Salammbô (page 7)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Salammbô · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dès qu’il abordait les ouvriers, Abdalonim, afin de détourner sa colère, tâchait de l’irriter contre eux en dénigrant leurs ouvrages par des murmures.

— Quelle besogne ! c’est une honte ! Vraiment le Maître est trop bon.

Hamilcar, sans l’écouter, s’éloignait.

Il se ralentit, car de grands arbres calcinés d’un bout à l’autre, comme on en trouve dans les bois où les pasteurs ont campé, barraient les chemins ; et les palissades étaient rompues, l’eau des rigoles se perdait, des éclats de verres, des ossements de singes apparaissaient au milieu des flaques bourbeuses. Quelque bribe d’étoffe pendait çà et là aux buissons ; sous les citronniers les fleurs pourries faisaient un fumier jaune. En effet, les serviteurs avaient tout abandonné, croyant que le Maître ne reviendrait plus.

À chaque pas, il découvrait quelque désastre nouveau, une preuve encore de cette chose qu’il s’était interdit d’apprendre. Voilà maintenant qu’il souillait ses brodequins de pourpre en écrasant des immondices ; et il ne tenait pas ces hommes, tous devant lui au bout d’une catapulte, pour les faire voler en éclats ! Il se sentait humilié de les avoir défendus ; c’était une duperie, une trahison ; et, comme il ne pouvait se venger ni des soldats, ni des Anciens, ni de Salammbô, ni de personne, et que sa colère cherchait quelqu’un, il condamna aux mines, d’un seul coup, tous les esclaves des jardins.

Abdalonim frissonnait chaque fois qu’il le voyait se rapprocher des parcs. Mais Hamilcar prit le sentier du moulin, d’où l’on entendait sortir une mélopée lugubre.

Au milieu de la poussière, les lourdes meules tournaient, c’est-à-dire deux cônes de porphyre superposés, et dont le plus haut, portant un entonnoir, virait sur le second à l’aide de fortes barres. Avec leur poitrine et leurs bras des hommes poussaient, tandis que d’autres, attelés, tiraient. Le frottement de la bricole avait formé autour de leurs aisselles des croûtes purulentes comme on en voit au garrot des ânes, et le haillon noir et flasque qui couvrait à peine leurs reins, en pendant par le bout, battait sur leurs jarrets comme une longue queue. Leurs yeux étaient rouges, les fers de leurs pieds sonnaient, toutes leurs poitrines haletaient d’accord. Ils avaient sur la bouche une muselière, pour qu’il leur fût impossible de manger la farine, et des gantelets sans doigts enfermaient leurs mains pour les empêcher d’en prendre.

À l’entrée du Maître, les barres de bois craquèrent plus fort. Le grain, en se broyant, grinçait. Plusieurs tombèrent sur les genoux ; les autres, continuant, passaient par-dessus.

Il demanda Giddenem, le gouverneur des esclaves ; et ce personnage parut, étalant sa dignité dans la richesse de son costume ; car sa tunique, fendue sur les côtés, était de pourpre fine, de lourds anneaux tiraient ses oreilles, et, pour joindre les bandes d’étoffes qui enveloppaient ses jambes, un lacet d’or, comme un serpent autour d’un arbre, montait de ses chevilles à ses hanches. Il tenait dans ses doigts, tout chargés de bagues, un collier en grains de gagates pour reconnaître les hommes sujets au mal sacré.

Hamilcar lui fit signe de détacher les muselières. Alors tous, avec des cris de bêtes affamées, se ruèrent sur la farine, qu’ils dévoraient en s’enfonçant le visage dans les tas.

— Tu les exténues ! dit le Suffète.

Giddenem répondit qu’il fallait cela pour les dompter.

— Ce n’était guère la peine de t’envoyer à Syracuse dans l’école des esclaves. Fais venir les autres.

Et les cuisiniers, les sommeliers, les palefreniers, les coureurs, les porteurs de litière, les hommes des étuves et les femmes avec leurs enfants, tous se rangèrent dans le jardin sur une seule ligne, depuis la maison de commerce jusqu’au parc des bêtes fauves. Ils retenaient leur haleine. Un silence énorme emplissait Mégara. Le soleil s’allongeait sur la lagune, au bas des catacombes. Les paons piaulaient. Hamilcar, pas à pas, marchait.

— Qu’ai-je à faire de ces vieux ? dit-il ; vends-les ! C’est trop de Gaulois, ils sont ivrognes ! et trop de Crétois, ils sont menteurs ! Achète-moi des Cappadociens, des Asiatiques et des Nègres.

Il s’étonna du petit nombre des enfants.

— Chaque année, Giddenem, la maison doit avoir des naissances ! Tu laisseras toutes les nuits les cases ouvertes pour qu’ils se mêlent en liberté.

Il se fit montrer ensuite les voleurs, les paresseux, les mutins. Il distribuait des châtiments, avec des reproches à Giddenem ; et Giddenem, comme un taureau, baissait son front bas, où s’entre-croisaient deux larges sourcils.

— Tiens, Œil de Baal, dit-il, en désignant un Libyen robuste, en voilà un que l’on a surpris la corde au cou.

— Ah ! tu veux mourir ? fit dédaigneusement le Suffète.

Et l’esclave, d’un ton intrépide :

— Oui !

Alors, sans se soucier de l’exemple ni du dommage pécuniaire, Hamilcar dit aux valets :

— Emportez-le !

Peut-être y avait-il dans sa pensée l’intention d’un sacrifice. C’était un malheur qu’il s’infligeait afin d’en prévenir de plus terribles.

Giddenem avait caché les mutilés derrière les autres. Hamilcar les aperçut :

— Qui t’a coupé le bras, à toi ?

— Les soldats, Œil de Baal.

Puis, à un Samnite qui chancelait comme un héron blessé :

— Et toi, qui t’a fait cela ?

C’était le gouverneur, en lui cassant la jambe avec une barre de fer.

Cette atrocité imbécile indigna le Suffète ; et, arrachant des mains de Giddenem son collier de gagates :

— Malédiction au chien qui blesse le troupeau ! Estropier des esclaves, bonté de Tanit ! Ah ! tu ruines ton maître ! Qu’on l’étouffe dans le fumier. Et ceux qui manquent ? Où sont-ils ? Les as-tu assassinés avec les soldats ?

Sa figure était si terrible que toutes les femmes s’enfuirent. Les esclaves, se reculant, faisaient un grand cercle autour d’eux ; Giddenem baisait frénétiquement ses sandales ; Hamilcar, debout, restait les bras levés sur lui.

Mais, l’intelligence lucide comme au plus fort des batailles, il se rappelait mille choses odieuses, des ignominies dont il s’était détourné ; et, à la lueur de sa colère, comme aux fulgurations d’un orage, il revoyait d’un seul coup tous ses désastres à la fois. Les gouverneurs des campagnes avaient fui par terreur des soldats, par connivence peut-être, tous le trompaient, depuis trop longtemps il se contenait.

— Qu’on les amène ! cria-t-il, et marquez-les au front avec des fers rouges, comme des lâches !

Alors on apporta et l’on répandit au milieu du jardin des entraves, des carcans, des couteaux, des chaînes pour les condamnés aux mines, des cippes qui serraient les jambes, des numella qui enfermaient les épaules, et des scorpions, fouets à triples lanières terminées par des griffes en airain.

Tous furent placés la face vers le soleil, du côté de Moloch dévorateur, étendus par terre sur le ventre ou sur le dos, et les condamnés à la flagellation, debout contre les arbres, avec deux hommes auprès d’eux, un qui comptait les coups et un autre qui frappait.

Il frappait à deux bras ; les lanières en sifflant faisaient voler l’écorce des platanes. Le sang s’éparpillait en pluie dans les feuillages, et des masses rouges se tordaient au pied des arbres en hurlant. Ceux que l’on ferrait s’arrachaient le visage avec les ongles. On entendait les vis de bois craquer ; des heurts sourds retentissaient ; parfois un cri aigu, tout à coup, traversait l’air. Du côté des cuisines, entre des vêtements en lambeaux et des chevelures abattues, des hommes, avec des éventails, avivaient des charbons, et une odeur de chair qui brûle passait. Les flagellés défaillant, mais retenus par les liens de leurs bras, roulaient leur tête sur leurs épaules en fermant les yeux. Les autres, qui regardaient, se mirent à crier d’épouvante, et les lions, se rappelant peut-être le festin, s’allongeaient en bâillant contre le bord des fosses.

On vit alors Salammbô sur la plate-forme de sa terrasse. Elle la parcourait rapidement de droite et de gauche, tout effarée. Hamilcar l’aperçut. Il lui sembla qu’elle levait les bras de son côté pour demander grâce ; avec un geste d’horreur, il s’enfonça dans le parc des éléphants.

Ces animaux faisaient l’orgueil des grandes maisons puniques. Ils avaient porté les aïeux, triomphé dans les guerres, et on les vénérait comme favoris du Soleil.

Ceux de Mégara étaient les plus forts de Carthage. Hamilcar, avant de partir, avait exigé d’Abdalonim le serment qu’il les surveillerait. Mais ils étaient morts de leurs mutilations ; et trois seulement restaient, couchés au milieu de la cour, sur la poussière, devant les débris de leur mangeoire.

Ils le reconnurent et vinrent à lui.

L’un avait les oreilles horriblement fendues, l’autre au genou une large plaie, et le troisième la trompe coupée.

Cependant ils le regardaient d’un air triste, comme des personnes raisonnables ; et celui qui n’avait plus de trompe, en baissant sa tête énorme et pliant les jarrets, tâchait de le flatter doucement avec l’extrémité hideuse de son moignon.

À cette caresse de l’animal, deux larmes lui jaillirent des yeux. Il bondit sur Abdalonim.

— Ah ! misérable ! la croix ! la croix !

Abdalonim, s’évanouissant, tomba par terre à la renverse.

Derrière les fabriques de pourpre, dont les lentes fumées bleues montaient dans le ciel, un aboiement de chacal retentit ; Hamilcar s’arrêta.

La pensée de son fils, comme l’attouchement d’un dieu, l’avait tout à coup calmé. C’était un prolongement de sa force, une continuation indéfinie de sa personne qu’il entrevoyait, et les esclaves ne comprenaient pas d’où lui était venu cet apaisement.

En se dirigeant vers les fabriques de pourpre, il passa devant l’ergastule, longue maison de pierre noire bâtie dans une fosse carrée avec un petit chemin tout autour et quatre escaliers aux angles.

Pour achever son signal, Iddibal sans doute attendait la nuit. Rien ne presse encore, songeait Hamilcar ; et il descendit dans la prison. Quelques-uns lui crièrent :

— Retourne.

Les plus hardis le suivirent.

La porte ouverte battait au vent. Le crépuscule entrait par les meurtrières étroites, et l’on distinguait dans l’intérieur des chaînes brisées pendant aux murs.

Voilà tout ce qui restait des captifs de guerre !

Hamilcar pâlit extraordinairement, et ceux qui étaient penchés en dehors sur la fosse le virent qui s’appuyait d’une main contre le mur pour ne pas tomber.

Mais le chacal, trois fois de suite, cria. Hamilcar releva la tête ; il ne proféra pas une parole, il ne fit pas un geste. Puis, quand le soleil fut complètement couché, il disparut derrière la haie de nopals, et le soir, à l’assemblée des Riches, dans le temple d’Eschmoûn, il dit en entrant :

— Lumières des Baalim, j’accepte le commandement des forces puniques contre l’armée des Barbares !

Wikipédia

VI HANNON.

J’aurais dû l’enlever ! disait-il le soir à Spendius. Il fallait la saisir, l’arracher de sa maison. Personne n’eût osé rien contre moi !

Spendius ne l’écoutait pas. Étendu sur le dos, il se reposait avec délices, près d’une grande jarre pleine d’eau miellée, où de temps à autre il se plongeait la tête pour boire plus abondamment.

Mâtho reprit :

— Que faire ?… Comment rentrer dans Carthage ?

— Je ne sais, lui dit Spendius.

Cette impassibilité l’exaspérait ; il s’écria :

— Eh ! la faute vient de toi ! Tu m’entraînes, puis tu m’abandonnes, lâche que tu es ! Pourquoi donc t’obéirais-je ? Te crois-tu mon maître ? Ah ! prostitueur, esclave, fils d’esclave !

Il grinçait des dents et levait sur Spendius sa large main.

Le Grec ne répondit pas. Un lampadaire d’argile brûlait doucement contre le mât de la tente, où le zaïmph rayonnait dans la panoplie suspendue.

Tout à coup, Mâtho chaussa ses cothurnes, boucla sa jaquette à lames d’airain, prit son casque.

— Où vas-tu ? demanda Spendius.

— J’y retourne ! Laisse-moi ! Je la ramènerai ! Et s’ils se présentent, je les écrase comme des vipères ! Je la ferai mourir, Spendius !

Il répéta :

— Oui ! je la tuerai ! tu verras, je la tuerai !

Spendius, qui tendait l’oreille, arracha brusquement le zaïmph et le jeta dans un coin, en accumulant par-dessus des toisons. On entendit un murmure de voix, des torches brillèrent, et Narr’Havas entra, suivi d’une vingtaine d’hommes environ.

Ils portaient des manteaux de laine blanche, de longs poignards, des colliers de cuir, des pendants d’oreilles en bois, des chaussures en peau d’hyène ; et, restés sur le seuil, ils s’appuyaient contre leurs lances comme des pasteurs qui se reposent. Narr’Havas était le plus beau de tous ; des courroies garnies de perles serraient ses bras minces ; le cercle d’or attachant autour de sa tête son large vêtement retenait une plume d’autruche qui lui pendait par derrière l’épaule : un continuel sourire découvrait ses dents ; ses yeux semblaient aiguisés comme des flèches, et il y avait dans toute sa personne quelque chose d’attentif et de léger.

Il déclara qu’il venait se joindre aux Mercenaires, car la République menaçait depuis longtemps son royaume. Donc il avait intérêt à secourir les Barbares, et il pouvait aussi leur être utile.

— Je vous fournirai des éléphants (mes forêts en sont pleines), du vin, de l’huile, de l’orge, des dattes, de la poix et du soufre pour les sièges, vingt mille fantassins et dix mille chevaux. Si je m’adresse à toi, Mâtho, c’est que la possession du zaïmph t’a rendu le premier de l’armée.

Il ajouta :

— Nous sommes d’anciens amis, d’ailleurs.

Mâtho considérait Spendius, qui écoutait assis sur les peaux de mouton, tout en faisant avec la tête de petits signes d’assentiment. Narr’Havas parlait. Il attestait les Dieux, il maudissait Carthage. Dans ses imprécations, il brisa un javelot. Tous ses hommes à la fois poussèrent un grand hurlement, et Mâtho, emporté par cette colère, s’écria qu’il acceptait l’alliance.

On amena un taureau blanc avec une brebis noire, symbole du jour et symbole de la nuit. On les égorgea au bord d’une fosse. Quand elle fut pleine de sang, ils y plongèrent leurs bras. Puis Narr’Havas étala sa main sur la poitrine de Mâtho, et Mâtho la sienne sur la poitrine de Narr’Havas. Ils répétèrent ce stigmate sur la toile de leurs tentes. Ensuite ils passèrent la nuit à manger, et on brûla le reste des viandes avec la peau, les ossements, les cornes et les ongles.

Une immense acclamation avait salué Mâtho lorsqu’il était revenu portant le voile de la Déesse ; ceux mêmes qui n’étaient pas de religion chananéenne sentirent à leur vague enthousiasme qu’un Génie survenait. Quant à chercher à s’emparer du zaïmph, aucun n’y songea ; la manière mystérieuse dont il l’avait acquis suffisait, dans l’esprit des Barbares, à en légitimer la possession. Ainsi pensaient les soldats de race africaine. Les autres, dont la haine était moins vieille, ne savaient que résoudre. S’ils avaient eu des navires, ils se seraient immédiatement en allés.

Spendius, Narr’Havas et Mâtho expédièrent des hommes à toutes les tribus du territoire punique.

Carthage exténuait ces peuples. Elle en tirait des impôts exorbitants ; et les fers, la hache ou la croix punissaient les retards et jusqu’aux murmures. Il fallait cultiver ce qui convenait à la République, fournir ce qu’elle demandait ; personne n’avait le droit de posséder une arme ; quand les villages se révoltaient, on vendait les habitants ; les gouverneurs étaient estimés comme des pressoirs, d’après la quantité qu’ils faisaient rendre. Puis, au-delà des régions directement soumises à Carthage, s’étendaient les alliés ne payant qu’un très médiocre tribut ; derrière les alliés vagabondaient les Nomades, qu’on pouvait lâcher sur eux. Par ce système les récoltes étaient toujours abondantes, les haras savamment conduits, les plantations superbes. Le vieux Caton, un maître en fait de labours et d’esclaves, quatre-vingt-douze ans plus tard en fut ébahi, et le cri de mort qu’il répétait dans Rome n’était que l’exclamation d’une jalousie cupide.

Durant la dernière guerre, les exactions avaient redoublé, si bien que les villes de Libye, presque toutes, s’étaient livrées à Régulus. Pour les punir, on avait exigé d’elles mille talents, vingt mille bœufs, trois cents sacs de poudre d’or, des avances de grains considérables, et les chefs des tribus avaient été mis en croix ou jetés aux lions.

Tunis surtout exécrait Carthage ! Plus vieille que la métropole, elle ne lui pardonnait point sa grandeur ; elle se tenait en face de ses murs, accroupie dans la fange, au bord de l’eau, comme une bête venimeuse qui la regardait. Les déportations, les massacres et les épidémies ne l’affaiblissaient pas. Elle avait soutenu Archagate, fils d’Agathoclès. Les Mangeurs de choses immondes, tout de suite, y trouvèrent des armes.

Les courriers n’étaient pas encore partis que dans les provinces une joie universelle éclata. Sans rien attendre, on étrangla dans les bains les intendants des maisons et les fonctionnaires de la République ; on retira des cavernes les vieilles armes que l’on cachait ; avec le fer des charrues on forgea des épées ; les enfants sur les portes aiguisaient des javelots, et les femmes donnèrent leurs colliers, leurs bagues, leurs pendants d’oreilles, tout ce qui pouvait servir à la destruction de Carthage. Chacun y voulait contribuer. Les paquets de lances s’amoncelaient dans les bourgs, comme des gerbes de maïs. On expédia des bestiaux et de l’argent. Mâtho paya vite aux Mercenaires l’arrérage de leur solde ; et cette idée de Spendius le fit nommer général en chef, schalischim des Barbares.

En même temps, les secours d’hommes affluaient. D’abord parurent les gens de la race autochtone, puis les esclaves des campagnes. Des caravanes de Nègres furent saisies, on les arma, et des marchands qui venaient à Carthage, dans l’espoir d’un profit plus certain, se mêlèrent aux Barbares. Il arrivait incessamment des bandes nombreuses. Des hauteurs de l’Acropole on voyait l’armée qui grossissait.

Sur la plate-forme de l’aqueduc les gardes de la Légion étaient postés en sentinelles ; et près d’eux, de distance en distance, s’élevaient des cuves en airain où bouillonnaient des flots d’asphalte. En bas, dans la plaine, la grande foule s’agitait tumultueusement. Ils étaient incertains, éprouvant cet embarras que la rencontre des murailles inspire toujours aux Barbares.

Utique et Hippo-Zaryte refusèrent leur alliance. Colonies phéniciennes comme Carthage, elles se gouvernaient elles-mêmes, et, dans les traités que concluait la République, faisaient chaque fois admettre des clauses pour les en distinguer. Cependant elles respectaient cette sœur plus forte, qui les protégeait, et elles ne croyaient point qu’un amas de Barbares fût capable de la vaincre ; ils seraient au contraire exterminés. Elles désiraient rester neutres et vivre tranquilles.

Mais leur position les rendait indispensables. Utique, au fond d’un golfe, était commode pour amener dans Carthage les secours du dehors. Si Utique seule était prise, Hippo-Zaryte, à six heures plus loin sur la côte, la remplacerait, et la métropole, ainsi ravitaillée, se trouverait inexpugnable.

Spendius voulait qu’on entreprît le siège immédiatement. Narr’Havas s’y opposa ; il fallait d’abord se porter sur la frontière. C’était l’opinion des vétérans, celle de Mâtho lui-même, et il fut décidé que Spendius irait attaquer Utique, Mâtho Hippo-Zaryte ; le troisième corps d’armée, s’appuyant à Tunis, occuperait la plaine de Carthage ; Autharite s’en chargea. Quant à Narr’Havas, il devait retourner dans son royaume pour y prendre des éléphants, et avec sa cavalerie battre les routes.

Les femmes crièrent bien fort à cette décision ; elles convoitaient les bijoux des dames puniques. Les Libyens aussi réclamèrent. On les avait appelés contre Carthage, et voilà qu’on s’en allait. Les soldats presque seuls partirent. Mâtho commandait ses compagnons avec les Ibériens, les Lusitaniens, les hommes de l’Occident et des îles, et tous ceux qui parlaient grec avaient demandé Spendius, à cause de son esprit.

La stupéfaction fut grande quand on vit l’armée se mouvoir tout à coup ; puis elle s’allongea sous la montagne de l’Ariane, par le chemin d’Utique, du côté de la mer. Un tronçon demeura devant Tunis, le reste disparut, et il reparut sur l’autre bord du golfe, à la lisière du bois, où il s’enfonça.

Ils étaient quatre-vingt mille hommes, peut-être. Les deux cités tyriennes ne résisteraient pas ; ils reviendraient sur Carthage. Déjà une armée considérable l’entamait, en occupant l’isthme par la base, et bientôt elle périrait affamée, car on ne pouvait vivre sans l’auxiliaire des provinces, les citoyens ne payant pas, comme à Rome, des contributions. Le génie politique manquait à Carthage. Son éternel souci du gain l’empêchait d’avoir cette prudence que donnent les ambitions plus hautes. Galère ancrée sur le sable libyque, elle s’y maintenait à force de travail. Les nations, comme des flots, mugissaient autour d’elle, et la moindre tempête ébranlait cette formidable machine.

Le trésor se trouvait épuisé par la guerre romaine et par tout ce qu’on avait gaspillé, perdu, tandis qu’on marchandait les Barbares. Cependant il fallait des soldats, et pas un gouvernement ne se fiait à la République ! Ptolémée naguère lui avait refusé deux mille talents. D’ailleurs le rapt du voile les décourageait. Spendius l’avait bien prévu.

Mais ce peuple, qui se sentait haï, étreignait sur son cœur son argent et ses dieux ; et son patriotisme était entretenu par la constitution même de son gouvernement.

Tous les livres