe qu’à retourner dans une vie paisible et retirée, où la sagesse nourrisse mon cœur, et où les espérances qu’on tire de la vertu, pour une autre meilleure vie après la mort, me consolent dans les chagrins de la vieillesse. Si j’avais quelque chose à souhaiter, ce ne serait pas d’être roi, ce serait de ne me séparer jamais de ces deux hommes que vous voyez.

Enfin les Crétois s’écrièrent, parlant à Mentor : Dites-nous, ô le plus sage et le plus grand de tous les mortels, dites-nous donc qui est-ce que nous pouvons choisir pour notre roi : nous ne vous laisserons point aller que vous ne nous ayez appris le choix que nous devons faire. Il leur répondit : Pendant que j’étais dans la foule des spectateurs, j’ai remarqué un homme qui ne témoignait aucun empressement : c’est un vieillard assez vigoureux. J’ai demandé quel homme c’était ; on m’a répondu qu’il s’appelait Aristodème. Ensuite j’ai entendu qu’on lui disait que ses deux enfants étaient au nombre de ceux qui combattaient ; il a paru n’en avoir aucune joie : il a dit que pour l’un il ne lui souhaitait pas les périls de la royauté, et qu’il aimait trop la patrie pour consentir que l’autre régnât jamais. Par là j’ai compris que ce père aimait d’un amour raisonnable l’un de ses enfants qui a de la vertu, et qu’il ne flattait point l’autre dans ses dérèglements. Ma curiosité augmentant, j’ai demandé quelle a été la vie de ce vieillard. Un de vos citoyens m’a répondu : Il a longtemps porté les armes, et il est couvert de blessures ; mais sa vertu sincère et ennemie de la flatterie l’avait rendu incommode à Idoménée. C’est ce qui empêcha ce roi de s’en servir dans le siège de Troie : il craignit un homme qui lui donnerait de sages conseils qu’il ne pourrait se résoudre à suivre ; il fut même jaloux de la gloire que cet homme ne manquerait pas d’acquérir bientôt ; il oublia tous ses services ; il le laissa ici, pauvre, méprisé des hommes grossiers et lâches qui n’estiment que les richesses, mais content dans sa pauvreté. Il vit gaiment dans un endroit écarté de l’île, où il cultive son champ de ses propres mains. Un de ses fils travaille avec lui ; ils s’aiment tendrement ; ils sont heureux. Par leur frugalité et par leur travail, ils se sont mis dans l’abondance des choses nécessaires à une vie simple. Le sage vieillard donne aux pauvres malades de son voisinage tout ce qui lui reste au delà de ses besoins et de ceux de son fils. Il fait travailler tous les jeunes gens ; il les exhorte, il les instruit ; il juge tous les différends de son voisinage ; il est le père de toutes les familles. Le malheur de la sienne est d’avoir un second fils qui n’a voulu suivre aucun de ses conseils. Le père, après l’avoir longtemps souffert pour tâcher de le corriger de ses vices, l’a enfin chassé : il s’est abandonné à une folle ambition et à tous les plaisirs.

Voilà, ô Crétois, ce qu’on m’a raconté : vous devez savoir si ce récit est véritable. Mais si cet homme est tel qu’on le dépeint, pourquoi faire des jeux ? pourquoi assembler tant d’inconnus ? Vous avez au milieu de vous un homme qui vous connaît et que vous connaissez ; qui sait la guerre ; qui a montré son courage non-seulement contre les flèches et contre les dards, mais contre l’affreuse pauvreté ; qui a méprisé les richesses acquises par la flatterie ; qui aime le travail ; qui sait combien l’agriculture est utile à un peuple ; qui déteste le faste ; qui ne se laisse point amollir par un amour aveugle de ses enfants ; qui aime la vertu de l’un, et qui condamne le vice de l’autre ; en un mot, un homme qui est déjà le père du peuple. Voilà votre roi, s’il est vrai que vous désiriez de faire régner chez vous les lois du sage Minos.

Tout le peuple s’écria : Il est vrai, Aristodème est tel que vous le dites ; c’est lui qui est digne de régner. Les vieillards le firent appeler : on le chercha dans la foule, où il était confondu avec les derniers du peuple. Il parut tranquille. On lui déclara qu’on le faisait roi. Il répondit : Je n’y puis consentir qu’à trois conditions : la première, que je quitterai la royauté dans deux ans, si je ne vous rends meilleurs que vous n’êtes, et si vous résistez aux lois ; la seconde, que je serai libre de continuer une vie simple et frugale ; la troisième, que mes enfants n’auront aucun rang, et qu’après ma mort on les traitera sans distinction, selon leur mérite, comme le reste des citoyens.

À ces paroles, il s’éleva dans l’air mille cris de joie. Le diadème fut mis par le chef des vieillards, gardes des lois, sur la tête d’Aristodème. On fit des sacrifices à Jupiter et aux autres grands dieux. Aristodème nous fit des présents, non pas avec la magnificence ordinaire aux rois, mais avec une noble simplicité. Il donna à Hasaël les lois de Minos écrites de la main de Minos même ; il lui donna aussi un recueil de toute l’histoire de Crète, depuis Saturne et l’âge d’or ; il fit mettre dans son vaisseau des fruits de toutes les espèces qui sont bonnes en Crète et inconnues dans la Syrie, et lui offrit tous les secours dont il pourrait avoir besoin.

Comme nous pressions notre départ, il nous fit préparer un vaisseau avec un grand nombre de bons rameurs et d’hommes armés ; il y fit mettre des habits pour nous et des provisions. À l’instant même il s’éleva un vent favorable pour aller à Ithaque : ce vent, qui était contraire à Hasaël, le contraignit d’attendre. Il nous vit partir ; il nous embrassa comme des amis qu’il ne devait jamais revoir. Les dieux sont justes, disait-il, ils voient une amitié qui n’est fondée que sur la vertu : un jour ils nous réuniront ; et ces champs fortunés, où l’on dit que les justes jouissent après la mort d’une paix éternelle, verront nos âmes se rejoindre pour ne se séparer jamais. Oh ! si mes cendres pouvaient aussi être recueillies avec les vôtres !… En prononçant ces mots, il versait des torrents de larmes, et les soupirs étouffaient sa voix. Nous ne pleurions pas moins que lui : et il nous conduisit au vaisseau.

Pour Aristodème, il nous dit : C’est vous qui venez de me faire roi ; souvenez-vous des dangers où vous m’avez mis. Demandez aux dieux qu’ils m’inspirent la vraie sagesse, et que je surpasse autant en modération les autres hommes, que je les surpasse en autorité. Pour moi, je les prie de vous conduire heureusement dans votre patrie, d’y confondre l’insolence de vos ennemis, et de vous y faire voir en paix Ulysse régnant avec sa chère Pénélope. Télémaque, je vous donne un bon vaisseau plein de rameurs et d’hommes armés ; ils pourront vous servir contre ces hommes injustes qui persécutent votre mère. Ô Mentor, votre sagesse, qui n’a besoin de rien, ne me laisse rien à désirer pour vous. Allez tous deux, vivez heureux ensemble ; souvenez-vous d’Aristodème : et si jamais les Ithaciens ont besoin des Crétois, comptez sur moi jusqu’au dernier soupir de ma vie. Il nous embrassa ; et nous ne pûmes, en le remerciant, retenir nos larmes.

Cependant le vent qui enflait nos voiles nous promettait une douce navigation. Déjà le mont Ida n’était plus à nos yeux que comme une colline ; tous les rivages disparaissaient ; les côtes du Péloponnèse semblaient s’avancer dans la mer pour venir au-devant de nous. Tout à coup une noire tempête enveloppa le ciel, et irrita toutes les ondes de la mer. Le jour se changea en nuit, et la mort se présenta à nous. Ô Neptune, c’est vous qui excitâtes, par votre superbe trident, toutes les eaux de votre empire ! Vénus, pour se venger de ce que nous l’avions méprisée jusque dans son temple de Cythère, alla trouver ce dieu ; elle lui parla avec douleur ; ses beaux yeux étaient baignés de larmes : du moins c’est ainsi que Mentor, instruit des choses divines, me l’a assuré. Souffrirez-vous, Neptune, disait-elle, que ces impies se jouent impunément de ma puissance ? Les dieux mêmes la sentent ; et ces téméraires mortels ont osé condamner tout ce qui se fait dans mon île. Ils se piquent d’une sagesse à toute épreuve, et ils traitent l’amour de folie. Avez-vous oublié que je suis née dans votre empire ? Que tardez-vous à ensevelir dans vos profonds abîmes ces deux hommes que je ne puis sentir ?

À peine avait-elle parlé, que Neptune souleva les flots jusqu’au ciel : et Vénus rit, croyant notre naufrage inévitable. Notre pilote, troublé, s’écria qu’il ne pouvait plus résister aux vents qui nous poussaient avec violence vers les rochers : un coup de vent rompit notre mât ; et un moment après, nous entendîmes les pointes des rochers qui entr’ouvraient le fond du navire. L’eau entre de tous côtés ; le navire s’enfonce ; tous nos rameurs poussent de lamentables cris vers le ciel. J’embrasse Mentor, et je lui dis : Voici la mort ; il faut la recevoir avec courage. Les dieux ne nous ont délivrés de tant de périls que pour nous faire périr aujourd’hui. Mourons, Mentor, mourons. C’est une consolation pour moi de mourir avec vous ; il serait inutile de disputer notre vie contre la tempête.

Mentor me répondit : Le vrai courage trouve toujours quelque ressource. Ce n’est pas assez d’être prêt à recevoir tranquillement la mort ; il faut, sans la craindre, faire tous ses efforts pour la repousser. Prenons, vous et moi, un de ces grands bancs de rameurs. Tandis que cette multitude d’hommes timides et troublés regrette la vie sans chercher les moyens de la conserver, ne perdons pas un moment pour sauver la nôtre. Aussitôt il prend une hache, il achève de couper le mât qui était déjà rompu, et qui, penchant dans la mer, avait mis le vaisseau sur le côté ; il jette le mât hors du vaisseau, s’élance dessus au milieu des ondes furieuses ; il m’appelle par mon nom, et m’encourage pour le suivre. Tel qu’un grand arbre que tous les vents conjurés attaquent, et qui demeure immobile sur ses profondes racines, en sorte que la tempête ne fait qu’agiter ses feuilles ; de même Mentor, non-seulement ferme et courageux, mais doux et tranquille, semblait commandeur aux vents et à la mer. Je le suis : et qui aurait pu ne pas le suivre, étant encouragé par lui ?

Nous nous conduisions nous-mêmes sur ce mât flottant. C’était un grand secours pour nous, car nous pouvions nous asseoir dessus ; et, s’il eût fallu nager sans relâche, nos forces eussent été bientôt épuisées. Mais souvent la tempête faisait tourner cette grande pièce de bois, et nous nous trouvions enfoncés dans la mer : alors nous buvions l’onde amère, qui coulait de notre bouche, de nos narines et de nos oreilles : nous étions contraints de disputer contre les flots pour rattraper le dessus de ce mât. Quelquefois aussi une vague haute comme une montagne venait passer sur nous ; et nous nous tenions fermes, de peur que, dans cette violente secousse, le mât, qui était notre unique espérance, ne nous échappât.

Pendant que nous étions dans cet état affreux, Mentor, aussi paisible qu’il l’est maintenant sur ce siège de gazon, me disait : Croyez-vous, Télémaque, que votre vie soit abandonnée aux vents et aux flots ? Croyez-vous qu’ils puissent vous faire périr sans l’ordre des dieux ? Non, non : les dieux décident de tout. C’est donc les dieux, et non pas la mer, qu’il faut craindre. Fussiez-vous au fond des abîmes, la main de Jupiter pourrait vous en tirer. Fussiez-vous dans l’Olympe, voyant les astres sous vos pieds, Jupiter pourrait vous plonger au fond de l’abîme, ou vous précipiter dans les flammes du noir Tartare. J’écoutais et j’admirais ce discours, qui me consolait un peu ; mais je n’avais pas l’esprit assez libre pour lui répondre. Il ne me voyait point ; je ne pouvais le voir. Nous passâmes toute la nuit, tremblants de froid et demi-morts, sans savoir où la tempête nous jetait. Enfin les vents commencèrent à s’apaiser ; et la mer mugissante ressemblait à une personne qui, ayant été longtemps irritée, n’a plus qu’un reste de trouble et d’émotion, étant lasse de se mettre en fureur ; elle grondait sourdement, et ses flots n’étaient presque plus que comme les sillons qu’on trouve dans un champ labouré.

Cependant l’aurore vint ouvrir au soleil les portes du ciel, et nous annonça un beau jour. L’orient était tout en feu ; et les étoiles, qui avaient été si longtemps cachées, reparurent, et s’enfuirent à l’arrivée de Phébus. Nous aperçûmes de loin la terre, et le vent nous en approchait : alors je sentis l’espérance renaître dans mon cœur. Mais nous n’aperçûmes aucun de nos compagnons : selon les apparences, ils perdirent courage, et la tempête les submergea tous avec le vaisseau. Quand nous fûmes auprès de la terre, la mer nous poussait contre des pointes de rochers qui nous eussent brisés ; mais nous tâchions de leur présenter le bout de notre mât, et Mentor faisait de ce mât ce qu’un sage pilote fait du meilleur gouvernail. Ainsi nous évitâmes ces rochers affreux, et nous trouvâmes enfin une côte douce et unie, où, nageant sans peine, nous abordâmes sur le sable. C’est là que vous nous vîtes, ô grande déesse qui habitez cette île ; c’est là que vous daignâtes nous recevoir.

Pendant la navigation, Télémaque s’entretient avec Mentor sur les principes d’un sage gouvernement, et en particulier sur les moyens de connaître les hommes, pour les chercher et les employer selon leurs talents. Pendant cet entretien, le calme de la mer les oblige à relâcher dans une île où Ulysse venait d’aborder. Télémaque le rencontre et lui parle sans le reconnaître ; mais, après l’avoir vu s’embarquer, il ressent un trouble secret dont il ne peut concevoir la cause. Mentor la lui explique, et l’assure qu’il rejoindra bientôt son père : puis il éprouve encore sa patience, en retardant son départ, pour faire un sacrifice à Minerve. Enfin la déesse elle-même, cachée sous la figure de Mentor, reprend sa forme, et se fait connaître. Elle donne à Télémaque ses dernières instructions, et disparaît. Alors Télémaque se hâte de partir, et arrive à Ithaque, où il retrouve son père chez le fidèle Eumée.

Déjà les voiles s’enflent, on lève les ancres ; la terre semble s’enfuir ; le pilote expérimenté aperçoit déjà de loin la montagne de Leucate, dont la tête se cache dans un tourbillon de frimas glacés, et les monts Acrocérauniens, qui montrent encore un front orgueilleux au ciel, après avoir été si souvent écrasés par la foudre.

Pendant cette navigation, Télémaque disait à Mentor : Je crois maintenant concevoir les maximes de gouvernement que vous m’avez expliquées. D’abord elles me paraissaient comme un songe ; mais peu à peu elles se démêlent dans mon esprit, et s’y présentent clairement : comme tous les objets paraissent sombres et en confusion, le matin, aux premières lueurs de l’aurore, mais ensuite ils semblent sortir comme d’un chaos, quand la lumière, qui croît insensiblement, leur rend, pour ainsi dire, leurs figures et leurs couleurs naturelles. Je suis très-persuadé que le point essentiel du gouvernement est de bien discerner les différents caractères d’esprits, pour les choisir et pour les appliquer selon leurs talents ; mais il me reste à savoir comment on peut se connaître en hommes.

Alors Mentor lui répondit : Il faut étudier les hommes pour les connaître ; et pour les connaître, il en faut voir souvent, et traiter avec eux. Les rois doivent converser avec leurs sujets, les faire parler, les consulter, les éprouver par de petits emplois dont ils leur fassent rendre compte, pour voir s’ils sont capables de plus hautes fonctions. Comment est-ce, mon cher Télémaque, que vous avez appris, à Ithaque, à vous connaître en chevaux ? c’est à force d’en voir et de remarquer leurs défauts et leurs perfections avec des gens expérimentés. Tout de même, parlez souvent des bonnes et des mauvaises qualités des hommes, avec d’autres hommes sages et vertueux, qui aient longtemps étudié leurs caractères ; vous apprendrez insensiblement comment ils sont faits, et ce qu’il est permis d’en attendre. Qu’est-ce qui vous a appris à connaître les bons et les mauvais poètes ? c’est la fréquente lecture, et la réflexion avec des gens qui avaient le goût de la poésie. Qu’est-ce qui vous a acquis du discernement sur la musique ? c’est la même application à observer les divers musiciens. Comment peut-on espérer de bien gouverner les hommes, si on ne les connaît pas ? et comment les connaîtrait-on, si on ne vit jamais avec eux ? Ce n’est pas vivre avec eux, que de les voir tous en public, où l’on ne dit de part et d’autre que des choses indifférentes et préparées avec art : il est question de les voir en particulier, de tirer du fond de leurs cœurs toutes les ressources secrètes qui y sont, de les tâter de tous côtés, de les sonder pour découvrir leurs maximes. Mais pour bien juger des hommes, il faut commencer par savoir ce qu’ils doivent être ; il faut savoir ce que c’est que vrai et solide mérite, pour discerner ceux qui en ont d’avec ceux qui n’en ont pas.

On ne cesse de parler de vertu et de mérite, sans savoir ce que c’est précisément que le mérite et la vertu. Ce ne sont que de beaux noms, que des termes vagues, pour la plupart des hommes, qui se font honneur d’en parler à toute heure. Il faut avoir des principes certains de justice, de raison, de vertu, pour connaître ceux qui sont raisonnables et vertueux. Il faut savoir les maximes d’un bon et sage gouvernement, pour connaître les hommes qui ont ces maximes, et ceux qui s’en éloignent par une fausse subtilité. En un mot, pour mesurer plusieurs corps, il faut avoir une mesure fixe ; pour juger, il faut tout de même avoir des principes constants auxquels tous nos jugements se réduisent. Il faut savoir précisément quel est le but de la vie humaine, et quelle fin on doit se proposer en gouvernant les hommes. Ce but unique et essentiel est de ne vouloir jamais l’autorité et la grandeur pour soi ; car cette recherche ambitieuse n’irait qu’à satisfaire un orgueil tyrannique : mais on doit se sacrifier, dans les peines infinies du gouvernement, pour rendre les hommes bons et heureux. Autrement on marche à tâtons et au hasard pendant toute la vie : on va comme un navire en pleine mer, qui n’a point de pilote, qui ne consulte point les astres, et à qui toutes les côtes voisines sont inconnues ; il ne peut faire que naufrage.

Souvent les princes, faute de savoir en quoi consiste la vraie vertu, ne savent point ce qu’ils doivent chercher dans les hommes. La vraie vertu a pour eux quelque chose d’âpre ; elle leur paraît trop austère et indépendante ; elle les effraye et les aigrit : ils se tournent vers la flatterie. Dès lors ils ne peuvent plus trouver ni de sincérité ni de vertu ; dès lors ils courent après un vain fantôme de fausse gloire, qui les rend indignes de la véritable. Ils s’accoutument bientôt à croire qu’il n’y a point de vraie vertu sur la terre ; car les bons connaissent bien les méchants, mais les méchants ne connaissent point les bons, et ne peuvent pas croire qu’il y en ait. De tels princes ne savent que se défier de tout le monde également : ils se cachent ; ils se renferment ; ils sont jaloux sur les moindres choses ; ils craignent les hommes, et se font craindre d’eux. Ils fuient la lumière ; ils n’osent paraître dans leur naturel. Quoiqu’ils ne veuillent pas être connus, ils ne laissent pas de l’être ; car la curiosité maligne de leurs sujets pénètre et devine tout. Mais ils ne connaissent personne : les gens intéressés qui les obsèdent sont ravis de les voir inaccessibles. Un roi inaccessible aux hommes l’est aussi à la vérité : on noircit par d’infâmes rapports, et on écarte de lui tout ce qui pourrait lui ouvrir les yeux. Ces sortes de rois passent leur vie dans une grandeur sauvage et farouche ; ou, craignant sans cesse d’être trompés, ils le sont toujours inévitablement, et méritent de l’être. Dès qu’on ne parle qu’à un petit nombre de gens, on s’engage à recevoir toutes leurs passions et tous leurs préjugés : les bons mêmes ont leurs défauts et leurs préventions. De plus, on est à la merci des rapporteurs, nation basse et maligne, qui se nourrit de venin, qui empoisonne les choses innocentes, qui grossit les petites, qui invente le mal plutôt que de cesser de nuire ; qui se joue, pour son intérêt, de la défiance et de l’indigne curiosité d’un prince faible et ombrageux.

Connaissez donc, ô mon cher Télémaque, connaissez les hommes, examinez-les, faites-les parler les uns sur les autres ; éprouvez-les peu à peu ; ne vous livrez à aucun. Profitez de vos expériences, lorsque vous aurez été trompé dans vos jugements : car vous serez trompé quelquefois ; et les méchants sont trop profonds pour ne surprendre pas les bons par leurs déguisements. Apprenez par là a ne juger promptement de personne ni en bien ni en mal ; l’un et l’autre est très-dangereux : ainsi vos erreurs passées vous instruiront très-utilement. Quand vous aurez trouvé des talents et de la vertu dans un homme, servez-vous-en avec confiance : car les honnêtes gens veulent qu’on sente leur droiture : ils aiment mieux de l’estime et de la confiance, que des trésors. Mais ne les gâtez pas en leur donnant un pouvoir sans bornes : tel eût été toujours vertueux, qui ne l’est plus parce que son maître lui a donné trop d’autorité et trop de richesses. Quiconque est assez aimé des dieux pour trouver dans tout un royaume deux ou trois vrais amis, d’une sagesse et d’une bonté constante, trouve bientôt par eux d’autres personnes qui leur ressemblent, pour remplir les places inférieures. Par les bons auxquels on se confie, on apprend ce qu’on ne peut pas discerner par soi-même sur les autres sujets.

Mais faut-il, disait Télémaque, se servir des méchants quand ils sont habiles, comme je l’ai ouï dire souvent ? On est souvent, répondait Mentor, dans la nécessité de s’en servir. Dans une nation agitée et en désordre, on trouve souvent des gens injustes et artificieux qui sont déjà en autorité ; ils ont des emplois importants qu’on ne peut leur ôter ; ils ont acquis la confiance de certaines personnes puissantes qu’on a besoin de ménager : il faut les ménager eux-mêmes, ces hommes scélérats, parce qu’on les craint, et qu’ils peuvent tout bouleverser. Il faut bien s’en servir pour un temps, mais il faut aussi avoir en vue de les rendre peu à peu inutiles. Pour la vraie et intime confiance, gardez-vous bien de la leur donner jamais, car ils peuvent en abuser, et vous tenir ensuite malgré vous par votre secret ; chaîne plus difficile à rompre que toutes les chaînes de fer. Servez-vous d’eux pour des négociations passagères : traitez-les bien ; engagez-les par leurs passions mêmes à vous être fidèles ; car vous ne les tiendrez que par là : mais ne les mettez point dans vos délibérations les plus secrètes. Ayez toujours un ressort prêt pour les remuer à votre gré ; mais ne leur donnez jamais la clef de votre cœur ni de vos affaires. Quand votre État devient paisible, réglé, conduit par des hommes sages et droits dont vous êtes sûr, peu à peu les méchants, dont vous étiez contraint de vous servir, deviennent inutiles. Alors il ne faut pas cesser de les bien traiter ; car il n’est jamais permis d’être ingrat, même pour les méchants : mais en les traitant bien, il faut tâcher de les rendre bons ; il est nécessaire de tolérer en eux certains défauts qu’on pardonne à l’humanité : il faut néanmoins peu à peu relever l’autorité, et réprimer les maux qu’ils feraient ouvertement si on les laissait faire. Après tout, c’est un mal que le bien se fasse par les méchants ; et quoique ce mal soit souvent inévitable, il faut tendre néanmoins peu à peu à le faire cesser. Un prince sage, qui ne veut que le bon ordre et la justice, parviendra, avec le temps, à se passer des hommes corrompus et trompeurs ; il en trouvera assez de bons qui auront une habileté suffisante.

Mais ce n’est pas assez de trouver de bons sujets dans une nation, il est nécessaire d’en former de nouveaux. Ce doit être, répondit Télémaque, un grand embarras. Point du tout, reprit Mentor ; l’application que vous avez à chercher les hommes habiles et vertueux, pour les élever, excite et anime tous ceux qui ont du talent et du courage ; chacun fait des efforts. Combien y a-t-il d’hommes qui languissent dans une oisiveté obscure, et qui deviendraient de grands hommes, si l’émulation et l’espérance du succès les animaient au travail ! Combien y a-t-il d’hommes que la misère, et l’impuissance de s’élever par la vertu, tentent de s’élever par le crime ! Si donc vous attachez les récompenses et les honneurs au génie et à la vertu, combien des sujets se formeront d’eux-mêmes ! Mais combien en formerez-vous en les faisant monter de degré en degré, depuis les derniers emplois jusqu’aux premiers ! Vous exercerez les talents ; vous éprouverez l’étendue de l’esprit, et la sincérité de la vertu. Les hommes qui parviendront aux plus hautes places auront été nourris sous vos yeux dans les inférieures. Vous les aurez suivis toute leur vie, de degré en degré ; vous jugerez d’eux, non par leurs paroles, mais par toute la suite de leurs actions.

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