Trois Contes (page 4)
Et étant rentrée tout aussitôt où était Hérode, elle lui dit :
« Je veux tout présentement, dans un plateau, la tête de Jean le Baptiste. »
« Hérode en fut attristé. Néanmoins, à cause du serment qu’il avait fait, et de ceux qui étaient à table avec lui, il ne voulut pas lui refuser.
« Aussi, ayant envoyé un de ses gardes, il commanda qu’on apportât la tête de Jean dans un plateau. Et le garde lui coupa la tête dans sa prison.
« Et il apporta la tête dans un plateau, la donna à la fille et la fille la donna à la mère.
« Ce que des disciples de Jean ayant appris, ils vinrent enlever son corps et le mirent dans un tombeau. »
Mathieu, XIV, 5 ; Marc, VI, 17.
Ainsi s’expriment Marc et Mathieu, évangélistes. Ne cherchons pas à savoir si leur pieuse relation doit être crue tout entière ; ne nous demandons pas s’ils ont fidèlement rapporté les circonstances de la mort du Baptiste, et si la vérité ne serait pas plutôt dans ce récit de l’historien Josèphe (Ant. Jud., xviii) qui, sans faire intervenir Hérodias, ni Salomé, fait périr saint Jean pour la crainte politique que son influence inspirait à Hérode Antipas. Il est vain de chercher ici la vérité historique. En une semblable matière, c’est le récit le plus fécond en pathétique, en beauté, qui est le plus vrai. Des deux versions, celle de Flavius Josèphe et celle des évangélistes, la première est peut-être plus fidèle, mais elle est demeurée stérile. La seconde seule fut féconde ; elle le fut infiniment. Et, pour avoir suscité le conte admirable de Flaubert, elle mérite d’être tenue pour l’expression d’une vérité supérieure.
Agrippa, frère d’Hérodias ; il était né, comme elle, du mariage de Bérénice et d’Aristobule, un des fils d’Hérode le Grand. Il remplit quelque temps à Tibérias la charge de surveillant des marchés : mais l’autorité du tétrarque Antipas, dont il relevait, pesait à son âme ambitieuse. Il démissionna, se rendit en Syrie, puis à Rome, où il avait été élevé comme la plupart de ses frères, et parvint à se faire admettre dans l’entourage intime de Caïus (Caligula), l’héritier présomptif de l’Empire. Son zèle pour Caïus faillit lui coûter la vie : il souhaitait la mort de Tibère avec si peu de discrétion, que l’empereur lui-même en fut informé. Il le fit jeter en prison.
C’est à cette incarcération qu’Hérodias fait allusion par deux fois, page 143 et page 154 : elle en offre la nouvelle d’abord à Antipas, puis à Vitellius. Malheureusement, le désir, manifeste chez Flaubert, de concentrer dans son récit le plus de faits historiques possible, lui a fait commettre là une erreur chronologique assez grave : lorsque Agrippa fut emprisonné, non seulement Iaokanann était mort depuis longtemps, mais il y avait plusieurs années que Jésus lui-même avait été crucifié. L’incarcération d’Agrippa a précédé de six mois, d’un an au plus, la mort de Tibère : elle est donc de la fin de l’année 36 ap. Jésus-Christ ; or Jean le Baptiste a été décapité entre 26 et 30. Dans le scénario du conte (voir ci-après p. 206) l’erreur de chronologie était encore plus accentuée : Flaubert y annonçait non plus l’incarcération d’Agrippa, mais sa mort, survenue longtemps après. En vérifiant ses notes, Flaubert a atténué ce lapsus, mais ne l’a pas fait entièrement disparaître du conte.
(Voyez Eutychès).
Alexandre, dont le supplice est relaté par Flaubert page 188, était un des fils d’Hérode le Grand et de la belle Mariamne. Comme son frère Aristobule, il fut étranglé à Sébaste (Samarie), l’an 6 av. J.-C., par ordre de son père, pour avoir conspiré contre sa vie. Cette accusation, qui avait été portée contre Alexandre et Aristobule par l’exécrable Antipater, leur demi-frère, ne paraît avoir eu de fondement que dans les odieuses imaginations de ce dernier.
Antigone (p. 183), roi des Juifs, prédécesseur d’Hérode le Grand. C’est sur lui qu’Hérode conquit le royaume de Judée, après de sanglantes batailles et malgré les secours que les Parthes apportaient à Antigone. Hérode ne triompha que grâce à l’appui des troupes romaines, dont un général, Sosius, finit par s’emparer d’Antigone dans Jérusalem. Marc-Antoine fit trancher la tête au prisonnier.
Antipas était le septième de quatorze enfants que le Grand Hérode avait eus de ses huit femmes (Doris ; Mariamne l’Asmonéenne, si belle qu’après l’avoir fait mettre à mort sur un soupçon d’adultère, Hérode fut pris d’un remords affreux et fit conserver dans du miel, pendant sept ans, le corps de cette princesse ; Mariamne II, fille de Simon le grand-prêtre ; Malthace la Samaritaine, mère d’Hérode Antipas ; Cléopâtre de Jérusalem ; Pallas ; Phèdre et Elpis ; sans compter deux autres femmes, dont le nom n’a pas été conservé).
Ceux des autres fils d’Hérode que Flaubert a mentionnés sont : Philippe, futur mari de Salomé ; Alexandre, Antipater, tués sur l’ordre de leur père ; enfin le premier mari d’Hérodias, Hérode, déshérité par son père et qui vivait en Italie. Antipas, auquel le testament d’Hérode le Grand attribuait la tétrarchie de Galilée et de Pérée, fut maintenu dans ses fonctions par Auguste. Il les conserva jusqu’à ce que Caligula les lui eût retirées et l’eût envoyé en exil.
Antipater (IV), dont l’exécution est rappelée page 188, était fils d’Hérode le Grand et de Doris, sa première femme.
Après avoir dénoncé à Hérode d’imaginaires complots, qui lui permirent de compromettre et de faire exécuter deux de ses frères (Alexandre et Aristobule), Antipater finit par conspirer lui-même contre la vie de son père, à la faveur de la maladie qui terrassait ce dernier. Hérode découvrit le complot, et, tout moribond qu’il était, fit exécuter Antipater (4. av. J.-C.).
Antonia (Tour), forteresse élevée en l’honneur de Marc-Antoine à Jérusalem par Hérode le Grand.
Aristobule, dont Flaubert rappelle le meurtre page 188, n’est pas celui dont il a été question ci-dessus (v° Antipater) : c’est son oncle, le frère de Mariamne. Hérode l’éleva à dix-sept ans à la dignité de Grand sacrificateur ; mais un an ne s’était pas écoulé que, jaloux de sa prodigieuse beauté et inquiet de son influence, il le fit noyer (33 av. J.-C.).
Aulus (Vittelius), fils de L. Vitellius, le proconsul. Proclamé Empereur par les légions de Germanie (68 ap. J.-C.) il fut tué à Rome avant d’avoir pu jouir du pouvoir, par les partisans de Vespasien, qui, de son côté, s’était fait proclamer Empereur par les légions de Judée et de Syrie.
Aulus a-t-il assisté à l’exécution de Jean le Baptiste ? C’est peu probable. En tout cas, il était fort jeune lorsque cet événement se produisit. La décollation de Jean se place entre 26 et 30 après Jésus-Christ. Aulus, qui était né le 14 septembre de l’an 15, avait donc, à ce moment, entre onze et quinze ans.
(Voyez : Vitellius).
Azima. — « On a coutume de citer que les Samaritains ont rendu, sur Garizim, les honneurs divins à une colombe, sous le nom d’Achima. C’est une inculpation juive, qui n’est provenue sans doute que d’une fausse interprétation faite à dessein ». (Strauss, Vie de Jésus, t. l, sect. II, chap. II, § L).
Baaras, plante du Liban, à laquelle on attribuait des propriétés merveilleuses : lumineuse la nuit, invisible le jour, elle conjurait l’effet des maléfices et changeait en or les métaux.
Caïus, Empereur (37-41), sous le nom de Caligula ; il était héritier présomptif au moment de la mort de Jean le Baptiste.
Clites, peuples de la Cilicie que Vitellius contraignit à payer l’impôt impérial.
Engaddi, ville de Palestine, près de la mer Morte. Ses environs sont fertiles en vignes ; ils produisirent, d’après la tradition, la fameuse grappe de raisin que les explorateurs envoyés par Moïse rapportèrent sur un bâton.
C’est aussi dans le voisinage de cette ville que les anachorètes esséniens, au temps d’Hérode Antipas, vivaient leur existence singulière.
Esséniens, sectaires juifs, qui dépassaient les Pharisiens eux-mêmes par leur austérité, leur piété et la sévérité de leurs principes. Préoccupés d’éviter tout contact impur, de se laver de toute souillure, même inconsciente, d’atteindre par la prière et la pratique d’une vie édifiante une sorte d’extase prophétique, ils menaient une existence exemplaire dont les traits caractéristiques étaient la recherche de la solitude ascétique et le bain quotidien purificateur. Iaokanann était des leurs.
Eutychès. — Hérodias, annonçant au tétrarque que son frère Agrippa vient d’être jeté en prison par Tibère pour avoir souhaité l’Empire à Caïus, s’attribue le mérite de cette incarcération : « Elle étala son entreprise ; les clients achetés, les lettres découvertes,… et comment elle était parvenue à séduire Eutychès le dénonciateur », etc. (p. 143).
Que le propos d’Agrippa sur la mort de Tibère, trop lente à son gré, ait été rapporté à l’Empereur par un certain Eutychus ou Eutychès, c’est ce que l’historien Flavius Josèphe déclare en effet (xviii, 8). Mais il ne semble pas qu’Hérodias ait été pour rien dans sa dénonciation, ni qu’on ait eu besoin de si savantes machinations pour compromettre Agrippa : il était homme à se compromettre tout seul, comme Eutychus à le trahir. « Un jour qu’Agrippa était dans son char avec Caïus, ils en vinrent à parler de Tibère. Agrippa exprima le vœu qu’il fit bientôt place à Caïus. Eutychès, son affranchi, qui conduisait le char, entendit ce propos ; et quelque temps après, Agrippa l’ayant accusé de l’avoir volé, ce qui était exact, au lieu de se défendre contre cette accusation, il se déclara en mesure de révéler à Tibère un secret qui importait à sa sûreté. C’est ainsi que l’Empereur apprit les paroles d’Agrippa. »
Tel est le récit de Josèphe. Il n’accordait pas assez aux intrigues d’Hérodias pour que Flaubert l’accueillît sans l’orner.
Galbanum, résine d’une ombellifère de Syrie.
Garizim, montagne de Palestine dans la tribu d’Ephraïm, sur laquelle les Samaritains élevèrent un temple.
Gingras, petites flûtes usitées en Phénicie.
Hébron. La plus ancienne ville de Palestine, à 35 kilomètres de Jérusalem. C’est la terre rouge d’Hébron qui, d’après la tradition, aurait servi à former le premier homme, et c’est à Hébron qu’Adam, fondateur de la ville, serait mort. Abraham, Sarah, Isaac, Rébecca, Jacob et Lia y ont été également ensevelis. On croit que Iaokanann était originaire d’Hébron.
Hérodias ou Hérodiade, fille d’Aristobule (un des fils d’Hérode le Grand) et de Bérénice. Hérodias épousa d’abord un de ses oncles nommé Hérode., (Voyez la Notice.)
[La version de Marc (Évangile, vi, 17) et de Mathieu (Évangile, xiv, 3) qui donnent à Hérodias pour premier mari Philippe, est erronée. Philippe, qui était également un des oncles d’Hérodias, épousa non pas Hérodias, mais sa fille Salomé.]
Puis, ayant séduit le tétrarque Antipas, frère de son mari, et, par conséquent, lui aussi son oncle, elle se fit épouser par lui.
Lorsque Caligula retira à Antipas sa tétrarchie et l’exila dans les Gaules, à Lyon, Hérodias refusa de subir un sort meilleur : elle le suivit dans son exil. D’un passage de Flavius Josèphe (De bell. Jud., xvi) il semble résulter que, de Lyon, ils allèrent en Espagne.
Hyrcan (Hyrcanus II). — Ce grand-prêtre et roi de Jérusalem, l’un des plus cléments et des plus faibles qui aient régné sur la Judée (19-40 av. J.-C.), subit les fortunes les plus diverses et connut tour à tour la douceur et l’amertume du pouvoir. Renversé par son jeune Frère Aristobule, il fut rétabli par Jules César avec le titre d’ethnarque (47 av. J.-C.). Son triomphe fut de courte durée : le fils d’Aristobule, Antigone, le détrôna de nouveau et, non content de l’avoir exilé à Babylone, lui coupa les oreilles, ce qui le rendait impropre à exercer les fonctions de grand-prêtre. Mais c’est encore Hérode qui devait infliger à ce malheureux le dernier supplice : il l’attira à Jérusalem, le combla de présents et lui fit trancher la tête sous prétexte qu’il complotait contre lui avec le roi des Arabes (33 av. J.-C.).
Iaokanann (Jean le Baptiste). — Voyez la notice en tête de l’Index, et, en outre : Renan, Vie de Jésus, passim. ; Strauss, Nouv. Vie de Jésus, liv. I, xxx ; Grætz, Hist. des Juifs, II, Sectes ; Jewish Encycl., s. vo John the Baptist, etc.
Jézabel, femme d’Achab ; reine impie qui persécuta les prophètes, menaça de mort Élie, etc. (Rois, xvi, 31 ; xviii, 5, 13 ; xix, 2 ; etc.)
Joseph (p. 188 : « il avait décapité Joseph »).
Ce Joseph était l’oncle d’Hérode le Grand ; il était également son beau-frère, ayant épousé Salomé, sœur d’Hérode. Lorsque Hérode dut se rendre à Laodicée, pour se justifier devant l’Empereur du meurtre d’Aristobule (voir ci-dessus), il confia à Joseph sa femme Mariamne l’Asmonéenne, avec ordre de la mettre à mort s’il ne revenait pas. Il revint ; mais ce fut pour apprendre que Joseph avait employé pour consoler la belle Mariamne des moyens qu’Hérode entendait se réserver. Joseph avait-il été vraiment adultère ? Cette accusation n’était-elle pas plutôt une calomnie de sa femme, la ténébreuse Salomé ? Hérode, sans approfondir le problème, trouva plus simple de le résoudre en supprimant son objet : Joseph fut exécuté sans jugement l’an 33 avant Jésus-Christ.
La même mésaventure devait arriver, trois ans plus tard, à l’un des familiers d’Hérode, Sohémus (voir Sosime).
Laticlave, robe bordée d’une bande de pourpre, portée par les sénateurs romains.
Machœrus (Machœrus, Mulcaur ou Machero). — Cette citadelle, édifiée par Alexandre Jannée, roi des Juifs, élevait, aux confins de la Palestine et de l’Arabie, à l’Est de la mer Morte, ses murailles où les princes Asmonéens abritaient leurs trésors. Elle subit plus d’une fois les rigueurs de la guerre. Assiégée et conquise par Gabinius, général romain, qui en fit saper les fortifications et la rasa jusqu’au sol, puis reprise par le roi Aristobule, et de nouveau abandonnée, la citadelle fut restaurée par Hérode, qui, pour se protéger contre les attaques des Arabes, porta au plus haut degré la puissance de la forteresse : c’était, dit Pline, la place la plus forte de la Palestine, après Jérusalem.
La ville de Machœrus serait l’actuelle Mulsaur (Raumer, Palästina, p. 264.). Voir Jewish Encycl., s. vo Machœrus.
Mattathias (ben Margalot), docteur de la loi, brûlé vif sur l’ordre d’Hérode le Grand, avec quarante-deux habitants de Jérusalem, pour avoir voulu enlever les aigles romaines de la grille du Temple (p. 188).
Mithra ou Mithras, dieu des anciens Perses, dont le culte s’introduisit à Rome vers 67 avant Jésus-Christ et fut aboli au IVe siècle.
Néhémias ou Néhémie. — Juif qui raconte sa propre histoire dans le second livre d’Esdras (Ve siècle avant J.-C.). Captif en Perse, il obtint du roi Artaxercès Longue-Main, dont il était l’échanson et le favori, le droit d’aller relever Jérusalem. Il accomplit cette œuvre avec un génie admirable, rebâtissant les quartiers de la ville et ses murs, pacifiant le peuple, lui enseignant la foi dans ses destinées, remettant surtout la loi (thora) en vigueur. C’est sous son gouvernement que le dernier des prophètes, Malachie, prédit qu’un jour Élie ressusciterait d’entre les morts pour annoncer le Jugement dernier ; et c’est, sans doute, à cette prophétie que Flaubert fait allusion, page 146.
Pappus (p.188), général d’Antigone ; il dirigeait les troupes de ce dernier contre les trois Hérode (Hérode le Grand, Joseph et Phéroras, ses deux frères). Joseph ayant été défait et tué par Pappus, celui-ci fit trancher la tête de son cadavre, malgré les supplications de Phéroras qui offrait de racheter le corps de son frère pour cinquante talents. Mais Pappus, à son tour, fut battu et tué par les troupes d’Hérode. Hérode fit trancher la tête de son cadavre et envoya ce trophée à Joseph, pour le consoler du sort de Phéroras, leur frère commun.
Pharisiens. — Juifs orthodoxes, conservateurs, qui professaient l’observance rigoureuse de la loi et de la tradition.
Philippe (Hérode), oncle d’Hérodias et d’Agrippa, et frère du tétrarque Antipas. Philippe avait reçu d’Hérode le Grand, son père, la tétrarchie de Batanée, de Gaulanitide et de Trachonitide, avec la ville de Panéas, ou Césarée de Philippe. Il épousa Salomé, fille d’Hérodias.
Sadducéens, secte juive, qui recrutait principalement ses adeptes dans le clergé et l’aristocratie. Comme ils détenaient en général l’autorité politique, les Sadducéens étaient, par la force même des choses et par l’effet de leurs fonctions, obligés de compter avec le siècle. De là des principes religieux moins rigoureux et moins traditionalistes que ceux des Pharisiens, qui leur reprochaient de vouloir accommoder la Loi avec le temporel.
Salomé, fille d’Hérodias et de son premier mari Hérode. C’est elle qui, selon la tradition évangélique, aurait obtenu du tétrarque Antipas la tête de Iaokanann.
On ne doit pas la confondre avec les autres princesses de ce nom, notamment avec Salomé, sœur d’Hérode le Grand.
Sarepta ou Sarybtha. — Ville ou le prophète Élie fut nourri par une pauvre veuve, dont il ressuscita le fils (Rois, xvii, 9).
Sosime. — Ce personnage, dont Flaubert mentionne l’exécution p. 188, ne semble pas avoir été nommé par les historiens d’Hérode le Grand. Peut-être s’agit-il de ce Sobémus, qui, pour avoir été constitué gardien de la belle Mariamne, pendant un voyage d’Hérode (30 av. J.-C.), se vit, au retour du roi, accusé comme l’avait été Joseph (voir ci-dessus) et fut mis à mort comme lui.
Tétrarque. — Dans l’ancien droit public grec, lorsqu’une cité ou un état était divisé en quatre parties, le gouverneur de chacune d’elles portait le titre de tétrarque. Cette institution, tombée en désuétude à l’époque historique, puis rétablie en Macédoine par Philippe, fut empruntée aux Grecs par les Romains. Mais elle ne correspondait plus exactement à ce qu’elle était à l’origine. Les tétrarques romains étaient des sortes de rois-protégés.
Tibérias ou Tibériade. — Ville qu’Hérode Antipas fonda sur les bords du lac de Génézareth et qu’il appela de ce nom pour se concilier la faveur de Tibère.
Umbo, partie centrale du bouclier.
Vitellius (Lucius), proconsul, père d’Aulus Vitellius.
Sa présence à Machærous le jour du supplice de Jean le Baptiste n’est qu’une ingénieuse hypothèse artistique de Flaubert, qui s’autorise peut-être de ce passage de Saint-Marc (Évangile, vi, 21) : « Hérode fit un festin aux grands de sa cour, aux premiers officiers de ses troupes et aux principaux de la Galilée ».
En réalité, l’arrivée de Vitellius et des troupes romaines en Galilée est notablement postérieure à l’exécution du Baptiste. C’est du moins ce qui résulte formellement de Josèphe (Ant. Jud., xviii, 7). En effet, d’après ce texte, si Vitellius vint en Galilée, ce fut, comme l’a d’ailleurs noté Flaubert, pour répondre à l’appel d’Antipas, dont l’armée venait d’être taillée en pièces par l’émir de Pétra. « Or, le peuple avait vu dans cette défaite le châtiment de la mort du Baptiste. » Il faut donc admettre que la décollation de Jean et les hostilités contre l’émir ont précédé, et sans doute de plusieurs mois, l’arrivée de Vitellius.
Quant à la haine de Vitellius contre le tétrarque Antipas, elle avait une origine historique ; mais Flaubert, dans son désir d’«expliquer » le moins possible, l’a-t-il rendue suffisamment intelligible au lecteur ? « Vitellius, dit-il, avait tiré des otages du roi des Parthes, et l’Empereur n’y songeait plus ; car Antipas, présent à la conférence, pour se faire valoir, en avait tout de suite expédié la nouvelle. De là une haine profonde, et les retards à fournir des secours » (page 155.)
Ce passage, qui, par son extrême concision, est un des exemples les plus typiques du procédé d’exposition synthétique cher à Flaubert, demeurerait fort obscur si l’on ne se souvenait du récit suivant de Flavius Josèphe, dont il n’est que la condensation : « Tibère, désirant contracter alliance avec le roi des Parthes Artabane, ce prince et Vitellius se rencontrèrent sur un pont de l’Euphrate. Lorsqu’ils furent convenus des conditions du traité, Hérode le Tétrarque leur donna un superbe et somptueux festin ; peu après, Artabane envoya son propre fils en otage à Tibère, avec de nombreux présents… ; Hérode, voulant être le premier à donner à Tibère la nouvelle des otages qu’on avait obtenus d’Artabane, lui envoya en toute hâte un courrier et l’informa de toutes choses si minutieusement, que Vitellius ne pouvait plus rien lui mander qu’il ne sût déjà. Aussi, lorsque Tibère reçut le message de Vitellius, ne put-il rien lui répondre, si ce n’est que ce message ne lui apprenait rien. De là, chez Vitellius, une haine violente contre Hérode Antipas. » (Ant. Jud., xviii, 7).
LA LÉGENDE DE SAINT JULIEN L’HOSPITALIER.
I
Le père et la mère de Julien habitaient un château, au milieu des bois, sur la pente d’une colline.
Les quatre tours aux angles avaient des toits pointus recouverts d’écailles de plomb, et la base des murs s’appuyait sur les quartiers de rocs, qui dévalaient abruptement jusqu’au fond des douves.
Les pavés de la cour étaient nets comme le dallage d’une église. De longues gouttières, figurant des dragons la gueule en bas, crachaient l’eau des pluies vers la citerne ; et sur le bord des fenêtres, à tous les étages, dans un pot d’argile peinte, un basilic ou un héliotrope s’épanouissait.
Une seconde enceinte, faite de pieux, comprenait d’abord un verger d’arbres à fruits, ensuite un parterre où des combinaisons de fleurs dessinaient des chiffres, puis une treille avec des berceaux pour prendre le frais, et un jeu de mail qui servait au divertissement des pages. De l’autre côté se trouvaient le chenil, les écuries, la boulangerie, le pressoir et les granges. Un pâturage de gazon vert se développait tout autour, enclos lui-même d’une forte haie d’épines.
On vivait en paix depuis si longtemps que la herse ne s’abaissait plus ; les fossés étaient pleins d’herbe ; des hirondelles faisaient leur nid dans la fente des créneaux ; et l’archer qui tout le long du jour se promenait sur la courtine, dès que le soleil brillait trop fort rentrait dans l’échauguette, et s’endormait comme un moine.
À l’intérieur, les ferrures partout reluisaient ; des tapisseries dans les chambres protégeaient du froid ; et les armoires regorgeaient de linge, les tonnes de vin s’empilaient dans les celliers, les coffres de chêne craquaient sous le poids des sacs d’argent.
On voyait dans la salle d’armes, entre des étendards et des mufles de bêtes fauves, des armes de tous les temps et de toutes les nations, depuis les frondes des Amalécites et les javelots des Garamantes jusqu’aux braquemarts des Sarrasins et aux cottes de mailles des Normands.
La maîtresse broche de la cuisine pouvait faire tourner un bœuf ; la chapelle était somptueuse comme l’oratoire d’un roi. Il y avait même, dans un endroit écarté, une étuve à la romaine ; mais le bon seigneur s’en privait, estimant que c’est un usage des idolâtres.
Toujours enveloppé d’une pelisse de renard, il se promenait dans sa maison, rendait la justice à ses vassaux, apaisait les querelles de ses voisins. Pendant l’hiver, il regardait les flocons de neige tomber, ou se faisait lire des histoires. Dès les premiers beaux jours, il s’en allait sur sa mule le long des petits chemins, au bord des blés qui verdoyaient, et causait avec les manants, auxquels il donnait des conseils. Après beaucoup d’aventures, il avait pris pour femme une demoiselle de haut lignage.
Elle était très blanche, un peu fière et sérieuse. Les cornes de son hennin frôlaient le linteau des portes ; la queue de sa robe de drap traînait de trois pas derrière elle. Son domestique était réglé comme l’intérieur d’un monastère ; chaque matin elle distribuait la besogne à ses servantes, surveillait les confitures et les onguents, filait à la quenouille ou brodait des nappes d’autel. À force de prier Dieu, il lui vint un fils.
Alors il y eut de grandes réjouissances, et un repas qui dura trois jours et quatre nuits, dans l’illumination des flambeaux, au son des harpes, sur des jonchées de feuillages. On y mangea les plus rares épices, avec des poules grosses comme des moutons ; par divertissement, un nain sortit d’un pâté ; et, les écuelles ne suffisant plus, car la foule augmentait toujours, on fut obligé de boire dans les oliphants et dans les casques.