Le Capitaine Fracasse (page 36)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Capitaine Fracasse · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Oui, je savais cela, répondit Sigognac ; sans attacher autrement d’importance à cette illustre origine, Isabelle m’avait conté l’histoire de sa mère et parlé de la bague. On voyait bien d’ailleurs à la délicatesse de sentiment que professait cette aimable fille qu’il y avait du sang illustre dans ses veines. Je l’aurais deviné quand même elle ne me l’eût pas dit. Sa beauté chaste, fine et pure, révélait sa race. Aussi mon amour pour elle a-t-il toujours été mêlé de timidité et de respect, quoique volontiers la galanterie s’émancipe avec les comédiennes. Mais quelle fatalité que ce damné Vallombreuse se trouve précisément son frère ! Il y a maintenant un cadavre entre nous deux ; un ruisseau de sang nous sépare, et pourtant je ne pouvais sauver son honneur que par cette mort. Malheureux que je suis ! j’ai moi-même créé l’obstacle où doit se briser mon amour, et tué mon espérance avec l’épée qui défendait mon bien. Pour garder ce que j’aime, je me l’ôte à jamais. De quel front irai-je me présenter les mains rouges de sang, à Isabelle en deuil ? Hélas, ce sang, je l’ai versé pour sa propre défense, mais c’était le sang fraternel ! Quand bien même elle me pardonnerait et me verrait sans horreur, le prince, qui maintenant a sur elle des droits de père, repoussera, en le maudissant, le meurtrier de son fils. Oh ! je suis né sous une étoile enragée.

— Tout cela sans doute est fort lamentable, répondit Hérode, mais les affaires du Cid et de Chimène étaient encore bien autrement embrouillées comme on le voit en la pièce de M. Pierre de Corneille, et cependant, après bien des combats entre l’amour et le devoir, elles finirent par s’arranger à l’amiable, non sans quelques antithèses et agudezzas un peu forcées dans le goût espagnol, mais d’un bon effet au théâtre. Vallombreuse n’est que d’un côté frère d’Isabelle. Ils n’ont point puisé le jour au même sein, et ne se sont connus comme parents que pendant quelques minutes, ce qui diminue fort le ressentiment. Et d’ailleurs notre jeune amie haïssait comme peste ce forcené gentilhomme, qui la poursuivait de ses galanteries violentes et scandaleuses. Le prince lui-même n’était guère content de son fils, lequel était féroce comme Néron, dissolu comme Héliogabale, pervers comme Satan, et qui eût été déjà vingt fois pendu, n’était sa qualité de duc. Ne vous désespérez donc point ainsi. Les choses prendront peut-être une meilleure tournure que vous ne pensez.

— Dieu le veuille, mon bon Hérode, répondit Sigognac, mais naturellement je n’ai point de bonheur. Le guignon et les méchantes fées bossues présidèrent à ma nativité. Il eût été vraiment plus heureux pour moi d’être tué, puisque, par l’arrivée de son père, la vertu d’Isabelle était sauve sans la mort de Vallombreuse, et puis, il faut tout vous dire, je ne sais quelle horreur secrète a pénétré avec un froid de glace jusqu’à la moelle de mes os, lorsque j’ai vu ce beau jeune homme si plein de vie, de feu et de passion, tomber tout d’une pièce, roide, froid et pâle devant mes pieds. Hérode, c’est une chose grave que la mort d’un homme, et quoique je n’aie point de remords n’ayant pas commis de crime, je vois là Vallombreuse étendu, les cheveux épars sur le marbre de l’escalier et une tache rouge à la poitrine.

— Chimères que tout cela, dit Hérode, vous l’avez tué dans les règles. Votre conscience peut être tranquille. Un temps de galop dissipera ces scrupules qui viennent d’un mouvement fiévreux et du frisson de la nuit. Ce à quoi il faut aviser promptement, c’est à quitter Paris et à gagner quelque retraite où l’on vous oublie. La mort de Vallombreuse fera du bruit à la cour et à la ville, quelque soin qu’on prenne de la celer. Et, encore qu’il ne soit guère aimé, on pourrait vous chercher noise. Or çà, sans plus discourir, donnons de l’éperon à nos montures et dévorons ce ruban de queue qui s’étend devant nous, ennuyeux et grisâtre, entre deux rangées de manches à balai, sous la lueur froide de la lune. »

Les chevaux, sollicités du talon, prirent une allure plus vive ; mais pendant qu’ils cheminent, retournons au château, aussi calme maintenant qu’il était bruyant tout à l’heure, et entrons dans la chambre où les domestiques ont déposé Vallombreuse. Un chandelier à plusieurs branches, posé sur un guéridon, l’éclairait d’une lumière dont les rayons tombaient sur le lit du jeune duc, immobile comme un cadavre, et qui semblait encore plus pâle sur le fond cramoisi des rideaux et aux reflets rouges de la soie. Une boiserie d’ébène, incrustée de filets en cuivre, montait à hauteur d’homme et servait de soubassement à une tapisserie de haute lice représentant l’histoire de Médée et de Jason, toute remplie de meurtres et de magies sinistres. Ici, l’on voyait Médée couper en morceaux Pélias, sous prétexte de le rajeunir comme Éson. Là, femme jalouse et mère dénaturée, elle égorgeait ses enfants. Sur un autre panneau, elle s’enfuyait, ivre de vengeance, dans son char traîné par des dragons vomissant le feu. Certes, la tenture était belle et de prix, et de main d’ouvrier ; mais ces mythologies féroces avaient je ne sais quoi de lugubre et de cruel qui trahissait un naturel farouche chez celui qui les avait choisies. Dans le fond du lit, les rideaux relevés laissaient voir Jason combattant les monstrueux taureaux d’airain, défenseurs de la Toison-d’or, et on eût dit que Vallombreuse, gisant inanimé au-dessous d’eux, fût une de leurs victimes.

Des habits de la plus somptueuse élégance, essayés et dédaignés ensuite, étaient jetés çà et là sur les chaises, et dans un grand cornet du Japon, chamarré de dessins bleus et rouges, posé sur une table en ébène comme tous les meubles de la chambre, trempait un magnifique bouquet formé des fleurs les plus rares et destiné à remplacer celui qu’avait refusé Isabelle, mais qui n’était pas arrivé à destination à cause de l’attaque inopinée du château. Ces fleurs épanouies et superbes, témoignage encore frais d’une préoccupation galante, faisaient un contraste étrange avec ce corps étendu sans mouvement, et un moraliste aurait trouvé là de quoi philosopher tout le saoul.

Le prince, assis dans un fauteuil auprès du lit, regardait d’un œil morne ce visage aussi blanc que l’oreiller de dentelles qui ballonnait autour de lui. Cette pâleur même en rendait encore les traits plus délicats et plus purs. Tout ce que la vie peut imprimer de vulgaire à une figure humaine y disparaissait dans une sérénité de marbre, et jamais Vallombreuse n’avait été plus beau. Aucun souffle ne semblait sortir de ses lèvres entr’ouvertes, dont les grenades avaient fait place aux violettes de la mort. En contemplant cette forme charmante qui bientôt allait se dissoudre, le prince oubliait que l’âme d’un démon venait d’en sortir, et il songeait tristement à ce grand nom que les siècles passés s’étaient respectueusement légué et qui n’arriverait pas aux siècles futurs. C’était plus que la mort de son fils qu’il déplorait, c’était la mort de sa maison : une douleur inconnue aux bourgeois et aux manants. Il tenait la main glacée de Vallombreuse entre les siennes, et y sentant un peu de chaleur, il ne réfléchissait pas qu’elle venait de lui et se laissait aller à un espoir chimérique.

Isabelle était debout au pied du lit, les mains jointes et priant Dieu avec toute la ferveur de son âme pour ce frère dont elle causait innocemment la mort, et qui payait de sa vie le crime d’avoir trop aimé, crime que les femmes pardonnent volontiers, surtout lorsqu’elles en sont l’objet.

« Et ce médecin qui ne vient pas ! fit le prince avec impatience, il y a peut-être encore quelque remède. »

Comme il disait ces mots, la porte s’ouvrit et le chirurgien parut, accompagné d’un élève qui lui portait sa trousse d’instruments. Après un léger salut, sans dire une parole, il alla droit à la couche où gisait le jeune duc, lui tâta le pouls, lui mit la main sur le cœur et fit un signe découragé. Cependant, pour donner à son arrêt une certitude scientifique, il tira de sa poche un petit miroir d’acier poli et l’approcha des lèvres de Vallombreuse, puis il examina attentivement le miroir ; un léger nuage s’était formé à la surface du métal et le ternissait. Le médecin étonné réitéra son expérience. Un nouveau brouillard couvrit l’acier. Isabelle et le prince suivaient anxieusement les gestes du chirurgien, dont le visage s’était un peu déridé.

« La vie n’est pas complètement éteinte, dit-il enfin en se tournant vers le prince et en essuyant son miroir ; le blessé respire encore, et tant que la mort n’a pas mis son doigt sur un malade, il y a de l’espérance. Mais, pourtant, ne vous livrez pas à une joie prématurée qui rendrait ensuite votre douleur plus amère : j’ai dit que M. le duc de Vallombreuse n’avait point exhalé le dernier soupir ; voilà tout. De là à le ramener en santé, il y a loin. Maintenant je vais examiner sa blessure, laquelle peut-être n’est point mortelle puisqu’elle ne l’a point tué sur-le-champ.

— Ne restez pas là, Isabelle, fit le père de Vallombreuse, de tels spectacles sont trop tragiques et navrants pour une jeune fille. On vous informera de la sentence que portera le docteur quand il aura terminé son examen. »

La jeune fille se retira, conduite par un laquais qui la mena à un autre appartement, celui qu’elle occupait étant encore tout en désordre et saccagé par la lutte qui s’y était passée.

Aidé de son élève, le chirurgien défit le pourpoint de Vallombreuse, déchira la chemise et découvrit une poitrine aussi blanche que l’ivoire où se dessinait une plaie étroite et triangulaire, emperlée de quelques gouttelettes de sang. La plaie avait peu saigné. L’épanchement s’était fait en dedans ; le suppôt d’Esculape débrida les lèvres de la blessure et la sonda. Un léger tressaillement contracta la face du patient dont les yeux restaient toujours fermés, et qui ne bougeait non plus qu’une statue sur un tombeau, dans une chapelle de famille.

« Bon cela, fit le chirurgien en observant cette contraction douloureuse ; il souffre, donc il vit. Cette sensibilité est de favorable augure.

— N’est-ce pas qu’il vivra, fit le prince ; si vous le sauvez, je vous ferai riche, je réaliserai tous vos souhaits ; ce que vous demanderez, vous l’obtiendrez.

— Oh ! n’allons pas si vite, dit le médecin, je ne réponds de rien encore ; l’épée a traversé le haut du poumon droit. Le cas est grave, très-grave. Cependant, comme le sujet est jeune, sain, vigoureux, bâti, sans cette maudite blessure, pour vivre cent ans, il se peut qu’il en réchappe, à moins de complications imprévues : il y a pour de tels cas des exemples de guérison. La nature chez les jeunes gens a tant de ressources ! La sève de la vie encore ascendante répare si vite les pertes et rajuste si bien les dégâts ! Avec des ventouses et des scarifications, je vais tâcher de dégager la poitrine du sang qui s’est répandu à l’intérieur et finirait par étouffer M. le duc, s’il n’était heureusement tombé entre les mains d’un homme de science, cas rare en ces villages et châteaux loin de Paris. Allons, bélître, continua-t-il en s’adressant à son élève, au lieu de me regarder comme un cadran d’horloge avec tes grands yeux ronds, roule les bandes et ploie les compresses, que je pose le premier appareil. »

L’opération terminée, le chirurgien dit au prince : « Ordonnez, s’il vous plaît, monseigneur, qu’on nous tende un lit de camp dans un coin de cette chambre et qu’on nous serve une légère collation, car moi et mon élève, nous veillerons tour à tour M. le duc de Vallombreuse. Il importe que je sois là, épiant chaque symptôme, le combattant s’il est défavorable, l’aidant s’il est heureux. Ayez confiance en moi, monseigneur, et croyez que tout ce que la science humaine peut risquer pour sauver une vie, sera fait avec audace et prudence. Rentrez dans vos appartements, je vous réponds de la vie de M. votre fils… jusqu’à demain. »

Un peu calmé par cette assurance, le père de Vallombreuse se retira chez lui, où toutes les heures un laquais lui venait apporter des bulletins de l’état du jeune duc.

Isabelle trouva dans le nouveau logis qu’on lui avait assigné cette même femme de chambre, morne et farouche, qui l’attendait pour la défaire ; seulement l’expression de sa physionomie était totalement changée. Ses yeux brillaient d’un éclat singulier, et le rayonnement de la haine satisfaite illuminait sa figure pâle. La vengeance arrivée enfin d’un outrage inconnu et dévoré silencieusement dans la rage froide de l’impuissance, faisait du spectre muet une femme vivante. Elle arrangeait les beaux cheveux d’Isabelle avec une allégresse mal dissimulée, lui passait complaisamment les bras dans les manches de sa robe de nuit, s’agenouillait pour la déchausser, et paraissait aussi caressante qu’elle s’était montrée revêche. Ses lèvres, si bien scellées naguère, petillaient d’interrogations. Mais Isabelle, préoccupée des tumultueux événements de la soirée, n’y prit pas garde autrement, et ne remarqua pas non plus la contraction de sourcils et l’air irrité de cette fille lorsqu’un domestique vint dire que tout espoir n’était pas perdu pour M. le duc. À cette nouvelle, la joie disparut de son masque sombre, éclairé un instant, et elle reprit son attitude morne jusqu’au moment où sa maîtresse la congédia d’un geste bienveillant.

Couchée dans un lit moelleux, bien fait pour servir d’autel à Morphée, et que pourtant le sommeil ne se hâtait pas de visiter, Isabelle cherchait à se rendre compte des sentiments que lui inspirait ce revirement subit de destinée. Hier encore elle n’était qu’une pauvre comédienne, sans autre nom que le nom de guerre par lequel la désignait l’affiche aux coins des carrefours. Aujourd’hui, un grand la reconnaissait pour sa fille ; elle se greffait, humble fleur, sur un des rameaux de ce puissant arbre généalogique dont les racines plongeaient si avant dans le passé, et qui portait à chaque branche un illustre, un héros ! Ce prince si vénérable, et qui n’avait de supérieur que les têtes couronnées, était son père. Ce terrible duc de Vallombreuse, si beau malgré sa perversité, se changeait d’amant en frère, et s’il survivait, sa passion, sans doute, s’éteindrait en une amitié pure et calme. Ce château, naguère sa prison, était devenu sa demeure ; elle y était chez elle, et les domestiques lui obéissaient avec un respect qui n’avait plus rien de contraint ni de simulé. Tous les rêves qu’eût pu faire l’ambition la plus désordonnée, le sort s’était chargé de les accomplir pour elle et sans sa participation. De ce qui semblait devoir être sa perte, sa fortune avait surgi radieuse, invraisemblable, au-dessus de toute attente.

Si comblée de bonheurs, Isabelle s’étonnait de ne pas éprouver une plus grande joie ; son âme avait besoin de s’accoutumer à cet ordre d’idées si nouveau. Peut-être même, sans bien s’en rendre compte, regrettait-elle sa vie de théâtre ; mais ce qui dominait tout, c’était l’idée de Sigognac. Ce changement dans sa position l’éloignait-il ou la rapprochait-il de cet amant si parfait, si dévoué, si courageux ? Pauvre, elle l’avait refusé pour époux de peur d’entraver sa fortune ; riche, c’était pour elle un devoir bien cher de lui offrir sa main. La fille reconnue d’un prince pouvait bien devenir la baronne de Sigognac. Mais le Baron était le meurtrier de Vallombreuse. Leurs mains ne sauraient se rejoindre par-dessus une tombe. Si le jeune duc ne succombait pas, peut-être garderait-il de sa blessure et de sa défaite surtout, car il avait l’orgueil plus sensible que la chair, un trop durable ressentiment. Le prince, de son côté, était capable, quelque bon et généreux qu’il fût, de ne pas voir de bon œil celui qui avait failli le priver d’un fils ; il pouvait aussi désirer pour Isabelle une autre alliance ; mais, intérieurement, la jeune fille se promit d’être fidèle à ses amours de comédienne et d’entrer plutôt en religion, que d’accepter un duc, un marquis, un comte, le prétendant fût-il beau comme le jour et doué comme un prince des contes de fées.

Satisfaite de cette résolution, elle allait s’endormir, lorsqu’un bruit léger lui fit rouvrir les yeux, et elle aperçut Chiquita, debout au pied de son lit, qui la regardait en silence et d’un air méditatif.

« Que veux-tu, ma chère enfant ? lui dit Isabelle de sa voix la plus douce, tu n’es donc pas partie avec les autres ; si tu désires rester près de moi, je te garderai, car tu m’as rendu bien des services.

— Je t’aime beaucoup, répondit Chiquita ; mais je ne puis rester avec toi tant qu’Agostin vivra. Les lames d’Albacète disent : « Soy de un dueño, » ce qui signifie : « Je n’ai qu’un maître, » une belle parole digne de l’acier fidèle. Pourtant j’ai un désir. Si tu trouves que j’aie payé le collier de perles, embrasse-moi. Je n’ai jamais été embrassée. Cela doit être si bon !

— Oh ! de tout mon cœur ! fit Isabelle en prenant la tête de l’enfant et en baisant ses joues brunes, qui se couvrirent de rougeur tant son émotion était forte.

— Maintenant, adieu ! » dit Chiquita, qui avait repris son calme habituel.

Elle allait se retirer comme elle était venue, lorsqu’elle avisa sur la table le couteau dont elle avait enseigné le maniement à la jeune comédienne pour se défendre contre les entreprises de Vallombreuse, et elle dit à Isabelle :

« Rends-moi mon couteau, tu n’en as plus besoin. »

Et elle disparut.

XVIII EN FAMILLE

Le chirurgien avait répondu jusqu’au lendemain de la vie de Vallombreuse. Sa promesse s’était réalisée. Le jour, en pénétrant dans la chambre en désordre, où traînaient sur les tables des linges ensanglantés, avait retrouvé le jeune malade respirant encore. Ses paupières même s’entr’ouvraient, laissant errer un regard atone et vitreux chargé des vagues épouvantes de l’anéantissement. À travers le brouillard des pâmoisons, le masque décharné de la mort lui était apparu, et par instant, ses yeux, s’arrêtant sur un point fixe, semblaient discerner un objet effrayant invisible pour d’autres. Pour échapper à cette hallucination, il abaissait ses longs cils dont les franges noires faisaient ressortir la pâleur de ses joues envahies par des tons de cire, et il les tenait obstinément fermés ; puis la vision s’évanouissait. Son visage reprenait alors une expression moins alarmée, et sa vue de nouveau se mettait à flotter autour de lui. Lentement son âme revenait des limbes, et son cœur, à petit bruit, sous l’oreille appliquée du médecin, recommençait à battre : faibles pulsations, témoignages sourds de la vie, que la science seule pouvait entendre. Les lèvres entr’ouvertes découvraient la blancheur des dents, et simulaient un languissant sourire, plus triste que les contractions de la souffrance ; car c’était celui que dessine sur les bouches humaines l’approche du repos éternel : cependant quelques légères nuances vermeilles se mêlaient aux teintes violettes et montraient que le sang reprenait peu à peu son cours.

Debout au chevet du blessé, maître Laurent le chirurgien observait ces symptômes, si malaisément appréciables, avec une attention profonde et perspicace. C’était un homme instruit que maître Laurent, et à qui, pour être connu comme il méritait de l’être, il n’avait manqué jusque-là que des occasions illustres. Son talent ne s’était exercé encore que in animâ vili, et il avait guéri obscurément des manants, de petits bourgeois, des soldats, des greffiers, des procureurs et autres bas officiers de justice, dont la vie ou la mort ne signifiait rien. Il attachait donc à la cure du jeune duc une importance énorme. Son amour-propre et son ambition étaient en jeu également dans ce duel qu’il soutenait contre la Mort. Pour se garder entière la gloire du triomphe, il avait dit au prince, qui voulait faire venir de Paris les plus célèbres médecins, que lui seul suffirait à cette besogne, et que rien n’était plus grave qu’un changement de méthode dans le traitement d’une telle blessure.

« Non, il ne mourra point, se disait-il, tout en examinant le jeune duc ; il n’a pas la face hippocratique, ses membres gardent de la souplesse, et il a bien supporté cette angoisse du matin qui redouble les maladies et détermine les crises funestes. D’ailleurs, il faut qu’il vive, son salut est ma fortune ; je l’arracherai des pattes osseuses de la camarde, ce beau jeune homme héritier d’une noble race ! Les sculpteurs attendront encore longtemps pour tailler son marbre. C’est lui qui me tirera de ce village où je végète. Tâchons d’abord, au risque de déterminer la fièvre, de lui rendre un peu de force par quelque cordial énergique. »

Ouvrant lui-même sa boîte de médicaments, car son famulus, qui avait veillé une partie de la nuit, dormait sur le lit de camp improvisé, il en tira plusieurs petits flacons contenant des essences teintes diversement, les unes rouges comme le rubis, les autres vertes comme l’émeraude, celles-ci d’un jaune d’or, celles-là d’une transparence diamantée. Des étiquettes latines abréviées et semblables, pour l’ignorant, à des formules cabalistiques, étaient collées sur le cristal des flacons. Maître Laurent, bien qu’il fût sûr de lui-même, lut à plusieurs reprises le titre des fioles qu’il avait mises à part, en mira le contenu à la lumière, profitant d’un rayon du soleil levant qui filtrait à travers les rideaux, pesa les quantités qu’il empruntait à chaque bouteille dans une éprouvette d’argent dont il connaissait le poids, et composa du tout une potion d’après une recette dont il faisait mystère.

Le mélange préparé, il réveilla son famulus et lui ordonna de hausser un peu la tête de Vallombreuse, puis il desserra, au moyen d’une mince spatule, les dents du blessé, et parvint à introduire entre leur double rangée de perles le mince goulot du flacon. Quelques gouttes du liquide pénétrèrent dans le palais du jeune duc, et leur saveur âcre et puissante fit se contracter légèrement ses traits immobiles. Une gorgée descendit dans la poitrine, bientôt suivie d’une autre, et la dose entière, au grand contentement du médecin, fut absorbée sans trop de peine. À mesure que Vallombreuse buvait, une imperceptible rougeur montait à ses pommettes ; une lueur chaude brillantait ses yeux, et sa main inerte, allongée sur le drap, cherchait à se déplacer. Il poussa un soupir et promena autour de lui, comme quelqu’un qui se réveille d’un rêve, un regard où revenait l’intelligence.

« Je jouais gros jeu, fit maître Laurent en lui-même, ce médicament est un philtre. Il peut tuer ou ressusciter. Il a ressuscité ! Esculape, Hygie et Hippocrate soient bénis ! »

En ce moment, une main écarta avec précaution la tapisserie de la portière, et sous le pli relevé apparut la tête vénérable du prince, fatiguée et plus vieillie par l’angoisse de cette nuit terrible, que par dix années. « Eh bien ! maître Laurent ? » murmura-t-il d’une voix anxieuse. Le chirurgien posa son doigt sur sa bouche, et de l’autre main lui montra Vallombreuse, un peu soulevé sur l’oreiller, et n’ayant plus l’aspect cadavérique ; car la potion le brûlait et le ranimait par sa flamme.

Maître Laurent, de ce pas léger habituel aux personnes qui soignent les malades, vint trouver le prince sur le seuil de la porte et, le tirant un peu à part, il lui dit : « Vous voyez, monseigneur, que l’état de monsieur votre fils, loin d’avoir empiré, s’améliore sensiblement. Sans doute, il n’est point sauvé encore ; mais, à moins d’une complication imprévue que je fais tous mes efforts pour prévenir, je pense qu’il s’en tirera et pourra continuer ses destinées glorieuses comme s’il n’eût point été blessé. »

Un vif sentiment de joie paternelle illumina la figure du prince ; et comme il s’avançait vers la chambre pour embrasser son fils, maître Laurent lui posa respectueusement la main sur la manche et l’arrêta : « Permettez-moi, prince, de m’opposer à l’accomplissement de ce désir si naturel ; les docteurs sont fâcheux souvent, et la médecine a des rigueurs à nulle autre pareilles. De grâce, n’entrez pas chez le duc. Votre présence chérie et redoutée pourrait, en l’affaiblissement où il se trouve, provoquer une crise dangereuse. Toute émotion lui serait fatale, et capable de briser le fil bien frêle dont je l’ai rattaché à la vie. Dans quelques jours, sa plaie étant en voie de cicatrisation, et ses forces revenues peu à peu, vous aurez tout à votre aise et sans péril cette douceur de le voir. »

Le prince, rassuré, et se rendant aux justes raisons du chirurgien, se retira dans son appartement, où il s’occupa de lectures pieuses jusqu’au coup de midi, heure à laquelle le majordome le vint avertir « que le dîner de monseigneur était servi sur table. »

« Qu’on prévienne la comtesse Isabelle de Lineuil ma fille, — tel est le titre qu’elle portera désormais, — de vouloir bien descendre dîner, » dit le prince au majordome, qui s’empressa d’obéir à cet ordre.

Isabelle traversa cette antichambre aux armures, cause de ses terreurs nocturnes, et ne la trouva du tout si lugubre aux vives clartés du jour. Une lumière pure tombait des hautes fenêtres que n’aveuglaient plus les volets fermés. L’air avait été renouvelé. Des fagots de genévrier et de bois odorant, brûlés à grande flamme dans les cheminées, avaient chassé l’odeur de relent et de moisissure. Par la présence du maître, la vie était revenue à ce logis mort.

La salle à manger ne se ressemblait plus, et cette table, qui la veille paraissait dressée pour un festin de spectres, recouverte d’une riche nappe où la cassure des plis dessinait des carrés symétriques, prenait tout à fait bon air avec sa vieille vaisselle plate chargée de ciselures et blasonnée d’armoiries, ses flacons en cristal de Bohême mouchetés d’or, ses verres de Venise aux pieds en spirale, ses drageoirs à épices et ses mets d’où montaient des fumées odorantes.

D’énormes bûches jetées sur des chenets formés de grosses boules de métal poli superposées, envoyaient le long d’une plaque au blason du prince de larges tourbillons de flamme mêlés de joyeuses crépitations d’étincelles, et répandaient une douce chaleur dans la vaste pièce. Les orfèvreries des dressoirs, les vernis d’or et d’argent de la tenture en cuir de Cordoue prenaient à ce foyer, malgré la clarté du jour, des reflets et des paillettes rouges.

Quand Isabelle entra, le prince était déjà en sa chaise dont le haut dossier figurait une sorte de dais. Derrière lui se tenaient deux laquais en grande livrée. La jeune fille adressa à son père une révérence modeste qui ne sentait pas son théâtre, et que toute grande dame eût approuvée. Un domestique lui avança un siège, et, sans trop d’embarras, elle prit place en face du prince à l’endroit qu’il lui désignait de la main.

Les potages servis, l’écuyer-tranchant découpa sur une crédence les viandes que lui portait de la table un officier de bouche, et que les valets y reportaient disséquées.

Un laquais versait à boire à Isabelle, qui n’usait de vin que fort trempé, en personne réservée et sobre qu’elle était. Tout émue des événements de la journée et de la nuit précédentes, tout éblouie et troublée par le brusque changement de sa fortune, inquiète de son frère si grièvement navré, perplexe sur le sort de son bien-aimé Sigognac, elle ne touchait non plus aux mets placés devant elle que du bout des dents.

« Vous ne mangez ni ne buvez, comtesse, lui dit le prince ; acceptez donc cette aile de perdrix. »

À ce titre de comtesse prononcé d’une voix amicale et pourtant sérieuse, Isabelle tourna vers le prince ses beaux yeux bleus étonnés avec un regard timidement interrogatif.

« Oui, comtesse de Lineuil ; c’est le titre d’une terre que je vous donne, car ce nom d’Isabelle, tout charmant qu’il soit, ne saurait convenir à ma fille, sans être quelque peu accompagné. »

Isabelle, cédant à un impétueux mouvement de cœur, se leva, passa de l’autre côté de la table, et s’agenouillant près du prince, lui prit la main et la baisa en reconnaissance de cette délicatesse.

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