Madame Bovary (page 26)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Madame Bovary · 43 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voilà, messieurs, ce que M. Flaubert a dit, ce qu’il a peint, ce qui est à chaque ligne de son livre ; voilà ce qui distingue son œuvre de toutes les œuvres du même genre. C’est que chez lui les grands travers de la société figurent à chaque page, c’est que chez lui l’adultère marche plein de dégoût et de honte. Il a pris dans les relations habituelles de la vie l’enseignement le plus saisissant qui puisse être donné à une jeune femme. Oh ! mon Dieu, celles de nos jeunes femmes qui ne trouvent pas dans les principes honnêtes, élevés, dans une religion sévère de quoi se tenir fermes dans l’accomplissement de leurs devoirs de mères, qui ne le trouvent pas surtout dans cette résignation, cette science pratique de la vie qui nous dit qu’il faut s’accommoder de ce que nous avons, mais qui portent leurs rêveries au dehors, ces jeunes femmes les plus honnêtes, les plus pures qui, dans le prosaïsme de leur ménage, sont quelquefois tourmentées par ce qui se passe autour d’elles, un livre comme celui-là, soyez-en sûrs, en fait réfléchir plus d’une. Voilà ce que M. Flaubert a fait.

Et prenez bien garde à une chose : M. Flaubert n’est pas un homme qui vous peint un charmant adultère, pour faire arriver ensuite le Deus ex machinâ, non ; vous avez sauté trop vite de la page que vous avez lue à la dernière. L’adultère, chez lui, n’est qu’une suite de tourments, de regrets, de remords ; et puis il arrive à une expiation finale, épouvantable. Elle est excessive. Si M. Flaubert pèche, c’est par l’excès, et je vous dirai tout à l’heure de qui est ce mot. L’expiation ne se fait pas attendre ; et c’est en cela que le livre est éminemment moral et utile, c’est qu’il ne promet pas à la jeune femme quelques-unes de ces belles années au bout desquelles elle peut dire : après cela on peut mourir. Non ! Dès le second jour arrivent l’amertume, la désillusion. Le dénouement pour la moralité se trouve à chaque ligne du livre.

Ce livre est écrit avec une puissance d’observation à laquelle M. l’Avocat impérial a rendu justice et c’est ici que j’appelle votre attention, parce que si l’accusation n’a pas de cause, il faut qu’elle tombe. Ce livre est écrit avec une puissance vraiment remarquable d’observation dans les moindres détails. Un article de l’Artiste, signé Flaubert, a servi encore de prétexte à l’accusation. Que monsieur l’Avocat impérial veuille remarquer d’abord que cet article est étranger à l’incrimination ; qu’il veuille remarquer ensuite que nous le tenons pour très innocent et très moral aux yeux du tribunal, à une condition, que M. l’Avocat impérial aura la bonté de le lire en entier, au lieu de le déchiqueter. Ce qui a saisi dans le livre de M. Flaubert, c’est ce que quelques comptes rendus ont appelé une fidélité toute daguerrienne dans la reproduction du type de toutes les choses, dans la nature intime de la pensée, du cœur humain, — et cette reproduction devient plus saisissante encore par la magie du style. Remarquez bien que, s’il n’avait appliqué cette fidélité qu’aux scènes de dégradation, vous pourriez dire avec raison : l’auteur s’est complu à peindre la dégradation avec cette puissance de description qui lui est propre. De la première à la dernière page de son livre, il s’attache sans aucune espèce de réserve à tous les faits de la vie d’Emma, à son enfance dans la maison paternelle, à son éducation dans le couvent. Il ne fait grâce de rien. Mais ceux qui ont lu comme moi du commencement à la fin, diront, — chose notable dont vous lui saurez gré, qui non seulement sera l’absolution pour lui, mais qui aurait dû écarter de lui toute espèce de poursuite, — que quand il arrive aux parties difficiles, précisément à la dégradation, au lieu de faire comme quelques auteurs classiques que le ministère public connaît bien, mais qu’il a oubliés pendant qu’il écrivait son réquisitoire et dont j’ai apporté ici les passages, non pas pour vous les lire, mais pour que vous les parcouriez dans la chambre du conseil (j’en citerai quelques lignes tout à l’heure), au lieu de faire comme nos grands auteurs classiques, nos grands maîtres, qui, lorsqu’ils ont rencontré des scènes de l’union des sens chez l’homme et la femme, n’ont pas manqué de tout décrire, M. Flaubert se contente d’un mot. Là toute sa puissance descriptive disparaît, parce que sa pensée est chaste, parce que là où il pourrait écrire à sa manière et avec toute la magie du style, il sent qu’il y a des choses qui ne peuvent pas être abordées, décrites. Le ministère public trouve qu’il a trop dit encore. Quand je lui montrerai des hommes qui, dans de grandes œuvres philosophiques, se sont complu à la description de ces choses, et qu’en regard je placerai l’homme qui possède la science descriptive à un si haut degré et qui, loin de l’employer, s’arrête et s’abstient, j’aurai bien le droit de demander raison à l’accusation qui est produite.

Toutefois, messieurs, de même qu’il se plaît à nous décrire le riant berceau où se joue Emma encore enfant, avec son feuillage, avec ses petites fleurs roses ou blanches qui viennent de s’épanouir, et ses sentiers embaumés — de même quand elle sera sortie de là, quand elle ira dans d’autres chemins, dans des chemins où elle trouvera de la fange, quand elle y salira ses pieds, quand les taches mêmes rejailliront plus haut sur elle, il ne faudrait pas qu’il le dît ! Mais ce serait supprimer complètement le livre, je vais plus loin, l’élément moral, sous prétexte de le défendre, car si la faute ne peut pas être montrée, si elle ne peut pas être indiquée, si dans un tableau de la vie réelle qui a pour but de montrer par la pensée le péril, la chute, l’expiation, si vous voulez empêcher de peindre tout cela, c’est évidemment ôter au livre sa conclusion.

Ce livre n’a pas été pour mon client l’objet d’une distraction de quelques heures ; il représente deux ou trois années d’études incessantes. Et je vais vous dire maintenant quelque chose de plus : M. Flaubert qui, après tant d’années de travaux, tant d’études, tant de voyages, tant de notes recueillies dans les auteurs qu’il a lus, — vous verrez, mon Dieu ! où il a puisé, car c’est quelque chose d’étrange qui se chargera de le justifier, — vous le verrez, lui aux couleurs lascives, tout imprégné de Bossuet et de Massillon. C’est dans l’étude de ces auteurs que nous allons le retrouver tout à l’heure, cherchant, non pas à les plagier, mais à reproduire dans ses descriptions les pensées, les couleurs employées par eux. Quand, après tout ce travail fait avec tant d’amour, quand son œuvre a son but, est-ce que vous croyez que plein de confiance en lui-même et malgré tant d’études et de méditations, il a voulu immédiatement se lancer dans la lice ! Il l’aurait fait, sans doute, s’il eût été un inconnu dans le monde, si son nom lui eût appartenu en toute propriété, s’il eût cru pouvoir en disposer et le livrer comme bon lui semblait ; mais, je le répète, il est de ceux chez lesquels noblesse oblige : il s’appelle Flaubert, il est le second fils de M. Flaubert, il voulait se tracer une voie dans la littérature, en respectant profondément la morale et la religion, — non pas par inquiétude du parquet, un tel intérêt ne pourrait se présenter à sa pensée, — mais par dignité personnelle, ne voulant pas laisser son nom à la tête d’une publication, si elle ne semblait pas à quelques personnes en lesquelles il avait foi, digne d’être publiée. M. Flaubert a lu, par fragments et en totalité même, devant quelques amis haut placés dans les lettres, les pages qu’un jour il devrait livrer à l’impression, et j’affirme qu’aucun d’eux n’a été offensé de ce qui excite en ce moment si vivement la sévérité de M. l’Avocat impérial. Personne même n’y a songé. On a seulement examiné, étudié la valeur littéraire du livre. Quant au but moral il est si évident, il est écrit à chaque ligne en termes si peu équivoques, qu’il n’était pas même besoin de le mettre en question. Rassuré sur la valeur du livre, encouragé d’ailleurs par les hommes les plus éminents de la presse, M. Flaubert ne songe plus qu’à le livrer à l’impression, à la publicité. Je le répète, tout le monde a été unanime pour rendre hommage au mérite littéraire, au style et en même temps à la pensée excellente qui préside à l’œuvre depuis la première jusqu’à la dernière ligne. Et quand la poursuite est venue, ce n’est pas lui seulement qui a été surpris, profondément affligé, mais permettez-moi de vous le dire, c’est nous qui ne comprenions pas cette poursuite, c’est moi tout le premier, qui avais lu le livre avec un intérêt très vif, à mesure que la publication en a été faite ; ce sont des amis intimes. Mon Dieu ! il y a des nuances qui quelquefois pourraient nous échapper dans nos habitudes, mais qui ne peuvent pas échapper à des femmes d’une grande intelligence, d’une grande pureté, d’une grande chasteté. Il n’y a pas de nom qui puisse se prononcer dans cette audience, mais si je vous disais ce qui a été dit à M. Flaubert, ce qui m’a été dit à moi-même par des mères de famille qui avaient lu ce livre, si je vous disais leur étonnement après avoir reçu de cette lecture une impression si bonne qu’elles ont cru devoir en remercier l’auteur, si je vous disais leur étonnement, leur douleur, quand elles ont appris que ce livre devait être considéré comme contraire à la morale publique, à leur foi religieuse, à la foi de toute leur vie, mon Dieu ! mais il y aurait dans la réunion de ces appréciations mêmes de quoi me fortifier, si j’avais besoin d’être fortifié au moment de combattre les attaques du ministère public.

Pourtant, au milieu de toutes ces appréciations de la littérature contemporaine, il y en a une que je veux vous dire. Il y en a une, qui n’est pas seulement respectée par nous à raison d’un beau et un grand caractère, qui au milieu même de l’adversité, de la souffrance, contre lesquelles il lutte courageusement chaque jour, grand par le souvenir de beaucoup d’actions inutiles à rappeler ici, mais grand par des œuvres littéraires qu’il faut rappeler parce que c’est là ce qui fait sa compétence, grand surtout par la pureté qui existe dans toutes ses œuvres, par la chasteté de tous ses écrits : Lamartine.

Lamartine ne connaissait pas mon client, il ne savait pas qu’il existât. Lamartine à la campagne, chez lui, avait lu, dans chacun des numéros de la Revue de Paris, la publication de Madame Bovary, et Lamartine avait trouvé là des impressions telles, qu’elles se sont reproduites toutes les fois que je vais vous dire maintenant.

Il y a quelques jours, Lamartine est revenu à Paris, et le lendemain il s’est informé de la demeure de M. Gustave Flaubert. Il a envoyé à la Revue savoir la demeure d’un M. Gustave Flaubert, qui avait publié dans le recueil des articles sous le titre de Madame Bovary. Il a chargé son secrétaire d’aller faire à M. Flaubert tous ses compliments, de lui exprimer toute la satisfaction qu’il avait éprouvée en lisant son œuvre, et lui témoigner le désir de voir l’auteur nouveau, se révélant par un essai pareil.

Mon client est allé chez Lamartine ; et il a trouvé chez lui, non pas seulement un homme qui l’a encouragé, mais un homme qui lui a dit : « Vous m’avez donné la meilleure œuvre que j’aie lue depuis vingt ans. » C’étaient en un mot des éloges tels que mon client, dans sa modestie, osait à peine me les répéter. Lamartine lui prouvait qu’il avait lu les livraisons, et le lui prouvant de la manière la plus gracieuse, en lui en disant des pages tout entières. Seulement Lamartine ajoutait : « En même temps que je vous ai lu sans restriction jusqu’à la dernière page, j’ai blâmé les dernières. Vous m’avez fait mal, vous m’avez fait littéralement souffrir ! l’expiation est hors de proportion avec le crime ; vous avez créé une mort affreuse, effroyable ! Assurément la femme qui souille le lit conjugal doit s’attendre à une expiation, mais celle-ci est horrible, c’est un supplice comme on n’en a jamais vu. Vous avez été trop loin, vous m’avez fait mal aux nerfs ; cette puissance de description qui s’est appliquée aux derniers instants de la mort m’a laissé une indicible souffrance ! » Et quand Gustave Flaubert lui demandait : « Mais, monsieur de Lamartine, est-ce que vous comprenez que je sois poursuivi pour avoir fait une œuvre pareille, devant le tribunal de police correctionnelle, pour offense à la morale publique et religieuse ? » Lamartine lui répondait : — « Je crois avoir été toute ma vie l’homme qui, dans ses œuvres littéraires comme dans ses autres, a le mieux compris ce que c’était que la morale publique et religieuse ; mon cher enfant, il n’est pas possible qu’il se trouve en France un tribunal pour vous condamner. Il est déjà très regrettable qu’on se soit ainsi mépris sur le caractère de votre œuvre et qu’on ait ordonné de la poursuivre, mais il n’est pas possible, pour l’honneur de notre pays et de notre époque, qu’il se trouve un tribunal pour vous condamner. »

Voilà ce qui se passait hier, entre Lamartine et Flaubert, et j’ai le droit de vous dire que cette appréciation est de celles qui valent la peine d’être pesées.

Ceci bien entendu, voyons comment il se pourrait faire que ma conscience à moi me dît que Madame Bovary est un bon livre, une bonne action ? Et je vous demande la permission d’ajouter que je ne suis pas facile sur ces sortes de choses, la facilité n’est pas dans mes habitudes. Des œuvres littéraires, j’en tiens à la main qui, quoique émanées de nos grands écrivains, n’ont jamais arrêté deux minutes mes yeux. Je vous en ferai passer dans la chambre du conseil quelques lignes que je ne me suis jamais complu à lire, et je vous demanderai la permission de vous dire que, lorsque je suis arrivé à la fin de l’œuvre de M. Flaubert, j’ai été convaincu qu’une coupure faite par la Revue de Paris a été cause de tout ceci. Je vous demanderai, de plus, la permission de joindre mon appréciation à l’appréciation plus élevée, plus éclairée que je viens de rappeler.

Voici, messieurs, un portefeuille rempli des opinions de tous les littérateurs de notre temps, et parmi lesquels se trouvent les plus distingués, sur l’œuvre dont il s’agit, et sur l’émerveillement qu’ils ont éprouvé en lisant cette œuvre nouvelle, en même temps si morale et si utile !

Maintenant, comment une œuvre pareille a-t-elle pu encourir une poursuite ? Voulez-vous me permettre de vous le dire ? La Revue de Paris, dont le comité de lecture avait lu l’œuvre en son entier, car le manuscrit lui avait été envoyé longtemps avant la publication, n’y avait rien trouvé à redire. Quand on est arrivé à imprimer le cahier du 1er décembre 1856, un des directeurs de la Revue s’est effarouché de la scène dans un fiacre. Il a dit : « Ceci n’est pas convenable, nous allons le supprimer. » Flaubert s’est offensé de la suppression. Il n’a pas voulu qu’elle eût lieu sans qu’une note fût placée au bas de la page. C’est lui qui a exigé la note. C’est lui qui, pour son amour-propre d’auteur, ne voulant pas que son œuvre fût mutilée, ni que d’un autre côté il y eût quelque chose qui donnât des inquiétudes à la Revue, a dit : « Vous supprimerez si bon vous semble, mais vous déclarerez que vous avez supprimé ; » et alors on convint de la note suivante :

« La direction s’est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage qui ne pouvait convenir à la rédaction de la Revue de Paris ; nous en donnons acte à l’auteur. »

Voici le passage supprimé, je vais vous le lire. Nous en avons une épreuve, que nous avons eu beaucoup de peine à nous procurer. En voici la première partie, qui n’a pas une seule correction ; un mot a été corrigé sur la seconde :

« Où allons-nous ? — Où vous voudrez, dit Léon poussant Emma dans la voiture. Les stores s’abaissèrent, et la lourde machine se mit en route.

« Elle descendit la rue du Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le pont Neuf, et s’arrêta court devant la statue de Pierre Corneille.

« — Continuez ! fit une voix qui sortait de l’intérieur.

« La voiture repartit, et se laissant, dès le carrefour Lafayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.

« — Non ! tout droit ! cria la même voix.

« Le fiacre sortit des grilles, et bientôt arrivé sur le Cours, trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s’essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord de l’eau, près du gazon.

« Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de cailloux secs, — et, longtemps, du côté d’Oyssel, au delà des îles.

« Mais, tout à coup, elle s’élança d’un bond à travers Quatremares, Sotteville, la grande chaussée, la rue d’Elbœuf, et fit sa troisième halte devant le Jardin des Plantes.

« — Marchez donc ! s’écria la voix plus furieusement.

« Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place du Champ-de-Mars, et derrière les jardins de l’Hôpital où des vieillards en veste noire se promènent au soleil, le long d’une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le mont Riboudet jusqu’à la côte de Deville !

« Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda. On la vit à Saint-Paul, à Lescure, au mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place du Gaillarbois ; rue Maladrerie, rue Dinandrie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, devant la Douane, à la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetière monumental ! De temps à autre, le cocher, sur son siège, jetait aux cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s’arrêter. Il essayait quelquefois ; et aussitôt il entendait derrière lui partir des exclamations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, s’accrochant par-ci, par-là, ne s’en souciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse.

« Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu’un tombeau et ballottée comme un navire.

« Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentées, une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier, qui se dispersèrent au vent, et s’abattirent plus loin, comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles rouges tout en fleurs.

« Puis, vers six heures, la voiture s’arrêta dans une ruelle du quartier Beauvoisine ; et une femme en descendit qui marchait le voile baissé, sans détourner la tête.

« En arrivant à l’auberge, Mme Bovary fut étonnée de ne pas apercevoir la diligence. Hivert, qui l’avait attendue cinquante-trois minutes, avait fini par s’en aller.

« Rien pourtant ne la forçait à partir ; mais elle avait donné sa parole qu’elle reviendrait le soir même. D’ailleurs Charles l’attendait ; et déjà elle se sentait au cœur cette lâche docilité qui est pour bien des femmes comme le châtiment tout à la fois et la rançon de l’adultère. »

M. Flaubert me fait remarquer que le ministère public lui a reproché cette dernière phrase.

M. l’Avocat impérial. Non, je l’ai indiquée.

Me Sénard. Ce qui est certain, c’est que s’il y avait un reproche, il tomberait devant ces mots : « le châtiment tout à la fois et la rançon de l’adultère ». Au surplus, cela pourrait faire la matière d’un reproche tout aussi fondé que les autres ; car dans tout ce que vous avez reproché, il n’y a rien qui puisse se soutenir sérieusement.

Or, messieurs, cette espèce de course fantastique ayant déplu à la rédaction de la Revue, la suppression en fut faite. Ce fut là un excès de réserve de la part de la Revue ; et très certainement ce n’est pas un excès de réserve qui pouvait donner matière à un procès ; vous allez voir cependant comment elle a donné matière au procès. Ce qu’on ne voit pas, ce qui est supprimé ainsi paraît une chose fort étrange. On a supposé beaucoup de choses qui n’existaient pas, comme vous l’avez vu par la lecture du passage primitif. Mon Dieu, savez-vous ce qu’on a supposé ? Qu’il y avait probablement dans le passage supprimé quelque chose d’analogue à ce que vous aurez la bonté de lire dans un des plus merveilleux romans sortis de la plume d’un honorable membre de l’Académie Française, M. Mérimée.

M. Mérimée, dans un roman intitulé La double méprise, raconte une scène qui se passe dans une chaise de poste. Ce n’est pas la localité de la voiture qui a de l’importance, c’est, comme ici, dans le détail de ce qui se fait dans son intérieur. Je ne veux pas abuser de l’audience, je ferai passer le livre au ministère public et au tribunal. Si nous avions écrit la moitié ou le quart de ce qu’a écrit M. Mérimée, j’éprouverais quelque embarras dans la tâche qui m’est donnée, ou plutôt je la modifierais. Au lieu de dire ce que j’ai dit, ce que j’affirme, que Flaubert a écrit un bon livre, un livre honnête, utile, moral, je dirais : la littérature a ses droits ; M. Mérimée a fait une œuvre littéraire très remarquable, et il ne faut pas se montrer si difficile sur les détails quand l’ensemble est irréprochable. Je m’en tiendrais là, j’absoudrais et vous absoudriez. Eh ! mon Dieu ! ce n’est pas par omission qu’un auteur peut pécher en pareille matière. Et d’ailleurs, vous aurez le détail de ce qui se passa dans le fiacre. Mais comme mon client, lui, s’était contenté de faire une course, et que l’intérieur ne s’était révélé que par « une main nue qui passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier qui se dispersèrent au vent et s’abattirent plus loin comme des papillons blancs sur un champ de trèfles rouges tout en fleurs ; » comme mon client s’était contenté de cela, personne n’en savait rien et tout le monde supposait, — par la suppression même, qu’il avait dit au moins autant que le membre de l’Académie Française. Vous avez vu qu’il n’en était rien.

Eh bien, cette malheureuse suppression, c’est le procès ! c’est-à-dire que dans les bureaux qui sont chargés, avec infiniment de raison, de surveiller tous les écrits qui peuvent offenser la morale publique, quand on a vu cette coupure, on s’est tenu en éveil. Je suis obligé de l’avouer, et messieurs de la Revue de Paris me permettront de dire cela, ils ont donné le coup de ciseaux deux mots trop loin, il fallait le donner avant que l’on montât dans le fiacre ; couper après ce n’était plus la peine. La coupure a été très malheureuse ; mais si vous avez commis cette petite faute, messieurs de la Revue assurément vous l’expiez bien aujourd’hui.

On a dit dans les bureaux : prenons garde à ce qui va suivre, quand le numéro suivant est venu, on a fait la guerre aux syllabes. Les gens des bureaux ne sont pas obligés de tout lire ; et quand ils ont vu qu’on avait écrit qu’une femme avait retiré tous ses vêtements, ils se sont effarouchés sans aller plus loin. Il est vrai qu’à la différence de nos grands maîtres, M. Flaubert ne s’est pas donné la peine de décrire l’albâtre de ses bras nus, de sa gorge, etc. Il n’a pas dit comme un poète que nous aimons :

Je vis de ses beaux flancs l’albâtre ardent et pur,

Lis, chêne, corail, roses, veines d’azur,

Telle enfin qu’autrefois tu me l’avais montrée,

De sa nudité seule embellie et parée,

Quand nos nuits s’envolaient, quand le mol oreiller

La vit sous tes baisers dormir et s’éveiller.

Il n’a rien dit de semblable à ce qu’a dit André Chénier. Mais il a dit : « Elle s’abandonna… Ses vêtements tombèrent. »

Elle s’abandonna ! Eh quoi ! toute description est donc interdite ? Mais quand on incrimine, on devrait tout lire, et M. l’Avocat impérial n’a pas tout lu. Le passage qu’il incrimine ne s’arrête pas où il s’est arrêté ; il y a le correctif que voici : « Cependant il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l’étreinte de ces bras quelque chose d’extrême, de vague et de lugubre qui semblait à Léon se glisser entre eux subtilement, comme pour les séparer. »

Dans les bureaux on n’a pas lu cela. M. l’Avocat impérial tout à l’heure n’y prenait pas garde. Il n’a vu que ceci : « Puis elle faisait d’un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements, » et il s’est écrié : outrage à la morale publique ! Vraiment il est par trop facile d’accuser avec un pareil système. Dieu garde les auteurs de dictionnaires de tomber sous la main de M. l’Avocat impérial ! Quel est celui qui échapperait à une condamnation si, au moyen de découpures, non de phrases, mais de mots, on s’avisait de faire une liste de tous les mots qui pourraient offenser la morale ou la religion ?

La première pensée de mon client, qui a malheureusement rencontré de la résistance, avait été celle-ci : « Il n’y a qu’une seule chose à faire : imprimer immédiatement, non pas avec des coupures, mais dans son entier, l’œuvre telle qu’elle est sortie de mes mains, en rétablissant la scène du fiacre. » J’étais tout à fait de son avis, c’était la meilleure défense de mon client que l’impression complète de l’ouvrage avec l’indication de quelques points, sur lesquels nous aurions plus spécialement prié le tribunal de porter son attention. J’avais donné moi-même le titre de cette publication : Mémoire de M. Gustave Flaubert contre la prévention d’outrage à la morale religieuse dirigée contre lui. J’avais écrit de ma main : Tribunal de police correctionnelle, sixième chambre, avec l’indication du président et du ministère public. Il y avait une préface dans laquelle on lisait : « On m’accuse avec des phrases prises çà et là dans mon livre, je ne puis me défendre qu’avec mon livre. » Demander à des juges la lecture d’un roman tout entier, c’est leur demander beaucoup, mais nous sommes devant des juges qui aiment la vérité, qui la veulent, qui pour la connaître ne reculeront devant aucune fatigue ; nous sommes devant des juges qui veulent la justice, qui la veulent énergiquement et qui liront, sans aucune espèce d’hésitation, tout ce que nous les supplierons de lire. J’avais dit à M. Flaubert : « Envoyez tout de suite cela à l’impression, et mettez au bas mon nom à côté du vôtre : Sénard, avocat » On avait commencé l’impression ; la déclaration était faite pour 100 exemplaires que nous voulions faire tirer ; l’impression marchait avec une rapidité extrême, on y passait les jours et les nuits, lorsque nous est venue la défense de continuer l’impression, non pas d’un livre, mais d’un mémoire dans lequel l’œuvre incriminée se trouvait avec des notes explicatives ! On a réclamé au parquet de M. le Procureur impérial, — qui nous a dit que la défense était absolue, qu’elle ne pouvait pas être levée.

Eh bien, soit ! nous n’aurons pas publié le livre avec nos notes et nos observations ; mais si votre première lecture, messieurs, vous avait laissé un doute, je vous le demande en grâce, vous en feriez une seconde. Vous aimez, vous voulez la vérité ; vous ne pouvez pas être de ceux qui, quand on leur porte deux lignes de l’écriture d’un homme, sont assurés de le faire pendre à quelque condition que ce soit. Vous ne voulez pas qu’un homme soit jugé sur des découpures, plus ou moins habilement faites. Vous ne voulez pas cela ; vous ne voulez pas nous priver des ressources ordinaires de la défense. Eh bien, vous avez le livre, et quoique ce soit moins commode que ce que nous voulions faire, vous ferez vous-mêmes les divisions, les observations, les rapprochements, parce que vous voulez la vérité et qu’il faut que ce soit la vérité qui serve de base à votre jugement, et la vérité sortira de l’examen sérieux du livre.

Cependant je ne puis pas m’en tenir là. Le ministère public attaque le livre, il faut que je prenne le livre même pour le défendre, que je complète les citations qu’il en a faites, et que, sur chaque passage incriminé, je montre le néant de l’incrimination ; ce sera toute ma défense.

Je n’essayerai pas assurément d’opposer aux appréciations élevées, animées, pathétiques, dont le ministère public a entouré tout ce qu’il a dit, par des appréciations du même genre ; la défense n’aurait pas le droit de prendre de telles allures ; elle se contentera de citer les textes tels qu’ils sont.

Et d’abord, je déclare que rien n’est plus faux que ce qu’on a dit tout à l’heure de la couleur lascive. La couleur lascive. Où donc avez-vous pris cela ? Mon client a dépeint dans Madame Bovary quelle femme ? Eh ! mon Dieu ! c’est triste à dire, mais cela est vrai, une jeune fille, née comme elles le sont presque toutes, honnête ; c’est du moins le plus grand nombre, mais bien fragiles quand l’éducation, au lieu de les fortifier, les a amollies ou jetées dans une mauvaise voie. Il a pris une jeune fille ; est-ce une nature perverse ? Non, c’est une nature impressionnable, accessible à l’exaltation.

M. l’Avocat impérial a dit : Cette jeune fille, on la présente constamment comme lascive. Mais non ! on la représente née à la campagne, née à la ferme, où elle s’occupe de tous les travaux de son père, et où aucune espèce de lascivité n’avait pu passer dans son esprit ou dans son cœur. On la représente ensuite, au lieu de suivre la destinée qui lui appartenait tout naturellement, d’être élevée pour la ferme dans laquelle elle devait vivre ou dans un milieu analogue, on la représente sous l’autorité imprévoyante d’un père qui s’imagine de faire élever au couvent cette fille née à la ferme, qui devait épouser un fermier, un homme de la campagne. La voilà conduite dans un couvent hors de sa sphère. Il n’y a rien qui ne soit grave dans la parole du ministère public, il ne faut donc rien laisser sans réponse. Ah ! vous avez parlé de ses petits péchés en citant quelques lignes de la première livraison, vous avez dit : « Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés, afin de rester là plus longtemps, à genoux dans l’ombre… sous le chuchotement du prêtre. » Vous vous êtes déjà gravement trompé sur l’appréciation de mon client. Il n’a pas fait la faute que vous lui reprochez, l’erreur est tout entière de votre côté, d’abord sur l’âge de la jeune fille. Comme elle n’est entrée au couvent qu’à treize ans, il est évident qu’elle en avait quatorze lorsqu’elle allait à confesse. Ce n’était donc pas un enfant de dix ans comme il vous a plu de le dire, vous vous êtes trompé là-dessus matériellement. Mais je n’en suis pas sur l’invraisemblance d’un enfant de dix ans qui aime à rester au confessionnal « sous le chuchotement du prêtre ». Ce que je veux, c’est que vous lisiez les lignes qui précèdent, ce qui n’est pas facile, j’en conviens. Et voilà l’inconvénient pour nous de n’avoir pas un mémoire ; avec un mémoire nous n’aurions pas à chercher dans six volumes !

J’appelais votre attention sur ce passage, pour restituer à Madame Bovary son véritable caractère. Voulez-vous me permettre de vous dire ce qui me paraît bien grave, ce que M. Flaubert a compris et qu’il a mis en relief ? Il y a une espèce de religion qui est celle qu’on parle généralement aux jeunes filles et qui est la plus mauvaise de toutes. On peut, à cet égard, différer dans les appréciations. Quant à moi, je déclare nettement ceci, que je ne connais rien de beau, d’utile, de nécessaire pour soutenir, non pas seulement les femmes dans le chemin de la vie, mais les hommes eux-mêmes qui ont quelquefois de bien pénibles épreuves à traverser, que je ne connais rien de plus utile et de plus nécessaire que le sentiment religieux, mais le sentiment religieux grave, et permettez-moi d’ajouter, sévère.

Je veux que mes enfants comprennent un Dieu, non pas un Dieu dans les abstractions du panthéisme, non, mais un être suprême avec lequel ils sont en rapport, vers lequel ils s’élèvent pour le prier, et qui en même temps les grandit et les fortifie. Cette pensée-là, voyez-vous, qui est ma pensée, qui est la vôtre, c’est la force dans les mauvais jours, la force dans ce qu’on appelle dans le monde, le refuge, ou mieux encore, la force des faibles. C’est cette pensée-là qui donne à la femme cette consistance qui la fait se résigner sur les mille petites choses de la vie, qui la fait rapporter à Dieu ce qu’elle peut souffrir, et lui demander la grâce à remplir son devoir. Cette religion-là, messieurs, c’est le christianisme, c’est la religion qui établit les rapports entre Dieu et l’homme. Le christianisme, en faisant intervenir entre Dieu et nous une sorte de puissance intermédiaire, nous rend Dieu plus accessible, et cette communication avec lui plus facile. Que la mère de celui qui se fit Homme-Dieu reçoive aussi les prières de la femme, je ne vois rien encore là qui altère ni la pureté, ni la sainteté religieuse, ni le sentiment lui-même. Mais voici où commence l’altération. Pour accommoder la religion à toutes les natures, on fait intervenir toutes sortes de petites choses chétives, misérables, mesquines. La pompe des cérémonies, au lieu d’être cette grande pompe qui nous saisit l’âme, cette pompe dégénère en petit commerce de reliques, de médailles, de petits bons dieux, de petites bonnes vierges. À quoi, messieurs, se prend l’esprit des enfants curieux, ardents, tendres, l’esprit des jeunes filles surtout ? À toutes ces images, affaiblies, atténuées, misérables de l’esprit religieux. Elles se font alors de petites religions de pratique, de petites dévotions de tendresse, d’amour, et au lieu d’avoir dans leur âme le sentiment de Dieu, le sentiment du devoir, elles s’abandonnent à des rêvasseries, à de petites pratiques, à de petites dévotions. Et puis vient la poésie, et puis viennent, il faut bien le dire, mille pensées de charité, de tendresse, d’amour mystique, mille formes qui trompent les jeunes filles, sensualisent la religion. Ces pauvres enfants naturellement crédules et faibles se prennent à tout cela, à la poésie, à la rêvasserie, au lieu de s’attacher à quelque chose de raisonnable et de sévère. D’où il arrive que vous avez beaucoup de femmes dévotes qui ne sont pas religieuses du tout. Et quand le vent les pousse hors du chemin ou elles devraient marcher, au lieu de trouver la force, elles ne trouvent que toute espèce de sensualités qui les égarent.

Ah ! vous m’avez accusé d’avoir, dans le tableau de la société moderne, confondu l’élément religieux avec le sensualisme ! Accusez donc la société au milieu de laquelle nous sommes, mais n’accusez pas l’homme qui comme Bossuet s’écrie : Réveillez-vous et prenez garde au péril ! Mais venir dire aux pères de famille : Prenez garde, ce ne sont pas là de bonnes habitudes à donner à vos filles, il y a dans tous ces mélanges de mysticisme quelque chose qui sensualise la religion ; venir dire cela, c’est dire la vérité. C’est pour cela que vous accusez Flaubert, c’est pour cela que j’exalte sa conduite. Oui, il a bien fait d’avertir, ainsi, les familles des dangers de l’exaltation chez les jeunes personnes qui s’en prennent aux petites pratiques, au lieu de s’attacher à une religion forte et sévère qui les soutiendrait au jour de la faiblesse. Et, maintenant, vous allez voir d’où vient l’invention des petits péchés « sous le chuchotement du prêtre ». Lisons la page 30.

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