Les Entretiens spirituels (page 9)

François de Sales · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Entretiens · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. très ou attacher à leurs propres opinions, car c’est ce qui est contraire à leur perfection.

Le grand saint Thomas, qui avait un esprit le plus grand que l’on saurait avoir, quand il formait quelque opinion, il l’assurait ou appuyait sur des raisons les plus prégnantes 2 qu’il se pût faire; et si néanmoins il se trouvait quelqu’un qui n’approuvât pas ce qu’il avait jugé ou qui y contredît, il ne disputait point ni ne s’en offensait point, mais souffrait cela de bon coeur; par où il témoignait bien qu’il n’aimait pas sa propre opinion, bien qu’il ne la désapprouvât pas aussi, ains laissait cela ainsi, qu’on le trouvât bon ou non. Après avoir fait son devoir, il ne se mettait pas en peine du reste. Les Apôtres n’étaient pas attachés à leurs propres opinions, non pas même ès choses du gouvernement de l’Eglise, qui était une affaire si importante : si que, après avoir déterminé une affaire par la résolution qu’ils en avaient prise, ils ne s’offensaient point si l’on opinait là-dessus et que quelques-uns refusassent de recevoir leurs opinions, quoique bonnes et justement fondées sur la raison; ils ne démordaient pas de leurs opinions quand elles étaient bien appuyées, mais pourtant ils ne cherchaient pas à les faire recevoir par des disputes ni contestes a 3.

Si les Supérieurs voulaient changer d’opinions à tous rencontres, ils seraient estimés légers et imprudents en leur gouvernement; mais si ceux qui n’ont point de charge voulaient être attachés à leurs opinions, les voulant former, assurer et

a. Act., XV, 7, 12, 13; 1 Cor., XI, 16.

2. pressantes — 3. contestations faire recevoir pour bonnes, ils seraient tenus pour opiniâtres; car c’est une chose toute certaine que l’amour de notre propre opinion dégénère en opiniâtreté s’il n’est fidèlement mortifié et retranché nous en voyons l’exemple même entre les Apôtres. C’est une chose admirable que Notre-Seigneur ait permis que plusieurs choses dignes véritablement d’être écrites, que les Apôtres ont faites, soient demeurées cachées sous un profond silence, et que cette imperfection que le grand saint Paul et saint Barnabé commirent ensemble ait été écrite.

C’est sans doute une spéciale providence de Notre-Seigneur qui l’a voulu ainsi pour notre instruction particulière b. Ils s’en allaient tous deux pour prêcher l’Evangile ensemble et menaient quant et eux un jeune homme nommé Jean-Marc, lequel était parent de saint Barnabé. Ces deux grands Apôtres tombèrent en dispute s’ils le mèneraient plus loin ou s’ils le laisseraient, et s’étant trouvés de contraire opinion sur ce fait, ne se pouvant accorder, se séparèrent l’un de l’autre c. Or, dites-moi maintenant, devons-nous nous troubler quand l’on voit quelques tels défauts parmi nous autres, puisque les Apôtres les commirent bien ? ils s’attachèrent à leur opinion jusques à descendre à l’opiniâtreté, en la voulant soutenir pour bonne.

Il y a certes des grands esprits qui sont fort bons, mais qui sont tellement sujets à leurs opinions et les estiment si bonnes que jamais ils n’en veulent démordre; si qu’il faut bien prendre garde de ne la leur pas demander à l’imprévu 4, de peur

b. Rom., XV, 4. — c. Act., XV, 37-40.

4. à l’improviste qu’ils ne la forment sans bonnes considérations, car après, il est presque impossible de leur faire reconnaître ou confesser qu’ils ont failli, d’autant qu’ils se vont enfonçant si avant à la recherche des raisons propres à soutenir ce qu’ils ont une fois dit être bon, qu’il n’y a plus moyen, s’ils ne s’adonnent à une excellente perfection, de les en faire dédire. Il y en a d’autres qui, ayant des esprits grands et fort capables, ne sont pourtant pas sujets à cette imperfection, ains se démettent assez volontiers de leurs opinions. Bien qu’elles soient très bonnes, ils ne s’arment pourtant pas à la défense quand on leur oppose quelque contrariété ou contraire opinion à celle qu’ils ont jugée être bonne et bien assurée 5, ainsi que nous avons dit du grand saint Thomas. Par ainsi, vous voyez que c’est une chose naturelle que d’être sujet à ses opinions.

Les personnes mélancoliques y sont pour l’ordinaire plus sujettes que non pas ceux R qui sont d’humeur joviale et gaie, car pour l’ordinaire, ceux-ci sont assez aisés à tourner à toutes mains et faciles à croire ce qu’on leur dit. La grande sainte Paule était opiniâtre à soutenir l’opinion qu’elle avait formée de faire des grandes austérités, plutôt que de se soumettre à s’en abstenir ; de même plusieurs autres Saints, lesquels estimaient qu’il fallait grandement macérer le corps pour plaire à Dieu, si qu’ils refusaient pour cela d’obéir au médecin et de faire autres telles choses propres à la conservation de ces corps périssables et mortels. Et bien que cela fût une imperfection, ils

5. sûre — 6. que ceux — 7. beaucoup ne laissèrent pas d’être saints et fort agréables à Dieu; ce qui nous apprend que nous ne nous devons pas troubler quand nous apercevons en nous des imperfections ou des inclinations contraires à la vraie perfection, pourvu qu’on ne se rende pas opiniâtre à vouloir persévérer en icelles; car et sainte Paule et les autres qui se rendirent opiniâtres, quoique ce fût en peu de chose, ont été répréhensibles en cela. Quant à nous autres, il ne faut jamais que nous laissions tellement former nos opinions que nous n’en déprenions 8 volontiers quand il est de besoin 9, soit que nous soyons obligés ou non de les former. Ceux qui sont adonnés à leur propre jugement se vont enfonçant presque continuellement à la recherche des raisons propres à soutenir ce qu’ils ont une fois compris; ceci est naturel, mais de s’y laisser aller, ce serait une imperfection notable. Dites-moi, n’est-ce pas perdre le temps inutilement, spécialement ceux qui n’ont pas charge de le faire?

Vous me dites ce que c’est qu’il faut faire pour mortifier cette inclination? — Il lui faut retrancher la nourriture. Vous vient-il en pensée qu’on a tort de faire faire cela de la sorte, qu’il serait mieux ainsi que vous l’avez conçu, détournez-vous de cette pensée en disant en vous-même : Hélas! qu’ai-je à faire de telle chose, puisqu’elle ne m’est pas commise. Il est toujours beaucoup mieux fait de s’en détourner ainsi tout simplement, que non pas de rechercher des raisons en notre esprit pour nous faire croire que nous avons

8. nous ne nous en déprenions — 9. il en est besoin, c’est nécessaire

tort; car au lieu de le faire, votre entendement, qui est préoccupé de son jugement particulier, vous donnera le change, et au lieu d’anéantir et désapprouver l’opinion que vous aviez conçue, il vous donnera des raisons pour la maintenir et faire reconnaître pour bonne. Il est toujours mieux de faire comme je viens de dire, de la mépriser sans la vouloir regarder, la chasser si promptement quand on l’aperçoit que l’on ne sache pas ce qu’elle voulait dire.

O ma fille, il ne faut pas être si rigoureux à soi-même que d’empêcher ce premier mouvement de complaisance qui nous vient quand notre opinion est approuvée et suivie, car cela ne se peut autrement, mais il ne se faut pas amuser à cette complaisance; il en faut bénir Dieu, puis passer outre sans se mettre en peine de cela, non plus que d’un petit ressentiment de douleur qui nous viendrait si elle n’était pas suivie ni approuvée. Il faut quand on est requis, ou par la charité ou par l’obéissance, proposer ou avancer notre opinion sur le sujet dont il est question; mais au demeurant, il faut se rendre indifférent si elle sera reçue ou non. Il faut même opiner aucunes fois sur les opinions des autres et remontrer

10 les raisons sur quoi nous avons appuyé les nôtres; mais il faut que cela se fasse modestement et humblement, sans mépriser celles des autres, ni contester pour faire recevoir les nôtres.

Dites-vous si ce n’est pas nourrir cette imperfection que de rechercher

10. faire remarquer — 11. chercher question d’y prendre nulle résolution, étant déjà déterminé ce qui s’en doit faire ? — Qui en doute, ma chère fille, que ce ne soit nourrir nôtre inclination, et par conséquent commettre de l’imperfection 12; car c’est la vraie marque que l’on ne s’est pas soumis à l’avis des autres et que l’on préfère toujours le nôtre particulier. La chose qui a été proposée étant déterminée, il n’en faut plus parler non plus qu’y penser, sinon que ce fût une chose notablement mauvaise; car alors, s’il se pouvait encore trouver quelque invention pour en détourner l’exécution, ou y mettre remède étant déjà faite, il le faudrait faire le plus charitablement qu’il se pourrait et le plus insensiblement, afin de ne troubler personne ni mépriser ce qui aurait été trouvé bon ou jugé à propos.

Le meilleur remède à ceci est donc, comme j’ai déjà dit en termes différents, de négliger ce qui nous vient en pensée pour ce regard 13, nous appliquant à quelque chose meilleure 14 car si nous nous voulons laisser aller à faire attention sur 15 toutes les opinions que notre propre jugement nous suggèrera en diverses rencontres et occasions, qu’arrivera-t-il, sinon une continuelle distraction des 16 choses plus utiles qui sont propres à notre perfection, nous rendant incapables et inhabiles pour la sainte oraison? Car, ayant donné la liberté à notre esprit de s’amuser à la considération de telles tricheries 17, il s’enfoncera toujours plus avant et nous produira pensées sur pensées, opinions sur opinions et raisons sur raisons qui

12. une imperfection — 13. pour ce sujet, à ce sujet — 14. de meilleur —15. à —16. d’avec les — 17. choses de rien

nous importuneront merveilleusement au temps de l’oraison. Car l’oraison n’étant autre chose qu’une application totale de notre esprit avec toutes ses facultés en Dieu, étant lassé à la poursuite des choses inutiles, sera d’autant moins habile et apte à la considération des mystères sur lesquels on veut faire l’oraison.

Voilà donc ce que j’avais à vous dire sur le sujet de la première question, par laquelle nous avons été enseignés que d’avoir des opinions n’est pas contraire à la perfection, mais oui bien d’avoir l’amour de nos propres opinions et l’estime par conséquent; car si nous ne les estimions pas, nous n’en serions pas si amoureux, et si nous ne les aimions pas, nous ne nous soucierions guère qu’elles fussent approuvées, et ne serions pas si faciles à dire : Les autres croiront ce qu’ils voudront, mais quant à moi... Savez-vous que veut dire ce quant à moi? Je ne me soumettrai point, ains serai ferme en ma résolution et en mon opinion. C’est, comme j’ai dit plusieurs fois, la dernière chose que nous quittons que notre propre jugement, et pourtant c’est une des choses les plus nécessaires à quitter et renoncer pour l’acquisition de la vraie perfection; car autrement, nous n’acquerrons pas l’humilité qui nous empêche et nous défend de faire aucune estime de nous, ni de tout ce qui en dépend; et partant, si nous n’avons la pratique de cette vertu en grande recommandation, nous penserons toujours être quelque chose de meilleur que nous ne sommes, et que les autres nous en doivent de reste. Or, c’est assez dit sur ce sujet.

Si vous ne demandez rien davantage, nous passerons à la seconde question, qui est si la tendreté que nous avons sur nous-mêmes nous empêche beaucoup au chemin de la perfection. Ce que pour mieux entendre, il faut que je vous ressouvienne de ce que vous savez très bien, que nous avons en nous deux amours, l’amour affectif et l’amour effectif; et cela est aussi bien en l’amour que nous avons pour Dieu qu’en celui que nous avons pour le prochain et pour nous-même encore. Mais nous ne parlerons pas de celui que nous portons à Dieu, ains de celui du prochain, et puis nous retournerons à nous-mêmes.

Les théologiens ont accoutumé 18, pour faire bien comprendre la différence entre ces deux amours, de se servir de la comparaison d’un père lequel a deux fils, dont l’un est un petit mignon encore tout enfant, de bonne grâce, et l’autre est homme fait, brave et généreux soldat, ou bien à quelque autre condition telle que l’on voudra. Le père aime grandement ses deux fils, mais d’amour différent, car il aime ce petit d’un amour extrêmement tendre et affectif. Regardez-le, je vous prie, qu’est-ce qu’il ne permet pas de faire à ce poupon autour de lui? Il permet qu’il lui entortille la barbe autour de sa main, qu’il la plie ou peigne ; il le dorlotte, il le tient avec une suavité non pareille, tant pour l’enfant que pour lui, sur ses genoux ou entre ses bras, il le baise et rebaise. Si l’enfant a été piqué d’une abeille, il ne cesse de souffler dessus le mal, jusques à tant que la douleur soit apaisée; que si, au contraire, son fils aîné avait été piqué de trente

18. ont l’habitude abeilles, il n’en daignerait tourner son pied, bien qu’il l’aime d’un amour grandement fort et solide. Considérez, je vous prie, la différence de ces deux amours; car bien que vous ayez vu la tendreté que ce père a peur son petit, il ne laisse pourtant pas de faire dessein de le mettre hors de sa maison et le faire chevalier de Malte, destinant son aîné pour son héritier et successeur de ses biens. Celui-ci donc est aimé de l’amour effectif, et le petit de l’amour affectif; l’un et l’autre sont aimés, mais différemment.

L’amour que nous avons pour nous-mêmes est de cette sorte, car il est affectif et effectif. L’amour effectif est celui qui gouverne les grands, ambitieux d’honneurs et de richesses, qui se procurent tant de biens et qui ne se rassasient jamais d’en acquérir : ceux-là, dis-je, s’aiment grandement de cet amour effectif. Mais il y en n d’autres qui s’aiment plus de l’amour affectif: ceux-ci sont grandement tendres d’eux-mêmes, et ne font jamais autre chose que de se dorloter, mignarder et conserver; ils craignent tant tout ce qui leur pourrait nuire que c’est grande pitié. S’ils sont malades, quand bien ils n’auraient mal qu’au bout du doigt, il n’y a rien de plus mal qu’ils sont; ils sont si misérables! Nul mal, pour grand qu’il soit, n’est comparable à celui qu’ils souffrent, et l’on ne peut trouver jamais assez de médecins pour les guérir; ils ne cessent de se médeciner, et pensant conserver leur santé, ils la perdent et ruinent tout à fait si les autres sont malades, ce n’est rien. Enfin, il n’y a qu’eux qui soient à plaindre, et pleurent tendrement sur eux-mêmes, si qu’ils tâchent fort d’émouvoir ceux qui les voient à compassion;

ils ne se soucient guère qu’on les estime patients, pourvu qu’on les croie bien malades et affligés imperfection, certes, propre aux enfants, et, si je l’ose dire, aux femmes, et encore entre les hommes à ceux qui sont d’un courage efféminé et peu courageux;

car entre les généreux, cette imperfection ne se rencontre point. Les esprits bien faits ne s’arrêtent pas à ces niaiseries et fades tendretés qui ne sont propres que pour nous arrêter en la voie de notre perfection. Ne pouvoir souffrir que l’on nous estime tendres, n’est-ce pas l’être grandement?

J’ai une histoire, dès que je passai de Paris à une Maison religieuse, qui sert à mon propos; et certes, j’eus plus de consolation en ce 19 rencontre que je n’en avais eu en tout mon voyage, bien que j’eusse fait rencontre de beaucoup d’âmes fort vertueuses; mais celle-ci me consola entre toutes. Il y avait en cette Maison une fille en son essai qui était merveilleusement douce, maniable, soumise et obéissante, enfin elle avait les conditions plus nécessaires pour être vraie Religieuse en la Visitation. Il arriva par malheur que les Soeurs remarquèrent en elle une imperfection et une tare corporelle 20 qui fut cause qu’elles commencèrent à mettre en doute si pour cela on la devait renvoyer. La Mère l’aimait fort et il lui fâchait de le faire; néanmoins les Soeurs s’arrêtaient fort sur cette incommodité corporelle. Or, quand je passai, le différend fut remis à moi pour en déterminer selon que je jugerais devoir être fait ; si que cette bonne

19. cette — 20. défaut corporel fille, qui est de bonne maison, fut amenée devant moi, où étant, elle se mit à genoux et me dit : Il est vrai, Monsieur, que j’ai une telle imperfection, qui est certes assez honteuse (la nommant tout haut avec une simplicité grande). Je confesse que nos Soeurs ont bien grande raison de ne me pas vouloir recevoir, car je suis insupportable en mon défaut; mais je vous supplie de m’être favorable, vous assurant que si elles me reçoivent, exerçant ainsi la charité en mon endroit, j’aurai un grand soin de ne les point incommoder, me soumettant de bon coeur à faire le jardin, ou à être employée à d’autres offices quels qu’ils soient qui me tiennent éloignée de leur compagnie, afin que je ne les incommode point.— Oh! certes, cette fille n’était guère tendre d’elle SI même! Je ne me pus tenir de dire que je voudrais de bon coeur avoir le même défaut naturel, et avoir le courage de le dire devant tout le monde avec la même simplicité qu’elle fit devant moi.

Elle n’avait pas si peur d’être mésestimée, comme plusieurs autres, et n’était pas si tendre dessus soi-même; elle ne faisait pas toutes ces considérations vaines et inutiles : Que dira la Supérieure si je lui dis ceci ou cela ? mais si je lui vais demander quelque soulagement. elle dira ou pensera que je suis bien tendre. Et pourquoi, s’il est vrai, ne voudriez-vous pas qu’elle le pense? —Mais quand je le lui dis, elle me fait une mine si sèche qu’il me semble qu’elle ne l’agrée pas. — Il se peut bien faire que la Supérieure, ayant assez d’autres choses en l’esprit, ne fera pas toujours

21. sur elle attention à rire ou parler fort gracieusement quand vous lui dites votre mal; et c’est ce qui vous fâche et vous ôte, dites-vous, la confiance de lui aller dire vos incommodités. O Dieu, mes chères Filles, cela sont des enfances; il faut aller simple-ment. Si la Supérieure ou la Maîtresse Pe vous ont pas bien reçues comme vous voudriez bien, une fois, voire plusieurs, il ne faut pas se fâcher pourtant, ni juger qu’elle fera toujours de même; oh non, Notre-Seigneur la touchera peut-être de son esprit de suavité pour la rendre plus agréable à votre premier retour.

Il ne faut pas être si tendre que de vouloir dire toujours toutes les incommodités que nous avons, quand elles ne sont pas d’importance : un petit mal de tête ou un petit mal de dents qui sera peut-être bientôt passé, si vous le voulez porter pour l’amour de Dieu, il n’est pas besoin que vous l’alliez dire pour vous faire un peu plaindre. — Dites-vous que vous ne le dites pas à la Supérieure ou à celle qui vous peut faire prendre du soulagement, mais oui bien facilement aux autres, parce que vous voulez souffrir cela pour Dieu. — O ma chère fille, si cela était que vous le voulussiez souffrir pour Dieu, ainsi que vous dites, vous ne l’iriez pas dire à une autre que vous savez bien qui se sentira obligée à déclarer votre mal à la Supérieure; et par ce moyen, vous aurez, en biaisant, le soulagement que tout à la bonne foi vous eussiez mieux fait de demander tout simplement à celle qui vous pouvait donner congé; car vous savez bien que la Soeur à qui vous dites que la tête vous fait bien mal, n’a pas le pouvoir de vous dire : Allez vous coucher. Ce ne peut être donc à autre intention, bien que l’on ne le fasse pas à dessein, sinon d’être un peu plainte par cette Soeur, et cela fait grand bien à l’amour-propre. Or, si c’est par rencontre que vous le dites, les Soeurs vous demandant peut-être comme vous vous portez à cette heure-là, il n’y a point de mal, pourvu que vous le disiez tout simplement, sans l’agrandir ou vous lamenter; mais hors de là il ne le faut dire sinon à la Supérieure ou à la Maîtresse. — Vous répliquez que si vous le dites à la Supérieure vous craignez de vous attendrir en le disant. — Ne le dites donc pas si le mal ne le requiert, je veux dire qu’il ne soit pas d’importance. J’approuve grandement la coutume des Soeurs Carmélites, de ne point se plaindre ni découvrir leurs incommodités à autres sinon à la Supérieure, et les Novices à la Maîtresse. Il ne faut pas craindre non plus, bien qu’elles soient un peu rigoureuses à faire la correction sur tel défaut, car vous ne leur ôtez pas la confiance de vous la faire : allez donc tout simplement leur dire votre mal.

Oh! je crois bien du, que vous prenez plus de plaisir de le dire à celles qui n’ont point charge de vous soulager; car tandis que vous faites ainsi, chacun plaint ma Soeur l’Assistante et se met-on en besogne pour lui pourvoir 22 les remèdes, au lieu que si vous l’alliez dire à la Soeur qui a charge de vous, il faudrait entrer en sujétion de faire ce qu’elle ordonnerait : et cependant, c’est cette bénite sujétion que nous évitons toujours de tout notre coeur, l’amour-propre recherchant d’être

22. procurer gouvernante de nous-même et maîtresse de notre propre volonté. — Mais si je dis que j’ai mal à la tête, la Supérieure me dira que je m’aille coucher. — Et bien, qu’importe? si vous n’avez pas assez de mal pour cela, il ne vous coûtera guère de dire Ma Mère ou ma Soeur, je n’ai pas assez de mal pour cela, ce me semble. — Et si elle dit après que vous ne laissiez pas pourtant 23, vous irez tout simplement ; car il faut observer toujours une grande simplicité en toutes choses. Marcher simplement est une voie grandement agréable à Dieu et très assurée.

Que dites-vous, ma chère fille ? si voyant une Soeur qui a quelque peine en l’esprit, ou quelque incommodité, n’avoir pas la confiance ou le courage de se surmonter à vous la venir dire, et vous apercevant bien que, faute de le faire, cela la porte à quelque humeur mélancolique, si vous devez l’attirer ou bien la laisser venir d’elle-même? — A cela, il faut que la considération gouverne, car quelquefois il faut condescendre à leur tendreté en les appelant et s’informant qu’il 24 y a, et d’autres fois il faut mortifier ces petites bizarreries en les laissant, comme qui dirait: Vous ne voulez pas vous surmonter à demander le remède propre à votre peine, souffrez-la donc à la bonne heure, vous méritez bien cela.

Cette tendreté est beaucoup plus insupportable aux choses de l’esprit que non pas aux corporelles; et si, elle est par malheur plus pratiquée ou nourrie par les personnes les plus spirituelles, lesquelles voudraient être saintes du premier coup, et ne

23. d’y aller — 24. de ce qu’il voudraient pas néanmoins qu’il leur coutât rien, non pas même les combats que leur cause la partie inférieure par les ressentiments n qu’elle a ès choses contraires à la nature; et cependant, veuillons-nous ou non, il faudra que nous ayons le courage de souffrir et résister à ces efforts tout le temps de notre vie en plusieurs petites rencontres, si nous ne voulons faire banqueroute à la perfection que nous avons entreprise. Je désire grandement que l’on distingue toujours les effets de la partie supérieure de notre âme d’avec les effets de la partie inférieure, et que nous ne nous étonnions jamais des productions de l’inférieure, pour mauvaises qu’elles puissent être; car cela n’est nullement capable de nous arrêter en chemin, pourvu que nous nous tenions fermes en la partie supérieure pour aller toujours avant en la voie de la perfection, sans nous amuser et perdre le temps à nous plaindre que nous sommes imparfaits et dignes de compassion, comme si l’on ne devait faire autre chose que de plaindre, notre misère et infortune d’être si tardifs à venir à chef de notre entreprise.

Cette bonne fille de laquelle nous avons parlé, ne s’attendrit nullement en parlant de son défaut, ains elle me le dit avec un coeur et une contenance fort assurée, en quoi elle me plut davantage; car nous autres, il nous fait si grand bien de pleurer un peu sur nos défauts, cela contente tant l’amour-propre! Il faut, mes chères Filles, être plus généreuses et ne s’étonner nullement de nous voir sujettes à mille sortes d’imperfections, et avoir

25. répugnances néanmoins un grand courage pour mépriser nos inclinations, nos humeurs, bizarreries et attendrissements, mortifiant fidèlement tout cela en chaque rencontre. Que si néanmoins il nous échappe d’y faire des fautes par ci par là, ne nous arrêtons pourtant pas, mais relevons notre courage pour être plus fidèles à la première occasion et passons outre, faisant du chemin en la voie de Dieu et au renoncement de nous-mêmes.

Que dites-vous, ma fille, si la Supérieure vous voyant faire mauvaise mine vous demande que vous avez, et vous voyant prou de choses en l’esprit pêle-mêle qui vous fâchent, ne pouvez pourtant dire ce que c’est, comme il faut que vous fassiez? — Il faut dire cela ainsi tout simplement: J’ai plusieurs choses en l’esprit, mais je ne sais que c’est. — Vous craignez, dites-vous, que la Supérieure pense que vous n’avez pas la confiance de le lui dire. — Que vous doit-il soucier qu’elle le pense ou qu’elle ne le pense pas ? pourvu que vous fassiez votre devoir, de quoi vous mettez-vous en peine? Ce, que dira-t-on si je fais ceci ou cela, ou qu’est-ce que la Supérieure pensera, est grandement contraire à la perfection quand on s’y arrête; car il faut toujours se souvenir en tout ce que je dis, que je n’entends point parler de ce que fait ou dit la partie inférieure, car je n’en fais nul état. C’est donc à la partie supérieure que je dis qu’il faut mépriser ce que dira-t-on ou que pensera-t-on?

Cela vous vient quand vous avez rendu compte, parce que vous n’avez pas assez dit de fautes particulières vous pensez, dites-vous, que la Supérieure dira ou pensera que vous ne lui voulez pas tout dire. — C’en est de même des redditions de compte comme de la confession ; il faut avoir une égale simplicité en l’une comme en l’autre. Or, dites-moi, faudrait-il dire : Si je me confesse de telle chose, que dira mon confesseur ou que pensera-t-il de moi ? Nullement, il pensera et dira ce qu’il voudra; pourvu qu’il m’ait donné l’absolution et que j’aie rendu mon devoir, il me suffit. Et comme après la confession il n’est pas temps de s’examiner pour voir si l’on a bien dit tout ce que l’on a fait, ains c’est le temps de se tenir attentif et tranquille auprès de Dieu avec lequel nous nous sommes réconciliés et lui rendre grâce de ses bienfaits, n’étant nullement nécessaire de faire la recherche de ce que nous pourrions avoir oublié, de même en est-il après avoir rendu compte : il faut dire tout simplement ce qui nous vient; après, il n’y faut plus penser. Mais aussi, comme ce ne serait pas aller à la confession bien préparé que de ne vouloir pas s’examiner, de crainte de trouver quelque chose digne de se confesser 26, de même il ne faudrait pas négliger de rentrer en soi-même, ou se divertir pour ne pas se ressouvenir de ce que l’on a fait, afin d’en rendre compte selon l’ordinaire.

Il ne faut aussi être si tendre à vouloir tout dire, ni recourir aux Supérieurs pour crier holà! à la moindre petite peine que vous avez, laquelle peut-être sera passée dans un quart d’heure. Il faut bien apprendre à souffrir un peu généreusement ces petites choses auxquelles nous ne pouvons

26. qui méritât d’être accusée en confession remédier, étant des nouvelles productions, pour l’ordinaire, de notre nature imparfaite: comme sont ces inconstances d’humeurs, de volontés, de désirs, qui produisent tantôt un peu de chagrin, tantôt une envie de parler et puis tout pour un coup 27 une aversion grande de le faire, et choses semblables auxquelles nous sommes sujets tant que nous sommes en cette vie périssable et passagère. Mais quant à cette peine que vous dites que vous avez, laquelle vous ôte le moyen de vous tenir attentive à Dieu si vous ne l’allez incontinent dire à la Supérieure, à cela je vous dis qu’il faut remarquer qu’elle ne vous ôte pas peut-être l’attention à la présence de Dieu, ains plutôt la suavité de cette attention. Or, si ce n’est que cela, si vous avez bien le courage et la volonté, ainsi que vous dites, de la souffrir sans rechercher du soulagement, je vous dis que vous ferez très bien de le faire, bien qu’elle vous apportât un peu d’inquiétude, pourvu qu’elle ne fût pas grande. Mais si elle vous ôtait le moyen de vous tenir proche de Dieu, à cette heure-là il le faudrait aller dire à la Supérieure, non pas pour vous soulager, mais pour gagner chemin en la présence de Dieu, bien qu’il n’y aurait pas grand mal de le faire pour vous soulager.

C’est une grande pitié, certes, que la Supérieure dise : Faites ce qu’il vous plaira, quand on lui demande pour lui parler. Si elle vous remet à votre volonté, il faut considérer lequel est mieux, de le faire ou de ne le faire pas, et puis se résoudre, car il ne faut pas perdre le temps.

27. tout à coup

Mais dites-vous, ma chère fille, si les Soeurs ont une Supérieure de si mauvaise grâce qu’elle ne les reçoive point avec l’esprit de suavité, quand elles viennent à elle, soit quand elles ont besoin de lui parler ou qu’elles demandent quelque congé, et par ce moyen leur ôte la confiance de recourir à elle en leurs nécessités, s’il leur serait point permis de s’adresser à celle qui tient sa place et son autorité quand elle n’y est pas, sous le prétexte de ne pas tant importuner la Supérieure, et de plus, afin d’avoir le congé que peut-être elle ne leur donnerait pas ?— Oh! non certes, ma chère Soeur, l’on ne doit pas faire cela, sinon que la Supérieure fût tellement empêchée que l’on l’incommodât bien de lui parler. Or, je sais bien que, quand elle n’est pas aux Assemblées, il ne la faudrait pas aller chercher pour lui demander congé d’en sortir. N’est-ce pas être bien tendre de ne vouloir pas s’adresser à la Supérieure parce qu’elle est de mauvaise grâce ? Si elle continue à mal recevoir les Soeurs qui viennent en simplicité de coeur s’adresser à elle, je confesse bien qu’elle fait mal et est bien imparfaite; mais les Soeurs pour cela ne doivent pas laisser de rendre leur devoir tout simplement, s’adressant à elle comme à leur Mère, avec une confiance toute filiale. — Mais elle me refuse pour l’ordinaire tout ce que je lui demande. — C’est tout un, il ne faut pas laisser pourtant de lui demander ce qui semblera être bon de faire; et quant à cette considération qu’elle peut être importunée de vous, elle est vaine, il la faut retrancher. — Mais elle ne fait pas ainsi aux autres. — Cela peut bien être. — Et partant, je pense qu’elle ne m’aime pas tant. — Oh! c’est là que je vous attendais, car c’est toujours notre rendez-vous général que de revenir à nous-mêmes; nous ne sommes jamais assez aimées ou estimées de la Supérieure, qui est une chose très importante pour notre consolation. Que nous doit-il importer, pourvu que nous rendions notre devoir en son endroit, qu’elle nous aime ou qu’elle ne nous aime pas ? Oh ! dà, ma chère fille, je ne dis pas qu’il faille dire par esprit de mépris de la Supérieure que nous ne nous soucions pas qu’elle nous aime, ains plutôt par mépris de nous-même et avec intention de nous dépouiller de cette vaine affection que nous avons d’être aimée. En quoi voulons-nous nous mortifier sinon ès occasions de contradiction qui nous arrivent? Mes chères Filles, il faut écorcher la victime si nous voulons qu’elle soit agréable à Dieu.

En l’ancienne Loi d, Dieu ne voulait point que l’holocauste lui fût offert, si premier 28 il n’était écorché : de même, nos coeurs ne seront jamais si propres pour être immolés et sacrifiés à l’honneur de la divine Majesté, que quand ils seront bien écorchés de leur vieille peau, qui sont nos habitudes, nos inclinations, nos répugnances, les affections superflues que nous avons sur nous-mêmes et pour notre propre volonté.

C’est un grand cas 29! mais j’ai une si puissante répugnance d’aller parler à cette heure à la Supérieure, pour la présomption que j’ai qu’elle me mortifiera. — C’est ici où il y va du bon; car un acte de mortification fait avec une grande

d. Levit., I, 1-6.

28. d’abord — 29. c’est une chose surprenante répugnance, est infiniment propre pour nous mettre fort avant en la perfection. Ce serait une chose grandement agréable si l’on pouvait faire que la Supérieure eût toujours le miel sur les lèvres pour distiller sa suavité et sa douceur dans le coeur de celles qui lui voudraient parler, et que ce fût toujours. — Mais ce qu’elle me dit ne me sert de rien pour ma consolation à cette heure que j’ai le coeur en amertume; et c’est peut-être parce qu’elle ne me parle pas assez gracieusement selon que je désirerais.— Oh! sans doute, c’est cela; mais que faut-il faire? Il se faut moquer de tout cela comme étant des enfances. Sommes-nous consolées ? bénissons Dieu; la consolation nous manque-t-elle ? bénissons-le semblablement, et ne nous étonnons point de ces petites bizarreries.

Mais si les Soeurs ne doivent pas perdre la confiance de s’adresser à la Supérieure, encore qu’elles y aient de la répugnance, de même la Supérieure ne doit pas s’abstenir de leur commander ou ordonner quelque chose, encore que les Soeurs lui témoignent de la répugnance; sinon que, apercevant une grande et puissante aversion en la Soeur, elle trouvât bon de différer un peu de temps à l’exercer en la mortification, car il ne faut pas être toujours si rigoureux. Mais, mon Dieu, que les Soeurs qui auraient une Supérieure qui ne les aimerait pas seraient heureuses! bien que cela ne se puisse, car la Supérieure aime toujours les Soeurs de cet amour effectif dont nous avons parlé, leur procurant tout le bien qu’elle peut par l’exercice de sa charge, selon qu’elle y est obligée; mais de cet amour affectif, tendre et mignard 30, que nous désirons si chèrement 31, c’est de celui-là que je veux dire; car moins la Supérieure nous aimera de cette sorte, et moins d’amusement nous aurons autour de cet amour, si que nous aurons plus de temps pour nous tenir retirées auprès de Dieu, qui doit être notre soin particulier.

Qui ne voit que c’est par esprit de jalousie que vous entrez en humeur de quoi cette Soeur se tient si près de la Supérieure et témoigne trop tendrement son affection ? — Dites-vous, ma chère fille, que ce n’est pas cela, ains seulement l’aversion que vous avez à ces fades caresses. — Or, pour cela, il n’en faut pas avoir de l’aversion, ou du moins ne s’y faut-il pas laisser aller, ains secouer notre esprit pour l’en divertir. Si la Soeur suit un peu trop son inclination à cette heure, vous en ferez peut-être autant bientôt après en une autre occasion, et partant il la faut supporter. Il nous faut user du même remède pour nous divertir de ces petites tricheries d’humeur, de chagrin, d’aversion, que nous avons dit touchant la première question du renoncement de la propre opinion, par un simple divertissement 32 de notre esprit, pour parler à Dieu d’autre chose. Car, comme l’amour de la propre opinion, quand elle s’attache ès choses de la foi, nous fait tomber en hérésie, et nous rend malheureux (comme il advint aux Anges, qui, s’étant trop attachés à l’opinion qu’ils avaient formée qu’ils devaient être quelque chose davantage qu’ils n’étaient, furent par leur opiniâtreté à soutenir et aimer leur opinion rendus d’Anges

30. délicat, gracieux — 31. ardemment, avec grande affection

— 32. action de se détourner

glorieux, diables, éternellement damnés et éternellement attachés au mal, si que jamais plus ils ne s’en peuvent déprendre; où au contraire, les Anges, pour s’être soumis, se sont tellement attachés à Dieu que jamais ils n’en peuvent être détachés, car ayant par la subtilité de leur esprit une fois pénétré le fond de quelque vérité, ils n’en démordent jamais), de même, si nous n’apprenons à négliger et nous moquer de la variété de l’esprit humain, nous perdrons le temps à nous tourmenter en nous voyant si éloignés de cette égalité après laquelle nous aspirons, et de laquelle pourtant nous ne jouirons point absolument tandis que nous serons en cette vie, cette grâce étant réservée aux esprits bienheureux là-haut au Ciel. Et bien que, comme je viens de dire, nous ne la puissions pas avoir absolument en sa perfection en cette vie, nous devons pourtant tâcher de l’avoir au plus grand degré que nous pourrons.

Or sus, n’avons-nous pas assez dit touchant cette tendreté que nous avons sur nous-même, tant de l’intérieur qui regarde l’esprit, comme des choses qui regardent le corps ? Les plus spirituels s’aiment bien aussi de l’amour effectif; car nous avons dit que les mondains s’aiment grandement de cet amour, se souhaitant, par une affection pleine d’ambition, tant de biens et tant d’honneurs qu’ils n’en sont jamais contents. Les personnes qui font état de servir Dieu le plus fidèlement qu’elles peuvent, ne sont pas exemptes de l’ambition, mais elle s’exerce au désir des choses intérieures, souhaitant les vertus au plus haut degré de leur perfection; mais l’amour tendre et affectif ayant plus de pouvoir sur eux que non pas sur les mondains, les fait amuser à ce désir sans s’appliquer soigneusement et laborieusement à la recherche de venir à chef de leur prétention, parce qu’il leur coûterait cher de renoncer à soi-même en tant d’occasions. Répugner à nos répugnances, décliner de nos inclinations, mortifier nos affections, mortifier le propre jugement et renoncer à la propre volonté est une chose que l’amour affectif et mignard que nous nous portons à nous-mêmes ne nous peut permettre sans crier : holà! que cela fait de la peine! Et cela est cause que nous ne faisons rien.

Dites-vous, ma chère fille, si pour pratiquer la sainte pauvreté, il ne faut pas se tenir attentif à recevoir de bon coeur les petites disettes qui nous arrivent, tantôt en ceci, tantôt en cela ? — Je l’ai dit à Philothée; à plus forte raison le doivent faire ceux qui en ont fait le voeu. C’est être pauvre bien agréablement, ou plutôt ce n’est pas être pauvre quand rien ne nous manque. C’est sans doute qu’il ne se faut pas plaindre de tels rencontres, car si nous nous en plaignons, c’est une marque que nous ne les aimons pas, et partant nous ne rendons pas notre devoir à la pauvreté. Ce n’est pas être pauvre de n’avoir point d’argent quand nous n’en avons pas besoin et que rien ne nous manque. Notre glorieux Père saint Augustin dit dans vos Règles que celui-là est plus heureux lequel n’a pas besoin de beaucoup, que celui qui a besoin de beaucoup de choses de quoi les autres se passent bien. Il y a certes des personnes qui sont toujours en nécessité, parce qu’ils ont besoin de tant de choses pour les contenter que c’est grande pitié; et c’est ceux-ci qui sont pauvres, pourvu qu’ils ne se procurent pas tant de choses, parce qu’ils ont de la disette de ce qu’ils n’ont pas et qu’il semble qu’ils devraient avoir.

Ce que j’ai dit à Philothée est bon pour être pratiqué par les Religieux, excepté certains chapitres, comme sont ceux qui regardent le mariage, les danses, les jeux et semblables; mais tout le reste est très bon. Je l’incite donc de 33 prendre amoureusement les occasions qu’elle rencontrera de pratiquer la pauvreté réelle. Si nous nous procurons d’être toujours bien pourvus de tout ce qui nous semble aucunement nécessaire, nous ne ressentirons point d’effets de la sainte pauvreté. Quant à moi, je ne voudrais pas demander ce de quoi je me pourrais bien passer, pourvu qu’il n’apportât un notable détriment à la santé; car pour avoir un peu de froid, pour porter une robe un peu trop courte, ou qui n’est pas bien faite assez juste pour moi, je ne ferais nul état de cela. Mais si l’on me donnait des chausses qui fussent si étroites ~ qu’il me fallut demeurer un demi quart d’heure à les chausser, j’en demanderais d’autres, plutôt que de perdre le temps là tous les matins; mais pour porter quelque chose mal accommodée ou qui me blesserait un peu, je n’en voudrais rien dire. Or, quant à souffrir le froid, il faut avoir égard à ne pas souffrir des grandes froidures contraires à la santé ; il ne le faut pas faire.

J’ai dit en deux ou trois lieux de la France une chose que je m’en vais vous dire maintenant

32. à — 34. bas qui fussent si étroits c’est que, pour parvenir à la perfection, il faut vouloir peu et ne demander rien. Il est vrai que c’est être bien pauvre d’observer ceci; mais je vous assure que c’est un grand secret pour acquérir la perfection, et si caché néanmoins, qu’il y a peu de personnes qui le sachent, ou, s’ils le savent, qui en fassent leur profit. Quant à moi, si j’étais Religieuse, je ne demanderais rien, au moins si j’étais de l’humeur que je suis maintenant, car je ne demande rien à Notre-Seigneur, ni ne veux rien demander. Il y en a qui demandent des croix, et ne leur semble jamais que Notre-Seigneur leur en donnera assez pour satisfaire à leur ferveur; moi, je n’en demande point, seulement je désire de me tenir prêt pour porter celles qu’il plaira à sa Bonté de m’envoyer, le plus patiemment et humblement que je pourrai. J’en ferais de même si j’étais en Religion: je ne demanderais du tout rien, sinon que je fusse malade, car il faut que les malades demandent confidemment leurs petites nécessités. Je ne demanderais pas même de conununier, excepté en certains jours que la coutume semble nous obliger de le demander, comme celui de la réception à l’habit, de la Profession et de la fête du Patron et je demanderais aussi une aiguille et du filet quand on me commanderait de faire quelque ouvrage, car le commandement qui m’est fait de faire l’ouvrage m’oblige à demander ce qui est requis pour le faire. Non, certes, ma chère fille, je ne demanderais point des mortifications ; je me tiendrais prêt pour bien recevoir celles que vous me feriez, mais je n’en demanderais point. Je m’amuserais à aller simplement toujours avant en mon chemin, sans m’amuser à désirer aucune chose.

Vous faites bien de demander à pétrir parce que vous vous sentez assez forte pour cela ; mais moi je le ferais de bon coeur quand on me le commanderait, autrement je n’y penserais pas. Enfin, j’aimerais mieux porter une petite croix de paille que l’on me mettrait sur les épaules sans mon choix, que non pas d’en aller couper une bien grande dans un bois avec beaucoup de travail, et la porter par après avec une grande peine ; et je croirais, comme il serait véritable, être plus agréable à Dieu avec la croix de paille que non pas avec celle que je me serais fabriquée avec plus de peine et de sueur, parce que je la porterais avec plus de satisfaction pour l’amour-propre qui se plaît tant à ses inventions, et si peu à se laisser conduire et gouverner en simplicité, qui est ce que je vous désire le plus. Faire tout simplement tout ce qui nous est commandé ou par les Règles, ou par les Constitutions, ou bien par nos Supérieurs, et puis nous tenir en repos pour tout le reste, tant près de Dieu que nous pourrons.

Que dites-vous, ma chère fille, que sur ce que j’ai dit tantôt qu’il se fallait mortifier fidèlement, si vous devez vous abstenir ordinairement de manger telle ou telle viande que vous aimez fort ? —Si c’était moi, je ne le ferais pas, car nous sommes obligés par la parole sacrée de Notre-Seigneur e de manger ce que l’on nous mettra devant ; et cela se fait sans choix. Quand l’on me donnerait ce

e. Luc., X, 8.

que j’aimerais bien, je le mangerais avec actions de grâces; quand on ne m’en donnerait pas, je ne m’en soucierais pas.—Mais dites-vous qu’il y a de deux sortes de viandes en votre portion.— Je mangerais toujours ce qui se rencontrerait de mon côté et selon mon appétit ou nécessité, et puis je laisserais le reste, bien que ce fût ce qui serait plus à mon goût; mais si j’avais bien du dégoût, je choisirais ce que je pourrais mieux manger hors de là, je prendrais sans choix ce qui me serait donné et au même ordre qu’il me serait donné.

Sur le sujet de la pauvreté, j’ai dit qu’il est bon de souffrir quelque petite nécessité sans se plaindre, ni désirer, encore moins demander, ce qui nous manque. Celles qui ne le voudront faire peuvent demander ce qu’elles auront besoin, d’autant que les Règles le permettent, et cela n’est pas contre la pauvreté ainsi que vous dites ; mais aussi n’est-il pas selon icelle, ni selon la perfection. En tâchant de vous accommoder vous ne faites pas mal, pourvu que vous ne vous rendiez trop exactes à la recherche de vos commodités, et que vous vous teniez dans les termes de l’observance pour ce regard 35 ; mais aussi perdons-nous, par ce moyen, des pratiques de vertu qui sont fort propres à notre condition. — Non, ma chère Soeur, la charité ne requiert pas que les Soeurs se tiennent en attention pour reconnaître et remarquer si quelque chose ne manque point à quelques-unes, tandis qu’elles n’en ont point de charge ; mais si elles aperçoivent quelque nécessité en une Soeur, elles doivent en avertir la Supérieure tout simplement,

35. à cet égard sans l’agrandir ni diminuer, non plus que si c’était pour elles-mêmes.

Vous demandez si c’est manquer à l’observance et faire mal que de choisir une serviette plus déliée pour la Supérieure, et ne lui donner pas celle qui se rencontre, sans choix, comme l’on fait aux autres Soeurs. — A cela, ma chère fille, je vous réponds que ce qui a été fait pour ce regard jusqu’à présent n’a pas été mal, mais si est-ce pourtant que désormais il ne le faut plus faire. La Supérieure a ses honneurs et singularités à part : elle est appelée ma Mère, elle a le pouvoir et l’autorité de commander et d’ordonner, et les Soeurs lui obéissent; hors de cela, il ne faut point de singularité, ainsi qu’il est dit dans les Constitutions, sinon de la nécessité comme les autres Soeurs.

Il faut donc conclure maintenant et clore notre Entretien par la recommandation de la simplicité et générosité d’esprit ; marcher toujours en la voie de notre propre perfection, sans nous amuser en chemin, quel rencontre de contradiction que nous puissions faire, soit de nos propres imperfections, répugnances ou passions immortifiées, soit des autres exercices qui proviennent d’ailleurs. De quel côté que ce soit, ne nous lassons point de souffrir pour Notre-Seigneur, auquel soit à jamais rendu grâce, gloire et louange par tous les siècles des siècles. Amen.

SEIZIèME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA CONDESCENDANCE

[DE LA VOLONTé DE DIEU]

Je commence notre discours par la réponse à la question qui m’a été donnée en ce billet; à savoir, que c’est et en quoi consiste la parfaite détermination de suivre et de regarder la volonté de Dieu en toutes choses, et si nous la pouvons trouver ou suivre ès volontés des supérieurs ou inférieurs, que nous voyons clairement procéder de leurs inclinations naturelles ou bien habituelles.

Pour nous prendre au commencement de la question, il faut que vous sachiez que la détermination de suivre la volonté de Dieu en toutes choses sans exception est contenue dans l’Oraison dominicale, en ces paroles que nous disons tous les jours : Votre volonté soit faite en la terre comme au Ciel a. Au Ciel, il n’y a nulle résistance à la divine volonté, tout lui est sujet et obéissant ainsi disons-nous qu’il nous puisse arriver et ainsi promettons-nous à Notre-Seigneur de faire, n’y apportant jamais nulle résistance, mais demeurant toujours très sujettes en toutes occurrences à cette divine volonté. Et de ceci, j’en ai parlé, ce me semble, bien clairement au livre de l’Amour de Dieu; néanmoins, pour satisfaire à la demande qui m’est faite, j’en dirai encore quelque chose.

a. Matt., VI, 10.

La volonté de Dieu se peut entendre en deux façons: il y a la volonté de Dieu signifiée, et la volonté de son bon plaisir. La volonté signifiée est distinguée en quatre parties: ses Commandements, ses conseils, les commandements de l’Eglise et les inspirations. Es Commandements de Dieu et de son Eglise, il faut nécessairement que chacun plie le col 1 et se soumette à l’obéissance, parce qu’en cela la volonté de Dieu est absolue, voulant que nous obéissions si nous voulons être sauvés.

Les conseils, il veut bien que nous les observions, mais non pas d’une volonté absolue, ains seulement par manière de désir;

et pour cela nous ne perdons pas la charité ni ne nous séparons pas de Dieu pour n’avoir pas le courage d’entreprendre l’observance des conseils, ni ne devons pas vouloir entreprendre la pratique de tous, ains seulement de ceux qui sont plus conformes à notre vocation ; car il y en a qui sont tellement opposés les uns aux autres, qu’il serait tout à fait impossible d’embrasser la pratique de l’un sans s’ôter le moyen de pratiquer l’autre. C’est un conseil de quitter tout ce que l’on a pour suivre Notre-Seigneur dénué de toutes choses ; c’est un conseil de prêter et de donner l’aumône: dites-moi, celui qui a quitté tout d’un coup ce qu’il avait, de quoi peut-il prêter ou faire l’aumône puisqu’il n’a rien ? Il faut donc suivre les conseils que Dieu veut que nous suivions, et ne pas croire qu’il les ait tous donnés afin que nous les embrassions tous ou la pratique d’iceux. Les conseils qu’il faut que nous pratiquions nous autres, ce sont nos Règles ; je

1. cou veux dire, ils sont tous compris dans l’enclos 2 d’icelles.

Mais nous avons dit que Dieu signifie encore sa volonté ès inspirations ; il est vrai, pourtant il ne veut pas que nous discernions de nous-mêmes si ce qui nous est inspiré est sa volonté, ni moins qu’à tort et à travers nous suivions ces inspirations. Il ne veut pas aussi que nous attendions que lui-même nous manifeste ses volontés ou qu’il nous envoie des Anges pour nous enseigner; mais sa volonté est que nous recourions, ès choses douteuses et d’importance, à ceux qu’il a établis sur nous pour nous conduire, et que nous demeurions totalement soumis à leurs conseils et à leurs opinions en ce qui regarde la perfection de nos âmes. Voilà donc en quoi Dieu manifeste ses volontés, que nous appelons la volonté signifiée.

Il y a de plus la volonté du bon plaisir de Dieu, laquelle nous devons regarder en tous les évènements, je veux dire en tout ce qui nous arrive: en la maladie, en la mort, en l’affliction, en la consolation, ès choses adverses et prospères, bref en toutes choses qui ne sont point prévues. Et à cette volonté de Dieu, nous devons toujours être prêts de nous soumettre en toutes occurrences, ès choses agréables comme ès désagréables, en l’affliction comme en la consolation, en la mort comme en la vie, et en tout ce qui n’est point manifestement contre la volonté de Dieu signifiée, car celle-là va devant 3; et c’est en ceci que nous répondons à la seconde partie de la question. Ce que, pour vous mieux faire entendre, il faut que

2. ce qui est contenu, ce qui est renfermé dans — 3. passe avant

je vous die ce que j’en ai trouvé ces jours passés dans la Vie du grand saint Anselme, où il est dit que durant tout le temps qu’il fut Prieur et Abbé de son Monastère, il fut extrêmement aimé d’un chacun, parce qu’il était fort complaisant, se laissant plier à la volonté de tous, non seulement des Religieux, mais même des étrangers. Si on lui venait dire : Mon Père, votre Révérence devrait prendre un peu de bouillon chaud, il vous ferait grand bien à l’estomac ; tout soudain il le prenait: Je le veux bien, mon fils, disait-il. Après, un autre venait qui lui disait : O mon Père, cela vous fera mal, vous ne le devriez pas prendre; et tout soudain il le quittait. Ainsi il se soumettait, en tout ce qui n’était point manifestement contre la volonté de Dieu, à celle de ses Frères, lesquels bien souvent sans doute suivaient leurs inclinations naturelles ou habituelles, mais encore plus particulièrement les séculiers qui le faisaient aussi tourner à toutes mains, selon leurs volontés.

Or, cette grande souplesse et condescendance du Saint n’était pas approuvée de tous, bien qu’il fût fort aimé de tous; si que, un jour, il y eut de ses Frères qui lui voulurent remontrer que cela n’était pas bien selon leur jugement. Etant venus à lui, ils commencèrent à dire: Vraiment, mon Père, vous êtes honoré et aimé d’un chacun de nous autres qui sommes sous votre charge ; mais il faut que vous nous permettiez de vous dire, comme étant ceux qui vous aiment plus particulièrement que les autres, qu’il nous semble que vous êtes trop facile, condescendant et souple à la volonté de tout le monde. Il semble que vous devriez être plus généreux, faisant plier ceux qui vous sont sujets sous votre volonté, et non pas ainsi que vous faites, vous soumettant à tous. — O mes enfants, dit le grand saint Anselme, vous ne savez peut-être pas à quelle intention je le fais.

Sachez, mes Frères, que me ressouvenant que Notre-Seigneur a commandé b que nous ne fissions à notre prochain que ce que nous voudrions qui nous fût fait, m’en ressouvenant, dis-je, je ne puis faire autrement; car je voudrais que Dieu fît ma volonté, et partant, je fais volontiers celle de mes Frères et de mes prochains, afin qu’il lui plaise à ce bon Dieu de faire quelquefois la mienne. De plus, j’ai une autre considération, qui est que, après ce qui est de sa volonté signifiée, je ne puis connaître la volonté de Dieu, je veux dire la volonté du bon plaisir, que par la voix de mon 4 prochain; car Dieu ne me parle point, moins m’envoie-t-il des Anges pour me déclarer ce que c’est que son bon plaisir. Les pierres, ni les animaux, ni les arbres, ni les plantes ne parlent point; il n’y a que l’homme donc qui me puisse manifester la volonté de mon Dieu, et partant je m’attache à cela tant que je puis. Dieu me recommande la charité envers le prochain ; c’est une grande charité de se conserver en l’union les uns avec les autres, et je ne trouve point de meilleur moyen que d’être fort doux et condescendant. La douce et humble condescendance doit toujours surnager en toutes nos actions. Mais la principale considération est de croire que Dieu me manifeste ses

b. Matt., VII, 12; Luc., VI, 31.

4. encore moins volontés par celles de mes Frères, et partant j’obéis à Dieu toutes les fois que je leur condescends en quelque chose. Outre cela, Notre-Seigneur n’a-t-il pas dit c que si nous ne sommes faits comme un petit enfant, que nous n’entrerons point au Royaume des cieux ? Ne vous étonnez donc point si je suis souple et facile à condescendre comme un enfant, puisque, en cela, je ne fais que ce qui m’a été ordonné par mon Sauveur. II n’y a pas grand intérêt que je m’aille coucher ou que je demeure levé, que je prenne un bouillon ou que je le laisse, que j’aille là ou que je demeure ici; mais il y aurait bien de l’imperfection de ne pas me soumettre en cela.

Voyez-vous, mes chères Soeurs, le grand saint Anselme se soumet en tout ce qui n’est point contre les Commandements de Dieu et de la sainte Eglise, ou contre ses Règles, car l’obéissance marche toujours devant. Je ne pense pas, non, que si on eût voulu lui faire faire quelque chose contre cela, qu’il l’eût fait; oh! nullement, mais après cela, sa règle générale était la condescendance en tout et à tous. Le glorieux saint Paul, après avoir dit d que rien ne le séparera de la charité de Dieu, ni la mort, ni la vie, non pas même les Anges, ni tout l’enfer s’il se bandait contre lui n’en aurait pas le pouvoir: Je ne sache point de plus grande finesse, dit-il, que de me rendre tout à tous e, rire avec les riants, pleurer avec ceux qui pleurent f, boire avec ceux qui boivent, enfin me rendre un avec un chacun. Ce que je dis qu’il

c. Matt., XVIII, 3.— d. Rom., VIII, 35, 38. — e. I Cor., IX, 22 ; cf.

II Cor., XII, 15, 16. — f. Rom., XII, 15.

faut pleurer avec ceux qui pleurent, ne se doit pas entendre avec ceux qui pleurent de tendreté sur eux-mêmes, car il ne le faut pas; non plus qu’il ne se faudrait pas enivrer avec ceux qui le font, car si bien je dois boire quand quelqu’un me témoigne de le désirer bien fort, regardant la volonté de Dieu eu cela, je ne dois pourtant pas excéder les termes de la modestie et sobriété. — Mais, me direz-vous, dois-je penser que Dieu ait inspiré cet homme de me présenter à boire ? — Non pas, mais oui bien de condescendre à sa volonté en buvant : la volonté de Dieu est que je boive, encore que ce ne fût pas sa volonté que l’on m’ait présenté à boire.

Saint Pacôme, faisant un jour des nattes, il y eut un enfant (car il recevait en ce temps-là des enfants pour les élever en la Religion), ce pauvre petit donc, regardant comme faisait le Saint, lui dit: O mon Père, vous ne faites pas bien; ce n’est pas ainsi qu’il faut faire. Le grand Saint, quoi qu’il fît bien ces nattes, se leva néanmoins tout promptement, et s’en alla asseoir proche 5 de l’enfant, lequel lui montra comme il entendait qu’il fallait faire. Il y eut quelques-uns des Religieux qui lui dirent; Mon Père, vous faites deux maux en condescendant à la volonté de cet enfant, car vous l’exposez au danger d’avoir de la vanité, et vous gâtez votre stolle 6, car elle était mieux ainsi que vous faisiez. — A quoi le bienheureux. Père répondit : O mes Frères, si Dieu permet que l’enfant ait de la vanité, peut-être qu’en récompense il me donnera de l’humilité; et quand il

5. alla s’asseoir près — 6. natte m’en aura donné, j’en pourrai par après donner à cet enfant. Il n’y n pas grand danger de passer ainsi ou ainsi les joncs pour faire des nattes, mais il y aurait un grand danger si nous n’avions pas à coeur cette parole tant célèbre de Notre-Seigneur g :

Si vous n’êtes faits comme un petit enfant en simplicité, humilité et souplesse, vous n’aurez point de part au Royaume de mon Père. — Oh! que c’est un grand bien d’être ainsi pliables et faciles à être tournés à toute main!

Non seulement les Saints nous ont enseigné cette pratique de la soumission de notre volonté, mais aussi Notre-Seigneur même, tant par exemples que par paroles. Le conseil de l’abnégation de soi-même h, qu’est-ce autre chose sinon renoncer en toute occasion à sa propre volonté, à son jugement particulier, pour suivre la volonté de Dieu, et se soumettre à tous et en toutes choses, excepté toujours ce en quoi l’on offenserait Dieu en le faisant ? — Mais vous me dites : Je vois clairement que ce que l’on veut que je fasse procède d’une volonté humaine et d’une inclination, et partant Dieu n’a pas inspiré ma Mère ou ma Soeur de me faire faire une telle chose, puisque c’est par le mouvement de son inclination naturelle ou habituelle, ou même par passion. — Non, sans doute, Dieu ne lui a pas inspiré cela, mais oui bien à vous de le faire, et y manquant vous contreviendriez à la détermination que vous avez faite d’obéir à la volonté de Dieu en toutes choses et par conséquent au soin que vous devez avoir de votre perfection. Il faut donc se soumettre toujours à faire

g. Ubi supra, p. 326. — h. Matt., XVI, 24; Luc., Ix, 23.

tout ce que l’on veut de nous, pour faire la volonté de Dieu, pourvu que ce ne soit point contre sa volonté qui nous est signifiée ès quatre façons que j’ai dit.

Mais la volonté des créatures se peut présenter en trois façons : soit par manière d’affliction, ou de complaisance, ou bien sans propos et hors de propos. A la première il faut être bien fort pour embrasser volontiers ces volontés qui sont si contraires à la nôtre qui ne voudrait point être contrariée; et cependant, pour l’ordinaire, il faut grandement 7 souffrir en cette pratique de suivre les volontés des Supérieurs, et ce qui est le plus, celle des inférieurs ou égaux, car pour l’ordinaire, leur volonté contrarie la nôtre. Il faut donc recevoir par manière de souffrance et d’affliction l’exécution de ces volontés. Par manière de complaisance, il n’est pas besoin d’exhortation pour nous les faire suivre, car, mon Dieu, très volontiers nous obéissons ès choses agréables, ains nous allons au-devant de ces volontés pour leur offrir nos soumissions. Ce n’est pas aussi de cette sorte de volonté, je m’assure, que l’on me demande s’il s’y faut soumettre, car on n’en doute nullement; mais de celles qui sont hors de propos et dont nous ne connaissons point la raison pourquoi 8 l’on veut cela de nous. C’est ici où il y a du bon: car, pourquoi ferai-je plutôt la volonté de ma Soeur que la mienne ? la mienne n’est-elle pas aussi conforme à celle de Dieu en cette légère occurrence que la sienne? Pour quelle raison dois-je croire que ce qu’elle me dit que je fasse

7. beaucoup — 8. pour laquelle soit plutôt une inspiration de Dieu que la volonté qui m’est venue de faire une autre chose?

O mon Dieu! mes chères Soeurs, c’est ici où sa divine Bonté nous veut faire gagner le prix de la soumission; car si nous voyions toujours que l’on eût bien raison de nous commander ou de nous prier de faire une telle chose, nous n’aurions pas grand mérite en la faisant, ni grande répugnance, parce que sans doute toute notre âme acquiescerait volontiers à cela ; mais quand ces raisons nous sont cachées, notre volonté répugne, notre jugement regimbe quelquefois. Il faut surmonter le tout pour, avec une simplicité enfantine, se mettre en besogne sans tant de discours 9 ni de raisons : je sais que la volonté de Dieu est que je fasse plutôt la volonté de mon prochain que la mienne, et partant je me mets en la pratique 10 sans tant de regards, si c’est la volonté de Dieu que je me soumette à faire ce qui procède de passion, d’inclination, ou bien d’un vrai mouvement de raison et d’inspiration. Pour les petites choses, il faut marcher en simplicité; car quelle apparence y aurait-il d’aller faire une heure de méditation pour connaître si c’est la volonté de Dieu que je mange 11 un bouillon ou que je ne le mange pas, que je boive quand l’on m’en prie ou que je m’en abstienne par pénitence ou sobriété, et semblables petites choses, lesquelles ne sont nullement dignes de considération, et principalement si je vois que je contenterai tant soit peu le prochain en les faisant.

Es choses de conséquence, il ne faut pas perdre

9. réflexions — 10. à accomplir cette volonté

— 11. prenne

le temps non plus à les considérer, mais il s’en faut adresser à nos Supérieurs afin de savoir d’eux ce que nous avons à faire; après quoi, il n’y faut plus penser, ains s’arrêter absolument à leurs opinions, puisque Dieu nous les .a donnés pour la conduite de notre âme en la perfection de son amour.

Mais si l’on doit ainsi condescendre à la volonté d’un chacun, beaucoup mieux à celle des Supérieurs, lesquels nous devons tenir et regarder parmi nous comme la personne de Dieu même; aussi sont-ils ses lieutenants. Et si bien il arrive qu’ils aient des inclinations ou naturelles ou habituelles, voire même des passions par le mouvement desquelles ils commandent, ou reprennent les fautes de leurs inférieurs, il ne s’en faut nullement étonner, car ils sont hommes comme les autres et par conséquent sujets à avoir des inclinations et des passions; et bien qu’il ne soit pas permis de faire ce jugement, que ce qu’ils nous commandent part de la passion, néanmoins, encore que nous connussions palpablement que cela fût, il ne faudrait pas laisser d’obéir tout doucement et amoureusement, et se soumettre avec humilité à la correction.

[Appendice

Mais aussi, me direz-vous, c’est une chose bien dure à l’amour-propre que d’être sujet à tous ces rencontres 1. Mon Supérieur ou ma Supérieure est d’humeur mélancolique, et partant, dès qu’elle me voit rire de bon coeur elle me dit : Dites, de quoi riez-vous? — Belle demande de quoi je ris: je ris parce que j’ai joie. — Si au contraire la Supérieure est d’humeur joyeuse, incontinent qu’elle verra que je ne ris pas elle me dira: De quoi êtes-vous triste? — Cela n’est-il pas insupportable ? car l’on ne saurait plus fâcher ceux qui sont mélancoliques que de leur dire : pourquoi ils le sont parce que, pour l’ordinaire, ils n’en sauraient donner raison aucune qui fût recevable.

1. toutes ces rencontres ]

Passons outre, et disons quelques petites choses de la confession.

Premièrement, je voudrais que l’on portât un grand honneur aux confesseurs, car nous sommes fort obligés d’honorer le sacerdoce, et partant je dis qu’il faut porter beaucoup de respect aux confesseurs en la confession ; il les faut regarder comme des anges que Dieu nous envoie pour nous réconcilier avec sa divine Bonté. Et non seulement cela, mais il les faut regarder comme lieutenants de Dieu en terre ; et partant, encore qu’il leur arrive quelquefois de se montrer hommes eu la confession, commettant quelques imperfections, comme serait de faire quelques demandes curieuses qui ne sont pas de la confession, de demander vos noms, comment vous vivez, si vous faites des pénitences, si des pratiques de vertu et quelles elles sont, si vous avez point 12 quelque tentation, voire même quelque chose de l’oraison, je voudrais répondre simplement selon qu’ils me demandent, bien que je ne fusse pas obligé. Il ne faut pas répondre : Il ne m’est pas permis de vous le dire. Oh ! non, jamais il ne faut user de cette défaite-là; vous pouvez dire tout ce que vous voudrez en confession, de ce qui regarde votre particulier; mais du général des Soeurs il faut répondre que vous ne savez pas les pénitences ni les pratiques de vertu qu’elles font. S’ils s’enquièrent plus avant si l’on en fait des extérieures, il faut dire que oui.

Pour revenir à ce que je disais, si vous craignez de dire quelque chose de ce qu’ils vous demandent, de peur de vous embarrasser, comme serait que vous avez des tentations, si vous appréhendez de les dire en cas qu’ils les voulussent savoir par le menu, vous pouvez prendre une intention disant que non, entendant en vous-même: Pas pour lui dire ; ou bien vous pouvez répondre : J’en ai, mon Père, mais par la grâce de Dieu je ne pense pas y avoir offensé sa Bonté.

C’est un grand mal sans doute que d’aller dire

12. si vous avez à un confesseur, quand il demande si vous n’avez plus rien à dire, après avoir confessé les péchés que vous avez faits : Mon Père, j’ai bien encore quelque autre chose, mais la Supérieure, ou la Directrice m’a commandé de ne m’en pas confesser. Celles qui font cela ont tort, car elles font accroire au confesseur que l’on gagne leur confiance céans, et qu’on leur ôte la liberté de se confesser comme il faut, ce qui n’est point. Car le confesseur, qui ne sait pas à quelle intention la Supérieure vous a dit cela et qui ne connaît nullement votre manière de procéder ni l’état de votre âme, y trouvera peut-être du péché; et combien qu’il n’ait point égard à la condition de l’état de votre âme, commencera à blâmer la Supérieure d’ignorance, et à trouver extrêmement mauvaise cette manière de gouvernement. Ce point d’avoir la confiance de parler ainsi à la Supérieure ou à la Directrice pour apprendre à se bien confesser est de très grande importance, l’on ne le veut pas ôter, d’autant que l’on apporterait céans des consciences embrouillées et ignorantes qui seraient désagréables tout à fait; mais il faut aussi que les Soeurs ne fassent point cette faute, de dire que l’on leur a défendu de se confesser de ceci ou de cela, car certes, cela peut être scandaleux. Dites à la bonne foi à votre confesseur tout ce qui vous fera de la peine si vous voulez, mais gardez-vous bien de parler ni du tiers ni du quart, car cela est de très grande importance.

[Appendice

Si bien la Supérieure vous dit, ou la Directrice quand vous lui parlez pour vous confesser: Ne vous confessez pas de telle ou de telle chose, ce n’est pas par forme de commandement, ains de simple direction. Celles qui font cela ainsi simplement, demeurant en repos et soumettant leur jugement, croyant que puisque la Supérieure ou la Maîtresse leur dit qu’il n’y a pas matière de confession, qu’elles ne s’en doivent pas confesser, font fort bien de ne le pas faire; et celles-ci quand on leur dit: Avez-vous plus rien à dire ? elles disent facilement que non, ou si elles ne le font pas, elles le doivent faire sans scrupule. Mais les autres, qui ne seront pas contentes si elles ne se confessent pas de la chose pour laquelle on leur a dit qu’il n’y avait point matière de confession, si elles aiment mieux satisfaire leur amour-propre que de suivre la direction, à la bonne heure, qu’elles le disent, mais que ce soit sans cette préface, que la Supérieure leur a commandé de ne s’en pas confesser.]

Il faut user de condescendance à l’endroit des confesseurs, leur disant volontiers quelques petites choses qu’ils sont envieux 13 de savoir; mais au

13. désireux partir de là, il faut un grand soin de couvrir leurs imperfections. Nous leur avons quelque réciproque obligation de tenir secret ce qu’ils nous disent en l’acte de la confession, principalement de tenir closes et cachées leurs imperfections s’ils nous en ont montré quelques-unes. Il ne faut donc point venir redire ce qu’ils nous ont dit, si ce n’était quelque chose de grande édification; hors de là il ne faut rien dire.

S’il arrive qu’ils vous donnent quelque conseil qui soit contre vos Règles et votre manière de vivre, écoutez-les avec humilité et révérence, et puis vous en serez quitte pour n’en rien faire. Les confesseurs n’ont pas toujours l’intention de nous obliger sur peine de péché à ce qu’ils nous disent, non plus que les Supérieurs; recevez ces conseils par manière de simple direction, et ne vous mettez pas en peine de les pratiquer s’ils sont tels que j’ai dit, contre vos Règles. Mais au partir de là, il faut estimer tout ce qui vous est dit en confession; vous ne sauriez croire le grand profit qu’il y a en ce Sacrement, pour les âmes qui y viennent avec la préparation et humilité requises. Si le confesseur vous conseille chose que vous puissiez bonnement 14, il le faut faire, comme serait de faire quelque pénitence avec congé ; il lui faut dire humblement: Mon Père, je demanderai congé d’en faire. Mais s’il vous voulait donner pour pénitence de faire quelque chose qui fût contre la Règle, alors il faudrait lui dire fort doucement: Mon Père, je supplie très humblement Votre Révérence de me changer cette

14. facilement pénitence, d’autant qu’étant contre la Règle, je craindrais de scandaliser nos Soeurs si je la faisais. Ou bien, si c’était de dire tant d’Heures tous les jours, ou tant d’Offices durant un an ou quelque temps: Je ne le pourrai pas bonnement faire, à cause que nos heures nous sont toutes réglées.

Il ne faut point murmurer contre les confesseurs. S’il vous arrive quelque chose en vos confessions par le défaut du confesseur, vous pouvez dire tout simplement à la Supérieure : Ma Mère, je désirerais bien, s’il plaît à Votre Charité, de me confesser à quelque autre, sans dire autre chose ; car ainsi faisant, vous ne découvririez pas l’imperfection du confesseur, et si, vous auriez la commodité de vous confesser à votre gré. Mais ceci ne se doit pas faire à la légère, pour des causes de rien et qui seraient de nulle importance; il faut éviter les extrémités. Comme il n’est pas bon de supporter des notables défauts ès confessions, aussi ne faut-il pas être douillets, ne pouvant supporter quelque petite chose.

[Appendice

Par exemple, le confesseur me fait longuement demeurer en la confession, et j’aurais bien besoin du temps pour faire d’autres choses ; ou bien je serais mortifiée par la Supérieure de quoi j’ai tant demeuré : elle me demandera peut-être, sans néanmoins le vouloir savoir, que c’est que j’ai tant dit, tout exprès pour me mortifier, et pour cela je m’ennuierai fort devant le confesseur.— O Dieu, il ne faut pas être si tendre et si peu amoureuse de la mortification que de vouloir l’éviter tant que l’on pourra.

Vous dites, ma chère Fille, que c’est pour la crainte que vous avez de fâcher la Supérieure. —Oh! non, pardonnez-moi s’il vous plaît, car cela est une défaite de l’amour-propre. Il ne faut pas croire que les Supérieures soient si tendres; elles ne le sont pas tant, non, et ne vous presseront ni inviteront à leur dire ce que vous ne voudriez pas, si ce n’est par forme de simple confiance; ni elle ne croira pas, ainsi que vous le craignez, que vous ne lui disiez pas tout; et quand bien même cela serait, elle ne s’en devrait pas mettre en grande peine.]

Bien que vous ne soyez pas obligée de dire tout à la Supérieure, c’est néanmoins un moyen très propre pour maintenir la paix et tranquillité du coeur. Bien souvent ceux ou celles qui vont avec réserve à l’endroit de leurs Supérieurs et Supérieures se trompent, car ils quittent le lieutenant de Dieu parmi eux pour chercher ailleurs ce qu’ils ne pourront trouver, parce que Dieu a réservé ce qu’ils cherchent en la soumission et volontaire sujétion à l’autorité de leurs propres Supérieurs. Tant que le bien nous est proche, il ne le faut pas chercher loin. Mais ressouvenez-vous toujours de ce que j’ai dit: que vous n’êtes point gênées ni contraintes de dire tout à la Supérieure, ni moins de ne pas dire ce que vous voudrez au confesseur, pourvu que vous ne parliez toujours que de vous.

Passons outre et disons ce que j’avais proposé de vous dire, qui est que je voudrais fort que les Soeurs de céans prissent un grand soin de particulariser leurs péchés en confession.

Je veux dire, celles qui, pour être trop occupées en la présence de Dieu ne se pourront souvenir d’avoir rien remarqué qui soit digne de confession; ou bien celles qui sont d’un naturel si simple que, encore qu’elles fassent plusieurs choses qui mériteraient d’être confessées, ne les remarquent néanmoins nullement, mais vont ainsi simplement à la bonne foi, ô Dieu, qu’elles sont heureuses! Et de cette sorte j’en ai connu une qui était de mon âge, laquelle je crois n’avoir jamais fait péché mortel ; mais néanmoins, encore qu’elle soit très bonne, il m’est arrivé de lui voir faire de bons gros péchés véniels en ma présence, laquelle venant après pour se confesser n’avait rien à dire, parce qu’elle avait fait cela si simplement qu’elle n’y connaissait point de mal. Ainsi je voudrais que celles qui n’auraient rien remarqué qui fût digne de l’absolution, accusent quelque péché particulier; car de dire: Je m’accuse généralement d’avoir dit des mensonges, votre accusation n’est pas bonne, si vous n’ajoutez : par vanité, ou pour nuire au prochain; parce qu’il y a des mensonges qui ne sont pas péché. De dire aussi: Je m’accuse d’avoir eu plusieurs mouvements de colère, cela n’est pas bon, et n’est pas davantage que si vous disiez que vous avez eu plusieurs mouvements de joie; car la colère est une passion comme la joie et la tristesse, et ne faut pas croire que tous les mouvements de colère soient péché, d’autant qu’il n’est pas en notre pouvoir de nous empêcher de ces assauts. Nous serons toujours sujets à des passions, le veuillons

15 ou non ; ces moines qui ont voulu dire le contraire ont été condamnés par l’Eglise et par tous les Docteurs et Conciles. Il faut que la colère soit déréglée et nous porte à des actions déréglées, pour être péché. Il ne faut pas, donc, s’accuser d’avoir eu des mouvements de colère; si le confesseur était bien avisé, il vous dirait : Allez en paix si vous n’avez autre chose à dire. — Il faut particulariser une chose qui porte péché; par exemple : Je m’accuse de quoi, étant dans le monde, je fis une fois telle chose; et ne pas dire: J’ai fait des désobéissances ; mais il faut dire en quoi vous avez désobéi, si c’est une chose légère ou d’importance. Mais ceci je voudrais bien que l’on le retînt, parce qu’il est nécessaire de le mettre en pratique.

Je dis de plus que je voudrais bien que l’on eût un grand soin d’être bien véritables, simples et charitables en la confession (ce que je ne dis pas pour rien, mais parce que je le dois dire). Véritable et simple en ceci est une même chose dire bien clairement son fait, sans fard et sans artifice, faisant attention que c’est à Dieu que nous parlons, auquel rien ne peut être célé; mais

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