Le Capitaine Fracasse (page 23)
« Ne crie pas, tu ne cours aucun danger ; Chiquita a dit qu’elle ne couperait jamais le col à la dame qui lui a donné les perles qu’elle avait envie de voler.
— Mais que viens-tu faire ici, malheureuse enfant ? fit Isabelle, reprenant quelque sang-froid à la vue de cet être faible et débile qui ne pouvait être bien redoutable, et d’ailleurs manifestait certaine reconnaissance sauvage et bizarre à son endroit.
— Ouvrir le verrou que tu pousses tous les soirs, reprit Chiquita du ton le plus tranquille et comme n’ayant aucun doute sur la légitimité de son action ; on m’a choisie pour cela parce que je suis agile et mince comme une couleuvre. Il n’y a guère de trous par où je ne puisse passer.
— Et pourquoi voulait-on te faire ouvrir le verrou ? Pour me voler ?
— Oh ! non, répondit Chiquita d’un air dédaigneux : c’était pour que les hommes pussent entrer dans la chambre et t’emporter.
— Mon Dieu, je suis perdue, s’écria Isabelle en gémissant et en joignant les mains.
— Non pas, dit Chiquita, puisque je laisserai le verrou fermé. Ils n’oseraient forcer la porte, cela ferait du bruit, on viendrait et on les prendrait ; pas si bêtes !
— Mais j’aurais crié, je me serais accrochée aux murs, on m’aurait entendue.
— Un bâillon étouffe les cris, dit Chiquita avec l’orgueil d’un artiste qui explique à un ignorant un secret du métier, une couverture roulée autour du corps empêche les mouvements. C’est très-facile. Le valet d’écurie était gagné et il devait ouvrir la porte de derrière.
— Qui a tramé cette machination odieuse ? dit la pauvre comédienne, tout effarée du péril qu’elle avait couru.
— C’est le seigneur qui a donné de l’argent, oh ! beaucoup d’argent ! comme ça, plein les mains ! répondit Chiquita dont les yeux brillèrent d’un éclat cupide et farouche ; mais c’est égal, tu m’as fait cadeau des perles ; je dirai aux autres que tu ne dormais pas, qu’il y avait un homme dans ta chambre et que c’est un coup manqué. Ils s’en iront. Laisse-moi te regarder ; tu es belle et je t’aime, oui, beaucoup, presque autant qu’Agostin. Tiens ! fit-elle en avisant sur la table le couteau trouvé dans la charrette, tu as là le couteau que j’ai perdu, le couteau de mon père. Garde-le, c’est une bonne lame.
Quand cette vipère vous pique,
Pas de remède en la boutique.
Vois-tu, on tourne la virole ainsi et puis on donne le coup comme cela ; de bas en haut, le fer entre mieux. Porte-le dans ton corsage, et quand les méchants te voudront contrarier, paf ! tu leur fendras le ventre. » Et la petite commentait ses paroles de gestes assortis.
Cette leçon de couteau, donnée, la nuit, dans cette situation étrange par cette petite voleuse hagarde et demi folle, produisait sur Isabelle l’effet d’un de ces cauchemars qu’on essaye en vain de secouer.
« Tiens le couteau dans ta main de la sorte, les doigts bien serrés. On ne te fera rien. Maintenant, je m’en vais. Adieu, souviens-toi de Chiquita ! »
La petite complice d’Agostin approcha une chaise du mur, y monta, se haussa sur les pieds, saisit le barreau, se courba en arc et appuyant les talons à la muraille par un soubresaut nerveux, eut bientôt gagné le rebord de l’œil-de-bœuf, par où elle disparut en murmurant comme une sorte de vague chanson en prose : « Chiquita passe par les trous de serrures, danse sur la pointe des grilles et les tessons de bouteille sans se faire mal. Bien malin qui la prendra ! »
Isabelle attendit le jour avec impatience, sans pouvoir fermer l’œil tant cet événement bizarre l’avait agitée ; mais le reste de la nuit fut tranquille.
Seulement quand la jeune fille descendit dans la salle à manger, ses compagnons furent frappés de sa pâleur et du cercle marbré qui entourait ses yeux. On la pressa de questions et elle raconta son aventure nocturne. Sigognac, furieux, ne parlait de rien moins que de saccager la maison du duc de Vallombreuse à qui il attribuait, sans hésiter, cette tentative scélérate.
« M’est avis, dit Blazius, qu’il serait urgent de ployer nos décorations, et d’aller nous perdre ou plutôt nous sauver en cet océan de Paris. Les choses se gâtent. »
Les comédiens se rangèrent à l’opinion du Pédant, et le départ fut fixé pour le lendemain.
XI LE PONT-NEUF
Il serait long et fastidieux de suivre étape par étape le chariot comique jusqu’à Paris, la grand’ville ; il n’arriva point pendant la route d’aventure qui mérite d’être racontée. Nos comédiens avaient la bourse bien garnie et marchaient rondement, pouvant louer des chevaux et faire de bonnes traites. À Tours et à Orléans la troupe s’arrêta pour donner quelques représentations dont la recette satisfit Hérode, plus sensible en sa qualité de directeur et de caissier au succès monnayé qu’à tout autre. Blazius commençait à se rassurer et à rire des terreurs que lui avait inspirées le caractère vindicatif de Vallombreuse. Cependant Isabelle tremblait encore à cette idée d’enlèvement qui n’avait pas réussi, et plus d’une fois en songe, quoique dans les auberges elle fît chambre commune avec Zerbine, elle crut revoir la tête hagarde et sauvage de Chiquita sortir d’une lucarne à fond noir en montrant toutes ses dents blanches. Effrayée par cette vision, elle se réveillait poussant des cris, et sa compagne avait de la peine à la calmer. Sans témoigner autrement d’inquiétude, Sigognac couchait dans la chambre la plus voisine, l’épée sous le chevet et tout habillé en cas d’algarade nocturne. Le jour, il cheminait le plus souvent à pied, au-devant du chariot, en éclaireur, surtout lorsque près de la route quelques buissons, taillis, pans de mur ou chaumines ruinées, pouvaient servir de retraite à une embuscade. S’il voyait un groupe de voyageurs à mine suspecte, il se repliait vers la charrette où le Tyran, Scapin, Blazius et Léandre représentaient une respectable garnison, encore que de ces deux derniers l’un fût vieil et l’autre craintif comme lièvre. D’autres fois, en bon général d’armée qui sait prévenir les feintes de l’ennemi, il se tenait à l’arrière-garde, car le péril pouvait aussi bien venir de ce côté. Mais ces précautions furent inutiles et surérogatoires. Aucune attaque ne vint surprendre la troupe, soit que le duc n’eût point eu le temps de la combiner, soit qu’il eût renoncé à cette fantaisie, ou bien encore que la douleur de sa blessure lui retînt le courage.
Quoiqu’on fût en hiver, la saison n’était pas trop rigoureuse. Bien nourris, et s’étant précautionnés à la friperie de vêtements chauds et plus épais que la serge des manteaux de théâtre, les comédiens ne souffraient pas du froid, et la bise n’avait d’autre inconvénient que de faire monter aux joues des jeunes actrices un incarnat un peu plus vif que de coutume et qui parfois même s’étendait jusque sur leur nez délicat. Ces roses d’hiver, quoique un peu déplacées, ne leur allaient point mal, car tout sied à de jolies femmes. Quant à dame Léonarde, son teint de duègne usé par quarante ans de fard était inaltérable. La bise et l’aquilon n’y faisaient que blanchir.
Enfin l’on arriva vers quatre heures du soir, tout près de la grande ville, du côté de la Bièvre dont on passa le ponceau, en longeant la Seine, ce fleuve illustre entre tous, dont les flots ont l’honneur de baigner le palais de nos rois et tant d’autres édifices renommés par le monde. Les fumées que dégorgeaient les cheminées des maisons formaient au bas du ciel un grand banc de brume rousse à demi transparent, derrière lequel le soleil descendait tout rouge et dépouillé de ses rais. Sur ce fond de lumière sourde se dessinait en gris violâtre le contour des bâtiments privés, religieux et publics, que la perspective permettait d’embrasser de cet endroit. On apercevait de l’autre côté du fleuve, au delà de l’île Louviers, le bastion de l’Arsenal, les Célestins, et plus en face de soi la pointe de l’île Notre-Dame. La porte Saint-Bernard franchie, le spectacle devint magnifique. Notre-Dame apparaissait en plein, se montrant par le chevet avec ses arcs-boutants semblables à des côtes de poisson gigantesque, ses deux tours carrées et sa flèche aiguë plantée sur le point d’intersection des nefs. D’autres clochetons plus humbles, trahissant au-dessus des toits des églises ou des chapelles enfouies dans la cohue des maisons, mordaient de leurs dents noires la bande claire du ciel, mais la cathédrale attirait surtout les regards de Sigognac, qui n’était jamais venu à Paris et que la grandeur de ce monument étonnait.
Le mouvement des voitures chargées de denrées diverses, le nombre des cavaliers et des piétons qui se croisaient tumultueusement sur le bord du fleuve ou dans les rues qui le longent et où s’engageait parfois le chariot pour prendre le plus court, les cris de toute cette foule l’éblouissaient et l’étourdissaient, lui, accoutumé à la vaste solitude des landes et au silence mortuaire de son vieux château délabré. Il lui semblait qu’une meule de moulin tournât dans sa tête et il se sentait chanceler comme un homme ivre. Bientôt l’aiguille mignonnement ouvrée de la Sainte-Chapelle s’élança par-dessus les combles du palais pénétrée par les dernières lueurs du couchant. Les lumières qui s’allumaient piquaient de points rouges les façades sombres des maisons, et la rivière réfléchissait ces lueurs en les allongeant comme des serpents de feu dans ses eaux noires.
Bientôt se dessinèrent dans l’ombre, le long du quai, l’église et le cloître des Grands-Augustins, et sur le terre-plein du Pont-Neuf, Sigognac vit à sa droite s’ébaucher à travers l’obscurité croissante la forme d’une statue équestre, celle du bon roi Henri IV ; mais le chariot tournant l’angle de la rue Dauphine nouvellement percée sur les terrains du couvent fit bientôt disparaître le cavalier et le cheval.
Il y avait dans le haut de la rue Dauphine, près de la porte de ce nom, une vaste hôtellerie où descendaient parfois les ambassades des pays extravagants et chimériques. Cette auberge pouvait recevoir à l’improviste de nombreuses compagnies. Les bêtes y étaient toujours sûres de trouver du foin au râtelier et les maîtres n’y manquaient jamais de lits. C’était là qu’Hérode avait fixé, comme en un lieu propice, le campement de sa horde théâtrale. Le brillant état de la caisse permettait ce luxe ; luxe utile d’ailleurs, car il relevait la troupe en montrant qu’elle n’était point composée de vagabonds, escrocs et débauchés, forcés par la misère à ce fâcheux métier d’histrions de province, mais bien de braves comédiens à qui leur talent faisait un revenu honnête, chose possible comme il appert des raisons qu’en donne M. Pierre de Corneille, poëte célèbre, en sa pièce de l’Illusion comique.
La cuisine où les comédiens entrèrent en attendant qu’on préparât leurs chambres était grande à y pouvoir accommoder à l’aise le dîner de Gargantua ou de Pantagruel. Au fond de l’immense cheminée qui s’ouvrait rouge et flamboyante, comme la gueule représentant l’enfer dans la grande diablerie de Douai, brûlaient des arbres tout entiers. À plusieurs broches superposées, que faisait mouvoir un chien se démenant comme un possédé à l’intérieur d’une roue, se doraient des chapelets d’oies, de poulardes et de coqs vierges, brunissaient des quartiers de bœuf, roussissaient des longes de veaux, sans compter les perdrix, bécassines, cailles et autres menues chasses. Un marmiton à demi cuit lui-même et ruisselant de sueur, bien qu’il ne fût vêtu que d’une simple veste de toile, arrosait ces victuailles avec une cuillère à pot qu’il replongeait dans la lèchefrite dès qu’il en avait versé le contenu : vrai travail de Danaïde, car le jus recueilli s’écoulait toujours.
Autour d’une longue table de chêne, couverte de mets en préparation, s’agitait tout un monde de cuisiniers, prosecteurs, gâte-sauces, des mains desquels les aides recevaient les pièces lardées, troussées, épicées, pour les porter aux fourneaux qui, tout incandescents de braise et pétillants d’étincelles, ressemblaient plutôt aux forges de Vulcain qu’à des officines culinaires, les garçons ayant l’air de cyclopes à travers cette brume enflammée. Le long des murs brillait une formidable batterie de cuisine de cuivre rouge ou de laiton : chaudrons, casseroles de toutes grandeurs, poissonnières à faire cuire le léviathan au court-bouillon, moules de pâtisserie façonnés en donjons, dômes, petits temples, casques et turbans de forme sarrasine, enfin toutes les armes offensives et défensives que peut renfermer l’arsenal du dieu Gaster.
À chaque instant arrivait de l’office quelque robuste servante, aux joues colorées et mafflues comme les peintres flamands en mettent dans leurs tableaux, portant sur la tête ou la hanche des corbeilles pleines de provisions.
« Passez-moi la muscade, disait l’un ! un peu de cannelle, s’écriait l’autre ! Par ici les quatre épices ! remettez du sel dans la boîte ! les clous de girofle ! du laurier ! une barde de lard, s’il vous plaît, bien mince ! soufflez ce fourneau ; il ne va pas ! éteignez cet autre, il va trop et tout brûlera comme châtaignes oubliées en la poêle ! versez du jus dans ce coulis ! allongez-moi ce roux, car il épaissit ! battez-moi ces blancs d’œufs en père fouetteur, ils ne moussent pas ! saupoudrez-moi ce jambonneau de chapelure ! tirez de la broche cet oison, il est à point ! encore cinq ou six tours pour cette poularde ! Vite, vite, enlevez le bœuf ! Il faut qu’il soit saignant. Laissez le veau et les poulets :
Les veaux mal cuits, les poulets crus,
Font les cimetières bossus.
Retenez cela, galopin. N’est pas rôtisseur qui veut. C’est un don du ciel. Portez ce potage à la reine au numéro 6. Qui a demandé les cailles au gratin ? Dressez vivement ce râble de lièvre piqué ! » Ainsi se croisaient dans un gai tumulte les propos substantiels et mots de gueule justifiant mieux leur titre que les mots de gueule gelés entendus de Panurge à la fonte des glaces polaires, car ils avaient tous rapport à quelque mets, condiment ou friandise.
Hérode, Blazius et Scapin, qui étaient sur leur bouche et gourmands comme chats de dévote, se pourléchaient les babines à cette éloquence si grasse, si succulente et si bien nourrie qu’ils disaient hautement préférer à celle d’Isocrate, Démosthène, Eschine, Hortensius, Cicéro et autres tels bavards dont les phrases ne sont que viandes creuses et ne contiennent aucun suc médullaire. « Il me prend des envies, dit Blazius, de baiser sur l’une et l’autre joue ce gros cuisinier, gras et ventripotent comme moine, qui gouverne toutes ces casseroles d’un air si superbe. Jamais capitaine ne fut plus admirable au feu ! »
Au moment où un valet venait dire aux comédiens que leurs chambres étaient prêtes, un voyageur entra dans la cuisine et s’approcha de la cheminée ; c’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille, mince, vigoureux, de physionomie déplaisante quoique régulière. Le reflet du foyer bordait son profil d’un liseré de feu, tandis que le reste de sa figure baignait dans l’ombre. Cette touche lumineuse accusait une arcade sourcilière assez proéminente abritant un œil dur et scrutateur, un nez d’une courbure aquiline dont le bout se rabattait en bec crochu sur une moustache épaisse, une lèvre inférieure très-mince que rejoignait brusquement un menton ramassé et court comme si la matière eût manqué à la nature pour achever ce masque. Le col que dégageait un rabat de toile plate empesée laissait voir dans sa maigreur ce cartilage en saillie que les bonnes femmes expliquent par un quartier de la pomme fatale resté au gosier d’Adam et que quelques-uns de ses fils n’ont pas avalé encore. Le costume se composait d’un pourpoint en drap gris de fer agrafé sur une veste de buffle, d’un haut-de-chausses de couleur brune et de bottes de feutre remontant au-dessus du genou et se plissant en vagues spirales autour des jambes. De nombreuses mouchetures de boue, les unes sèches, les autres fraîches encore, annonçaient une longue route parcourue, et les mollettes des éperons rougies d’un sang noirâtre disaient que, pour arriver au terme de son voyage, le cavalier avait dû solliciter impérieusement les flancs de sa monture fatiguée. Une longue rapière, dont la coquille de fer ouvragé devait peser plus d’une livre, pendait à un large ceinturon de cuir fermé par une boucle en cuivre et sanglant l’échine maigre du compagnon. Un manteau de couleur sombre qu’il avait jeté sur un banc avec son chapeau complétait l’accoutrement. Il eût été difficile de préciser à quelle classe appartenait le nouveau venu. Ce n’était ni un marchand, ni un bourgeois, ni un soldat. La supposition la plus plausible l’eût fait ranger dans la catégorie de ces gentilshommes pauvres ou de petite noblesse qui se font domestiques chez quelque grand et s’attachent à sa fortune.
Sigognac, qui n’avait pas l’âme à la cuisine comme Hérode ou Blazius et que la contemplation de ces triomphantes victuailles n’absorbait point, regardait avec une certaine curiosité ce grand drôle dont la physionomie ne lui semblait pas inconnue, bien qu’il ne pût se rappeler ni en quel endroit ni en quel temps il l’avait rencontrée. Vainement il battit le rappel de ses souvenirs, il ne trouva pas ce qu’il cherchait. Cependant il sentait confusément que ce n’était pas la première fois qu’il se trouvait en contact avec cet énigmatique personnage qui, peu soucieux de cet examen inquisitif dont il paraissait avoir conscience, tourna tout à fait le dos à la salle en se penchant vers la cheminée sous figure de se chauffer les mains de plus près.
Comme sa mémoire ne lui fournissait rien de précis et qu’une plus longue insistance eût pu faire naître une querelle inutile, le Baron suivit les comédiens, qui prirent possession de leurs logis respectifs, et après avoir fait un bout de toilette se réunirent dans une salle basse où était servi le souper auquel ils firent fête en gens affamés et altérés. Blazius, clappant de la langue, proclama le vin bon et se versa de nombreuses rasades, sans oublier les verres de ses camarades, car ce n’était point un de ces biberons égoïstes qui rendent à Bacchus un culte solitaire ; il aimait presque autant faire boire que boire lui-même ; le Tyran et Scapin lui rendaient raison ; Léandre craignait, en s’adonnant à de trop fréquentes libations, d’altérer la blancheur de son teint et de se fleurir le nez de bourgeons et bubelettes, ornements peu convenables pour un amoureux. Quant au Baron, les longues abstinences subies au château de Sigognac lui avaient donné des habitudes de sobriété castillane dont il ne se départait qu’avec peine. Il était d’ailleurs préoccupé du personnage entrevu dans la cuisine et qu’il trouvait suspect sans pouvoir dire pourquoi, car rien n’était plus naturel que l’arrivée d’un voyageur dans une hôtellerie bien achalandée.
Le repas était gai : animés par le vin et la bonne chère, joyeux enfin d’être à Paris, cet Eldorado de tous les gens à projets, imprégnés de cette chaude atmosphère si agréable après de longues heures passées au froid dans une charrette, les comédiens se livraient aux plus folles espérances. Ils rivalisaient en idée avec l’hôtel de Bourgogne et la troupe du Marais. Ils se voyaient applaudis, fêtés, appelés à la cour, commandant des pièces aux plus beaux esprits du temps, traitant les poëtes en grimauds, invités à des régals par les grands seigneurs, et bientôt roulant carrosse. Léandre rêvait les plus hautes conquêtes, et c’est tout au plus s’il consentait à ne pas usurper la reine. Quoiqu’il n’eût pas bu, sa vanité était ivre. Depuis son aventure avec la marquise de Bruyères, il se croyait décidément irrésistible, et son amour-propre ne connaissait plus de bornes. Sérafine se promettait de ne rester fidèle au chevalier de Vidalinc que jusqu’au jour où se présenterait un plumet mieux fourni et plus huppé. Pour Zerbine, elle avait son marquis qui la devait bientôt rejoindre, et elle ne formait point de projets. Dame Léonarde étant mise hors de cause par son âge et ne pouvant servir que d’Iris messagère, ne s’amusait pas à ces futilités et ne perdait pas un coup de dent. Blazius lui chargeait son assiette et lui remplissait son gobelet jusqu’au bord avec une rapidité comique, plaisanterie que la vieille acceptait de bonne grâce.
Isabelle, qui depuis longtemps avait cessé de manger, roulait distraitement entre ses doigts une boulette de mie de pain à laquelle elle donnait la forme d’une colombe et reposait sur son cher Sigognac, assis à l’autre bout de la table, un regard tout baigné de chaste amour et de tendresse angélique. La chaude température de la salle avait fait monter une délicate rougeur à ses joues naguère un peu pâlies par la fatigue du voyage. Elle était adorablement belle de la sorte, et si le jeune duc de Vallombreuse eût pu la voir ainsi, son amour se fût exaspéré jusqu’à la rage.
De son côté, Sigognac contemplait Isabelle avec une admiration respectueuse ; les beaux sentiments de cette charmante fille le touchaient autant que les attraits dont elle était abondamment pourvue, et il regrettait que par excès de délicatesse elle l’eût refusé pour mari.
Le souper fini, les femmes se retirèrent, ainsi que Léandre et le Baron, laissant le trio d’ivrognes émérites achever les bouteilles en vidange, procédé qui sembla trop soigneux au laquais chargé de servir à boire, mais dont une pièce blanche de bonne main le consola.
« Barricadez-vous bien dans votre réduit, dit Sigognac en reconduisant Isabelle jusqu’à la porte de sa chambre ; il y a tant de gens en ces hôtelleries, qu’on ne saurait trop prendre de sûretés.
— Ne craignez rien, cher Baron, répondit la jeune comédienne, ma porte ferme par une serrure à trois tours qui pourrait clore une prison. Il y a de plus un verrou long comme mon bras ; la fenêtre est grillée, et nul œil-de-bœuf n’ouvre au mur sa prunelle sombre. Les voyageurs ont souvent des objets qui pourraient tenter la cupidité des larrons, et leurs logements doivent être clos, de façon hermétique. Jamais princesse de conte de fée menacée d’un sort n’aura été plus en sûreté dans sa tour gardée par des dragons.
— Parfois, répliqua Sigognac, tous les enchantements sont vains et l’ennemi pénètre en la place malgré les phylactères, les tétragrammes et les abracadabras.
— C’est que la princesse, reprit Isabelle en souriant, favorisait l’ennemi de quelque complicité curieuse ou amoureuse, s’ennuyant d’être ainsi recluse, encore que ce fût pour son bien ; ce qui n’est point mon cas. Donc, puisque je n’ai point peur, moi qui suis de nature plus timide qu’une biche oyant le son du cor et les abois de la meute, vous devez être rassuré, vous qui égalez en courage Alexandre et César. Dormez sur l’une et l’autre oreille. »
Et en signe d’adieu, elle tendit aux lèvres de Sigognac une main fluette et douce dont elle savait préserver la blancheur, aussi bien qu’eût pu le faire une duchesse, avec des poudres de talc, des pommades de concombre et des gants préparés. Quand elle fut rentrée, Sigognac entendit tourner la clef dans la serrure, le pêne mordre la gâchette et le verrou grincer de la façon la plus rassurante ; mais comme il mettait le pied au seuil de sa chambre, il vit passer sur la muraille, découpée par la lumière du falot qui éclairait le corridor, l’ombre d’un homme qu’il n’avait pas entendu venir et dont le corps le frôla presque. Sigognac retourna vivement la tête. C’était l’inconnu de la cuisine se rendant sans doute au logis que l’hôte lui avait assigné. Cela était fort simple ; cependant le Baron suivit du regard, jusqu’à ce qu’un coude du corridor le dérobât à sa vue, en faisant mine de ne pas rencontrer tout d’abord le trou de la serrure, ce personnage mystérieux dont la tournure le préoccupait étrangement. Une porte retombant avec un bruit que le silence qui commençait à régner dans l’auberge rendait plus perceptible, lui apprit que l’inconnu était rentré chez lui, et qu’il habitait une région assez éloignée de l’auberge.
N’ayant pas envie de dormir, Sigognac se mit à écrire une lettre au brave Pierre, comme il lui avait promis de le faire dès son arrivée à Paris. Il eut soin de former bien distinctement les caractères, car le fidèle domestique n’était pas grand docteur et n’épelait guère que la lettre moulée. Cette épître était ainsi conçue :
« Mon bon Pierre, me voici enfin à Paris, où, à ce qu’on prétend, je dois faire fortune et relever ma maison déchue, quoique à vrai dire je n’en voie guère le moyen. Cependant quelque heureuse occasion peut me rapprocher de la cour, et si je parviens à parler au roi, de qui toutes grâces émanent, les services rendus par mes aïeux aux rois ses prédécesseurs me seront sans doute comptés. Sa Majesté ne souffrira pas qu’une noble famille qui s’est ruinée dans les guerres s’éteigne ainsi misérablement. En attendant, faute d’autres ressources, je joue la comédie, et j’ai, à ce métier, gagné quelques pistoles dont je t’enverrai une part dès que j’aurai trouvé une occasion sûre. J’eusse mieux fait peut-être de m’engager comme soldat en quelque compagnie ; mais je ne voulais pas contraindre ma liberté, et d’ailleurs quelque pauvre qu’il soit, obéir répugne à celui dont les ancêtres ont commandé et qui n’a jamais reçu d’ordres de personne. Et puis la solitude m’a fait un peu indomptable et sauvage. La seule aventure de marque que j’aie eue en ce long voyage, c’est un duel avec un certain duc fort méchant et très grand spadassin, dont je suis sorti à ma gloire, grâce à tes bonnes leçons. Je lui ai traversé le bras de part en part, et rien ne m’était plus facile que de le coucher mort sur le pré, car sa parade ne vaut pas son attaque, étant plus fougueux que prudent et moins ferme que rapide. Plusieurs fois il s’est découvert, et j’aurais pu le dépêcher au moyen d’un de ces coups irrésistibles que tu m’as enseignés avec tant de patience pendant ces longs assauts que nous faisions dans la salle basse de Sigognac, la seule dont le plancher fût assez solide pour résister à nos appels de pieds, afin de tuer le temps, de nous dégourdir les doigts et de gagner le sommeil par la fatigue. Ton élève te fait honneur, et j’ai beaucoup grandi en la considération générale après cette victoire vraiment trop facile. Il paraît que je suis décidément une fine lame, un gladiateur de premier ordre. Mais laissons cela. Je pense souvent, malgré les distractions d’une nouvelle vie, à ce pauvre vieux château dont les ruines s’écroulent sur les tombes de ma famille et où j’ai passé ma triste jeunesse. De loin, il ne me paraît plus si laid ni si maussade ; même il y a des moments où je me promène en idée à travers ces salles désertes, regardant les portraits jaunis qui, si longtemps, ont été ma seule compagnie et faisant craquer sous mon pied quelque éclat de vitre tombé d’une fenêtre effondrée, et cette rêverie me cause une sorte de plaisir mélancolique. Cela me ferait aussi une vive joie de revoir ta bonne vieille face brunie par le soleil, éclairée à mon aspect d’un sourire cordial. Et, pourquoi rougirai-je de le dire ? je voudrais bien entendre le rouet de Béelzébuth, l’aboi de Miraut et le hennissement de ce pauvre Bayard, qui rassemblait ses dernières forces pour me porter, bien que je ne fusse guère lourd. Le malheureux que les hommes délaissent donne une part de son âme aux animaux plus fidèles que l’infortune n’effraye pas. Ces braves bêtes qui m’aimaient vivent-elles encore, et paraissent-elles se souvenir de moi et me regretter ? As-tu pu, du moins, en cet habitacle de misère, les empêcher de mourir de faim et prélever sur ta maigre pitance un lopin à leur jeter ? Tâchez de vivre tous jusqu’à ce que je revienne pauvre ou riche, heureux ou désespéré, pour partager mon désastre ou ma fortune, et finir ensemble, selon que le sort en disposera, dans l’endroit où nous avons souffert. Si je dois être le dernier des Sigognac, que la volonté de Dieu s’accomplisse ! Il y a encore pour moi une place vide dans le caveau de mes pères.
« Baron de Sigognac. »
Le Baron scella cette lettre d’une bague à cachet, seul bijou qu’il conservât de son père et qui portait gravées les trois cigognes sur champ d’azur ; il écrivit l’adresse et serra la missive dans un portefeuille pour l’envoyer quand partirait quelque courrier pour la Gascogne. Du château de Sigognac, où l’idée de Pierre l’avait transporté, son esprit revint à Paris et à la situation présente. Quoique l’heure fût avancée, il entendait vaguement bruire autour de lui ce murmure sourd d’une grande ville qui, de même que l’Océan, ne se tait jamais alors même qu’elle semble reposer. C’était le pas d’un cheval, le roulement d’un carrosse s’éteignant dans le lointain ; quelque chanson d’ivrogne attardé, quelque cliquetis de rapières froissées l’une contre l’autre, un cri de passant assailli par les tire-laines du Pont-Neuf, un hurlement de chien perdu ou toute autre rumeur indistincte. Parmi ces bruits, Sigognac crut distinguer dans le corridor un pas d’homme botté marchant avec précaution comme s’il ne voulait pas être entendu. Il éteignit la lumière pour que le rayon ne le décelât point, et, entr’ouvrant sa porte, il vit dans les profondeurs du couloir un individu soigneusement embossé d’une cape de couleur sombre, qui se dirigeait vers la chambre du premier voyageur, dont la tournure lui avait paru suspecte. Quelques instants après, un autre compagnon, dont la chaussure craquait, bien qu’il s’efforçât de rendre sa démarche légère, prit le même chemin que le premier. Une demi-heure ne s’était pas écoulée qu’un troisième gaillard d’une mine assez truculente apparut sous le reflet douteux de la lanterne près de s’éteindre et s’engagea dans le couloir. Il était armé comme les deux autres, et un long estoc relevait par derrière le bord de sa cape. L’ombre qui projetait sur son visage le bord d’un feutre à plume noire ne permettait pas d’en distinguer les traits.
Cette procession d’escogriffes sembla par trop intempestive et bizarre à Sigognac, et ce nombre de quatre lui rappela le guet-apens dont il avait failli être victime dans la ruelle de Poitiers, au sortir du théâtre, après sa querelle avec le duc de Vallombreuse. Ce fut un trait de lumière pour lui, et il reconnut dans l’homme qui l’avait tant intrigué à la cuisine le faquin dont l’agression eût pu lui être fatale s’il ne s’y était attendu. C’était bien celui qui avait roulé les quatre fers en l’air, le chapeau enfoncé jusqu’aux épaules, sous les coups de plat d’épée que le capitaine Fracasse lui administrait de bon courage. Les autres devaient être ses compagnons vaillamment mis en déroute par Hérode et Scapin. Quel hasard, ou, pour mieux parler, quel complot les réunissait juste à l’auberge où la troupe avait pris ses quartiers et le soir même de son arrivée ? Il fallait qu’ils l’eussent suivi étape par étape. Et cependant Sigognac avait bien surveillé la route ; mais comment démêler un adversaire dans un cavalier qui passe d’un air indifférent et ne s’arrête point, vous jetant à peine ce regard vague qu’excite, en voyage, toute rencontre ? Ce qu’il y avait de sûr, c’est que la haine et l’amour du jeune duc ne s’étaient point endormis et cherchaient à se satisfaire tous les deux. Sa vengeance tâchait d’envelopper dans le même filet Isabelle et Sigognac. Très-brave de sa nature, le Baron ne redoutait pas pour lui les entreprises de ces drôles gagés que le vent de sa bonne lame eût mis en fuite, et qui ne devaient pas être plus courageux avec l’épée qu’avec le bâton ; mais il redoutait quelque lâche et subtile machination à l’encontre de la jeune comédienne. Il prit donc ses précautions en conséquence, et résolut de ne pas se coucher. Allumant toutes les bougies qui se trouvaient dans sa chambre, il ouvrit sa porte de façon à ce qu’une masse de clarté se projetât sur la muraille opposée du corridor à l’endroit même où donnait l’huis d’Isabelle ; puis il s’assit tranquillement après avoir tiré son épée ainsi que sa dague, pour les avoir prêtes à la main s’il arrivait quelque chose. Il attendit longtemps sans rien voir. Déjà deux heures avaient sonné au carillon de la Samaritaine et à l’horloge plus voisine des Grands-Augustins, lorsqu’un léger frôlement se fit entendre, et bientôt dans le cadre lumineux découpé sur le mur apparut incertain, hésitant et l’air fort penaud le premier individu, qui n’était autre que Mérindol, l’un des bretteurs du duc de Vallombreuse. Sigognac se tenait debout sur le seuil, l’épée au poing, prêt à l’attaque et à la défense, avec une mine si héroïque, si fière et si triomphante que Mérindol passa sans mot dire et baissant la tête. Les trois autres, venant à la file et surpris par ce flot de brusque lumière au centre de laquelle flamboyait terriblement le Baron, s’esquivèrent le plus lestement qu’ils purent, et même le dernier laissa tomber une pince, destinée sans doute à forcer la porte du capitaine Fracasse pendant son sommeil. Le Baron les salua d’un geste dérisoire, et bientôt un bruit de chevaux qu’on tirerait de l’écurie se fit entendre dans la cour. Les quatre coquins, leur coup manqué, détalaient à toute bride.
Au déjeuner, Hérode dit à Sigognac : « Capitaine, la curiosité ne vous point-elle pas d’aller visiter un peu cette ville, une des principales de ce monde, et dont on fait tant de récits ? Si cela vous est agréable, je vous servirai de guide et de pilote, connaissant de longue main, pour les avoir pratiquées en mon adolescence, les récifs, écueils, bas-fonds, Euripes, Charybdes et Scyllas de cette mer périculeuse aux étrangers et provinciaux. Je serai votre Palinurus, et ne me laisserai point choir le nez dans l’onde, comme celui dont parle Virgilius Maro. Nous sommes ici tout portés pour voir le spectacle, le Pont-Neuf étant pour Paris ce qu’était la voie Sacrée pour Rome, le passage, rendez-vous et galerie péripatétique des nouvellistes, gobe-mouches, poëtes, escrocs, tire-laines, bateleurs, courtisanes, gentilshommes, bourgeois, soudards et gens de tous états.
— Votre proposition m’agrée fort, brave Hérode, répondit Sigognac, mais prévenez Scapin qu’il reste à l’hôtel, et de son œil de renard surveille les allants et venants dont les façons ne seraient pas bien claires. Qu’il ne quitte pas Isabelle. La vengeance de Vallombreuse rôde autour de nous, cherchant à nous dévorer. Cette nuit j’ai revu les quatre marauds que nous avons si bien accommodés en la ruelle de Poitiers. Leur dessein était, je l’imagine, de forcer ma porte, de me surprendre au milieu de mon sommeil et de me faire un mauvais parti. Comme je veillais avec l’idée de quelque embûche à l’endroit de notre jeune amie, leur projet n’a pu s’effectuer, et, se voyant découverts, ils se sont sauvés dare dare sur leurs chevaux, qui les attendaient tout sellés à l’écurie sous prétexte qu’ils voulaient matinalement partir.