Salammbô (page 23)
La décision fut connue dans Carthage ; des lamentations retentirent. Partout on entendait les femmes crier ; leurs époux les consolaient ou les invectivaient en leur faisant des remontrances.
Trois heures après, une nouvelle plus extraordinaire se répandit : le Suffète avait trouvé des sources au bas de la falaise. On y courut. Des trous creusés dans le sable laissaient voir l’eau ; et déjà quelques-uns, étendus à plat ventre, y buvaient.
Hamilcar ne savait pas lui-même si c’était par un conseil des dieux ou le vague souvenir d’une révélation que son père autrefois lui aurait faite ; mais en quittant les Anciens, il était descendu sur la plage, et, avec ses esclaves, il s’était mis à fouir le gravier.
Il donna des vêtements, des chaussures et du vin. Il donna tout le reste du blé qu’il gardait chez lui. Il fit même entrer la foule dans son palais, et il ouvrit les cuisines, les magasins et toutes les chambres, celle de Salammbô exceptée. Il annonça que six mille Mercenaires gaulois allaient venir, et que le roi de Macédoine envoyait des soldats.
Mais, dès le second jour, les sources diminuèrent ; le soir du troisième, elles étaient complètement taries. Alors le décret des Anciens circula de nouveau sur toutes les lèvres, et les prêtres de Moloch commencèrent leur besogne.
Des hommes en robes noires se présentèrent dans les maisons. Beaucoup d’avance les désertaient sous le prétexte d’une affaire ou d’une friandise qu’ils allaient acheter ; les serviteurs de Moloch survenaient et prenaient les enfants. D’autres les livraient eux-mêmes, stupidement. Puis on les emmenait dans le temple de Tanit, où les prêtresses étaient chargées jusqu’au jour solennel de les amuser et de les nourrir.
Ils arrivèrent chez Hamilcar tout à coup, et le trouvant dans ses jardins :
— Barca ! nous venons pour la chose que tu sais… ton fils !
Ils ajoutèrent que des gens l’avaient rencontré un soir de l’autre lune, au milieu des Mappales, conduit par un vieillard.
Il fut d’abord comme suffoqué. Mais bien vite comprenant que toute dénégation serait vaine, Hamilcar s’inclina ; et il les introduisit dans la maison de commerce. Des esclaves, accourus d’un signe, en surveillaient les alentours.
Il entra dans la chambre de Salammbô tout éperdu. Il saisit d’une main Hannibal, arracha de l’autre la ganse d’un vêtement qui traînait, attacha ses pieds, ses mains, en passa l’extrémité dans sa bouche pour lui faire un bâillon, et il le cacha sous le lit de peaux de bœuf, en laissant retomber jusqu’à terre une large draperie.
Ensuite il se promena de droite et de gauche ; il levait les bras, il tournait sur lui-même, il se mordait les lèvres. Puis il resta les prunelles fixes et haletant comme s’il allait mourir.
Mais il frappa trois fois dans ses mains. Giddenem parut.
— Écoute ! dit-il, tu vas prendre parmi les esclaves un enfant mâle de huit à neuf ans avec les cheveux noirs et le front bombé ! Amène-le ! hâte-toi !
Bientôt Giddenem rentra, en présentant un jeune garçon.
C’était un pauvre enfant, à la fois maigre et bouffi ; sa peau semblait grisâtre comme l’infect haillon suspendu à ses flancs ; il baissait la tête dans ses épaules, et du revers de sa main frottait ses yeux, tout remplis de mouches.
Comment pourrait-on jamais le confondre avec Hannibal ! et le temps manquait pour en choisir un autre ! Hamilcar regardait Giddenem ; il avait envie de l’étrangler.
— Va-t’en ! cria-t-il.
Le maître des esclaves s’enfuit.
Donc le malheur qu’il redoutait depuis si longtemps était venu, et il cherchait avec des efforts démesurés s’il n’y avait pas une manière, un moyen d’y échapper.
Abdalonim, tout à coup, parla derrière la porte. On demandait le Suffète. Les serviteurs de Moloch s’impatientaient.
Hamilcar retint un cri, comme à la brûlure d’un fer rouge ; et il recommença de nouveau à parcourir la chambre tel qu’un insensé. Puis il s’affaissa au bord de la balustrade, et, les coudes sur ses genoux, il serrait son front dans ses deux poings fermés.
La vasque de porphyre contenait encore un peu d’eau claire pour les ablutions de Salammbô. Malgré sa répugnance et son orgueil, le Suffète y plongea l’enfant, et, comme un marchand d’esclaves, il se mit à le laver et à le frotter avec les strigiles et la terre rouge. Il prit ensuite dans les casiers autour de la muraille deux carrés de pourpre, lui en posa un sur la poitrine, l’autre sur le dos, et il les réunit contre ses clavicules par deux agrafes de diamants. Il versa un parfum sur sa tête ; il passa autour de son cou un collier d’électrum, et il le chaussa de sandales à talons de perles, les propres sandales de sa fille ! Mais il trépignait de honte et d’irritation ; Salammbô, qui s’empressait à le servir, était aussi pâle que lui. L’enfant souriait, ébloui par ces splendeurs, et même, s’enhardissant, il commençait à battre des mains et à sauter quand Hamilcar l’entraîna.
Il le tenait par le bras, fortement, comme s’il avait eu peur de le perdre ; l’enfant, auquel il faisait mal, pleurait un peu, tout en courant près de lui.
À la hauteur de l’ergastule, sous un palmier, une voix s’éleva, une voix lamentable et suppliante. Elle murmurait :
— Maître ! oh ! Maître !
Hamilcar se retourna, et il aperçut à ses côtés un homme d’apparence abjecte, un de ces misérables vivant au hasard dans la maison.
— Que veux-tu ? dit le Suffète.
L’esclave, qui tremblait horriblement, balbutia :
— Je suis son père !
Hamilcar marchait toujours ; l’autre le suivait, les reins courbés, les jarrets fléchis, la tête en avant. Son visage était convulsé par une angoisse indicible, et les sanglots qu’il retenait l’étouffaient, tant il avait envie tout à la fois de le questionner et de lui crier : « Grâce ! »
Enfin il osa le toucher d’un doigt, sur le coude, légèrement.
— Est-ce que tu vas le ?…
Il n’eut pas la force d’achever, et Hamilcar s’arrêta, tout ébahi de cette douleur.
Il n’avait jamais pensé, tant l’abîme les séparant l’un de l’autre se trouvait immense, qu’il pût y avoir entre eux rien de commun. Cela lui parut une sorte d’outrage et comme un empiétement sur ses privilèges. Il répondit par un regard plus froid et plus lourd que la hache d’un bourreau ; l’esclave, s’évanouissant, tomba dans la poussière, à ses pieds. Hamilcar enjamba par-dessus.
Les trois hommes en robes noires l’attendaient dans la grande salle, debout contre le disque de pierre. Tout de suite, il déchira ses vêtements et il se roulait sur les dalles en poussant des cris aigus :
— Ah ! pauvre petit Hannibal ! oh ! mon fils ! ma consolation ! mon espoir ! ma vie ! Tuez-moi aussi ! emportez-moi ! Malheur ! malheur !
Il se labourait la face avec ses ongles, s’arrachait les cheveux et hurlait comme les pleureuses des funérailles.
— Emmenez-le donc ! je souffre trop ! allez-vous-en ! tuez-moi comme lui.
Les serviteurs de Moloch s’étonnaient que le grand Hamilcar eût le cœur si faible. Ils en étaient presque attendris.
On entendit un bruit de pieds nus avec un râle saccadé, pareil à la respiration d’une bête féroce qui accourt ; et sur le seuil de la troisième galerie, entre les montants d’ivoire, un homme apparut, blême, terrible, les bras écartés ; il s’écria :
— Mon enfant !
Hamilcar, d’un bond, s’était jeté sur l’esclave ; et, en lui couvrant la bouche de ses mains, il criait encore plus haut :
— C’est le vieillard qui l’a élevé ! il l’appelle mon enfant ! il en deviendra fou ! assez ! assez !
Et, chassant par les épaules les trois prêtres et leur victime, il sortit avec eux, et d’un grand coup de pied referma la porte derrière lui.
Hamilcar tendit l’oreille pendant quelques minutes, craignant toujours de les voir revenir. Il songea ensuite à se défaire de l’esclave pour être bien sûr qu’il ne parlerait pas ; mais le péril n’était point complètement disparu, et cette mort, si les dieux s’en irritaient, pouvait se retourner contre son fils. Alors, changeant d’idée, il lui envoya par Taanach les meilleures choses des cuisines : un quartier de bouc, des fèves et des conserves de grenades. L’esclave, qui n’avait pas mangé depuis longtemps, se rua dessus ; ses larmes tombaient dans les plats.
Hamilcar, revenu enfin près de Salammbô, dénoua les cordes d’Hannibal. L’enfant, exaspéré, le mordit à la main jusqu’au sang. Il le repoussa d’une caresse.
Pour le faire se tenir paisible, Salammbô voulut l’effrayer avec Lamia, une ogresse de Cyrène.
— Où donc est-elle ? demanda-t-il.
On lui conta que des brigands allaient venir pour le mettre en prison. Il reprit :
— Qu’ils viennent, et je les tue !
Hamilcar lui dit l’épouvantable vérité. Mais il s’emporta contre son père, prétendant qu’il pouvait bien anéantir tout le peuple, puisqu’il était le maître de Carthage.
Enfin, épuisé d’efforts et de colère, il s’endormit, d’un sommeil farouche. Il parlait en rêvant, le dos appuyé contre un coussin d’écarlate ; sa tête retombait un peu en arrière, et son petit bras, écarté de son corps, restait tout droit, dans une attitude impérative.
Quand la nuit fut noire, Hamilcar l’enleva doucement et descendit sans flambeau l’escalier des galères. En passant par la maison de commerce, il prit une couffe de raisins avec une buire d’eau pure ; l’enfant se réveilla devant la statue d’Alètes, dans le caveau des pierreries ; et il souriait, comme l’autre, sur le bras de son père, à la lueur des clartés qui l’environnaient.
Hamilcar était bien sûr qu’on ne pouvait lui prendre son fils. C’était un endroit impénétrable, communiquant avec le rivage par un souterrain que lui seul connaissait, et, en jetant les yeux à l’entour, il aspira une large bouffée d’air. Puis il le déposa sur un escabeau, près des boucliers d’or.
Personne, à présent, ne le voyait ; il n’avait plus rien à observer ; alors il se soulagea. Comme une mère qui retrouve son premier-né perdu, il se jeta sur son fils ; il l’étreignait contre sa poitrine, il riait et pleurait à la fois, l’appelait des noms les plus doux, le couvrait de baisers ; le petit Hannibal, effrayé par cette tendresse terrible, se taisait maintenant.
Hamilcar s’en revint à pas muets, en tâtant les murs autour de lui ; et il arriva dans la grande salle, où la lumière de la lune entrait par une des fentes du dôme ; au milieu, l’esclave, repu, dormait, couché de tout son long sur les pavés de marbre. Il le regarda, et une sorte de pitié l’émut. Du bout de son cothurne, il lui avança un tapis sous la tête. Puis il releva les yeux et considéra Tanit, dont le mince croissant brillait dans le ciel, et il se sentit plus fort que les Baals et plein de mépris pour eux.
Les dispositions du sacrifice étaient déjà commencées.
On abattit dans le temple de Moloch un pan de mur pour en tirer le Dieu d’airain, sans toucher aux cendres de l’autel. Puis, dès que le soleil se montra, les hiérodoules le poussèrent vers la place de Khamon.
Il allait à reculons, en glissant sur des cylindres ; ses épaules dépassaient la hauteur des murailles ; du plus loin qu’ils l’apercevaient, les Carthaginois s’enfuyaient bien vite, car on ne pouvait contempler impunément le Baal que dans l’exercice de sa colère.
Une senteur d’aromates se répandit par les rues. Tous les temples à la fois venaient de s’ouvrir ; il en sortit des tabernacles montés sur des chariots ou sur des litières que des pontifes portaient. De gros panaches de plumes se balançaient à leurs angles, et des rayons s’échappaient de leurs faîtes aigus, terminés par des boules de cristal, d’or, d’argent ou de cuivre.
C’étaient les Baalim chananéens, dédoublements du Baal suprême, qui retournaient vers leur principe, pour s’humilier devant sa force et s’anéantir dans sa splendeur.
Le pavillon de Melkarth, en pourpre fine, abritait une flamme de pétrole ; sur celui de Khamon, couleur d’hyacinthe, se dressait un phallus d’ivoire, bordé d’un cercle de pierreries ; entre les rideaux d’Eschmoûn, bleus comme l’éther, un python endormi faisait un cercle avec sa queue ; et les Dieux Patæques, tenus dans les bras de leurs prêtres, semblaient de grands enfants emmaillotés, dont les talons frôlaient la terre.
Ensuite venaient toutes les formes inférieures de la divinité : Baal-Samin, dieu des espaces célestes ; Baal-Peor, dieu des monts sacrés ; Baal-Zeboub, dieu de la corruption, et ceux des pays voisins et des races congénères ; l’Iarbal de la Libye, l’Adrammelech de la Chaldée, le Kijun des Syriens ; Derceto, à figure de vierge, rampait sur ses nageoires, et le cadavre de Tammouz était traîné au milieu d’un catafalque, entre des flambeaux et des chevelures. Pour asservir les rois du firmament au Soleil et empêcher que leurs influences particulières ne gênassent la sienne, on brandissait au bout de longues perches des étoiles en métal diversement coloriées ; tous s’y trouvaient, depuis le noir Nebo, génie de Mercure, jusqu’au hideux Rahab, qui est la constellation du Crocodile. Les Abaddirs, pierres tombées de la lune, tournaient dans des frondes en fils d’argent ; de petits pains, reproduisant le sexe d’une femme, étaient portés sur des corbeilles par les prêtres de Cérès ; d’autres amenaient leurs fétiches, leurs amulettes ; des idoles oubliées reparurent ; et même on avait pris aux vaisseaux leurs symboles mystiques, comme si Carthage eût voulu se recueillir tout entière dans une pensée de mort et de désolation.
Devant chacun des tabernacles, un homme tenait en équilibre, sur sa tête, un large vase où fumait de l’encens. Des nuages çà et là planaient, et l’on distinguait, dans ces grosses vapeurs, les tentures, les pendeloques et les broderies des pavillons sacrés. Ils avançaient lentement, à cause de leur poids énorme. L’essieu des chars quelquefois s’accrochait dans les rues ; alors les dévots profitaient de l’occasion pour toucher les Baalim avec leurs vêtements, qu’ils gardaient ensuite comme des choses saintes.
La statue d’airain continuait à s’avancer vers la place de Khamon. Les Riches, portant des sceptres à pomme d’émeraude, partirent du fond de Mégara ; les Anciens, coiffés de diadèmes, s’étaient assemblés dans Kinisdo ; et les maîtres des finances, les gouverneurs des provinces, les marchands, les soldats, les matelots et la horde nombreuse employée aux funérailles, tous, avec les insignes de leur magistrature ou les instruments de leur métier, se dirigeaient vers les tabernacles qui descendaient de l’Acropole, entre les collèges des pontifes.
Par déférence pour Moloch, ils s’étaient ornés de leurs joyaux les plus splendides. Des diamants étincelaient sur les vêtements noirs ; mais les anneaux trop larges tombaient des mains amaigries, et rien n’était lugubre comme cette foule silencieuse où les pendants d’oreilles battaient contre des faces pâles, où les tiares d’or serraient des fronts crispés par un désespoir atroce.
Enfin le Baal arriva juste au milieu de la place. Ses pontifes, avec des treillages, disposèrent une enceinte pour écarter la multitude, et ils restèrent à ses pieds, autour de lui.
Les prêtres de Khamon, en robes de laine fauve, s’alignèrent devant leur temple, sous les colonnes du portique ; ceux d’Eschmoûn, en manteaux de lin, avec des colliers à tête de coucoupha et des tiares pointues, s’établirent sur les marches de l’Acropole ; les prêtres de Melkarth, en tuniques violettes, prirent pour eux le côté de l’occident ; les prêtres des Abaddirs, serrés dans des bandes d’étoffes phrygiennes, se placèrent à l’orient ; et l’on rangea sur le côté du midi, avec les nécromanciens tout couverts de tatouages, les hurleurs en manteaux rapiécés, les desservants des Patæques et les Yidonim qui, pour connaître l’avenir, se mettaient dans la bouche un os de mort. Les prêtres de Cérès, habillés de robes bleues, s’étaient arrêtés, prudemment, dans la rue de Satheb, et psalmodiaient à voix basse un thesmophorion en dialecte mégarien.
De temps en temps, il arrivait des files d’hommes complètement nus, les bras écartés et tous se tenant par les épaules. Ils tiraient, des profondeurs de leur poitrine, une intonation rauque et caverneuse ; leurs prunelles, tendues vers le colosse, brillaient dans la poussière, et ils se balançaient le corps à intervalles égaux, tous à la fois, comme ébranlés par un seul mouvement. Ils étaient si furieux que, pour établir l’ordre, les hiérodoules, à coups de bâton, les firent se coucher sur le ventre, la face posée contre les treillages d’airain.
Ce fut alors que, du fond de la place, un homme en robe blanche s’avança. Il perça lentement la foule, et l’on reconnut un prêtre de Tanit, le grand prêtre Schahabarim. Des huées s’élevèrent, car la tyrannie du principe mâle prévalait ce jour-là dans toutes les consciences, et la Déesse était même tellement oubliée, que l’on n’avait pas remarqué l’absence de ses pontifes. Mais l’ébahissement redoubla quand on l’aperçut ouvrant dans les treillages une des portes destinées à ceux qui entreraient pour offrir les victimes. C’était, croyaient les prêtres de Moloch, un outrage qu’il venait faire à leur Dieu ; avec de grands gestes, ils essayaient de le repousser. Nourris par les viandes des holocaustes, vêtus de pourpre comme des rois et portant des bonnets à triple étage, ils conspuaient ce pâle eunuque exténué de macérations, et des rires de colère secouaient sur leur poitrine leur barbe noire étalée en soleil.
Schahabarim, sans répondre, continuait à marcher ; et, traversant pas à pas toute l’enceinte, il arriva sous les jambes du colosse, puis il le toucha des deux côtés en écartant les bras, ce qui était une formule solennelle d’adoration. Depuis trop longtemps la Rabbet le torturait ; par désespoir, ou peut-être à défaut d’un dieu satisfaisant complètement sa pensée, il se déterminait enfin pour celui-là.
La foule, épouvantée par cette apostasie, poussa un long murmure. On sentait se rompre le dernier lien qui attachait les âmes à une divinité clémente.
Mais Schahabarim, à cause de sa mutilation, ne pouvait participer au culte du Baal. Les hommes en manteaux rouges l’exclurent de l’enceinte ; puis, quand il fut dehors, il tourna autour de tous les collèges, successivement, et le prêtre, désormais sans dieu, disparut dans la foule. Elle s’écartait à son approche.
Cependant un feu d’aloès, de cèdre et de laurier brûlait entre les jambes du colosse. Ses longues ailes enfonçaient leur pointe dans la flamme ; les onguents dont il était frotté coulaient comme de la sueur sur ses membres d’airain. Autour de la dalle ronde où il appuyait ses pieds, les enfants, enveloppés de voiles noirs, formaient un cercle immobile ; et ses bras, démesurément longs, abaissaient leurs paumes jusqu’à eux, comme pour saisir cette couronne et l’emporter dans le ciel.
Les Riches, les Anciens, les femmes, toute la multitude se tassait derrière les prêtres et sur les terrasses des maisons. Les grandes étoiles peintes ne tournaient plus ; les tabernacles étaient posés par terre ; et les fumées des encensoirs montaient perpendiculairement, telles que des arbres gigantesques étalant au milieu de l’azur leurs rameaux bleuâtres.
Plusieurs s’évanouirent ; d’autres devenaient inertes et pétrifiés dans leur extase. Une angoisse infinie pesait sur les poitrines. Les dernières clameurs une à une s’éteignaient, et le peuple de Carthage haletait, absorbé dans le désir de sa terreur.
Enfin le grand-prêtre de Moloch passa la main gauche sous les voiles des enfants, et il leur arracha du front une mèche de cheveux qu’il jeta sur les flammes. Alors les hommes en manteaux rouges entonnèrent l’hymne sacré :
— Hommage à toi, Soleil ! roi des deux zones, créateur qui s’engendre, Père et Mère, Père et Fils, Dieu et Déesse, Déesse et Dieu !
Et leur voix se perdit dans l’explosion des instruments sonnant tous à la fois, pour étouffer les cris des victimes. Les scheminiths à huit cordes, les kinnors, qui en avaient dix, et les nebals, qui en avaient douze, grinçaient, sifflaient, tonnaient. Des outres énormes hérissées de tuyaux faisaient un clapotement aigu ; les tambourins, battus à tour de bras, retentissaient de coups sourds et rapides ; et, malgré la fureur des clairons, les salsalim claquaient, comme des ailes de sauterelle.
Les hiérodoules, avec un long crochet, ouvrirent les sept compartiments étagés sur le corps du Baal. Dans le plus haut, on introduisit de la farine ; dans le second, deux tourterelles ; dans le troisième, un singe ; dans le quatrième, un bélier ; dans le cinquième, une brebis ; et, comme on n’avait pas de bœuf pour le sixième, on y jeta une peau tannée prise au sanctuaire. La septième case restait béante.
Avant de rien entreprendre, il était bon d’essayer les bras du Dieu. De minces chaînettes partant de ses doigts gagnaient ses épaules et redescendaient par derrière, où des hommes, tirant dessus, faisaient monter, jusqu’à la hauteur de ses coudes, ses deux mains ouvertes qui, en se rapprochant, arrivaient contre son ventre ; elles remuèrent plusieurs fois de suite, à petits coups saccadés. Puis les instruments se turent. Le feu ronflait.