Les Aventures de Télémaque (page 24)
Mentor m’abandonne ! c’est fait de moi ! s’écria Télémaque. Ô Eucharis, si Mentor me quitte, je n’ai plus que vous. Ces paroles lui échappèrent dans le transport de sa passion. Il vit le tort qu’il avait eu en les disant, mais il n’avait pas été libre de penser au sens de ses paroles. Toute la troupe étonnée demeura dans le silence. Eucharis, rougissant et baissant les yeux, demeurait derrière tout interdite, sans oser se montrer. Mais pendant que la honte était sur son visage, la joie était au fond de son cœur. Télémaque ne se comprenait plus lui-même, et ne pouvait croire qu’il eût parlé si indiscrètement. Ce qu’il avait fait lui paraissait comme un songe, mais un songe dont il demeurait confus et troublé.
Calypso, plus furieuse qu’une lionne à qui on a enlevé ses petits, courait au travers de la forêt, sans suivre aucun chemin, et ne sachant où elle allait. Enfin, elle se trouva à l’entrée de sa grotte, où Mentor l’attendait. Sortez de mon île, dit-elle, ô étrangers, qui êtes venus troubler mon repos : loin de moi ce jeune insensé ! Et vous, imprudent vieillard, vous sentirez ce que peut le courroux d’une déesse, si vous ne l’arrachez d’ici tout à l’heure. Je ne veux plus le voir ; je ne veux plus souffrir qu’aucune de mes nymphes lui parle, ni le regarde. J’en jure par les ondes du Styx serment qui fait trembler les dieux mêmes. Mais apprends, Télémaque, que tes maux ne sont pas finis : ingrat, tu ne sortiras de mon île que pour être en proie à de nouveaux malheurs. Je serai vengée ; tu regretteras Calypso, mais en vain. Neptune, encore irrité contre ton père, qui l’a offensé en Sicile, et sollicité par Vénus, que tu as méprisée dans l’île de Chypre, te prépare d’autres tempêtes. Tu verras ton père, qui n’est pas mort : mais tu le verras sans le connaître. Tu ne te réuniras avec lui en Ithaque, qu’après avoir été le jouet de la plus cruelle fortune. Va : je conjure les puissances célestes de me venger. Puisses-tu, au milieu des mers, suspendu aux pointes d’un rocher, et frappé de la foudre, invoquer en vain Calypso, que ton supplice comblera de joie !
Ayant dit ces paroles, son esprit agité était déjà prêt à prendre des résolutions contraires. L’amour rappela dans son cœur le désir de retenir Télémaque. Qu’il vive, disait-elle en elle-même, qu’il demeure ici ; peut-être qu’il sentira enfin tout ce que j’ai fait pour lui. Eucharis ne saurait, comme moi, lui donner l’immortalité. Ô trop aveugle Calypso ! tu t’es trahie toi-même par ton serment : te voilà engagée ; et les ondes du Styx, par lesquelles tu as juré, ne te permettent plus aucune espérance. Personne n’entendait ces paroles : mais on voyait sur son visage les Furies peintes ; et tout le venin empesté du noir Cocyte semblait s’exhaler de son cœur.
Télémaque en fut saisi d’horreur. Elle le comprit, car qu’est-ce que l’amour jaloux ne devine pas ? et l’horreur de Télémaque redoubla les transports de la déesse. Semblable à une Bacchante qui remplit l’air de ses hurlements et qui en fait retentir les hautes montagnes de Thrace, elle court au travers des bois avec un dard en main, appelant toutes ses nymphes et menaçant de percer toutes celles qui ne la suivront pas. Elles courent en foule, effrayées de cette menace. Eucharis même s’avance les larmes aux yeux, et regardant de loin Télémaque, à qui elle n’osait plus parler. La déesse frémit en la voyant auprès d’elle ; et, loin de s’apaiser par la soumission de cette nymphe, elle ressent une nouvelle fureur, voyant que l’affliction augmente la beauté d’Eucharis.
Cependant Télémaque était demeuré seul avec Mentor. Il embrasse ses genoux (car il n’osait l’embrasser autrement, ni le regarder) ; il verse un torrent de larmes ; il veut parler, la voix lui manque ; les paroles lui manquent encore davantage : il ne sait ni ce qu’il doit faire, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il veut. Enfin il s’écrie : Ô mon vrai père ! ô Mentor ! délivrez-moi de tant de maux ! Je ne puis ni vous abandonner, ni vous suivre. Délivrez-moi de tant de maux, délivrez-moi de moi-même ; donnez-moi la mort.
Mentor l’embrasse, le console, l’encourage, lui apprend à se supporter lui-même, sans flatter sa passion, et lui dit : Fils du sage Ulysse, que les dieux ont tant aimé, et qu’ils aiment encore, c’est par un effet de leur amour que vous souffrez des maux si horribles. Celui qui n’a point senti sa faiblesse, et la violence de ses passions, n’est point encore sage ; car il ne se connaît point encore, et ne sait point se défier de soi. Les dieux vous ont conduit comme par la main jusqu’au bord de l’abîme, pour vous en montrer toute la profondeur, sans vous y laisser tomber. Comprenez maintenant ce que vous n’auriez jamais compris si vous ne l’aviez éprouvé. On vous aurait parlé des trahisons de l’Amour, qui flatte pour perdre, et qui, sous une apparence de douceur, cache les plus affreuses amertumes. Il est venu, cet enfant plein de charmes, parmi les ris, les jeux et les grâces. Vous l’avez vu ; il a enlevé votre cœur, et vous avez pris plaisir à le lui laisser enlever. Vous cherchiez des prétextes pour ignorer la plaie de votre cœur : vous cherchiez à me tromper, et à vous flatter vous-même ; vous ne craigniez rien. Voyez le fruit de votre témérité : vous demandez maintenant la mort, et c’est l’unique espérance qui vous reste. La déesse troublée ressemble à une Furie infernale ; Eucharis brûle d’un feu plus cruel que toutes les douleurs de la mort ; toutes ces nymphes jalouses sont prêtes à s’entre-déchirer : et voilà ce que fait le traître Amour, qui paraît si doux ! Rappelez tout votre courage. À quel point les dieux vous aiment-ils, puisqu’ils vous ouvrent un si beau chemin pour fuir l’Amour, et pour revoir votre chère patrie ! Calypso elle-même est contrainte de vous chasser. Le vaisseau est tout prêt ; que tardons-nous à quitter cette île, où la vertu ne peut habiter ?
En disant ces paroles. Mentor le prit par la main, et l’entraînait vers le rivage. Télémaque suivait à peine, regardant toujours derrière lui. Il considérait Eucharis, qui s’éloignait de lui. Ne pouvant voir son visage, il regardait ses beaux cheveux noués, ses habits flottants, et sa noble démarche. Il aurait voulu pouvoir baiser les traces de ses pas. Lors même qu’il la perdit de vue, il prêtait encore l’oreille, s’imaginant entendre sa voix. Quoique absente, il la voyait : elle était peinte et comme vivante devant ses yeux : il croyait même parler à elle, ne sachant plus où il était, et ne pouvant écouter Mentor.
Enfin, revenant à lui comme d’un profond sommeil, il dit à Mentor : Je suis résolu de vous suivre ; mais je n’ai pas encore dit adieu à Eucharis. J’aimerais mieux mourir que de l’abandonner ainsi avec ingratitude. Attendez que je la revoie encore une dernière fois pour lui faire un éternel adieu. Au moins souffrez que je lui dise : Ô nymphe, les dieux cruels, les dieux jaloux de mon bonheur me contraignent de partir ; mais ils m’empêcheront plutôt de vivre, que de me souvenir à jamais de vous. Ô mon père ! ou laissez-moi cette dernière consolation, qui est si juste, ou arrachez-moi la vie dans ce moment. Non, je ne veux ni demeurer dans cette île, ni m’abandonner à l’amour. L’amour n’est point dans mon cœur ; je ne sens que de l’amitié et de la reconnaissance pour Eucharis. Il me suffit de le lui dire encore une fois, et je pars avec vous sans retardement.
Que j’ai pitié de vous ! répondait Mentor : votre passion est si furieuse que vous ne la sentez pas. Vous croyez être tranquille, et vous demandez la mort ! Vous osez dire que vous n’êtes point vaincu par l’amour, et vous ne pouvez vous arracher à la nymphe que vous aimez ! Vous ne voyez, vous n’entendez qu’elle ; vous êtes aveugle et sourd à tout le reste. Un homme que la fièvre rend frénétique dit : Je ne suis point malade. Ô aveugle Télémaque ! vous étiez prêt à renoncer à Pénélope qui vous attend, à Ulysse, que vous verrez, à Ithaque où vous devez régner, à la gloire et à la haute destinée que les dieux vous ont promise par tant de merveilles qu’ils ont faites en votre faveur : vous renonciez à tous ces biens pour vivre déshonoré auprès d’Eucharis ! Direz-vous encore que l’amour ne vous attache point à elle ? Qu’est-ce donc qui vous trouble ? pourquoi voulez-vous mourir ? pourquoi avez-vous parlé devant la déesse avec tant de transport ? Je ne vous accuse point de mauvaise foi ; mais je déplore votre aveuglement. Fuyez, Télémaque, fuyez ! on ne peut vaincre l’amour qu’en fuyant. Contre un tel ennemi, le vrai courage consiste à craindre et à fuir ; mais à fuir sans délibérer, et sans se donner à soi-même le temps de regarder jamais derrière soi. Vous n’avez pas oublié les soins que vous m’avez coûtés depuis votre enfance, et les périls dont vous êtes sorti par mes conseils : ou croyez-moi, ou souffrez que je vous abandonne. Si vous saviez combien il m’est douloureux de vous voir courir à votre perte ! Si vous saviez tout ce que j’ai souffert pendant que je n’ai osé vous parler ! la mère qui vous mit au monde souffrit moins dans les douleurs de l’enfantement. Je me suis tu ; j’ai dévoré ma peine ; j’ai étouffé mes soupirs, pour voir si vous reviendriez à moi. Ô mon fils ! mon cher fils ! soulagez mon cœur ; rendez-moi ce qui m’est plus cher que mes entrailles ; rendez-moi Télémaque, que j’ai perdu ; rendez-vous à vous-même. Si la sagesse en vous surmonte l’amour, je vis, et je vis heureux ; mais si l’amour vous entraîne malgré la sagesse, Mentor ne peut plus vivre.
Pendant que Mentor parlait ainsi, il continuait son chemin vers la mer ; et Télémaque, qui n’était pas encore assez fort pour le suivre de lui-même, l’était déjà assez pour se laisser mener sans résistance. Minerve, toujours cachée sous la figure de Mentor, couvrant invisiblement Télémaque de son égide, et répandant autour de lui un rayon divin, lui fit sentir un courage qu’il n’avait point encore éprouvé depuis qu’il était dans cette île. Enfin, ils arrivèrent dans un endroit de l’île où le rivage de la mer était escarpé ; c’était un rocher toujours battu par l’onde écumante. Ils regardèrent de cette hauteur si le vaisseau que Mentor avait préparé était encore dans la même place ; mais ils aperçurent un triste spectacle.
L’Amour était vivement piqué de voir que ce vieillard inconnu non-seulement était insensible à ses traits, mais encore lui enlevait Télémaque : il pleurait de dépit, et il alla trouver Calypso errante dans les sombres forêts. Elle ne put le voir sans gémir, et elle sentait qu’il rouvrait toutes les plaies de son cœur. L’Amour lui dit : Vous êtes déesse, et vous vous laissez vaincre par un faible mortel qui est captif dans votre île ! pourquoi le laissez-vous sortir ? Ô malheureux Amour, répondit-elle, je ne veux plus écouter tes pernicieux conseils : c’est toi qui m’as tirée d’une douce et profonde paix, pour me précipiter dans un abîme de malheurs. C’en est fait ; j’ai juré par les ondes du Styx que je laisserais partir Télémaque. Jupiter même, le père des dieux, avec toute sa puissance, n’oserait contrevenir à ce redoutable serment. Télémaque sort de mon île : sors aussi, pernicieux enfant, tu m’as fait plus de mal que lui !
L’Amour, essuyant ses larmes, fit un souris moqueur et malin. En vérité, dit-il, voilà un grand embarras ! laissez-moi faire ; suivez votre serment, ne vous opposez point au départ de Télémaque. Ni vos nymphes ni moi n’avons juré par les ondes du Styx de le laisser partir. Je leur inspirerai le dessein de brûler ce vaisseau que Mentor a fait avec tant de précipitation. Sa diligence, qui nous a surpris, sera inutile. Il sera surpris lui-même à son tour ; et il ne lui restera plus aucun moyen de vous arracher Télémaque.
Ces paroles flatteuses firent glisser l’espérance et la joie jusqu’au fond des entrailles de Calypso. Ce qu’un zéphir fait par sa fraîcheur sur le bord d’un ruisseau, pour délasser les troupeaux languissants que l’ardeur de l’été consume, ce discours le fit pour apaiser le désespoir de la déesse. Son visage devint serein, ses yeux s’adoucirent, les noirs soucis qui rongeaient son cœur s’enfuirent pour un moment loin d’elle : elle s’arrêta, elle sourit, elle flatta le folâtre Amour ; et, en le flattant, elle se prépara de nouvelles douleurs.
L’Amour, content de l’avoir persuadée, alla pour persuader aussi les nymphes, qui étaient errantes et dispersées sur toutes les montagnes, comme un troupeau de moutons que la rage des loups affamés a mis en fuite loin du berger. L’Amour les rassemble, et leur dit : Télémaque est encore en vos mains ; hâtez-vous de brûler ce vaisseau que le téméraire Mentor a fait pour s’enfuir. Aussitôt elles allument des flambeaux ; elles accourent sur le rivage ; elles frémissent ; elles poussent des hurlements ; elles secouent leurs cheveux épars, comme des Bacchantes. Déjà la flamme vole ; elle dévore le vaisseau, qui est d’un bois sec et enduit de résine ; des tourbillons de fumée et de flamme s’élèvent dans les nues.
Télémaque et Mentor aperçoivent ce feu de dessus le rocher, et entendent les cris des nymphes. Télémaque fut tenté de s’en réjouir, car son cœur n’était pas encore guéri ; et Mentor remarquait que sa passion était comme un feu mal éteint, qui sort de temps en temps de dessous la cendre, et qui repousse de vives étincelles. Me voilà donc, dit Télémaque, rengagé dans mes liens ! Il ne nous reste plus aucune espérance de quitter cette île.
Mentor vit bien que Télémaque allait retomber dans toutes ses faiblesses et qu’il n’y avait pas un seul moment à perdre. Il aperçut de loin au milieu des flots un vaisseau arrêté, qui n’osait approcher de l’île, parce que tous les pilotes connaissaient que l’île de Calypso était inaccessible à tous les mortels. Aussitôt le sage Mentor poussant Télémaque, qui était assis sur le bord du rocher, le précipite dans la mer, et s’y jette avec lui. Télémaque, surpris de cette violente chute, but l’onde amère, et devint le jouet des flots. Mais revenant à lui, et voyant Mentor qui lui tendait la main pour lui aider à nager, il ne songea plus qu’à s’éloigner de l’île fatale.
Les nymphes, qui avaient cru les tenir captifs, poussèrent des cris pleins de fureur, ne pouvant plus empêcher leur fuite. Calypso, inconsolable, rentra dans sa grotte, qu’elle remplit de ses hurlements. L’Amour, qui vit changer son triomphe en une honteuse défaite, s’éleva au milieu de l’air en secouant ses ailes, et s’envola dans le bocage d’Idalie, où sa cruelle mère l’attendait. L’enfant, encore plus cruel, ne se consola qu’en riant avec elle de tous les maux qu’il avait faits.
À mesure que Télémaque s’éloignait de l’île, il sentait avec plaisir renaître son courage et son amour pour la vertu. J’éprouve, s’écriait-il parlant à Mentor, ce que vous me disiez, et que je ne pouvais croire, faute d’expérience : on ne surmonte le vice qu’en le fuyant. Ô mon père, que les dieux m’ont aimé en me donnant votre secours ! Je méritais d’en être privé, et d’être abandonné à moi-même. Je ne crains plus ni mers, ni vents, ni tempêtes ; je ne crains plus que mes passions. L’Amour est lui seul plus à craindre que tous les naufrages.
Télémaque, pendant son séjour chez les alliés, trouve de grandes difficultés pour se ménager parmi tant de rois jaloux les uns des autres. Il entre en différend avec Phalante, chef des Lacédémoniens, pour quelques prisonniers faits sur les Dauniens, et que chacun prétendait lui appartenir. Pendant que la cause se discute dans l’assemblée des rois alliés, Hippias, frère de Phalante, va prendre les prisonniers pour les emmener à Tarente. Télémaque, irrité, attaque Hippias avec fureur, et le terrasse dans un combat singulier. Mais bientôt, honteux de son emportement, il ne songe qu’au moyen de le réparer. Cependant Adraste, roi des Dauniens, informé du trouble et de la consternation occasionnés dans l’armée des alliés par le différend de Télémaque et d’Hippias, va les attaquer à l’improviste. Après avoir surpris cent de leurs vaisseaux, pour transporter ses troupes dans leur camp, il y met d’abord le feu, commence l’attaque par le quartier de Phalante, tue son frère Hippias, et Phalante lui-même tombe percé de coups. À la première nouvelle de ce désordre, Télémaque, revêtu de ses armes divines, s’élance hors du camp, rassemble autour de lui l’armée des alliés, et dirige les mouvements avec tant de sagesse qu’il repousse, en peu de temps l’ennemi victorieux. Il eût même remporté une victoire complète, si une tempête survenue n’eût séparé les deux armées. Après le combat, Télémaque visite les blessés, et leur procure tous les soulagements dont ils peuvent avoir besoin. Il prend un soin particulier de Phalante, et des funérailles d’Hippias, dont il va lui-même porter les cendres à Phalante dans une urne d’or.
Pendant que Philoctète avait raconté ainsi ses aventures, Télémaque avait demeuré comme suspendu et immobile. Ses yeux étaient attachés sur ce grand homme qui parlait. Toutes les passions différentes qui avaient agité Hercule, Philoctète, Ulysse, Néoptolème, paraissaient tour à tour sur le visage naïf de Télémaque, à mesure qu’elles étaient représentées dans la suite de cette narration. Quelquefois il s’écriait, et interrompait Philoctète sans y penser ; quelquefois il paraissait rêveur, comme un homme qui pense profondément à la suite des affaires. Quand Philoctète dépeignit l’embarras de Néoptolème, qui ne savait point dissimuler, Télémaque parut dans le même embarras ; et dans ce moment on l’aurait pris pour Néoptolème.
Cependant l’armée des alliés marchait en bon ordre contre Adraste, roi des Dauniens, qui méprisait les dieux, et qui ne cherchait qu’à tromper les hommes. Télémaque trouva de grandes difficultés pour se ménager parmi tant de rois jaloux les uns des autres. Il fallait ne se rendre suspect à aucun, et se faire aimer de tous. Son naturel était bon et sincère, mais peu caressant ; il ne s’avisait guère de ce qui pouvait faire plaisir aux autres : il n’était point attaché aux richesses, mais il ne savait point donner. Ainsi y avec un cœur noble et porté au bien, il ne paraissait ni obligeant, ni sensible à l’amitié, ni libéral, ni reconnaissant des soins qu’on prenait pour lui, ni attentif à distinguer le mérite. Il suivait son goût sans réflexion. Sa mère Pénélope l’avait nourri, malgré Mentor, dans une hauteur et une fierté qui ternissaient tout ce qu’il y avait de plus aimable en lui. Il se regardait comme étant d’une autre nature que le reste des hommes ; les autres ne lui semblaient mis sur la terre par les dieux que pour lui plaire, pour le servir, pour prévenir tous ses désirs, et pour rapporter tout à lui comme à une divinité. Le bonheur de le servir était, selon lui, une assez haute récompense pour ceux qui le servaient. Il ne fallait jamais rien trouver d’impossible quand il s’agissait de le contenter ; et les moindres retardements irritaient son naturel ardent.
Ceux qui l’auraient vu ainsi dans son naturel auraient jugé qu’il était incapable d’aimer autre chose que lui-même, qu’il n’était sensible qu’à sa gloire et à son plaisir ; mais cette indifférence pour les autres et cette attention continuelle sur lui-même ne venaient que du transport continuel où il était jeté par la violence de ses passions. Il avait été flatté par sa mère dès le berceau, et il était un grand exemple du malheur de ceux qui naissent dans l’élévation. Les rigueurs de la fortune, qu’il sentit dès sa première jeunesse, n’avaient pu modérer cette impétuosité et cette hauteur. Dépourvu de tout, abandonné, exposé à tant de maux, il n’avait rien perdu de sa fierté ; elle se relevait toujours comme la palme souple se relève sans cesse d’elle-même, quelque effort qu’on fasse pour l’abaisser.
Pendant que Télémaque était avec Mentor, ces défauts ne paraissaient point, et ils se diminuaient tous les jours. Semblable à un coursier fougueux qui bondit dans les vastes prairies, que ni les rochers escarpés, ni les précipices, ni les torrents n’arrêtent, qui ne connaît que la voix et la main d’un seul homme capable de le dompter, Télémaque, plein d’une noble ardeur, ne pouvait être retenu que par le seul Mentor. Mais aussi un de ses regards l’arrêtait tout à coup dans sa plus grande impétuosité il entendait d’abord ce que signifiait ce regard, il rappelait d’abord dans son cœur tous les sentiments de vertu. La sagesse rendait en un moment son visage doux et serein. Neptune, quand il élève son trident, et qu’il menace les flots soulevés, n’apaise point plus soudainement les noires tempêtes.
Quand Télémaque se trouva seul, toutes ses passions, suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, reprirent leur cours : il ne put souffrir l’arrogance des Lacédémoniens, et de Phalante, qui était à leur tête. Cette colonie, qui était venue fonder Tarente, était composée de jeunes hommes nés pendant le siège de Troie, qui n’avaient eu aucune éducation : leur naissance illégitime, le dérèglement de leurs mères, la licence dans laquelle ils avaient été élevés, leur donnaient je ne sais quoi de farouche et de barbare. Ils ressemblaient plutôt à une troupe de brigands qu’à une colonie grecque.
Phalante, en toute occasion, cherchait à contredire Télémaque ; souvent il l’interrompait dans les assemblées, méprisant ses conseils comme ceux d’un jeune homme sans expérience : il en faisait des railleries, le traitant de faible et d’efféminé ; il faisait remarquer aux chefs de l’armée ses moindres fautes. Il tâchait de semer partout la jalousie, et de rendre la fierté de Télémaque odieuse à tous les alliés.
Un jour, Télémaque ayant fait sur les Dauniens quelques prisonniers, Phalante prétendit que ces captifs devaient lui appartenir, parce que c’était lui, disait-il, qui, à la tête de ses Lacédémoniens, avait défait cette troupe d’ennemis ; et que Télémaque, trouvant les Dauniens déjà vaincus et mis en fuite, n’avait eu d’autre peine que celle de leur donner la vie et de les mener dans le camp. Télémaque soutenait, au contraire, que c’était lui qui avait empêché Phalante d’être vaincu, et qui avait remporté la victoire sur les Dauniens. Ils allèrent tous deux défendre leur cause dans l’assemblée des rois alliés. Télémaque s’y emporta jusqu’à menacer Phalante ; ils se fussent battus sur-le-champ, si on ne les eût arrêtés.
Phalante avait un frère nommé Hippias, célèbre dans toute l’armée par sa valeur, par sa force et par son adresse. Pollux, disaient les Tarentins, ne combattait pas mieux du ceste ; Castor n’eût pu le surpasser pour conduire un cheval ; il avait presque la taille et la force d’Hercule. Toute l’armée le craignait ; car il était encore plus querelleur et plus brutal qu’il n’était fort et vaillant. Hippias, ayant vu avec quelle hauteur Télémaque avait menacé son frère, va à la hâte prendre les prisonniers pour les emmener à Tarente, sans attendre le jugement de l’assemblée. Télémaque, à qui on vint le dire en secret, sortit en frémissant de rage. Tel qu’un sanglier écumant, qui cherche le chasseur par lequel il a été blessé, on le voyait errer dans le camp, cherchant des yeux son ennemi, et branlant le dard dont il le voulait percer. Enfin il le rencontre ; et, en le voyant, sa fureur se redouble. Ce n’était plus ce sage Télémaque instruit par Minerve sous la figure de Mentor, c’était un frénétique, ou un lion furieux.
Aussitôt il crie à Hippias : Arrête, ô le plus lâche de tous les hommes ! arrête ; nous allons voir si tu pourras m’enlever les dépouilles de ceux que j’ai vaincus. Tu ne les conduiras point à Tarente ; va ; descends tout à l’heure dans les rives sombres du Styx. Il dit, et il lança son dard ; mais il le lança avec tant de fureur, qu’il ne put mesurer son coup ; le dard ne toucha point Hippias. Aussitôt Télémaque prend son épée, dont la garde était d’or, et que Laërte lui avait donnée, quand il partit d’Ithaque, comme un gage de sa tendresse. Laërte s’en était servi avec beaucoup de gloire, pendant qu’il était jeune ; et elle avait été teinte du sang de plusieurs fameux capitaines des Épirotes, dans une guerre où Laërte fut victorieux. À peine Télémaque eut tiré cette épée, qu’Hippias, qui voulait profiter de l’avantage de sa force, se jeta pour l’arracher des mains du jeune fils d’Ulysse. L’épée se rompt dans leurs mains ; ils se saisissent et se serrent l’un l’autre. Les voilà comme deux bêtes cruelles qui cherchent à se déchirer ; le feu brille dans leurs yeux ; ils se raccourcissent, ils s’allongent, ils s’abaissent, ils se relèvent, ils s’élancent, ils sont altérés de sang. Les voilà aux prises, pied contre pied, main contre main : ces deux corps entrelacés semblaient n’en faire qu’un. Mais Hippias, d’un âge plus avancé semblait devoir accabler Télémaque, dont la tendre jeunesse était moins nerveuse. Déjà Télémaque, hors d’haleine, sentait ses genoux chancelants. Hippias, le voyant ébranlé, redoublait ses efforts. C’était fait du fils d’Ulysse ; il allait porter la peine de sa témérité et de son emportement, si Minerve, qui veillait de loin sur lui, et qui ne le laissait dans cette extrémité de péril, que pour l’instruire, n’eût déterminé la victoire en sa faveur.
Elle ne quitta point le palais de Salente ; mais elle envoya Iris, la prompte messagère des dieux. Celle-ci, volant d’une aile légère, fendit les espaces immenses des airs, laissant après elle une longue trace de lumière qui peignait un nuage de mille diverses couleurs. Elle ne se reposa que sur le rivage de la mer où était campée l’armée innombrable des alliés : elle voit de loin la querelle, l’ardeur et les efforts des deux combattants ; elle frémit à la vue du danger où était le jeune Télémaque ; elle s’approche, enveloppée d’un nuage clair qu’elle avait formé de vapeurs subtiles. Dans le moment où Hippias, sentant toute sa force, se crut victorieux, elle couvrit le jeune nourrisson de Minerve de l’égide que la sage déesse lui avait confiée. Aussitôt Télémaque, dont les forces étaient épuisées, commence à se ranimer. À mesure qu’il se ranime, Hippias se trouble ; il sent je ne sais quoi de divin qui l’étonne et qui l’accable. Télémaque le presse et l’attaque, tantôt dans une situation, tantôt dans une autre ; il l’ébranle, il ne lui laisse aucun moment pour se rassurer, enfin il le jette par terre et tombe sur lui. Un grand chêne du mont Ida, que la hache a coupé par mille coups dont toute la forêt a retenti, ne fait pas un plus horrible bruit en tombant ; la terre en gémit ; tout ce qui l’environne en est ébranlé.
Cependant la sagesse était revenue avec la force au dedans de Télémaque. À peine Hippias fut-il tombé sous lui, que le fils d’Ulysse comprit la faute qu’il avait faite d’attaquer ainsi le frère d’un des rois alliés qu’il était venu secourir : il rappela en lui-même, avec confusion, les sages conseils de Mentor : il eut honte de sa victoire, et comprit combien il avait mérité d’être vaincu. Cependant Phalante, transporté de fureur, accourait au secours de son frère : il eût percé Télémaque d’un dard qu’il portait, s’il n’eût craint de percer aussi Hippias, que Télémaque tenait sous lui dans la poussière. Le fils d’Ulysse eût pu sans peine ôter la vie à son ennemi ; mais sa colère était apaisée, et il ne songeait plus qu’à réparer sa faute en montrant de la modération. Il se lève en disant : Ô Hippias ! il me suffit de vous avoir appris à ne mépriser jamais ma jeunesse ; vivez : j’admire votre force et votre courage. Les dieux m’ont protégé : cédez à leur puissance : ne songeons plus qu’à combattre ensemble contre les Dauniens.