Salammbô (page 12)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Salammbô · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce n’étaient pas les Libyens des environs de Carthage ; depuis longtemps, ils composaient la troisième armée ; mais les nomades du plateau de Barca, les bandits du cap Phiscus et du promontoire de Derné, ceux du Phazzana et de la Marmarique. Ils avaient traversé le désert en buvant aux puits saumâtres maçonnés avec des ossements de chameau ; les Zuaèces, couverts de plumes d’autruche, étaient venus sur des quadriges ; les Garamantes, masqués d’un voile noir, assis en arrière sur leurs cavales peintes ; d’autres sur des ânes, sur des onagres, sur des zèbres, sur des buffles ; et quelques-uns traînaient, avec leurs familles et leurs idoles, le toit de leur cabane en forme de chaloupe. Il y avait des Ammoniens aux membres ridés par l’eau chaude des fontaines ; des Atarantes, qui maudissent le soleil ; des Troglodytes, qui enterrent en riant leurs morts sous des branches d’arbres ; et les hideux Auséens, qui mangent des sauterelles ; les Adhyrmachides, qui mangent des poux, et les Gysantes, peints de vermillon, qui mangent des singes.

Tous s’étaient rangés sur le bord de la mer, en une grande ligne droite. Ils s’avancèrent ensuite comme des tourbillons de sable soulevés par le vent. Au milieu de l’isthme leur foule s’arrêta, les Mercenaires établis devant eux, près des murailles, ne voulant point bouger.

Puis, du côté de l’Ariane, apparurent les hommes de l’Occident, le peuple des Numides. En effet, Narr’Havas ne gouvernait que les Massyliens ; d’ailleurs, une coutume leur permettant après les revers d’abandonner leur roi, ils s’étaient rassemblés sur le Zaine, puis l’avaient franchi au premier mouvement d’Hamilcar. On vit d’abord accourir tous les chasseurs de Malethut-Baal et du Garaphos, habillés de peaux de lion, et qui conduisaient avec la hampe de leurs piques de petits chevaux maigres à longue crinière ; puis marchaient les Gétules dans des cuirasses en peau de serpent ; puis les Pharusiens, portant de hautes couronnes faites de cire et de résine : et les Caunes, les Macares, les Tillabares, chacun tenant deux javelots et un bouclier rond en cuir d’hippopotame. Ils s’arrêtèrent au bas des catacombes, dans les premières flaques de la lagune.

Mais, quand les Libyens se furent déplacés, on aperçut à l’endroit qu’ils occupaient, et comme un nuage à ras du sol, la multitude des Nègres. Il en était venu du Harousch-blanc, du Harousch-noir, du désert d’Augyle et même de la grande contrée d’Agazymba, qui est à quatre mois au sud des Garamantes, et de plus loin encore ! Malgré leurs joyaux de bois rouge, la crasse de leur peau noire les faisait ressembler à des mûres longtemps roulées dans la poussière. Ils avaient des caleçons en fils d’écorce, des tuniques d’herbes desséchées, des mufles de bêtes fauves sur la tête, et, hurlant comme des loups, ils secouaient des tringles garnies d’anneaux et brandissaient des queues de vache au bout d’un bâton, en manière d’étendards.

Puis, derrière les Numides, les Maurusiens et les Gétules, se pressaient les hommes jaunâtres répandus au delà de Taggir dans les forêts de cèdres. Des carquois en poils de chat leur battaient sur les épaules, et ils menaient en laisse des chiens énormes, aussi hauts que des ânes, et qui n’aboyaient pas.

Enfin, comme si l’Afrique ne s’était point suffisamment vidée, et que pour recueillir plus de fureurs il eût fallu prendre jusqu’au bas des races, on voyait, derrière tous les autres, des hommes à profil de bête et ricanant d’un rire idiot ; misérables ravagés par de hideuses maladies, pygmées difformes, mulâtres d’un sexe ambigu, albinos dont les yeux rouges clignotaient au soleil ; tout en bégayant des sons inintelligibles, ils mettaient un doigt dans leur bouche pour faire voir qu’ils avaient faim.

La confusion des armes n’était pas moindre que celle des vêtements et des peuples. Pas une invention de mort qui n’y fût, depuis les poignards de bois, les haches de pierre et les tridents d’ivoire, jusqu’à de longs sabres, dentelés comme des scies, minces, et faits d’une lame de cuivre qui pliait. Ils maniaient des coutelas se bifurquant en plusieurs branches pareilles à des ramures d’antilopes, des serpes attachées au bout d’une corde, des triangles de fer, des massues, des poinçons. Les Éthiopiens du Bambotus cachaient dans leurs cheveux de petits dards empoisonnés. Plusieurs avaient apporté des cailloux dans des sacs. D’autres, les mains vides, faisaient claquer leurs dents.

Une houle continuelle agitait cette multitude. Des dromadaires, tout barbouillés de goudron comme des navires, renversaient les femmes qui portaient leurs enfants sur la hanche. Les provisions dans les couffes se répandaient ; on écrasait en marchant des morceaux de sel, des paquets de gomme, des dattes pourries, des noix de gourou ; et parfois, sur des seins couverts de vermine, pendait à un mince cordon quelque diamant qu’avaient cherché les Satrapes, une pierre presque fabuleuse et suffisante pour acheter un empire. Ils ne savaient même pas, la plupart, ce qu’ils désiraient. Une fascination, une curiosité les poussaient ; des Nomades, qui n’avaient jamais vu de ville, étaient effrayés par l’ombre des murailles.

L’isthme disparaissait maintenant sous les hommes ; cette longue surface, où les tentes faisaient comme des cabanes dans une inondation, s’étalait jusqu’aux premières lignes des autres Barbares, toutes ruisselantes de fer et symétriquement établies sur les deux flancs de l’aqueduc.

Les Carthaginois se trouvaient encore dans l’effroi de leur arrivée, quand ils aperçurent, venant droit vers eux, comme des monstres et comme des édifices, — avec leurs mâts, leurs bras, leurs cordages, leurs articulations, leurs chapiteaux et leurs carapaces, — les machines de siège qu’envoyaient les villes tyriennes : soixante carrobalistes, quatre-vingts onagres, trente scorpions, cinquante tollénones, douze béliers et trois gigantesques catapultes qui lançaient des morceaux de roche du poids de quinze talents. Des masses d’hommes les poussaient, cramponnés à leur base ; à chaque pas un frémissement les secouait ; elles arrivèrent ainsi jusqu’en face des murs.

Il fallait plusieurs jours encore pour finir les préparatifs du siège. Les Mercenaires, instruits par leurs défaites, ne voulaient point se risquer dans des engagements inutiles ; et, de part et d’autre, on n’avait aucune hâte, sachant bien qu’une action terrible allait s’ouvrir et qu’il en résulterait une victoire ou une extermination complète.

Carthage pouvait longtemps résister ; ses larges murailles offraient une série d’angles rentrants et sortants, disposition avantageuse pour repousser les assauts.

Du côté des catacombes, une portion s’était écroulée, et par les nuits obscures, entre les blocs disjoints, on apercevait des lumières dans les bouges de Malqua. Ils dominaient en de certains endroits la hauteur des remparts. C’était là que vivaient, avec leurs nouveaux époux, les femmes des Mercenaires chassées par Mâtho. En les revoyant, leur cœur n’y tint plus. Elles agitèrent de loin leurs écharpes ; puis elles venaient, dans les ténèbres, causer avec les soldats par la fente du mur, et le Grand Conseil apprit un matin que toutes s’étaient enfuies. Les unes avaient passé entre les pierres : d’autres, plus intrépides, étaient descendues avec des cordes.

Enfin, Spendius résolut d’accomplir son projet.

La guerre, en le retenant au loin, l’en avait jusqu’alors empêché ; et, depuis qu’on était revenu devant Carthage, il lui semblait que les habitants soupçonnaient son entreprise. Bientôt ils diminuèrent les sentinelles de l’aqueduc. On n’avait pas trop de monde pour la défense de l’enceinte.

L’ancien esclave s’exerça pendant plusieurs jours à tirer des flèches contre les phénicoptères du lac. Puis, un soir que la lune brillait, il pria Mâtho d’allumer au milieu de la nuit un grand feu de paille, en même temps que tous ses hommes pousseraient des cris ; et, prenant avec lui Zarxas, il s’en alla par le bord du golfe, dans la direction de Tunis.

À la hauteur des dernières arches, ils revinrent droit vers l’aqueduc ; la place était découverte : ils s’avancèrent en rampant jusqu’à la base des piliers.

Les sentinelles de la plate-forme se promenaient tranquillement.

De hautes flammes parurent ; des clairons retentirent, les soldats en vedette, croyant à un assaut, se précipitèrent du côté de Carthage.

Un homme était resté. Il apparaissait en noir sur le fond du ciel. La lune donnait derrière lui, et son ombre démesurée faisait au loin sur la plaine comme un obélisque qui marchait.

Zarxas saisit sa fronde ; par prudence ou par férocité, Spendius l’arrêta.

— Non, le ronflement de la balle ferait du bruit ! À moi !

Alors, il banda son arc de toutes ses forces, en l’appuyant par le bas contre l’orteil de son pied gauche ; il visa, et la flèche partit.

L’homme ne tomba point. Il disparut.

— S’il était blessé, nous l’entendrions ! dit Spendius.

Et il monta vivement d’étage en étage, comme il avait fait la première fois, en s’aidant d’une corde et d’un harpon. Quand il fut en haut, près du cadavre, il la laissa retomber. Le Baléare y attacha un pic avec un maillet et s’en retourna.

Les trompettes ne sonnaient plus. Tout maintenant était tranquille. Spendius avait soulevé une des dalles, était entré dans l’eau, et l’avait refermée sur lui.

En calculant la distance d’après le nombre de ses pas, il arriva juste à l’endroit où il avait remarqué une fissure oblique ; et pendant trois heures, jusqu’au matin, il travailla d’une façon continue, furieuse, respirant à peine par les interstices des dalles supérieures, assailli d’angoisses et vingt fois croyant mourir. Enfin on entendit un craquement ; une pierre énorme, en ricochant sur les arcs inférieurs, roula jusqu’en bas, et tout à coup une cataracte, un fleuve entier tomba du ciel dans la plaine. L’aqueduc, coupé par le milieu, se déversait. C’était la mort pour Carthage, et la victoire pour les Barbares.

En un instant les Carthaginois, réveillés, apparurent sur les murailles, sur les maisons, sur les temples. Les Barbares se poussaient, criaient. Ils dansaient, en délire, autour de la grande chute d’eau, et, dans l’extravagance de leur joie, venaient s’y mouiller la tête.

On aperçut au sommet de l’aqueduc un homme avec une tunique brune, déchirée. Il se tenait penché tout au bord, les deux mains sur les hanches ; et il regardait en bas, sous lui, comme étonné de son œuvre.

Puis il se redressa. Il parcourut l’horizon d’un air superbe qui semblait dire : « Tout cela maintenant est à moi ! » Les applaudissements des Barbares éclatèrent ; les Carthaginois, comprenant enfin leur désastre, hurlaient de désespoir. Alors il se mit à courir sur la plate-forme, d’un bout à l’autre, et comme un conducteur de char triomphant aux jeux Olympiques, Spendius, éperdu d’orgueil, levait les bras.

VIII LA BATAILLE DU MACAR.

Dès le lendemain, il tira des Syssites deux cent vingt-trois mille kikars d’or, il décréta un impôt de quatorze shekels sur les Riches. Les femmes mêmes contribuèrent ; on payait pour les enfants, et, chose monstrueuse dans les habitudes carthaginoises, il força les collèges des prêtres à fournir de l’argent.

Il réclama tous les chevaux, tous les mulets, toutes les armes. Quelques-uns voulurent dissimuler leurs richesses, on vendit leurs biens ; et, pour intimider l’avarice des autres, il donna soixante armures et quinze cents gommors de farine, autant à lui seul que la Compagnie de l’ivoire.

Il envoya dans la Ligurie acheter des soldats, trois mille montagnards habitués à combattre des ours ; d’avance on leur paya six lunes, à quatre mines par jour.

Cependant il fallait une armée. Mais il n’accepta pas, comme Hannon, tous les citoyens. Il repoussa d’abord les gens d’occupations sédentaires, puis ceux qui avaient le ventre trop gros ou l’aspect pusillanime ; et il admit des hommes déshonorés, la crapule de Malqua, des fils de Barbares, des affranchis. Pour récompense, il promit à des Carthaginois nouveaux le droit de cité complet.

Son premier soin fut de réformer la Légion. Ces beaux jeunes hommes qui se considéraient comme la majesté militaire de la République, se gouvernaient eux-mêmes. Il cassa leurs officiers ; il les traitait rudement, les faisait courir, sauter, monter tout d’une haleine la pente de Byrsa, lancer des javelots, lutter corps à corps, coucher la nuit sur les places. Leurs familles venaient les voir et les plaignaient.

Il commanda des glaives plus courts, des brodequins plus forts. Il fixa le nombre des valets et réduisit les bagages ; et comme on gardait dans le temple de Moloch trois cents pilums romains, malgré les réclamations du pontife il les prit.

Avec ceux qui étaient revenus d’Utique et d’autres que les particuliers possédaient, il organisa une phalange de soixante-douze éléphants et les rendit formidables. Il arma leurs conducteurs d’un maillet et d’un ciseau, afin de pouvoir dans la mêlée leur fendre le crâne s’ils s’emportaient.

Il ne permit point que ses généraux fussent nommés par le Grand Conseil. Les Anciens tâchaient de lui objecter les lois, il passait au travers ; on n’osait plus murmurer, tout pliait sous la violence de son génie.

À lui seul il se chargeait de la guerre, du gouvernement et des finances ; et, afin de prévenir les accusations, il demanda comme administrateur de ses comptes le suffète Hannon.

Il faisait travailler aux remparts, et, pour avoir des pierres, démolir les vieilles murailles intérieures, à présent inutiles. Mais la différence des fortunes, remplaçant la hiérarchie des races, continuait à maintenir séparés les fils des vaincus et ceux des conquérants ; aussi les patriciens virent d’un œil irrité la destruction de ces ruines, tandis que la plèbe, sans trop savoir pourquoi, s’en réjouissait.

Les troupes, en armes du matin au soir, défilaient dans les rues ; à chaque moment on entendait sonner les trompettes ; sur des chariots passaient des boucliers, des tentes, des piques ; les cours étaient pleines de femmes qui déchiraient de la toile ; l’ardeur de l’un à l’autre se communiquait ; l’âme d’Hamilcar emplissait la République.

Il avait divisé ses soldats par nombres pairs, en ayant soin de placer dans la longueur des files, alternativement, un homme fort et un homme faible, pour que le moins vigoureux ou le plus lâche fût conduit à la fois et poussé par deux autres. Mais avec ses trois mille Ligures et les meilleurs de Carthage, il ne put former qu’une phalange simple de quatre mille quatre-vingt-seize hoplites, défendus par des casques de bronze, et qui maniaient des sarisses de frêne, longues de quatorze coudées.

Deux mille jeunes hommes portaient des frondes, un poignard et des sandales. Il les renforça de huit cents autres armés d’un bouclier rond et d’un glaive à la romaine.

La grosse cavalerie se composait des dix-neuf cents gardes qui restaient de la Légion, couverts par des lames de bronze vermeil, comme les Clinabares assyriens. Il avait de plus quatre cents archers à cheval, de ceux qu’on appelait des Tarentins, avec des bonnets en peau de belette, une hache à double tranchant et une tunique de cuir. Enfin douze cents Nègres du quartier des caravanes, mêlés aux Clinabares, devaient courir auprès des étalons, en s’appuyant d’une main sur la crinière. Tout était prêt, et cependant Hamilcar ne partait pas.

Souvent la nuit il sortait de Carthage, seul, et il s’enfonçait plus loin que la lagune, vers les embouchures du Macar. Voulait-il se joindre aux Mercenaires ? Les Ligures campant sur les Mappales entouraient sa maison.

Les appréhensions des Riches parurent justifiées quand on vit, un jour, trois cents Barbares s’approcher des murs. Le Suffète leur ouvrit les portes ; c’étaient des transfuges ; ils accouraient vers leur maître, entraînés par la crainte ou par la fidélité.

Le retour d’Hamilcar n’avait point surpris les Mercenaires ; cet homme, dans leurs idées, ne pouvait pas mourir. Il revenait pour accomplir ses promesses : espérance qui n’avait rien d’absurde tant l’abîme était profond entre la Patrie et l’Armée. D’ailleurs, ils ne se croyaient point coupables ; on avait oublié le festin.

Les espions qu’ils surprirent les détrompèrent. Ce fut un triomphe pour les acharnés ; les tièdes mêmes devinrent furieux. Puis les deux sièges les accablaient d’ennui ; rien n’avançait, mieux valait une bataille ! Aussi beaucoup d’hommes se débandaient, couraient la campagne. À la nouvelle des armements ils revinrent ; Mâtho en bondit de joie.

— Enfin ! enfin ! s’écria-t-il.

Le ressentiment qu’il gardait à Salammbô se tourna contre Hamilcar. Sa haine, maintenant, apercevait une proie déterminée ; et comme la vengeance devenait plus facile à concevoir, il croyait presque la tenir et déjà s’y délectait. En même temps il était pris d’une tendresse plus haute, dévoré par un désir plus âcre. Tour à tour il se voyait au milieu des soldats, brandissant sur une pique la tête du Suffète, puis dans la chambre au lit de pourpre, serrant la vierge entre ses bras, couvrant sa figure de baisers, passant ses mains sur ses grands cheveux noirs ; et cette imagination qu’il savait irréalisable le suppliciait. Il se jura, puisque ses compagnons l’avaient nommé schalishim, de conduire la guerre ; la certitude qu’il n’en reviendrait pas le poussait à la rendre impitoyable.

Il arriva chez Spendius, et lui dit :

— Tu vas prendre tes hommes ! J’amènerai les miens ! Avertis Autharite ! Nous sommes perdus si Hamilcar nous attaque ! M’entends-tu ? Lève-toi !

Spendius demeura stupéfait devant cet air d’autorité. Mâtho, d’habitude, se laissait conduire, et les emportements qu’il avait eus étaient vite retombés. Mais à présent il semblait tout à la fois plus calme et plus terrible ; une volonté superbe fulgurait dans ses yeux, pareille à la flamme d’un sacrifice.

Le Grec n’écouta pas ses raisons. Il habitait une des tentes carthaginoises à bordures de perles, buvait des boissons fraîches dans des coupes d’argent, jouait au cottabe, laissait croître sa chevelure et conduisait le siège avec lenteur. Du reste il avait pratiqué des intelligences dans la ville et ne voulait point partir, sûr qu’avant peu de jours elle s’ouvrirait.

Narr’Havas, qui vagabondait entre les trois armées, se trouvait alors près de lui. Il appuya son opinion, et même il blâma le Libyen de vouloir, par un excès de courage, abandonner leur entreprise.

— Va-t’en, si tu as peur ! s’écria Mâtho ; tu nous avais promis de la poix, du soufre, des éléphants, des fantassins, des chevaux ! où sont-ils ?

Narr’Havas lui rappela qu’il avait exterminé les dernières cohortes d’Hannon ; quant aux éléphants, on les chassait dans les bois, il armait les fantassins, les chevaux étaient en marche ; et le Numide, en caressant la plume d’autruche qui lui retombait sur l’épaule, roulait ses yeux comme une femme et souriait d’une manière irritante. Mâtho, devant lui, ne trouvait rien à répondre.

Un homme que l’on ne connaissait pas entra, mouillé de sueur, effaré, les pieds saignants, la ceinture dénouée ; sa respiration secouait ses flancs maigres à les faire éclater, et tout en parlant un dialecte inintelligible, il ouvrait de grands yeux, comme s’il eût raconté quelque bataille. Le roi bondit dehors et appela ses cavaliers.

Ils se rangèrent dans la plaine, en formant un cercle devant lui. Narr’Havas, à cheval, baissait la tête et se mordait les lèvres. Enfin il sépara ses hommes en deux moitiés, dit à la première de l’attendre ; puis d’un geste impérieux enlevant les autres au galop, il disparut dans l’horizon, du côté des montagnes.

— Maître ! murmura Spendius, je n’aime pas ces hasards extraordinaires, le Suffète qui revient, Narr’Havas qui s’en va…

— Eh ! qu’importe ? fit dédaigneusement Mâtho.

C’était une raison de plus pour prévenir Hamilcar en rejoignant Autharite. Mais si l’on abandonnait le siège des villes, leurs habitants sortiraient, les attaqueraient par derrière, et l’on aurait en face les Carthaginois. Après beaucoup de paroles, les mesures suivantes furent résolues et immédiatement exécutées.

Spendius avec quinze mille hommes se porta jusqu’au pont bâti sur le Macar, à trois milles d’Utique ; on en fortifia les angles par quatre tours énormes garnies de catapultes. Avec des troncs d’arbres, des pans de roches, des entrelacs d’épines et des murs de pierres, on boucha dans les montagnes tous les sentiers, toutes les gorges ; sur leurs sommets on entassa des herbes qu’on allumerait pour servir de signaux, et des pasteurs habiles à voir de loin, de place en place, y furent postés.

Sans doute Hamilcar ne prendrait pas comme Hannon par la montagne des Eaux-Chaudes. Il devait penser qu’Autharite, maître de l’intérieur, lui fermerait la route. Puis un échec au début de la campagne le perdrait, tandis que la victoire serait à recommencer bientôt, les Mercenaires étant plus loin. Il pouvait encore débarquer au cap des Raisins, et de là marcher sur une des villes. Mais il se trouvait alors entre les deux armées, imprudence dont il n’était pas capable avec des forces peu nombreuses. Donc il devait longer la base de l’Ariana, puis tourner à gauche pour éviter les embouchures du Macar et venir droit au pont. C’est là que Mâtho l’attendait.

La nuit, à la lueur des torches, il surveillait les pionniers. Il courait à Hippo-Zaryte, aux ouvrages des montagnes, revenait, ne se reposait pas. Spendius enviait sa force ; mais pour la conduite des espions, le choix des sentinelles, l’art des machines et tous les moyens défensifs, Mâtho écoutait docilement son compagnon ; et ils ne parlaient plus de Salammbô, l’un n’y songeant pas, l’autre empêché par une pudeur.

Souvent il s’en allait du côté de Carthage pour tâcher d’apercevoir les troupes d’Hamilcar. Il dardait ses yeux sur l’horizon ; il se couchait à plat ventre, et, dans le bourdonnement de ses artères, croyait entendre une armée.

Il dit à Spendius que si, avant trois jours, Hamilcar n’arrivait pas, il irait avec tous ses hommes à sa rencontre lui offrir la bataille. Deux jours encore se passèrent. Spendius le retenait ; le matin du sixième, il partit.

Les Carthaginois n’étaient pas moins que les Barbares impatients de la guerre. Dans les tentes et dans les maisons, c’était le même désir, la même angoisse ; tous se demandaient ce qui retardait Hamilcar.

De temps à autre, il montait sur la coupole du temple d’Eschmoûn, près de l’Annonciateur des Lunes, et il regardait le vent.

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