Salammbô (page 14)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Salammbô · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et, cédant au besoin de se rehausser et de saisir sa revanche, il énuméra tout ce qu’il avait fait pour la cause des Mercenaires.

— C’est moi, dans les jardins du Suffète, qui ai poussé le Gaulois ! Plus tard, à Sicca, je les ai tous enragés avec la peur de la République ! Giscon les renvoyait, mais je n’ai pas voulu que les interprètes pussent parler. Ah ! comme la langue leur pendait de la bouche ! T’en souviens-tu ? Je t’ai conduit dans Carthage ; j’ai volé le zaïmph. Je t’ai mené chez elle. Je ferai plus encore : tu verras !

Il éclata de rire comme un fou.

Mâtho le considérait les yeux béants. Il éprouvait une sorte de malaise devant cet homme, qui était à la fois si lâche et si terrible.

Le Grec reprit d’un ton jovial, en faisant claquer ses doigts :

— Évohé ! Après la pluie, le soleil ! J’ai travaillé aux carrières et j’ai bu du massique dans un vaisseau qui m’appartenait, sous un tendelet d’or, comme un Ptolémée. Le malheur doit servir à nous rendre plus habiles. À force de travail on assouplit la fortune. Elle aime les politiques. Elle cédera !

Il revint sur Mâtho, et le prenant au bras :

— Maître, à présent les Carthaginois sont sûrs de leur victoire. Tu as toute une armée qui n’a pas combattu, et tes hommes t’obéissent, à toi. Place-les en avant ; les miens, pour se venger, marcheront. Il me reste trois mille Cariens, douze cents frondeurs et des archers, des cohortes entières ! On peut même former une phalange, retournons !

Mâtho, abasourdi par le désastre, n’avait jusqu’à présent rien imaginé pour en sortir. Il écoutait, la bouche ouverte, et les lames de bronze qui cerclaient ses côtes se soulevaient aux bondissements de son cœur. Il ramassa son épée, en criant :

— Suis-moi, marchons !

Les éclaireurs, quand ils furent revenus, annoncèrent que les morts des Carthaginois étaient enlevés, le pont tout en ruine et Hamilcar disparu.

XIV LE DÉFILÉ DE LA HACHE.

Les Carthaginois n’étaient pas rentrés dans leurs maisons que des nuages s’amoncelèrent ; ceux qui levaient la tête vers le colosse sentirent sur leur front de grosses gouttes, et la pluie tomba.

Elle tomba toute la nuit, abondamment, à flots ; le tonnerre grondait ; c’était la voix de Moloch ; il avait vaincu Tanit ; et, maintenant fécondée, elle ouvrait du haut du ciel son vaste sein. Parfois on l’apercevait dans une éclaircie lumineuse étendue sur des coussins de nuages ; puis les ténèbres se refermaient comme si, trop lasse encore, elle se voulait rendormir ; les Carthaginois, croyant tous que l’eau est enfantée par la lune, criaient pour faciliter son travail.

La pluie battait les terrasses et débordait par-dessus, formait des lacs dans les cours, des cascades sur les escaliers, des tourbillons au coin des rues. Elle se versait en lourdes masses tièdes et en rayons pressés ; des angles de tous les édifices de gros jets écumeux sautaient ; contre les murs il y avait comme des nappes blanchâtres vaguement suspendues, et les toits des temples, lavés, brillaient en noir à la lueur des éclairs. Par mille chemins des torrents descendaient de l’Acropole ; des maisons s’écroulaient tout à coup ; et des poutrelles, des plâtras, des meubles passaient dans les ruisseaux, qui couraient sur les dalles impétueusement.

On avait exposé des amphores, des buires, des toiles ; mais les torches s’éteignaient ; on prit des brandons au bûcher du Baal, et les Carthaginois, pour boire, se tenaient le cou renversé, la bouche ouverte. D’autres, au bord des flaques bourbeuses, y plongeaient leurs bras jusqu’à l’aisselle, et se gorgeaient d’eau si abondamment qu’ils la vomissaient comme des buffles. La fraîcheur peu à peu se répandait ; ils aspiraient l’air humide en faisant jouer leurs membres, et, dans le bonheur de cette ivresse, bientôt un immense espoir surgit. Toutes les misères furent oubliées. La Patrie encore une fois renaissait.

Ils éprouvaient comme le besoin de rejeter sur d’autres l’excès de la fureur qu’ils n’avaient pu employer contre eux-mêmes. Un tel sacrifice ne devait pas être inutile ; bien qu’ils n’eussent aucun remords, ils se trouvaient emportés par cette frénésie que donne la complicité des crimes irréparables.

Les Barbares avaient reçu l’orage dans leurs tentes mal closes ; tout transis encore le lendemain, ils pataugeaient au milieu de la boue, en cherchant leurs munitions et leurs armes, gâtées, perdues.

Hamilcar, de lui-même, alla trouver Hannon ; et, suivant ses pleins pouvoirs, il lui confia le commandement. Le vieux Suffète hésita quelques minutes entre sa rancune et son appétit de l’autorité. Il accepta cependant.

Ensuite Hamilcar fit sortir une galère armée d’une catapulte à chaque bout. Il la plaça dans le golfe en face du radeau ; puis il embarqua sur les vaisseaux disponibles ses troupes les plus robustes. Il s’enfuyait donc ; et, cinglant vers le nord, il disparut dans la brume.

Mais, trois jours après (on allait recommencer l’attaque), des gens de la côte libyque arrivèrent tumultueusement. Barca était entré chez eux. Il avait partout levé des vivres et il s’étendait dans le pays.

Les Barbares furent indignés comme s’il les trahissait. Ceux qui s’ennuyaient le plus du siège, les Gaulois surtout, n’hésitèrent pas à quitter les murs pour tâcher de le rejoindre. Spendius voulait reconstruire l’hélépole ; Mâtho s’était tracé une ligne idéale depuis sa tente jusqu’à Mégara, il s’était juré de la suivre ; et aucun de leurs hommes ne bougea. Mais les autres, commandés par Autharite, s’en allèrent, abandonnant la portion occidentale du rempart. L’incurie était si profonde que l’on ne songea pas à les remplacer.

Narr’Havas les épiait de loin dans les montagnes. Il fit, pendant la nuit, passer tout son monde sur le côté extérieur de la lagune, par le bord de la mer, et il entra dans Carthage.

Il s’y présenta comme un sauveur, avec six mille hommes, tous portant de la farine sous leurs manteaux, et quarante éléphants chargés de fourrages et de viandes sèches. On s’empressa vite autour d’eux ; on leur donna des noms. L’arrivée d’un pareil secours réjouissait encore moins les Carthaginois que le spectacle même de ces forts animaux consacrés au Baal ; c’était un gage de sa tendresse, une preuve qu’il allait enfin, pour les défendre, se mêler de la guerre.

Narr’Havas reçut les compliments des Anciens. Puis il monta vers le palais de Salammbô.

Il ne l’avait pas revue depuis cette fois où, dans la tente d’Hamilcar, entre les cinq armées, il avait senti sa petite main froide et douce attachée contre la sienne ; après les fiançailles, elle était partie pour Carthage. Son amour, détourné par d’autres ambitions, lui était revenu ; et maintenant il comptait jouir de ses droits, l’épouser, la prendre.

Salammbô ne comprenait pas comment ce jeune homme pourrait jamais devenir son maître ! Bien qu’elle demandât, tous les jours, à Tanit, la mort de Mâtho, son horreur pour le Libyen diminuait. Elle sentait confusément que la haine dont il l’avait persécutée était une chose presque religieuse ; et elle aurait voulu voir dans la personne de Narr’Havas comme un reflet de cette violence, qui la tenait encore éblouie. Elle souhaitait le connaître davantage, et cependant sa présence l’eût embarrassée. Elle lui fit répondre qu’elle ne devait pas le recevoir.

D’ailleurs, Hamilcar avait défendu à ses gens d’admettre chez elle le roi des Numides ; en reculant jusqu’à la fin de la guerre cette récompense, il espérait entretenir son dévouement ; et Narr’Havas, par crainte du Suffète, se retira.

Mais il se montra hautain envers les Cent. Il changea leurs dispositions. Il exigea des prérogatives pour ses hommes et les établit dans des postes importants ; aussi les Barbares ouvrirent tous de grands yeux en apercevant des Numides sur les tours.

La surprise des Carthaginois fut encore plus forte lorsque arrivèrent, sur une vieille trirème punique, quatre cents des leurs, faits prisonniers pendant la guerre de Sicile. En effet, Hamilcar avait secrètement renvoyé aux Quirites les équipages des vaisseaux latins pris avant la défection des villes tyriennes ; et Rome, par un échange de bons procédés, lui rendait maintenant ses captifs. Elle dédaigna les ouvertures des Mercenaires dans la Sardaigne, et ne voulut point reconnaître comme sujets les habitants d’Utique.

Hiéron, qui gouvernait à Syracuse, fut entraîné par cet exemple. Il lui fallait, pour conserver ses États, un équilibre entre les deux peuples ; il avait donc intérêt au salut des Chananéens, et il se déclara leur ami en leur envoyant douze cents bœufs avec cinquante-trois mille nebels de pur froment.

Une raison plus profonde faisait secourir Carthage : on sentait bien que si les Mercenaires triomphaient, depuis le soldat jusqu’au laveur d’écuelles, tout s’insurgerait, et qu’aucun gouvernement, aucune maison ne pourrait y résister.

Hamilcar, pendant ce temps-là, battait les campagnes orientales. Il refoula les Gaulois, et les Barbares se trouvèrent comme assiégés.

Alors il se mit à les harceler. Il arrivait, s’éloignait, et renouvelant toujours cette manœuvre, peu à peu il les détacha de leurs campements. Spendius fut obligé de les suivre ; Mâtho, à la fin, céda comme lui.

Il ne dépassa point Tunis. Il s’enferma dans ses murs. Cette obstination était pleine de sagesse ; car bientôt on aperçut Narr’Havas qui sortait par la porte de Khamon avec ses éléphants et ses soldats ; Hamilcar le rappelait. Mais déjà les autres Barbares erraient dans les provinces à la poursuite du Suffète.

Il avait reçu à Clypea trois mille Gaulois. Il fit venir des chevaux de la Cyrénaïque, des armures du Brutium, et il recommença la guerre.

Jamais son génie ne fut aussi impétueux et fertile. Pendant cinq lunes il les traîna derrière lui, ayant un but où il voulait les conduire.

Les Barbares avaient tenté d’abord de l’envelopper par de petits détachements ; il leur échappait toujours. Ils ne se quittèrent plus. Leur armée était de quarante mille hommes environ, et plusieurs fois ils eurent la jouissance de voir les Carthaginois reculer.

Ce qui les tourmentait, c’était les cavaliers de Narr’Havas ! Souvent, aux heures les plus lourdes, quand on avançait par les plaines en sommeillant sous le poids des armes, tout à coup une grosse ligne de poussière montait à l’horizon ; des galops accouraient, et du sein d’un nuage plein de prunelles flamboyantes, une pluie de dards se précipitait. Les Numides, couverts de manteaux blancs, poussaient de grands cris, levaient les bras en serrant des genoux leurs étalons cabrés, les faisaient tourner brusquement, puis disparaissaient. Ils avaient à quelque distance, sur des dromadaires, des provisions de javelots, et ils revenaient plus terribles, hurlaient comme des loups, s’enfuyaient comme des vautours. Ceux des Barbares placés au bord des files tombaient un à un, et l’on continuait ainsi jusqu’au soir, où l’on tâchait d’entrer dans les montagnes.

Bien qu’elles fussent périlleuses pour les éléphants, Hamilcar s’y engagea. Il suivit la longue chaîne qui s’étend depuis le promontoire Hermæum jusqu’au sommet du Zagouan. C’était, croyaient-ils, un moyen de cacher l’insuffisance de ses troupes. Mais l’incertitude continuelle où il les maintenait finissait par les exaspérer plus qu’aucune défaite. Ils ne se décourageaient pas, et marchaient derrière lui.

Enfin, un soir, entre la montagne d’Argent et la montagne de Plomb, au milieu de grosses roches, à l’entrée d’un défilé, ils surprirent un corps de vélites ; l’armée entière était certainement devant ceux-là, car on entendait un bruit de pas avec des clairons ; aussitôt les Carthaginois s’enfuirent par la gorge. Elle dévalait dans une plaine ayant la forme d’un fer de hache et environnée de hautes falaises. Pour atteindre les vélites, les Barbares s’y élancèrent ; tout au fond, parmi des bœufs qui galopaient, d’autres Carthaginois couraient tumultueusement. On aperçut un homme en manteau rouge, c’était le Suffète ; un redoublement de fureur et de joie les emporta. Plusieurs, soit paresse ou prudence, étaient restés au seuil du défilé. Mais de la cavalerie, débouchant d’un bois, à coups de pique et de sabre, les rabattit sur les autres ; et bientôt tous les Barbares furent en bas, dans la plaine.

Puis cette grande masse d’hommes, ayant oscillé quelque temps, s’arrêta ; ils ne découvraient aucune issue.

Ceux qui étaient le plus près du défilé revinrent ; le passage avait entièrement disparu. On héla ceux de l’avant pour les faire continuer ; ils s’écrasaient contre la montagne, et de loin ils invectivèrent leurs compagnons qui ne savaient pas retrouver la route.

En effet, à peine les Barbares étaient-ils descendus, que des hommes, tapis derrière les roches, en les soulevant avec des poutres, les avaient renversées ; et comme la pente était rapide, ces blocs énormes, roulant pêle-mêle, avaient bouché l’étroit orifice, complètement.

À l’autre extrémité de la plaine s’étendait un long couloir, çà et là fendu par des crevasses, et qui conduisait à un ravin montant vers le plateau supérieur où se tenait l’armée punique. Dans ce couloir, contre la paroi de la falaise, on avait d’avance disposé des échelles ; et, protégés par les détours des crevasses, les vélites, avant d’être rejoints, purent les saisir et remonter. Plusieurs même s’engagèrent jusqu’au bas de la ravine ; on les tira avec des câbles, car le terrain en cet endroit était un sable mouvant et d’une telle inclinaison que, même sur les genoux, il eût été impossible de le gravir. Les Barbares, presque immédiatement, y arrivèrent. Mais une herse, haute de quarante coudées, et faite à la mesure exacte de l’intervalle, s’abaissa devant eux tout à coup, comme un rempart qui serait tombé du ciel.

Donc les combinaisons du Suffète avaient réussi. Aucun des Mercenaires ne connaissait la montagne, et, marchant à la tête des colonnes, ils avaient entraîné les autres. Les roches, un peu étroites par la base, s’étaient facilement abattues ; et tandis que tous couraient, son armée, dans l’horizon, avait crié comme en détresse. Hamilcar, il est vrai, pouvait perdre ses vélites, la moitié seulement y resta. Il en eût sacrifié vingt fois davantage pour le succès d’une pareille entreprise.

Jusqu’au matin, les Barbares se poussèrent en files compactes d’un bout à l’autre de la plaine. Ils tâtaient la montagne avec leurs mains, cherchant à découvrir un passage.

Enfin le jour se leva ; ils aperçurent partout autour d’eux une grande muraille blanche, taillée à pic. Et pas un moyen de salut, pas un espoir ! Les deux sorties naturelles de cette impasse étaient fermées par la herse et par l’amoncellement des roches.

Tous se regardèrent sans parler. Ils s’affaissèrent sur eux-mêmes, en se sentant un froid de glace dans les reins, et aux paupières une pesanteur accablante.

Ils se relevèrent et bondirent contre les roches. Mais les plus basses, pressées par le poids des autres, étaient inébranlables. Ils tâchèrent de s’y cramponner pour atteindre au sommet ; la forme ventrue de ces grosses masses repoussait toute prise. Ils voulurent fendre le terrain des deux côtés de la gorge : leurs instruments se brisèrent. Avec les mâts des tentes, ils firent un grand feu ; le feu ne pouvait pas brûler la montagne.

Ils revinrent sur la herse ; elle était garnie de longs clous, épais comme des pieux, aigus comme les dards d’un porc-épic et plus serrés que les crins d’une brosse. Mais tant de rage les animait qu’ils se précipitèrent contre elle. Les premiers y entrèrent jusqu’à l’échine, les seconds refluèrent par-dessus ; et tout retomba, en laissant à ces horribles branches des lambeaux humains et des chevelures ensanglantées.

Quand le découragement se fut un peu calmé, on examina ce qu’il y avait de vivres. Les Mercenaires, dont les bagages étaient perdus, en possédaient à peine pour deux jours ; et tous les autres s’en trouvaient dénués, car ils attendaient un convoi promis par les villages du Sud.

Cependant des taureaux vagabondaient, ceux que les Carthaginois avaient lâchés dans la gorge afin d’attirer les Barbares. Ils les tuèrent à coups de lance ; on les mangea, et, les estomacs étant remplis, les pensées furent moins lugubres.

Le lendemain, ils égorgèrent tous les mulets, une quarantaine environ, puis on racla leurs peaux, on fit bouillir leurs entrailles, on pila les ossements, et ils ne désespéraient pas encore ; l’armée de Tunis, prévenue sans doute, allait venir.

Mais le soir du cinquième jour, la faim redoubla ; ils rongèrent les baudriers des glaives et les petites éponges bordant le fond des casques.

Ces quarante mille hommes étaient tassés dans l’espèce d’hippodrome que formait autour d’eux la montagne. Quelques-uns restaient devant la herse ou à la base des roches ; les autres couvraient la plaine confusément. Les forts s’évitaient, et les timides recherchaient les braves, qui ne pouvaient pourtant les sauver.

On avait, à cause de leur infection, enterré vivement les cadavres des vélites ; la place des fosses ne s’apercevait plus.

Tous les Barbares languissaient, couchés par terre. Entre leurs lignes, çà et là, un vétéran passait ; et ils hurlaient des malédictions contre les Carthaginois, contre Hamilcar et contre Mâtho, bien qu’il fût innocent de leur désastre ; mais il leur semblait que leurs douleurs eussent été moindres s’ils les avait partagées. Puis ils gémissaient ; quelques-uns pleuraient tout bas, comme de petits enfants.

Ils venaient vers les capitaines et ils les suppliaient de leur accorder quelque chose qui apaisât leurs souffrances. Les autres ne répondaient rien, ou, saisis de fureur, ils ramassaient une pierre et la leur jetaient au visage.

Plusieurs conservaient soigneusement, dans un trou en terre, une réserve de nourriture, quelques poignées de dattes, un peu de farine ; et on mangeait cela pendant la nuit, en baissant la tête sous son manteau. Ceux qui avaient des épées les gardaient nues dans leurs mains ; les plus défiants se tenaient debout, adossés contre la montagne.

Ils accusaient leurs chefs et les menaçaient. Autharite ne craignait pas de se montrer. Avec cette obstination de Barbare que rien ne rebute, vingt fois par jour il s’avançait jusqu’au fond, vers les roches, espérant chaque fois les trouver peut-être déplacées ; et, balançant ses lourdes épaules couvertes de fourrures, il rappelait à ses compagnons un ours qui sort de sa caverne, au printemps, pour voir si les neiges sont fondues.

Spendius, entouré de Grecs, se cachait dans une des crevasses ; comme il avait peur, il fit répandre le bruit de sa mort.

Ils étaient maintenant d’une maigreur hideuse ; leur peau se plaquait de marbrures bleuâtres. Le soir du neuvième jour, trois Ibériens moururent.

Leurs compagnons, effrayés, quittèrent la place. On les dépouilla ; et ces corps nus et blancs restèrent sur le sable, au soleil.

Alors des Garamantes se mirent lentement à rôder tout autour. C’étaient des hommes accoutumés à l’existence des solitudes et qui ne respectaient aucun dieu. Enfin le plus vieux de la troupe fit un signe, et, se baissant vers les cadavres, avec leurs couteaux ils en prirent des lanières ; puis, accroupis sur les talons, ils mangeaient. Les autres regardaient de loin ; on poussa des cris d’horreur ; beaucoup cependant, au fond de l’âme, jalousaient leur courage.

Au milieu de la nuit, quelques-uns de ceux-là se rapprochèrent, et, dissimulant leur désir, ils en demandaient une mince bouchée, seulement pour essayer, disaient-ils. De plus hardis survinrent ; leur le nombre augmenta ; ce fut bientôt une foule. Mais presque tous, en sentant cette chair froide au bord des lèvres, laissaient leur main retomber ; d’autres, au contraire, la dévoraient avec délices.

Afin d’être entraînés par l’exemple, ils s’excitaient mutuellement. Tel qui avait d’abord refusé allait voir les Garamantes, et ne revenait plus. Ils faisaient cuire les morceaux sur des charbons, à la pointe d’une épée ; on les salait avec de la poussière et l’on se disputait les meilleurs. Quand il ne resta plus rien des trois cadavres, les yeux se portèrent sur toute la plaine pour en trouver d’autres.

Mais ne possédait-on pas des Carthaginois, vingt captifs faits dans la dernière rencontre et que personne, jusqu’à présent, n’avait remarqués ? Ils disparurent ; c’était une vengeance, d’ailleurs. Puis, comme il fallait vivre, comme le goût de cette nourriture s’était développé, comme on se mourait, on égorgea les porteurs d’eau, les palefreniers, tous les valets des Mercenaires. Chaque jour on en tuait. Quelques-uns mangeaient beaucoup, reprenaient des forces et n’étaient plus tristes.

Bientôt cette ressource vint à manquer. Alors l’envie se tourna sur les blessés et les malades. Puisqu’ils ne pouvaient se guérir, autant les délivrer de leurs tortures ; et, sitôt qu’un homme chancelait, tous s’écriaient qu’il était maintenant perdu et devait servir aux autres. Pour accélérer leur mort, on employait des ruses ; on leur volait le dernier reste de leur immonde portion ; comme par mégarde on marchait sur eux ; les agonisants, pour faire croire à leur vigueur, tâchaient d’étendre les bras, de se relever, de rire. Des gens évanouis se réveillaient au contact d’une lame ébréchée qui leur sciait un membre ; et ils tuaient encore, par férocité, sans besoin, pour assouvir leur fureur.

Un brouillard lourd et tiède, comme il en arrive dans ces régions à la fin de l’hiver, le quatorzième jour s’abattit sur l’armée. Ce changement de la température amena des morts nombreuses, et la corruption se développait effroyablement vite dans la chaude humidité retenue par les parois de la montagne. La bruine qui tombait sur les cadavres, en les amollissant, fit bientôt de toute la plaine une large pourriture. Des vapeurs blanchâtres flottaient au-dessus ; elles piquaient les narines, pénétraient la peau, troublaient les yeux ; et les Barbares croyaient entrevoir les souffles exhalés, les âmes de leurs compagnons. Un dégoût immense les accabla. Ils n’en voulaient plus, ils aimaient mieux mourir.

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