Les Entretiens spirituels (page 6)
32. Les Soeurs qui ont rédigé cet Entretien ont commis ici une méprise. Le fait qu’elles rapportent est arrivé, non pas à saint François d’Assise, mais à l’un de ses disciples nommé Barbarus.
et soudain il se prosterna à deux genoux, suppliant le Frère de lui pardonner. Or, quelle apparence y a-t-il, je vous prie, que nous autres nous étonnions de nous voir prompts à la colère et sentiment, quand l’on nous reprend ou que l’on nous fait quelque contradiction ? Mais il faut tirer l’exemple de ces Saints, lesquels se surmontèrent tout incontinent, l’un recourant à la prière, et l’autre demandant humblement pardon à son Frère, et ne firent rien ni l’un ni l’autre en faveur de leur sentiment, mais s’amendèrent et firent leur profit de la correction.
Vous me dites que vous acceptez de bon coeur la correction, que vous l’approuvez et trouvez juste et raisonnable, mais que cela vous donne une certaine confusion à l’endroit de la Supérieure, parce que vous l’avez fâchée, ou baillé occasion de se fâcher, qui vous ôte la confiance de vous approcher d’elle, nonobstant que vous aimiez l’abjection qui vous revient de la faute.— Cela se fait, ma chère fille, par le commandement de l’amour propre. Vous ne savez peut-être pas qu’il y a un certain monastère en nous-mêmes, dont l’amour-propre est le supérieur, et partant, il impose des pénitences ; et cette peine est une pénitence qu’il vous impose pour la faute que vous avez faite d’avoir fâché la Supérieure, parce que peut-être elle ne vous estimera pas tant comme elle eut fait si vous n’eussiez pas failli.
J’ai assez parlé pour ceux qui reçoivent la correction; il faut que je dise ce mot pour ceux qui la font. Outre qu’ils doivent avoir une grande discrétion pour bien prendre le temps, ils ne se doivent jamais offenser ni étonner de voir que ceux à qui ils la font en ont du ressentiment, tandis qu’il ne leur saute pas aux yeux; car c’est une chose bien dure à une personne de se voir corriger. C’est assez pour ce point : que dites-vous davantage?
Comme vous pourriez faire pour porter votre esprit en Dieu de 33 toutes choses, sans regarder ni à droite ni à gauche? — Ma chère fille, j’aime bien votre proposition, d’autant qu’elle porte sa réponse quant et elle : il faut faire ce que vous dites, aller à Dieu de toutes choses, sans regarder ni à droite, ni à gauche. — Ce n’est pas cela que vous voulez dire, mais comment vous pourriez faire pour l’affermir tellement en Dieu que rien ne le puisse détacher ni retirer. — Deux choses sont nécessaires pour cela à savoir, mourir et être sauvé, car après cela il n’y aura jamais de séparation, et notre esprit sera invariablement attaché et uni à son Dieu. — Vous dites que ce n’est pas encore cela, mais que c’est que vous pourriez faire pour empêcher que la moindre mouche ne retire votre esprit de Dieu, ainsi qu’elle fait ; vous voulez dire la moindre distraction.—Pardonnez-moi, ma fille, la moindre mouche de distraction ne retire pas votre esprit de Dieu, ainsi que vous dites, car rien ne nous retire de Dieu que le péché; et en vertu de la résolution que nous avons faite le matin de tenir notre esprit uni à Dieu et attentif à sa présence, nous y demeurons toujours, voire même quand nous dormons, puisque nous le faisons au nom de Dieu et selon sa très sainte volonté. Il
33. en me semble même que sa divine Bonté nous dit. Dormez et vous reposez, et cependant 34 j’aurai les yeux sur vous pour vous garder et défendre du lion rugissant qui va toujours autour de vous pour penser vous défaire f. Voyez voir 35 donc si nous n’avons pas raison de nous coucher bien modestement, ainsi que nous avons dit. C’est le moyen de bien faire tout ce que nous faisons que d’être attentifs à la présence de Dieu, car nul ne l’offensera voyant qu’il le regarde. Les péchés véniels même ne sont pas capables de nous détourner de la voie qui nous conduit à Dieu : ils nous arrêtent sans doute un peu en notre chemin, mais ils ne nous en détournent pas pourtant, et beaucoup moins les simples distractions; et ceci je l’ai dit en l’Introduction.
Pour ce qui est de l’oraison, elle ne nous est pas moins utile ni moins agréable à Dieu pour ce que l’on y a beaucoup de distractions; ains elle nous sera peut-être plus utile que si nous y avions eu beaucoup de consolations, parce qu’il y a plus de travail, pourvu néanmoins que nous ayons la fidélité de nous en retirer et n’y laisser point arrêter l’esprit volontairement et destinément 36. C’en est de même de la peine que nous avons le long de la journée d’arrêter notre esprit en Dieu et aux choses célestes, pourvu que nous ayons soin de retirer notre esprit par le bras, pour l’empêcher de courir après les mouches et papillons, comme lait une mère laquelle est tendre de 37 son enfant.
f. I Petri, V, 5.
34. pendant ce temps — 35. voyez — 36. à dessein — 37. facile à émouvoir à l’égard de, facile à craindre pour
Elle voit que ce pauvre petit s’affectionne à courir après les papillons pensant de les attraper; elle le retient incontinent par le bras, lui disant : Mon enfant, tu te morfondras à courir après ce papillon au soleil, il vaut mieux que tu demeures auprès de moi. Ce pauvre enfant y demeure jusques à ce qu’il en revoie un autre, après lequel il serait aussi prêt de 38 courir si la mère ne le retenait comme devant 39. Et que faire là, sinon prendre patience et ne nous lasser point de notre travail, puisqu’il est pris pour l’amour de Dieu?
Mais, si je ne me trompe, quand nous disons que nous ne pouvons trouver Dieu et qu’il nous semble qu’il est si loin de nous, nous voulons signifier que nous ne pouvons avoir le sentiment de sa présence; car il y a bien à dire entre avoir la présence de Dieu et être en sa présence, ou bien à avoir le sentiment de sa présence: n’est-ce pas cela que vous voulez dire? — Sans doute. — O ma fille, il n’y a que Dieu qui nous puisse faire cette grâce, car de nous donner les moyens d’acquérir ce sentiment il ne nous est pas possible.
Dites-vous comment il faut faire pour se tenir toujours avec un grand respect devant Dieu, comme étant très indigne de cette grâce ? — Il n’y a point d’autre moyen de le faire que comme vous dites : regarder qu’il est notre Dieu, et que nous sommes de faibles créatures, indignes de cet honneur; comme faisait saint François qui, interrogeant Dieu : « Qui êtes-vous, et qui suis-je ?» passa toute une nuit. Enfin vos demandes portent toutes leurs réponses.
38. à — 39. avant
Si vous me demandez : Comment pourrai-je faire pour acquérir l’amour de Dieu? — Eu le voulant aimer. Au lieu de vous appliquer à penser et demander: Comment pourrai-je faire pour unir mon esprit à Dieu ? mettez-vous en la pratique par une continuelle application de votre esprit en Dieu, et je vous assure que vous parviendrez bien plus tôt à votre prétention que non pas par aucune autre voie; car, à mesure que nous nous dissipons, nous sommes moins ramassés 40, et partant plus incapables de nous unir et j oindre avec la divine Majesté, qui nous veut tout sans réserve. Il y n certes des âmes qui s’amusent tant à penser comme elles feront, qu’elles n’ont pas le temps de faire; et en ce qui regarde notre perfection, qui consiste en l’union de notre âme avec la divine Bonté, il n’est question que de peu savoir et beaucoup faire. Il faut aller grandement simplement en cette sainte besogne, car ceux qui vont continuellement demandant le chemin le plus court pour aller en la ville où ils prétendent d’aller, courent fortune d’arriver plus tard que ceux qui, ayant enfilé 41 le grand chemin, ne s’en détournent point. Car les uns leur disent : Vous n’allez pas bien, le chemin que vous avez pris est le plus long; il faut retourner en derrière 42 et puis vous mettre 43 dans un tel chemin. Pendant qu’ils retournent en derrière, ils n’avancent pas, ni moins pendant qu’ils s’amusent à demander le chemin. Il me semble que ceux à qui l’on demande le chemin du Ciel ont grande raison de dire comme ceux
40. recueillis — 41. s’étant engagés tout droit dans
— 42. en arrière — 43. engager
qui disent que pour aller à un tel lieu il faut toujours aller, mettant l’un des pieds devant l’autre, et que, par ce moyen on parviendra où l’on désire d’aller. Allez toujours, dit-on à ces âmes pleines de désirs de leur perfection, en la voie de votre vocation en simplicité, vous amusant plus à faire que non pas à désirer le plus court chemin.
Mais voici une finesse qu’il faut que vous me permettiez de découvrir, sans toutefois vous offenser. C’est que vous voudriez que je vous enseignasse une voie de perfection toute faite, ou une méthode de perfection tellement faite qu’il n’y eût qu’à la mettre sur votre tête comme vous jetteriez votre voile, et que par ce moyen vous vous trouvassiez toute parfaite sans peine, c’est-à-dire que je vous donnasse la perfection toute faite ; car, parce que je dis qu’il faut faire, cela n’est pas trouvé agréable; ce n’est pas ce que nous voudrions. Oh certes, s’il était à mon pouvoir, je serais le plus parfait homme du monde; car si je la pouvais donner aux autres sans qu’il fallût rien faire, je la prendrais premièrement pour moi. Il nous semble que la perfection est un art; que si l’on pouvait trouver son secret, on l’aurait tout incontinent sans peine. Certes, nous nous trompons; car il n’y a point de plus grand secret que de faire et travailler fidèlement en l’exercice du divin amour, si nous prétendons de nous unir au Bien-Aimé.
Mais je voudrais bien que l’on remarquât que quand je dis qu’il faut faire, j’entends toujours parler de la partie supérieure de notre âme; car pour toutes les répugnances de l’inférieure, il ne s’en faut non plus étonner que les passants font des chiens qui aboient de loin. Ceux qui, étant en festin, vont picotant chaque mets, et en mangent de tous un peu, se détraquent fort l’estomac, dans lequel se fait une grande indigestion qui les empêche de dormir toute la nuit, ne pouvant faire autre chose que cracher. Ces âmes qui veulent savoir et goûter de toutes les méthodes et de tous les moyens qui nous conduisent ou peuvent conduire à la perfection en font tout de même; car l’estomac de leur volonté n’ayant pas assez de chaleur pour digérer et mettre en pratique tant de moyens, il se fait une certaine crudité et indigestion qui leur empêche le repos et la tranquillité de l’esprit auprès de Notre-Seigneur, qui est cet un nécessaire que Marie a choisi et ne lui sera point ôté g.
Passons maintenant à répondre à la question que vous me faites : comme il faut faire pour obéir bien simplement et purement à Dieu et à nos Supérieurs?— La demande est fort bonne, mais elle porte sa réponse : obéir purement, c’est obéir simplement à Dieu et à notre Supérieure. Vous pouvez doubler l’intention pour laquelle vous obéissez de plusieurs doublures : par exemple, vous habiller à la volonté de Dieu parce que vous savez que les récompenses des obéissants sont éternelles; de plus, parce que les désobéissants seront privés de la jouissance de Dieu : tout cela est bon, mais il n’est pas ni simple ni pur, parce qu’il est mêlé et doublé. De même, vous obéissez à vos Supérieurs voirement bien pour l’amour de
g. Luc., X, 42.
Dieu, mais vous ajoutez à cette robe les doublures que nous avons dites, et de plus une certaine prétention de plaire et être estimée de la Supérieure: cela n’est pas obéir simplement et purement pour l’amour de Dieu. Ce désir de plaire à la Supérieure nous ôte bien souvent et le mérite de l’obéissance et la paix du coeur; car dès que nous voyons qu’elle n’est pas contente de nous, au lieu de serrer et caresser tendrement au fond de notre coeur cette abjection, nous nous inquiétons et troublons comme si notre bonheur dépendait de cela. Oh ! que l’âme, laquelle ne ferait rien pour ses Supérieurs eu égard à leurs personnes, ains aurait la fidélité de regarder toujours Dieu en eux et son saint amour, qu’elle ferait certes un grand bien pour elle! car le but et la fin de cette obéissance serait merveilleusement agréable à Dieu, qui doit être notre prétention et non pas les récompenses. Ainsi faisant, toutes sortes de Supérieurs nous seront indifférents, parce que nous trouverons Dieu en tous.
Dites-vous, ma Mère, si les Supérieurs ont le pouvoir de commander à leurs inférieurs des choses qui soient contre les commandements de Dieu ou de son Eglise? — Non, certes, bien que ce soit sous prétexte de les éprouver; car leur autorité est subordonnée aux commandements de l’Eglise, comme ceux de l’Eglise sont subordonnés, je veux dire sujets à ceux de Dieu; et si bien je sais que plusieurs l’ont fait, je crois qu’ils ne l’ont fait que par une grande simplicité, tant en ceux qui commandaient qu’en ceux qui obéissaient. La simplicité leur sert d’excuse. Plusieurs, par simplicité, ont fait de ces obéissances que, s’ils eussent eu plus d’entendement, ne les eussent pas faites ou dû faire.
Mais je dirai pourtant que les Supérieurs et Supérieures qui sont approuvés du Pape, ont l’autorité de dispenser leurs inférieurs de certains commandements de l’Eglise, quand ils voient quelque sorte de nécessité. Par exemple, la Supérieure voit une Soeur toute langoureuse, qui se trouve un peu mal un jour de jeûne : elle peut et doit lui commander librement de ne pas jeûner; je dis pour des jours particuliers, car pour ne point jeûner de tout le Carême, il faut avoir la dispense du confesseur, et pour les viandes prohibées il faut avoir aussi la dispense d’ailleurs. — Mais il vous vient du doute si cette fille a assez de mal pour ne pas jeûner.— Oh certes, il ne faut pas grande considération pour le regard ~ jeûne, ains il vaut toujours mieux pencher du côté de la charité que de l’austérité, car c’est l’intention de la sainte Eglise. Mais si la fille juge qu’elle pourra bien jeûner, elle le peut dire en simplicité à la Supérieure; que si nonobstant la Supérieure persévère à dire qu’elle ne jeûne pas, lors il le faut faire sans scrupule; mais si elle vous remet à votre volonté, faites alors ce que vous voudrez. L’on peut, sans rompre en point de façon le jeûne, prendre deux ou trois morceaux de pain avec un peu de vin, le matin et emmi la journée. Ceux qui le feraient sans nécessité, manqueraient à la sobriété, mais non pas au jeûne; il faut pourtant demander toujours congé de ce faire. Si un jour de jeûne
45. pour ce qui concerne le vous vous trouviez un peu mal et fissiez une mine mélancolique, bien que vous ne veuillez pas, ni ayez besoin de rien prendre, je vous dis, nia chère fille, au lieu de deux doigts de pain et de vin, prenez deux doigts de courage et de vigueur, afin de ne pas, par votre mine malade, rendre les autres malades pour l’appréhension qu’elles prendront de votre mal. Je vous dirai bien plus, pour vous montrer combien la sainte Eglise n’est pas si austère en ses commandements : vous avez une Soeur malade un jour de fête; elle n’a néanmoins que la fièvre tierce, mais son accès lui prend pendant le temps de la Messe; elle se passera bien, ce semble, que personne demeure auprès d’elle pour demi-heure que durera la sainte Messe. Je vous dis que vous pouvez perdre la Messe pour demeurer auprès d’elle, bien qu’il n’en dût point arriver de mal à la malade de la laisser. Enfin, il faut toujours excéder du côté de la charité en tout ceci, et pour les jeûnes particulièrement, quand on prend d’ailleurs quelque travail pour la charité.
Que dites-vous, ma chère fille, comment vous pourrez faire pour bien affermir vos résolutions et faire qu’elles réussissent en effet ? — Il n’y a point de meilleur moyen que de les mettre en pratique. — Mais dites-vous que vous demeurez toujours si faible que, encore que vous fassiez souvent des fortes résolutions de ne pas tomber en l’imperfection dont vous désirez de vous amender, l’occasion se présentant, vous ne laissez pas toujours de donner du nez en terre.— Vous voulez que je vous dise la cause pourquoi nous demeurons faibles ? C’est: parce que nous ne nous voulons pas abstenir des viandes malsaines : comme une personne, laquelle voudrait bien n’avoir point de mal d’estomac, demanderait à un médecin comme elle pourrait faire; il lui répondrait : Ne mangez point de telle et telle viande, parce qu’elle engendre des crudités qui causent par après des douleurs;
elle ne s’en voudrait pourtant pas abstenir. Nous en faisons de même : nous voudrions, par exemple, bien aimer la correction, mais nous voulons néanmoins être estimés; oh t c’est une folie, cela ne se peut. Vous ne sauriez être forte à supporter courageusement la correction tandis que vous mangerez de la viande de cette estime propre.— Oh je voudrais bien tenir mon âme bien recueillie, et néanmoins je ne veux retrancher tant de sortes de réflexions inutiles.— Cela ne se peut.— Mon Dieu’ que je voudrais bien être ferme et invariable en mes exercices, mais je voudrais bien aussi n’y avoir pas tant de peine : en un mot, je voudrais trouver la besogne toute faite.— Cela ne se peut tandis que nous serons en cette vie, car nous aurons toujours à travailler. La fête de la Purification, comme je vous ai dit déjà une fois, n’a point d’octave.
Il faut que nous ayons deux égales résolutions: de voir croître des mauvaises herbes en notre jardin, et d’avoir le courage de les vouloir arracher; car notre amour-propre ne mourra point tandis que nous vivrons, lequel est celui qui fait ces impertinentes 46 productions. Ce n’est pas être faible que de tomber quelquefois en des péchés véniels, pourvu que nous nous en relevions tout
46. déplacées incontinent par un retour de notre âme en Dieu, nous humiliant tout doucement. Et ne faut pas que nous pensions de pouvoir vivre sans en faire toujours quelques-uns, car il n’y a eu que Notre-Dame qui ait eu ce privilège. Certes, si bien ils nous arrêtent un peu, comme j’ai dit, ils ne nous détournent pourtant pas: un simple retour à Dieu les efface. Et ce que l’on dit que la bénédiction de l’Evêque et l’eau bénite les effacent, n’est pas en vertu de la bénédiction, mais en vertu de l’acte d’humilité que l’on fait en la recevant, et en vertu du retour que nous faisons de notre esprit en Dieu.
Vous demandez s’il faut toujours prendre l’eau bénite en faisant certaines considérations que les livres enseignent. Oh ne pensez pas que tout ce qu’ils enseignent doive être pratiqué par les personnes qui sont déjà parvenues en ce degré que de faire cette pratique de retourner leur esprit à tous propos du côté de la divine Majesté par une certaine affection contemplative; car tout cela nuirait à leur simplicité. Ceux qui voudront faire une considération sur l’eau bénite en la prenant, et puis une faisant la révérence au Crucifix, et puis une autre sur la présence du Saint-Sacrement, sur le signe de la Croix et choses semblables; ou bien, qui voudrait prendre la considération de la vie, mort et passion de Notre-Seigneur, particularisant sur tous les points, dès le commencement jusques à la fin, qui ne voit qu’il n’aurait pas le temps durant une Messe de faire une bonne affection ou une résolution, qui est le plus utile ? Certes, l’intention d’aller à l’église pour adorer Dieu comprend par éminence toutes ces considérations particulières, et se tenir en cette affection ou à une autre, si elle vous vient, durant la Messe, c’est une très bonne façon de l’entendre. Enfin, la multiplicité des sujets dissipe notre coeur et notre esprit, et l’empêche et divertit de cette simplicité amoureuse qui rend notre âme si agréable à Dieu. Tout cela est bon à 47 ceux qui ne savent pas faire autre chose de ce qui est mieux, et cela tient leur esprit en règle.
Vous voulez encore savoir si vous devez toujours faire des résolutions, encore que vous voyez bien que, selon votre ordinaire, vous ne les pratiquez pas. Oh certes, il ne faut jamais cesser de les faire, quand bien nous verrions qu’il est impossible de les pratiquer lorsque l’occasion s’en présentera, et cela avec plus de fermeté que si vous sentiez en vous assez de courage pour réussir 48 de votre entreprise, disant à Notre-Seigneur : Il est vrai que je n’aurai pas la force de faire ou supporter une telle chose de moi-même, mais je m’en réjouis, d’autant que ce sera votre force qui le fera en moi h; et sur cet appui, allez en la bataille courageusement, et ne doutez point que vous ne remportiez la victoire. Notre-Seigneur fait envers nous tout de même comme 49 bon père ou une bonne mère, laquelle laisse marcher son enfant tout seul lorsqu’il est sur une douce prairie où l’herbe est grande, ou bien dessus la mousse, car si bien il vient à tomber, il ne se fera pas grand mal; mais aux mauvais et dangereux chemins,
h. II Cor., XII, 9, 10.
47. pour — 48. venir à bout — 49. qu’un il est porté soigneusement entre ses bras. Nous avons vu souvent des âmes supporter courageusement des grands assauts sans être vaincues par leurs ennemis, ains demeurer victorieuses, lesquelles par après ont été vaincues en des bien légers rencontres ~ Et pourquoi cela, sinon parce que Notre-Seigneur, voyant qu’elles ne se feraient pas grand mal en tombant, les n laissées marcher toutes seules, ce qu’il n’a pas fait lorsqu’elles étaient dans les précipices des grandes tentations, d’où Dieu les a tirées par sa main toute-puissante. Sainte Paule, laquelle fut si généreuse à se déprendre du monde, quittant la ville de Rome, tant de commodités, et dont la tendreté de l’affection maternelle ne put ébranler le coeur résolu de quitter tout pour Dieu, après avoir fait toutes ces grandes merveilles, elle se laissa surmonter par la tentation de son propre j ugeitent qui lui fit accroire qu’il ne se fallait pas soumettre à l’avis de tant de saints personnages qui voulaient qu’elle retranchât quelque chose de son austérité ordinaire : en quoi saint Jérôme avoue qu’elle était répréhensible.
Il sera facile de répondre à votre demande, nia chère fille, qui est, lequel vous devez faire, ou la simplicité ou la charité, s’entend la pratique de l’une ou de l’autre quand elle se rencontre en même sujet.— La charité est la principale vertu à laquelle toutes les autres sont et doivent être sujettes; mais en l’exemple que vous me donnez, il vaut mieux faire, ou pour mieux dire, pratiquer la simplicité car ce n’est pas un manquement de
50. de bien légères rencontres charité de faire lever une Soeur pour vous laisser passer en la place qu’une autre vous présente. Je dis quand bien elle sera un peu incommodée de se lever, ou trop pressée dessus son siège, il vaut mieux aller eu la place que l’on vous présente, tout simplement, étant bien aise que la Soeur qui se lève fasse cette pratique de charité à votre occasion.
Dites-vous encore lequel vous devez faire quand une Soeur vous prie de faire quelque chose de sa charge, et laquelle vous ne pourriez faire sans manquer à ce qui est de la vôtre.— Par exemple: le souper ne pouvant pas être apprêté à l’heure, si vous faites ce de quoi elle vous prie, qui ne voit que si vous faisiez la condescendance à cette heure-là, ce serait au préjudice de l’obéissance et de la charité ? ce qui ne se doit jamais faire, quel prétexte que l’on ait. Il faudrait dire tout doucement à cette Soeur : Si vous pouviez attendre jusques à ce que j’aie fait ce que j’ai à faire de ma charge, je le ferai, mais je ne peux pas à cette heure. — Mais si ce que vous avez à faire n’était pas pressé, alors il le faudrait quitter promptement pour pratiquer la charité et la condescendance, faisant ce de quoi vous êtes priée.
Remarquons pour conclusion, que tout ce que nous avons dit des discours de la modestie, sont des choses bien délicates pour la perfection; et partant, que nulle de nous autres qui les avons entendues, n’ait s’il vous plaît à s’étonner si elle se trouve n’être pas encore parvenue à cette perfection, puisque, par la grâce de Dieu, nous avons tous le courage bon pour y vouloir prétendre. Ainsi soit-il. ONZIèME ENTRETIEN
DISCOURS DE L’OBéISSANCE FAIT PAR NOTRE BIENHEUREUX PèRE A SES CHèRES FILLES DE LA VISITATION
L’obéissance est une vertu morale qui dépend de la justice. Or, il y a certaines vertus morales qui ont tant d’affinité avec les vertus théologales, qui sont la foi, l’espérance et la charité, qu’elles semblent presque théologiques : comme la pénitence et la religion, et ainsi la justice et l’obéissance.
L’obéissance consiste en deux points, qui sont d’obéir aux supérieurs, et aux égaux et inférieurs. Mais ce second appartient plutôt à l’humilité, douceur et charité qu’à l’obéissance; car celui qui est humble pense que tous les autres le surpassent et sont beaucoup meilleurs que lui, de sorte qu’il se les rend supérieurs.
Mais quant à l’obéissance qui regarde ceux que Dieu n établis sur nous pour nous gouverner, elle est de justice et de nécessité, et se doit rendre avec une entière soumission de notre entendement et de notre volonté. Or, cette obéissance de l’entendement se pratique lorsque, étant commandés, nous acceptons et approuvons le commandement, non seulement avec la volonté, mais aussi avec notre entendement, approuvant et estimant la chose commandée et la jugeant meilleure que toute autre chose que l’on nous eût pu commander sur cette occasion. C’est alors qu’on aime tellement à obéir que l’on désire insatiablement d’être commandé, afin que tout ce que l’on fait soit fait par obéissance; et celle-ci est l’obéissance des parfaitement parfaits, et celle que je vous désire. Mais elle est un pur don de Dieu, ou bien est acquise avec beaucoup de temps et de travail, par une grande quantité d’actes souvent réitérés et faits à vive force 1, qui nous font puis après acquérir l’habitude. Notre inclination naturelle nous porte toujours au désir de commander et a une grande aversion à obéir; néanmoins il est tout certain que nous avons beaucoup de capacité pour obéir, et n’en avons point pour commander.
L’obéissance plus ordinaire a trois conditions la première est d’agréer la chose que l’on nous commande et y plier doucement notre volonté, aimant à être commandés; car ce n’est pas le moyen de nous rendre vrais obéissants que de n’avoir personne qui nous commande, comme de même ce n’est pas le moyen d’être doux que de demeurer seul en un désert. La seconde est la promptitude, à laquelle est contraire la paresse ou tristesse spirituelle; car il arrive rarement qu’une âme triste fasse les choses promptement et diligemment. En termes théologiques, la paresse s’appelle tristesse spirituelle, et c’est cela qui empêche de faire l’obéissance courageusement et promptement. L’on ne saurait passer les rivières plus sûrement que dans un navire ou bateau; aussi nous ne saurions faire le passage de notre vie
1. de vive force avec plus de sûreté que par le moyen de l’obéissance. La troisième est la persévérance; car il ne suffit pas que l’on agrée le commandement et que, pour quelque espace de temps, on l’exécute, si l’on n’y persévère, puisque c’est cette persévérance qui donne la couronne a.
Il se trouve partout des exemples admirables de la persévérance, mais particulièrement dans saint Pacôme. Il y a eu des moines qui ont persévéré avec une patience incroyable à ne faire toute leur vie qu’un même exercice : comme le bon Père Jonas, qui ne fit jamais en sa vie autre chose que des nattes, et s’était tellement habitué à cela qu’il les faisait sa fenêtre fermée, en méditant et faisant oraison, l’un ne lui empêchant point l’autre; de sorte qu’enfin on le trouva mort les genoux croisés et sa natte attachée dessus, et fallut l’enterrer ainsi tout en un monceau : il mourut en faisant ce qu’il avait fait toute sa vie. C’est un acte de grande humilité de faire toute sa vie par obéissance un exercice abject, car il peut arriver journellement des tentations que l’on serait bien capable de quelque chose de plus grand. Or, cette dernière condition est la plus difficile de toutes, à cause de la légèreté et inconstance de l’esprit humain; d’autant qu’à cette heure nous aimons faire une chose, et tantôt nous ne la voudrions pas regarder. Si nous voulions suivre tous les mouvements de notre esprit, ou qu’il fût possible de le faire sans qu’il y eût du scandale ou du déshonneur, nous ne verrions autre chose que des changements : quand nous aurions été une heure
a. Matt., X, 22; XXIV, 13.
Jésuite, nous voudrions être une autre heure Capucin, et puis un peu après nous chercherions une autre condition; et tel qui a vécu en bonne paix toute sa vie avec sa femme, s’il eût pu la changer l’eût fait une douzaine de fois; voire même jusque là, que, si nous pouvions, nous changerions de père et de mère, tant cette inconstance de l’esprit humain est extravagante : mais il la faut arrêter avec la force de nos premières résolutions. Or, pour nous affectionner à l’obéissance lorsque nous nous trouvons tentés, il faut faire des considérations de son excellence, de sa beauté et de son mérite, voire de son utilité, pour nous encourager à passer outre : cela s’entend pour les âmes qui ne sont pas encore bien établies en l’obéissance, car, quand il n’est question que d’une simple aversion ou dégoût de la chose commandée, il ne faut faire qu’un acte d’amour et se mettre à la besogne. Je n’entends pas un acte d’amour sensible, car ils ne sont pas en notre puissance 2 et ne sont nullement nécessaires; je dis un acte d’amour raisonnable, avec la pointe de notre esprit, car c’est ainsi que doivent aller les vraies servantes de Dieu, autrement nous n’irons jamais bien. Si nous nous attachons à ces petites tendretés et douceurs spirituelles, et que nous ne nous résolvions de servir Dieu avec la pointe de nos résolutions, nous n’aurons jamais ni des vraies vertus, ni d’amour solide.
J’ai connu un gentilhomme qui me dit une fois en voyant passer un autre : Voilà un homme que j’aime avec une passion étrange, mais je ne
2. pouvoir lui ai jamais parlé ni ne lui parlerai jamais, car j’en évite tant que je puis les occasions. — Et pourquoi, lui dis-je, puisque vous l’aimez tant? — Pour ce, dit-il, que si je l’accoste, peut-être ne parlera-t-il pas si bien que je me suis imaginé, ou il fera quelque chose de mauvaise grâce, et je ne pourrai plus l’aimer. — Voyez-vous, quand nos affections dépendent de tant de petites choses, elles sont sujettes à mille détraquements.
Il ne faut faire nul état des aversions ni des difficultés, pourvu que cette pointe de notre esprit tienne toujours à son souverain Objet. Notre-Seigneur même en sa Passion les a souffertes, car il avait une aversion mortelle à souffrir la mort, il le dit lui-même b; mais avec la fine pointe de son esprit, il était résigné à la volonté de son Père, tout le reste était un mouvement de la nature.
La persévérance plus difficile est ès choses intérieures, car pour les matérielles et extérieures, elles sont encore assez faciles. Cela procède de ce qu’il nous fâche d’assujettir notre entendement, car c’est la dernière chose que nous assujettissons, et néanmoins il est extrêmement nécessaire que nous assujettissions nos pensées à certains objets; de manière que quand on nous marque certains exercices ou pratiques de vertu, il faut que nous demeurions en cet exercice et que nous assujettissions notre esprit autant de temps que l’on nous marque. Je n’appelle pas manquer à la persévérance quand nous faisons quelque petite interruption, pourvu que nous nous reprenions et que nous ne quittions pas tout à fait. Comme de
b. Matt., XXVI, 38, 39 ; Marc., XIV, 34-36.
même, ce n’est pas manquer à l’obéissance que de manquer à quelques-unes de ses conditions, car nous ne sommes obligés qu’à la substance des vertus et non pas aux conditions, et encore que nous obéissions avec répugnance et quasi comme forcés par l’obligation de notre condition, notre obéissance ne laisse pas d’être bonne en vertu de notre première résolution; mais elle est d’une valeur et d’un mérite infiniment grand quand elle est faite avec les conditions que nous avons dites; car une chose, pour petite qu’elle soit, étant faite par obéissance est de fort grande valeur.
L’obéissance est une vertu si excellente que Notre-Seigneur a voulu conduire 3 tout le cours de sa vie par obéissance, ainsi qu’il l’a dit tant de fois qu’il n’était pas venu pour faire sa volonté c; et l’Apôtre dit qu’il s’est fait obéissant jusques à la mort, et la mort de la croix d, et a voulu joindre au mérite infini de sa parfaite charité l’infini mérite d’une parfaite obéissance. La charité cède à l’obéissance, parce que l’obéissance dépend de la justice : aussi est-il meilleur de payer ce que l’on doit que de faire l’aumône; cela veut dire qu’il est mieux de faire l’obéissance qu’un acte de charité de notre propre mouvement.
La spiritualité de cette Maison doit être une spiritualité toute généreuse et indépendante de toutes sortes de tendretés, de goûts et consolations sensibles. Il ne faut point désirer d’être délivrés de nos difficultés, répugnances et aversions,
c. Joan., IV, 34, V, 30, VI, 38 ; Heb., X, 9. — d. Philip., II, 8.
3. diriger, régler car elles ne nous nuisent nullement; au contraire, lorsque on nous commande une chose à laquelle toute notre nature est répugnante 4 et que nous l’allons faire avec la force de l’amour intellectuel, il n’y a point de doute que cette action ne soit d’un mérite infiniment plus grand que si nous l’avions faite sans répugnance et par conséquent avec moins de mérite. Mais on peut regagner ce qui défaut
5 en faisant cette même action avec une très grande charité;
car nous n’avons pas en cette action présente le mérite de nous surmonter, d’autant que nous n’y avons point de difficulté, mais nous l’avons ja eu aux actions précédentes, esquelles nous nous sommes surmontés. Nous ne pouvons pas moissonner deux fois.
La quatrième sorte d’obéissance est une certaine souplesse de notre volonté à suivre la volonté d’autrui; et c’est une vertu extrêmement aimable qui fait tourner notre esprit à toutes mains et nous dispose à faire toujours la volonté de Dieu. Par exemple : si allant en quelque lieu, je trouve une Soeur et qu’elle me dise que j’aille en un autre lieu, la volonté de Dieu en moi est que je fasse ce qu’elle veut ; que si j’oppose mon opinion, la volonté de Dieu en elle est qu’elle me cède, et ainsi de toutes autres choses qui sont indifférentes. Mais s’il arrivait que sur cette première opposition toutes deux voulussent céder, il ne faudrait pas demeurer là sur cette conteste 6, mais regarder lequel serait le plus raisonnable et meilleur, et puis le faire simplement. Il faut que cela soit
4. répugne 5. manque, fait défaut — 6. contestation, dispute
conduit par la discrétion, car il ne serait pas à propos de quitter une chose qui serait de nécessité pour condescendre à une chose indifférente. Si je voulais faire une action de grande mortification et qu’une autre me vînt dire que je ne la fisse pas, ou que j’en fisse une autre, je remettrais, s’il m’était possible, mon premier dessein pour faire sa volonté, et puis je parachèverais mon entreprise. Que si je ne la pouvais omettre, et que ce qu’elle voudrait de moi ne fût pas nécessaire, je ferais ce que j’avais premièrement entrepris.
Quand une Soeur nous requiert 7 de faire quelque chose et que par surprise nous témoignons d’y avoir de la répugnance, il ne faut pas que la Soeur s’en ombrage ni fasse semblant de le connaître, ou qu’elle prie de ne le faire pas; d’autant qu’il n’est pas en notre puissance d’empêcher que notre couleur, nos yeux ou notre contenance ne témoignent le combat que nous avons au-dedans, encore que, avec la raison, nous veuillions bien faire la chose; car ce sont des messagers qui viennent sans qu’on les appelle, et qui, encore qu’on leur dise : Retournez, n’en font rien pour l’ordinaire. A quel propos donc cette Soeur ne voudra-t-elle pas que je fasse ce dont elle me prie, pour cela seulement qu’elle reconnaît que j’y ai de la répugnance? elle doit aimer que je fasse ce profit pour mon âme. Vous me direz : C’est qu’elle craint de vous avoir fâchée. Non, c’est l’amour-propre qui ne voudrait pas que j’eusse seulement une petite pensée que vous êtes importune; je l’aurai bien pourtant, encore que je ne m’y arrête
7. demande pas. Si néanmoins aux signes de ma répugnance je joins des paroles qui témoignent apertement 8 que je n’ai point d’envie de faire ce dont cette Soeur me prie, elle peut et doit me dire tout doucement que je ne le fasse pas, quand ce sont personnes de pair à pair 9; car quant à ceux qui ont autorité, il faut qu’ils tiennent ferme et fassent plier leurs inférieurs. Or, quand bien une 10 Soeur m’aurait refusé tout à plat 11 quelque chose ou montré de la répugnance, je ne dois pourtant point perdre la confiance de l’employer une autre fois, ni ne me dois point mal édifier de son imperfection : car à cette heure je la supporte, et tantôt elle me supportera; maintenant elle a de l’aversion à faire cette chose, et une autre fois elle la fera volontiers. Si toutefois j’avais l’expérience que ce fût un esprit qui ne fût pas encore capable de cette façon de traiter, j’attendrais pour quelque temps, jusqu’à ce qu’il fût un peu mieux accommodé 12
Nous devons toutes être capables des défauts les unes des autres, et ne faut en façon quelconque s’en étonner; car si nous demeurons quelque temps sans tomber en faute, nous serons puis après un autre temps à ne faire que faillir et ferons plusieurs grosses imperfections de suite, desquelles il faut faire profit par l’abjection qui nous en revient. Il faut souffrir avec patience le retardement de 13 notre perfection, et faire toujours ce que nous pouvons pour notre amendement et de bon coeur.
8. ouvertement — 9. égales — 10. bien qu’une — 11. absolument
— 12. disposé — 13. ce qui retarde
Pour les tentations où il y a danger de pécher, nous pouvons demander à Dieu qu’il nous en délivre, à l’imitation de saint Paul c qui, se trouvant affligé de l’aiguillon de la chair, demanda par trois fois d’en être délivré; et si Notre-Seigneur ne lui eût répondu, il eût persévéré en sa demande. Mais quand Notre-Seigneur lui eût dit: Ma grâce te suffit, car ma vertu se parfait 14 en l’infirmité, il demeura en paix parmi cette guerre. C’est ainsi que Notre-Seigneur est glorifié en nos tentations, quand nonobstant leur grand nombre et diversité nous n’offensons point Dieu; car il faut que sa grâce et vertu soit bien forte, puisqu’elle nous soutient parmi tant et de si grandes infirmités, et nous donne la force de nous rendre parfaits. Tant 15 que nous demeurerons en nos imperfections Dieu n’en sera point glorifié.
Or, le moyen d’acquérir cette souplesse à suivre la volonté d’autrui est de faire souvent des actes d’indifférence en l’oraison, et puis les venir mettre en pratique aux occasions; car ce n’est pas assez de se dépouiller devant Dieu, d’autant que cela se faisant seulement avec l’imagination, il n’y n pas grande affaire; mais, quand il le faut faire en effet, et que, venant de nous donner toute à Dieu, nous trouvons une créature qui nous commande, il y a bien de la différence, et c’est là où il faut montrer son courage.
Cette douceur de condescendance à la volonté du prochain est une vertu de grand prix; elle est le symbole de l’oraison d’union. Comme cette
e. II Cor., XII, 7-9.
14. se perfectionne — 15. pendant, aussi longtemps oraison n’est autre chose qu’un renoncement de nous-mêmes en Dieu, quand l’âme dit avec vérité Je n’ai plus de volonté sinon la vôtre, Seigneur, alors elle est toute unie à Dieu; de même, quand nous renonçons à notre volonté pour faire toujours celle du prochain, c’est la vraie union avec le prochain : et faut faire tout cela pour l’amour de Dieu.
Il arrive souvent qu’une personne petite et faible de corps et d’esprit, qui ne s’exercera qu’à des choses petites, les fera avec une si grande charité qu’elles surpasseront beaucoup en mérite des actions grandes et relevées; car pour l’ordinaire, les actions relevées se font avec moins de charité à cause de l’attention et de diverses considérations qui se font autour d’elles. Si néanmoins une grande oeuvre est faite avec autant de charité que la petite, sans doute celui qui la fait a beaucoup plus de mérite et de récompense. Enfin, la charité donne le prix et la valeur à toutes nos oeuvres, de manière que tout le bien que nous faisons il le faut faire pour l’amour de Dieu, et le mal que nous éviterons il le faut éviter pour l’amour de Dieu. Les actions bonnes que nous faisons qui ne nous sont pas particulièrement commandées et qui ne peuvent tirer leur mérite de l’obéissance, il le leur faut donner par la charité, encore que toutes nous les pouvons faire par obéissance, parce que Dieu a commandé toutes les vertus. Bref, il faut avoir bon courage et ne dépendre que-de Dieu ; c’est le caractère des Filles de la Visitation de regarder en toutes choses la volonté de Dieu et la suivre, Dites-vous que quelquefois, au silence, il vous vient envie de dire un Ave maris Stella ou un Veni creator, ou bien quelque autre chose en faisant votre ouvrage. — Il n’y a point de difficulté que vous ne le puissiez dire et qu’il ne soit bon, comme par forme de prière; et c’est une bonne petite oeuvre en laquelle vous avez du mérite, comme de baiser une image ou quelque autre chose semblable. Or, il faut bien prendre garde que ceci se fasse sans préjudice d’un plus grand bien. Par exemple : si vous aviez dévotion, vous trouvant devant le très Saint Sacrement, de dire trois Pater à l’honneur de la Sainte Trinité, et que l’on vous vint appeler pour aller faire quelque autre chose, il faudrait se lever promptement et aller faire cette action à l’honneur de la Sainte Trinité, au lieu de dire vos trois Pater. Ces choses sont quelquefois utiles à certains esprits, d’autres n’en ont pas besoin. Il y n de toutes herbes dans un jardin, et si bien il s’y en trouve une plus excellente que toutes les autres, ce n’est pas à dire qu’il ne faille mettre que celle-là dans le pot.
C’en est de même des pratiques de vertu, oraisons jaculatoires ou génuflexions, car il ne faudrait pas se préfiger 16 d’en faire un tant par jour ou durant un tel temps, sans le dire à la Supérieure, bien qu’il faille être fort fidèle à en faire. Si vous pensez que ce soit le Saint-Esprit qui vous inspire de les faire, comme aussi des prières, il vous saura bon gré que vous demandiez congé, voire même que vous ne les fassiez point si l’on ne le vous permet pas, d’autant que rien ne lui est tant
16. se fixer d’avance agréable que l’obéissance religieuse. Vous ne pouvez donc pas promettre à personne de dire tant de Pater pour eux. Si l’on vous prie de le faire, il faut répondre que vous demanderez congé; mais si l’on se recommande simplement à vos prières, vous pouvez répondre que vous le ferez de bon coeur, et en même temps élever votre esprit en Dieu pour cette personne-là. Tout de même en est-il de la très sainte Communion, car vous ne pouvez point communier pour personne sans congé. Cela ne s’entend pas qu’étant prêtes de recevoir Notre-Seigneur, s’il vous vient en mémoire les nécessités communes du peuple, vous ne puissiez les représenter 17 à Dieu, le suppliant d’en avoir compassion; et tant s’en faut que vous fassiez mal en le faisant, qu’au contraire votre oraison sera plus agréable à Dieu plus elle sera 18 générale. Mais si vous voulez communier particulièrement pour quelque chose, il faut demander congé, si ce n’est pour vos nécessités particulières, comme pour obtenir force contre quelque tentation, ou bien pour demander quelque vertu à Notre-Seigneur.
17. présenter — 18. qu’elle sera plus
DOUZIèME ENTRETIEN
DE [LA VERTU] D’OBéISSANCE
Je commencerai l’Entretien parce que, dès au soir 1, des questions me furent faites, dont il y en avait deux qui se rapportaient à une même chose, qui était en quoi consiste la paix et tranquillité du coeur et les moyens de la pouvoir acquérir; et de celle-ci je ne parlerai point pour aujourd’hui. L’autre fut, s’il est loisible aux Soeurs, quand la Supérieure ou la Directrice les a mortifiées, de l’aller dire aux autres; la troisième demandait que je dise quel est l’exercice propre pour faire mourir le propre jugement; la quatrième désirait que je prIasse du zèle et de la confiance que les Soeurs doivent avoir de s’avertir en charité les unes les autres. Notre Mère dit après qu’elle désirait que je parlasse de l’obéissance; et parce que son âge et sa maternité doivent avoir quelque préférence, je me suis résolu
2 de commencer mon discours par la question de l’obéissance.
Et dis qu’il y a trois sortes d’obéissance pieuse, car des autres je n’en veux pas parler : dont la première est générale entre tous les chrétiens, qui est l’obéissance rendue à Dieu et à la sainte Eglise en l’observance de leurs commandements. La seconde est l’obéissance religieuse, qui est déjà d’un grand prix au-dessus de l’autre, parce qu’elle
1. dès le soir, dès hier au soir — 2. j’ai résolu, décidé
s’attache non seulement aux commandements de Dieu, ains elle s’assujettit à l’observance de ses conseils. Mais il y a une troisième obéissance, qui est celle de laquelle je veux parler, qui se nomme amoureuse; et celle-ci est la plus parfaite et celle dont Notre-Seigneur nous n montré l’exemple tout le temps de sa vie. Il y a des exemples de l’obéissance en la Sainte Ecriture infiniment et qui sont admirables; mais vous les entendrez mieux si je vous dis les propriétés et conditions de cette obéissance.
Les saints Pères lui en ont donné plusieurs, mais entre toutes j’en choisirai trois, dont la première est une obéissance qu’ils nomment aveugle, la seconde est prompte et la troisième persévérante. L’obéissance aveugle a trois conditions : la première est qu’elle ne regarde jamais au visage des Supérieurs, ains seulement à leur autorité; la seconde, qu’elle ne s’informe point des raisons ni des motifs que les Supérieurs ont de commander telle ou telle chose, il lui suffit de savoir qu’on lui commande; la troisième est qu’elle ne s’enquiert point des moyens qu’il faut qu’elle tienne pour faire ce qui est commandé, s’assurant que Dieu, par l’inspiration duquel on lui a fait le commandement, lui baillera bien le pouvoir de l’accomplir, et se met ainsi en besogne; au lieu de s’enquérir comme elle fera, si, elle se met à faire.
Revenons donc à la première condition de cette obéissance amoureuse qui est entée sur l’obéissance religieuse. C’est une obéissance aveugle qui se met amoureusement à faire tout ce qui lui est commandé, tout simplement, sans regarder jamais si le commandement est bien ou mal fait, pourvu que celui qui commande ait le pouvoir de commander, et que le commandement serve à la conjonction 3 de notre esprit avec Dieu; car hors de là, jamais le vrai obéissant ne fait aucune chose. Plusieurs se sont grandement trompés sur cette condition de l’obéissance, lesquels ont cru qu’elle consistait à faire à tort et à travers tout ce qui pouvait être commandé, fût-il même contre les commandements de Dieu et de la sainte Eglise; en quoi ils ont grandement erré, s’imaginant une folie en cet aveuglement qui n’y est nullement; car tout ce qui est contre les commandements de Dieu, comme les Supérieurs n’ont point de pouvoir de faire jamais aucun commandement sur cela, les inférieurs n’ont de même jamais aucune obligation d’obéir, ains s’ils obéissaient, ils pécheraient mortellement.
Or, je sais bien que plusieurs ont fait des choses contre les commandements de Dieu par l’instinct 4 de cette obéissance amoureuse, laquelle ne veut pas seulement obéir aux commandements de Dieu et des Supérieurs, mais aussi à leurs conseils et à leurs inclinations. Plusieurs donc se sont précipités à la mort par une inspiration particulière de Dieu, qui était tellement forte qu’ils ne s’en pouvaient nullement dédire 5 car autrement ils eussent indubitablement péché mortellement. Il est rapporté dans le second Livre des Machabées a, ce me semble, d’un nommé Rasias, lequel
a. Cap. XIV, 37-46.
3. l’union — 4. le mouvement — 5. pouvaient nullement y résister, s’y opposer
poussé d’un zèle ardent de la gloire de Dieu, s’alla exposer aux coups dont il savait ne pouvoir éviter les blessures; et se sentant blessé à la poitrine, il tira toutes ses entrailles par cette blessure, puis les jeta en l’air en présence de ses ennemis. Sainte Apollonie se jeta dans le feu que les impies, -ennemis de Dieu et du nom chrétien, lui avaient préparé pour la mettre et la faire mourir. Saint Ambroise rapporte aussi l’histoire de trois filles qui, pour éviter de perdre leur chasteté, se jetèrent dans un fleuve où elles furent suffoquées par les eaux : mais celles-ci d’ailleurs avaient quelque sorte de raison pour ce faire, qui serait trop longue à déduire. L’on en voit tant d’autres qui se sont précipités à la mort, comme celui qui se jeta dans une fournaise ardente; mais tous ces exemples doivent être admirés et non imités. Vous voyez assez qu’il ne faut jamais être si aveugles que de penser agréer à Dieu en contrevenant à ses commandements. L’obéissance amoureuse présuppose que nous avons l’obéissance aux commandements de Dieu.
L’on dit que cette obéissance est aveugle, parce qu’elle obéit également à tous les Supérieurs, sans regarder à leur visage, je veux dire à la personne. Tous les anciens Pères ont grandement blâmé ceux qui n’estimaient pas les Supérieurs qui étaient de moindre qualité qu’eux. Ils demandent : Quand vous obéissiez à l’autre Supérieur, pourquoi le faisiez-vous? pour l’amour de Dieu ? Nullement; car celui-ci ne tient-il pas la même place de Dieu parmi vous que l’autre? Sans doute, il est vicaire de Dieu, et Dieu vous commande par sa bouche et vous fait entendre ses volontés par ses ordonnances. Vous obéissez aux Supérieurs parce que vous leur avez de l’inclination. Hélas ! vous ne faites rien de plus que les mondains; non seulement ils obéissent à ceux qu’ils aiment, mais ils n’estimeraient leur amour bien satisfait s’ils ne suivaient encore au plus près qu’ils peuvent leurs inclinations et affections, ainsi que fait le vrai obéissant, tant à l’endroit de ses Supérieurs comme de Dieu même. Les païens, tout méchants qu’ils étaient, nous ont montré des exemples admirables sur ce sujet, car le diable parlait à eux en diverses sortes d’idoles : les unes étaient des rats, les autres des chiens, des lions, des serpents et choses semblables, et ces pauvres gens ajoutaient foi également à toutes, obéissant à la statue d’un chien comme d’un homme (car il y en avait aussi), sans aucune différence. Et pourquoi cela, sinon parce qu’ils regardaient leurs dieux en la diversité de ces statues. Saint Pierre nous commande d’obéir à nos Supérieurs, disant: Obéissez, mais je vous dis, obéissez à vos Supérieurs, encore qu’ils fussent méchants b . Et de ceci, saint Paul nous en a montré l’exemple, car un jour, étant mené devant le Pontife, il y eut un de ses valets qui le frappa impudemment sur la joue; et le grand Apôtre, se voyant frappé sans raison, par son autorité apostolique lui donna sa malédiction, disant : Dieu te frappe, paroi blanchie! Mais depuis, sachant que cet homme qui l’avait frappé avait de l’autorité et de la supériorité de la part du Pontife, il s’en repentit, et
b. I Ep, II, 18.
dit pour témoigner son déplaisir : Certes, je ne le savais pas c car nous autres chrétiens sommes enseignés qu’il faut honorer tous ceux qui ont quelque supériorité sur nous. Notre-Seigneur, Notre-Dame et saint Joseph nous ont fort bien enseigné cette façon d’obéir au voyage qu’ils firent de Nazareth en Bethléem d; car César ayant fait un édit, que tous ses sujets vinssent au lieu de leur naissance pour être enrôlés, ils y allèrent amoureusement pour satisfaire à cette obéissance, bien que César fût païen et idolâtre : Notre-Seigneur voulant montrer par là que nous ne devons jamais regarder au visage de ceux qui commandent, pourvu qu’ils aient le pouvoir de commander.
Il y a dans la Sainte Ecriture des exemples admirables de l’obéissance aveugle, comme je vous ai dit. Dans l’Evangile, entre tous les autres, il y en n un très remarquable et qui est bien peu remarqué; c’est celui du paralytique. Je l’aime, celui-ci, grandement à cause de l’extrême simplicité avec laquelle il laissa faire de lui tout ce qu’on voulut.
Je passe maintenant à la seconde propriété de l’obéissance aveugle : après qu’elle a gagné ce point de ne pas regarder qui commande, ains se soumettre également à toutes sortes de Supérieurs, elle passe outre et parvient au second, qui est d’obéir sans considérer l’intention ni la fin pour laquelle le commandement est fait, se contentant de savoir qu’il est fait, sans s’amuser à considérer s’il est bien ou mal fait, si l’on a raison ou non de
c. Act., XXIII, 2-5. — d. Luc., II, 1-5.
faire tel ou tel commandement. Ce paralytique ayant déjà été fort longuement malade sans qu’aucun remède lui eût pu nullement servir, ses amis pensèrent et jugèrent entre eux que si Notre-Seigneur le voyait, qu’il le pourrait bien guérir. Ils se résolurent donc de le porter devant lui; et un jour ils furent avertis qu’il était entré en une maison où on l’avait invité pour prendre sa réfection ; en somme il était en festin, mais environné d’une si grande multitude de peuple, à cause qu’il était déjà renommé par ses miracles, que chacun y accourait pour le voir ou pour recevoir la santé. Les amis du paralytique s’avisèrent d’un artifice pour porter ce pauvre homme devant Notre-Seigneur, le montant dessus le couvert 6 de la maison, laquelle ils découvrirent, et puis dévallèrent 7 ce pauvre malade (qui était perclus de tout le corps, enflé de tous côtés) avec des cordes, au milieu de la chambre, devant Notre-Seigneur; lequel le guérit incontinente, tant pour la foi du malade que pour la charité que ces bonnes gens avaient pratiquée en son endroit. Mais vous ne savez pas encore ce qui me plaît davantage en cet exemple et qui sert plus à mon propos : c’est l’extrême simplicité de l’obéissance du paralytique. Voyez-vous, avait-il pas bien raison de dire : Hélas! que me voulez-vous faire ? me voulez-vous faire mourir de me monter sur le couvert? ma vie vous ennuie-t-elle? que vous ai-je fait pour me faire souffrir le martyre que ce me sera d’être ainsi tracassé ? — Il avait certes bien
e. Marc., II, 3-12; Luc., V, 18-25.
6. transportant sur le toit — 7. descendirent raison de vouloir considérer le mal qui lui devait réussir8 de cette entreprise que ses amis faisaient. Rien de tout cela; il n’est point marqué en l’Evangile qu’il dît une seule parole, ains laissa faire de lui tout ce que l’on voulut en cette occasion, bien que cette obéissance lui dût coûter la vie.
L’histoire d’Abraham est fort célèbre. Dieu lui dit : Abraham, sors de ta terre et de ta parenté, c’est-à-dire, sors de ta ville, et t’en va au lieu que je te montrerai f. Le pauvre Abraham va sans répliquer. Hé! Seigneur, ne pouvait-il pas bien dire, vous me dites que je sorte de la ville, mais dites-moi donc, s’il vous plaît, de quel côté je sortirai, car il y a diverses portes et conduisant en divers lieux. Il ne dit pas un mot, ains s’en alla où l’Esprit le portait, sans regarder en point de façon Vais-je bien ou mal ? pourquoi, à quelle intention Dieu m’a-t-il fait ce commandement si courte-ment qu’il ne m’a pas seulement marqué le chemin par lequel il veut que je marche ?— Oh certes, le vrai obéissant ne fait point tous ces discours, il se met seulement en besogne sans s’enquérir d’autre chose que d’obéir.
Notre-Seigneur nous voulut montrer combien cette sorte d’obéissance lui était agréable, lorsqu’il s’apparut 9 à saint Paul pour le convertir; car l’ayant appelé par son nom, il le fit choir par terre et l’aveugla. Voyez-vous, pour le rendre son disciple il le fit tomber, pour l’humilier et l’assujettir à lui; puis soudain il l’aveugla, et, étant aveugle, il lui commanda de s’en aller en la ville
f. Gen., XII, 1
8. résulter — 9. apparut trouver Ananias, et qu’il fit tout ce qu’il lui commanderait 9. Mais pourquoi Notre-Seigneur ne lui dit-il pas lui-même ce qu’il devait faire, sans le renvoyer plus loin, lui qui avait bien daigné lui parler pour le convertir? Saint Paul fit tout ainsi 10 qu’il lui fut commandé. Il n’eût rien coûté à Notre-Seigneur de lui dire lui-même ce qu’il lui fit dire par Ananias, mais il voulut que nous connussions par cet exemple combien il aime l’obéissance aveugle, puisqu’il semble qu’il n’aveugla saint Paul sinon 11 pour le rendre vrai obéissant.
L’aveugle-né étant devant Notre-Seigneur ne demanda point sa guérison, mais Notre-Seigneur lui demanda s’il voulait être guéri et recouvrer la vue : Hé! de grâce, je le veux, s’il vous plaît. Notre-Seigneur, sur sa réponse, prit de la boue et lui en mit dessus les yeux, lui commandant de s’aller laver en la fontaine de Siloé h. Ce pauvre aveugle ne pouvait-il pas bien s’étonner du moyen que Notre-Seigneur tenait pour le guérir, et lui -dire: Hélas! que me faites-vous? si je n’étais pas aveugle, cela serait capable de me faire perdre la vue. Vous me dites que je m’aille laver en un tel lieu : menez-moi donc, car vous voyez bien que si l’on ne me conduit je n’y saurais aller. Il obéit certes tout simplement, il ne considéra rien de tout ceci, ains s’en alla sans faire attention qu’il ne fût pas en son pouvoir. Car le vrai obéissant croit tout simplement de pouvoir faire tout ce qu’on lui peut commander, parce qu’il tient que tous les commandements viennent de Dieu ou lui
g. Act., IX, 4-8. — h. Joan., IX, 6, 7.
10. ainsi — 11. que sont faits par son inspiration, et ne peuvent être impossibles à raison de la puissance de Celui qui commande.
Naaman le Syrien i, ladre, s’en alla trouver Elisée pour être guéri, parce que tous les remèdes dont il avait usé pour recouvrer la santé ne lui avaient de rien servi. Sachant donc qu’Elisée faisait de grandes merveilles, il s’en alla à lui, et étant parvenu où il était, il lui envoya un de ses gens pour le prier de le vouloir venir guérir. Sur quoi Elisée ne sortit pas même de sa chambre, ains lui manda dire par son serviteur ou disciple Giési qu’il eût à s’aller laver au fleuve du Jourdain par sept fois, et qu’il serait guéri. Lors Naaman se dépita et dit: N’y a-t-il pas des eaux en notre pays qui sont aussi bonnes que celles du fleuve Jourdain? et n’en voulait rien faire. Mais ses valets lui remontrèrent 10 qu’il devait faire ce qui lui était enjoint par le prophète, puisque c’était une chose si facile : Vous auriez quelque raison, lui disaient-ils, de refuser d’obéir s’il vous eût commandé quelque chose bien difficile. Il se laissa gagner à ces paroles, et s’étant baigné par sept fois, ainsi qu’il lui était commandé, il fut guéri.
La troisième propriété de l’obéissance aveugle est qu’elle ne considère point et ne s’enquiert point tant par quel moyen et quelle voie elle doit tenir pour bien obéir. Elle sait que le chemin par lequel elle doit aller à Dieu est la Règle de la Religion et les commandements des Supérieurs; elle enfile
10. firent remarquer — 11. s’engage dans pointiller 12 si ce serait mieux de faire ainsi ou ainsi pour bien obéir : pourvu qu’elle obéisse, il lui suffit, parce qu’elle sait bien que cela suffit pour être agréable à Dieu pour lequel elle obéit purement et pour son amour.
Cette obéissance amoureuse a une seconde condition, comme j’ai dit, qui est qu’elle est prompte. Or, la promptitude de l’obéissance a toujours été recommandée aux Religieux comme une pièce très nécessaire pour bien obéir et observer parfaitement ce qu’ils ont voué à Dieu. Ce fut la marque que print 13 Eliezer l pour connaître la fille que Dieu avait destinée pour être l’épouse du fils de son maître. Il dit donc ainsi en soi-même : Celle àqui je demanderai à boire, qui me dira : J’en donnerai non seulement à vous, mais je puiserai encore de l’eau pour vos chameaux, ce sera celle-là que je connaîtrai être digne épouse du fils de mon maître. Et allant pensant à cela, il voit de loin la belle damoiselle Rébecca, laquelle était bergère et fut par après princesse; mais dans ce temps-là, les princesses et princes faisaient tous quelque chose. Eliézer, la voyant si belle et si gracieuse auprès du puits où elle tirait de l’eau pour abreuver ses brebis, lui fit sa demande, et la damoiselle répondit selon son dessein : Oui dà, dit-elle, et non seulement à vous, mais encore à vos chameaux. — Remarquez, je vous prie, combien elle fut prompte et gracieuse ; elle n’épargnait point sa peine, elle en était bien libérale, car il ne fallait pas peu d’eau pour abreuver tant de chameaux
12. examiner pointilleusement — 13. prit comme Eliezer en menait. Oh certes, les obéissances qui se font mal gracieusement ne sont point agréables. Il y en a qui obéissent, mais c’est avec tant de langueur et une si mauvaise mine qu’ils diminuent de beaucoup le mérite de cette obéissance. La charité et l’obéissance ont une telle union ensemble qu’elles ne se peuvent séparer l’amour nous fait obéir promptement et gracieusement, car pour difficile que soit la chose commandée, celui qui a l’obéissance amoureuse l’entreprend amoureusement; parce que l’obéissance étant une des principales parties de l’humilité qui aime souverainement la soumission, l’obéissant aime par conséquent souverainement le commandement, et dès qu’il l’aperçoit de loin, quelle mine qu’il puisse avoir, soit qu’il soit selon son goût ou non, il l’embrasse et le caresse tendrement, et le chérit uniquement.
Il y a dans la Vie de saint Pacôme un exemple de cette promptitude à l’obéissance que je m’en vais vous dire. Entre les Religieux de saint Pacôme il y en avait un nommé Jonas, homme de grande vertu et sainteté, lequel avait la charge du jardin, où il y avait un figuier qui portait de fort belles figues. Or ce figuier servait de tentation aux jeunes Religieux; toutes les fois qu’ils passaient autour, ils regardaient toujours un peu ce figuier. Saint Pacôme se promenant un jour par le jardin, leva les yeux contre ce figuier et vit le diable au-dessus de l’arbre, qui regardait du haut les figues d’en bas, comme les Religieux les regardaient de bas en haut. Le grand Saint appela soudain Jonas et lui commanda que dès le lendemain il ne manquât de couper le figuier, à cause qu’il voulait dresser ses Religieux à la mortification des sens avec autant de soin comme à la mortification intérieure des passions et inclinations. A quoi le pauvre Jonas répliqua: Hé, mon Père, encore faut-il supporter un peu ces jeunes gens; que voulez-vous, mon Père, ce sont de bons enfants, il les faut bien récréer en quelque chose; ce n’est pas pour moi que je le veux conserver. Ce qu’il disait fort véritablement, car on remarqua que de soixante-et-quinze ans qu’il vécut en la Religion et qu’il fut jardinier, il n’avait jamais tâté d’aucun fruit, mais il en était libéral à l’endroit des Frères.
Saint Pacôme lui dit fort doucement : Bien, mon Frère, vous n’avez pas voulu obéir simplement ni promptement; mais voulez-vous gager que l’arbre sera plus obéissant? Ce qui arriva; d’autant que le lendemain, on trouva l’arbre tout sec, et ne porta jamais figues depuis ce temps-là.
Notre-Seigneur tout le temps de sa vie a donné des exemples continuels de cette promptitude à l’obéissance, car il ne se peut rien voir de si souple ni de si prompt qu’il était à la volonté d’un chacun. Il faut donc être prompt pour obéir;
car il ne suffit pas au coeur amoureux de faire ce qu’on lui commande ou qu’on lui témoigne de désirer, s’il ne le fait promptement;
il ne peut voir l’heure assez tôt venue que cela soit fait, afin qu’on lui commande derechef quelque autre chose. David ne fit qu’un simple souhait de boire de l’eau de la citerne de Bethléem, que soudain partirent trois chevaliers qui, à tête baissée, traversèrent l’armée des ennemis et lui en allèrent quérir m Ils furent grandement prompts à suivre le désir du roi; ainsi voit-on que tant de grands Saints ont fait pour suivre les inclinations et les désirs qu’il leur semblait que le Roi des rois, Notre-Seigneur, avait. Quel commandement, je vous supplie, n fait Notre-Seigneur, qui obligeât sainte Catherine de Sienne à boire ou lécher avec la langue la pourriture qui sortait de la plaie de cette pauvre femme qu’elle pansait? et saint Louis, roi de France, de manger avec les ladres le reste de leur potage pour leur donner courage de manger? Certes, ils n’étaient nullement obligés à cela; mais sachant que Notre-Seigneur aimait et avait témoigné d’avoir de l’inclination à l’amour de la propre abjection, pensant lui faire un peu de plaisir de suivre son inclination, ils faisaient ces choses, quoique très répugnantes à leurs sens, avec un grand amour. Nous sommes obligés de secourir nos prochains lorsqu’ils ont des extrêmes nécessités, mais non pas davantage; néanmoins, parce que l’aumône est un conseil de Notre-Seigneur, plusieurs font volontiers l’aumône autant que leurs moyens le leur permettent. Dessus cette obéissance aux conseils est entée cette obéissance amoureuse, qui nous fait passerjusqu’à suivre, même ric à ric, les désirs et les intentions de Dieu et de nos Supérieurs. Mais il faut que je dise une tromperie en laquelle pourraient tomber ceux qui voudraient entreprendre la pratique de cette vertu si exactement, qu’ils fussent toujours en halte 14 pour
m. II Reg., XXIII, 15, 16.
14. en haleine vouloir connaître les désirs et inclinations de leurs Supérieurs ou de Dieu même; car ils perdraient le temps. Tandis que je m’enquerrais quel est le désir de Dieu, je ne m’occuperais pas à me tenir en repos et tranquillité auprès de lui, qui est le désir qu’il a maintenant, puisqu’il ne m’en signifie point d’autre. Celui qui, pour suivre l’inclination que Notre-Seigneur a témoigné d’avoir que l’on secourût les pauvres, voudrait aller de ville en ville pour les chercher, qui ne sait que tandis qu’il sera en l’une il ne servira pas ceux qui sont en l’autre? Il faut aller en cette besogne en simplicité de coeur; faire l’aumône quand j’en rencontre l’occasion, sans m’aller amusant par les rues, de maison en maison, pour voir s’il n’y en a point quelqu’un que je ne sache pas. De même quand je m’aperçois que la Supérieure désire quelque chose de moi, il faut que je me rende prompte, sans aller épluchant 15 si je pourrais connaître qu’elle ait 16 quelque inclination que je fasse autre chose; car cela ôterait la paix et tranquillité du coeur, qui est le principal fruit de l’obéissance amoureuse.
La troisième condition est la persévérance. Or celle-ci Notre-Seigneur nous l’a enseignée fort particulièrement ; saint Paul le déclare en ces termes : Il a été fait obéissant jusques à la mort, dit-il, et à la mort de la croix n. En ces paroles jusques à la mort, est présupposé qu’il a été obéissant tout le temps de sa vie, voire dès qu’il était ès entrailles de Notre-Dame, ainsi que nous avons
n. Philip., II, 8.
15. examiner minutieusement — 16. peut-être dit, quand il alla ou qu’il fut porté par sa Mère de Nazareth en Bethléem. Il semble qu’il fut même plus obéissant à sa mort que non pas au commencement de sa vie, car étant sur le giron de sa glorieuse Mère, il remuait bien les bras et les jambes pour s’essayer de vouloir marcher; mais en sa mort il ne remue ni bras ni jambes, ains meurt immobile par obéissance. Durant tout le cours de sa vie on ne voit autre chose que des traits d’obéissance rendue tant à ses parents qu’à plusieurs autres, voire très impies; ainsi qu’il commença par cette vertu, de même acheva-t-il le cours de sa vie mortelle.
Le bon Religieux Jonas, duquel j’ai déjà parlé, nous fournit deux exemples sur ce sujet de la persévérance. Bien qu’il manquât à cette obéissance que saint Pacôme lui donnait, c’était néanmoins un Religieux de grande perfection et auquel il semble que saint Pacôme ne devait pas refuser la conservation du figuier, à cause de la persévérance qu’il avait eue dès qu’il entra jusques alors, et jusqu’à la mort à faire le jardin : car il ne changea jamais de charge durant soixante-et-quinze ans qu’il vécut au monastère. L’autre fut qu’il ne fit jamais autre besogne que des nattes de joncs entrelacés avec des feuilles de palmier; si qu’il mourut en ce faisant, et l’on le trouva mort tout en un monceau, ses nattes sur ses genoux. Il s’était tellement duit 17 à cette sorte de besogne qu’il faisait l’oraison mentale en les faisant, sans nulle difficulté. C’est une grande vertu de persévérer
ainsi longuement en un même exercice. De faire à
17. habitué joyeusement une chose que l’on commande pour une fois, tant que l’on voudra, cela ne coûte rien mais quand on vous dit : Vous ferez toujours cela et tout le temps de votre vie, c’est là où il y va du bon et où gît la difficulté.
Voilà donc ce que j’avais à vous dire, sinon encore ce mot, qui est que l’obéissance est d’un si grand prix qu’elle est compagne de la charité ces deux vertus sont celles qui donnent le prix et la valeur à toutes les autres, de sorte que sans elles, toutes les autres ne sont rien. Si vous n’avez ces deux vertus, vous n’en avez point; si vous les avez, vous avez toutes les autres quant et quant.
Laissant à part l’obéissance générale ès commandements de Dieu, et parlant de l’obéissance religieuse, si le Religieux n’obéit, il ne saurait avoir aucune vertu, parce que c’est l’obéissance qui le rend principalement Religieux; c’est la vertu propre et particulière de la Religion. Ayez le désir du martyre même, pour l’amour de Dieu, cela n’est rien si vous n’avez l’obéissance, ainsi qu’il arriva à un Religieux de saint Pacôme. Je me plais grandement à raconter quelque chose de cet auteur, parce que c’était un très grand Saint, Père des Religieux. Il rapporte, ou celui qui écrit sa Vie, qu’il vint un jour parmi eux un jeune homme pour être reçu en leur compagnie. Le Saint l’ayant admis, il persévéra tout le temps de son année de probation avec une humilité et soumission exemplaires. C’est certes partout que les Novices font des merveilles en l’année de leur noviciat, et l’on les remarque partout pour être fort mortifiés; ils tiennent les yeux si bas! Mais, pour retourner à notre propos, ce Religieux, après sa probation, vint un jour trouver le grand saint Pacôme et lui dit, transporté de grande ferveur O mon Père, j’ai un désir pour lequel je vous supplie très humblement de vouloir bien prier Dieu qu’il l’accomplisse. — Bien, mon fils, dit le bon Père, il me le faut dire ce désir. — Mon Père, répliqua le Religieux, il faut, s’il vous plaît, que vous me promettiez de prier et faire bien prier les Frères pour cela. — Enfin le bon Père lui demanda tant quel désir c’était, qu’il lui dit que c’était le désir du martyre, qu’il ne serait jamais content que cela n’arrivât. Le bon Père tâcha fort de modérer son ardeur; mais plus il en disait, et plus l’autre s’échauffait en sa poursuite. Saint Pacôme lui disait: Mon fils, mieux vaut vivre en obéissance et mourir tous les jours en vivant, par une continuelle mortification de soi-même et de ses passions, que non pas de martyriser votre imagination. Assez meurt martyr qui bien se mortifie; c’est, d’aventure 18, un plus grand martyre de persévérer toute sa vie en obéissance, que non pas de mourir tout d’un coup par un glaive. Vivez en paix, mon fils, et tranquillisez votre esprit, le divertissant de ce désir. — Mais l’autre, qui assurait que son désir procédait du Saint-Esprit, ne rabattait rien de son ardeur, incitant 19 toujours le Père qu’il fit prier, pour que son désir fût accompli. Cela fait, le Père se retira. Mais de là à quelque temps, on eut nouvelles propres à sa consolation, car certains Sarrasins, voleurs, vinrent en une montagne proche de la Religion. Sur quoi saint
18. sans doute — 19. pressant
Pacôme l’appela à soi et lui dit : Or sus, mon fils, l’heure est venue que vous avez tant désirée; allez à la bonne heure couper du bois à la montagne. Le Religieux, tout éperdu de joie, s’en va chantant et psalmodiant des hymnes à la louange de Dieu et en action de grâces de quoi il avait bien daigné lui faire l’honneur de mourir pour son amour. Enfin il ne pensait rien moins que de faire ce qu’il fit. Voici que ces voleurs, l’ayant aperçu. vinrent droit à lui et commencèrent à l’empoigner.
Pour un peu, il fut fort vaillant : Mais moi je ne demande autre chose que de mourir pour mon Dieu; et semblables choses. Ces Sarrasins le conduisirent où était leur idole pour la lui faire adorer, et quand ils virent qu’il refusait ardemment de faire cette injure à Dieu, ils commencèrent à se mettre en devoir de le tuer. Hélas!
ce pauvre Religieux, si vaillant en imagination, se voyant l’épée à la gorge : Hélas! de grâce, dit-il, ne me tuez pas;
je ferai ce que vous voudrez; ayez pitié de moi I je suis encore jeune, ce serait dommage de borner le cours de mes jours. — Enfin il adora leur idole, et cela fait, ces voleurs se moquant de lui le battirent très bien, et puis le laissèrent revenir en son monastère, où étant arrivé plus mort que vif, ce semblait à sa couleur toute pâle et transie, le Père saint Pacôme, qui lui était allé au devant. lui dit : — Eh bien, mon fils, comme va? Qu’y a-t-il que vous êtes si défait? — Lors le pauvre Religieux, tout honteux et confus parce qu’il avait de l’orgueil, ne pouvant supporter de se voir avoir fait si grande faute, se jeta en terre et confessa sa faute; à quoi le Père remédia promptement, faisant prier les Frères pour lui et lui faisant demander pardon à Dieu; il le remit en bon état, et puis lui donna de bons avertissements : Mon fils, souviens-toi que mieux vaut avoir de petits désirs de vivre selon la Communauté, et ne vouloir que la fidélité à l’observance des Règles, sans entreprendre ni désirer autre chose que ce qui y est compris, que non pas d’en avoir de grands, de faire des merveilles imaginaires, qui ne sont bons qu’à enfler nos coeurs d’orgueil et nous faire mésestimer les autres, pensant bien être quelque chose de plus qu’eux. Oh qu’il fait bon, mon enfant, vivre à l’abri de la sainte obéissance, plutôt que de se retirer d’entre ses bras pour chercher ce qui semble plus parfait! Si tu te fusses bien mortifié en vivant, lorsque tu ne voulais rien moins que la mort, tu ne fusses pas tombé ainsi que tu as fait; mais bon courage, mon fils, souviens-toi de vivre désormais en soumission, et t’assure que Dieu t’a pardonné. — Il obéit au conseil du Saint et vécut avec beaucoup d’humilité tout le temps de sa vie.
L’obéissance n’est point de moindre mérite que la charité; car donnez un verre d’eau par charité à un pauvre, cela vaut le Ciel, Notre-Seigneur même l’a dit o ; faites-en autant par obéissance, vous gagnez tout autant. La moindre petite chose faite par obéissance est très agréable à Dieu; mangez par obéissance, votre manger 20 est de plus grand mérite que les jeûnes des anachorètes s’ils sont faits sans obéissance; reposez-vous par obéissance,
o. Matt., X, 42; Marc., IX, 40.