Le Roman de la momie (page 14)
Bien qu’habitué à ne pas manifester ses émotions, car rien n’est plus contraire aux règles du haut dandysme que de se reconnaître, par la surprise ou l’admiration, inférieur à quelque chose, le jeune seigneur ne put retenir un oh ! prolongé, et modulé de la façon la plus britannique.
Voici ce qui avait extirpé une exclamation au plus parfait gentleman des trois royaumes unis.
Sur la fine poudre grise qui sablait le sol se dessinait très-nettement, avec l’empreinte de l’orteil, des quatre doigts et du calcanéum, la forme d’un pied humain ; le pied du dernier prêtre ou du dernier ami qui s’était retiré, quinze cents ans avant Jésus-Christ, après avoir rendu au mort les honneurs suprêmes. La poussière aussi éternelle en Égypte que le granit, avait moulé ce pas et le gardait depuis plus de trente siècles, comme les boues diluviennes durcies conservent la trace des pieds d’animaux qui la pétrirent.
« Voyez, dit Evandale à Rumphius, cette empreinte humaine dont la pointe se dirige vers la sortie de l’hypogée. Dans quelle syringe de la chaîne libyque repose pétrifié de bitume le corps qui l’a produite ?
— Qui sait ? répondit le savant : en tout cas, cette trace légère, qu’un souffle eût balayée, a duré plus longtemps que des civilisations, que des empires, que les religions mêmes et que les monuments que l’on croyait éternels : la poussière d’Alexandre lute peut-être la bonde d’un tonneau de bière, selon la réflexion d’Hamlet, et le pas de cet Égyptien inconnu subsiste au seuil d’un tombeau ! »
Poussés par la curiosité qui ne leur permettait pas de longues réflexions, le lord et le docteur pénétrèrent dans la salle, prenant garde toutefois d’effacer la miraculeuse empreinte.
En y entrant, l’impassible Evandale éprouva une impression singulière.
Il lui sembla, d’après l’expression de Shakespeare, que « la roue du temps était sortie de son ornière » : la notion de la vie moderne s’effaça chez lui. Il oublia et la Grande-Bretagne, et son nom inscrit sur le livre d’or de la noblesse, et ses châteaux du Lincolnshire, et ses hôtels du West-End, et Hyde-Park, et Piccadilly, et les drawing-rooms de la reine, et le club des Yachts, et tout ce qui constituait son existence anglaise. Une main invisible avait retourné le sablier de l’éternité, et les siècles, tombés grain à grain comme des heures dans la solitude et la nuit, recommençaient leur chute. L’histoire était comme non avenue : Moïse vivait, Pharaon régnait, et lui, Lord Evandale, se sentait embarrassé de ne pas avoir la coiffe à barbes cannelées, le gorgerin d’émaux, et le pagne étroit bridant sur les hanches, seul costume convenable pour se présenter à une momie royale. Une sorte d’horreur religieuse l’envahissait, quoique le lieu n’eût rien de sinistre, en violant ce palais de la Mort défendu avec tant de soin contre les profanateurs. La tentative lui paraissait impie et sacrilège, et il se dit : « Si le Pharaon allait se relever sur sa couche et me frapper de son sceptre ! » Un instant il eut l’idée de laisser retomber le linceul, soulevé à demi, sur le cadavre de cette antique civilisation morte ; mais le docteur, dominé par son enthousiasme scientifique, ne faisait pas ces réflexions, et il s’écriait d’une voix éclatante :
« Milord, milord, le sarcophage est intact ! »
Cette phrase rappela Lord Evandale au sentiment de la réalité. Par une électrique projection de pensée, il franchit les trois mille cinq cents ans que sa rêverie avait remontés, et il répondit :
« En vérité, cher docteur, intact ?
— Bonheur inouï ! chance merveilleuse ! trouvaille inappréciable ! » continua le docteur dans l’expansion de sa joie d’érudit.
Argyropoulos, voyant l’enthousiasme du docteur, eut un remords, le seul qu’il pût éprouver du reste, le remords de n’avoir demandé que vingt-cinq mille francs. « J’ai été naïf, se dit-il à lui-même ; cela ne m’arrivera plus ; ce milord m’a volé. »
Et il se promit bien de se corriger à l’avenir.
Pour faire jouir les étrangers de la beauté du coup d’œil, les fellahs avaient allumé toutes leurs torches. Le spectacle était en effet étrange et magnifique ! Les galeries et les salles qui conduisent à la salle du sarcophage ont des plafonds plats et ne dépassent pas une hauteur de huit ou dix pieds ; mais le sanctuaire où aboutissent ces dédales a de tout autres proportions. Lord Evandale et Rumphius restèrent stupéfiés d’admiration, quoiqu’ils fussent déjà familiarisés avec les splendeurs funèbres de l’art égyptien.
Illuminée ainsi, la salle dorée flamboya, et, pour la première fois peut-être, les couleurs de ses peintures éclatèrent dans tout leur jour. Des rouges, des bleus, des verts, des blancs, d’un éclat neuf, d’une fraîcheur virginale, d’une pureté inouïe, se détachaient de l’espace de vernis d’or qui servait de fond aux figures et aux hiéroglyphes, et saisissaient les yeux avant qu’on eût pu discerner les sujets que composait leur assemblage.
Au premier abord, on eût dit une immense tapisserie de l’étoffe la plus riche ; la voûte, haute de trente pieds, présentait une sorte de velarium d’azur, bordé de longues palmettes jaunes.
Sur les parois des murs, le globe symbolique ouvrait son envergure démesurée, et les cartouches royaux inscrivaient leur contour. Plus loin, Isis et Nephthys secouaient leurs bras frangés de plumes comme des ailerons. Les uræus gonflaient leurs gorges bleues, les scarabées essayaient de déployer leurs élytres, les dieux à têtes d’animaux dressaient leurs oreilles de chacal, aiguisaient leur bec d’épervier, ridaient leur museau de cynocéphale, rentraient dans leurs épaules leur cou de vautour ou de serpent comme s’ils eussent été doués de vie. Des baris mystiques passaient sur leurs traîneaux, tirées par des figures aux poses compassées, au geste anguleux, ou flottaient sur des eaux ondulées symétriquement, conduites par des rameurs demi-nus. Des pleureuses, agenouillées et la main placée en signe de deuil sur leur chevelure bleue, se retournaient vers les catafalques, tandis que des prêtres à tête rase, une peau de léopard sur l’épaule, brûlaient les parfums sous le nez des morts divinisés, au bout d’une spatule terminée par une main soutenant une petite coupe. D’autres personnages offraient aux génies funéraires des lotus en fleur ou en bouton, des plantes bulbeuses, des volatiles, des quartiers d’antilope et des buires de liqueurs. Des Justices acéphales amenaient des âmes devant des Osiris aux bras pris dans un contour inflexible, comme dans une camisole de force, qu’assistaient les quarante-deux juges de l’Amenti accroupis sur deux files et portant sur leurs têtes empruntées à tous les règnes de la zoologie une plume d’autruche en équilibre.
Toutes ces figurations, cernées d’un trait creusé dans le calcaire et bariolées des couleurs les plus vives, avaient cette vie immobile, ce mouvement figé, cette intensité mystérieuse de l’art égyptien, contrarié par la règle sacerdotale, et qui ressemble à un homme bâillonné tâchant de faire comprendre son secret.
Au milieu de la salle se dressait massif et grandiose le sarcophage creusé dans un énorme bloc de basalte noir que fermait un couvercle de même matière, taillé en dos d’âne. Les quatre faces du monolithe funèbre étaient couvertes de personnages et d’hiéroglyphes aussi précieusement gravés que l’intaille d’une bague en pierre fine, quoique les Égyptiens ne connussent pas le fer et que le basalte ait un grain réfractaire à émousser les aciers les plus durs. L’imagination se perd à rêver le procédé par lequel ce peuple merveilleux écrivait sur le porphyre et le granit, comme avec une pointe sur des tablettes de cire.
Aux angles du sarcophage étaient posés quatre vases d’albâtre oriental du galbe le plus élégant et le plus pur, dont les couvercles sculptés représentaient la tête d’homme d’Amset, la tête de cynocéphale d’Hapi, la tête de chacal de Soumaoutf, la tête d’épervier de Kebsbnif : c’étaient les vases contenant les viscères de la momie enfermée dans le sarcophage. À la tête du tombeau, une effigie d’Osiris, la barbe nattée, semblait veiller sur le sommeil du mort. Deux statues de femme coloriées se dressaient à droite et à gauche de la tombe, soutenant d’une main sur leur tête une boîte carrée, et de l’autre, appuyé à leur flanc, un vase à libations. L’une était vêtue d’un simple jupon blanc collant sur les hanches et suspendu par des bretelles croisées ; l’autre, plus richement habillée, s’emboîtait dans une espèce de fourreau étroit papelonné d’écailles successivement rouges et vertes.
À côté de la première, l’on voyait trois jarres primitivement remplies d’eau du Nil, qui en s’évaporant n’avait laissé que son limon, et un plat contenant une pâte alimentaire desséchée.
À côté de la seconde, deux petits navires, pareils à ces modèles de vaisseaux qu’on fabrique dans les ports de mer, rappelaient avec exactitude, celui-ci, les moindres détails des barques destinées à transporter les corps de Diospolis aux Memnonia ; celui-là, la nef symbolique qui fait passer l’âme aux régions de l’Occident. Rien n’était oublié, ni les mâts, ni le gouvernail, composé d’un long aviron, ni le pilote, ni les rameurs, ni la momie entourée de pleureuses et couchée sous le naos, sur un lit à pattes de lion, ni les figures allégoriques des divinités funèbres accomplissant leurs fonctions sacrées. Barques et personnages étaient peints de couleurs vives, et sur les deux joues de la proue relevée en bec comme la poupe, s’ouvrait le grand œil osirien allongé d’antimoine ; un bucrane et des ossements de bœuf semés ça et là témoignaient qu’une victime avait été immolée pour assumer les mauvaises chances qui eussent pu troubler le repos du mort. Des coffrets peints et chamarrés d’hiéroglyphes étaient placés sur le tombeau ; des tables de roseau soutenaient encore les offrandes funèbres ; rien n’avait été touché dans ce palais de la Mort, depuis le jour où la momie, avec son cartonnage et ses deux cercueils, s’était allongée sur sa couche de basalte. Le ver du sépulcre, qui sait si bien se frayer passage à travers les bières les mieux fermées, avait lui-même rebroussé chemin, repoussé par les âcres parfums du bitume et des aromates.
« Faut-il ouvrir le sarcophage ? dit Argyropoulos après avoir laissé à Lord Evandale et à Rumphius le temps d’admirer les splendeurs de la salle dorée.
— Certainement, répondit le jeune lord ; mais prenez garde d’écorner les bords du couvercle en introduisant vos leviers dans la jointure, car je veux enlever ce tombeau et en faire présent au British Muséum. »
Toute la troupe réunit ses efforts pour déplacer le monolithe ; des coins de bois furent enfoncés avec précaution, et, au bout de quelques minutes de travail, l’énorme pierre se déplaça et glissa sur les tasseaux préparés pour la recevoir. Le sarcophage ouvert laissa voir le premier cercueil hermétiquement fermé. C’était un coffre orné de peintures et de dorures, représentant une espèce de naos, avec des dessins symétriques, des losanges, des quadrilles, des palmettes et des lignes d’hiéroglyphes. On fit sauter le couvercle, et Rumphius, qui se penchait sur le sarcophage, poussa un cri de surprise lorsqu’il découvrit le contenu du cercueil : « Une femme ! une femme ! » s’écria-t-il, ayant reconnu le sexe de la momie à l’absence de barbe osirienne et à la forme du cartonnage.
Le Grec aussi parut étonné ; sa vieille expérience de fouilleur le mettait à même de comprendre tout ce qu’une pareille trouvaille avait d’insolite. La vallée de Biban-el-Molouk est le Saint-Denis de l’ancienne Thèbes, et ne contient que des tombes de rois. La nécropole des reines est située plus loin, dans une autre gorge de la montagne. Les tombeaux des reines sont fort simples, et composés ordinairement de deux ou trois couloirs et d’une ou deux chambres. Les femmes, en Orient, ont toujours été regardées comme inférieures à l’homme, même dans la mort. La plupart de ces tombes, violées à des époques très anciennes, ont servi de réceptacle à des momies difformes grossièrement embaumées, où se voient encore des traces de lèpre et d’éléphantiasis. Par quelle singularité, par quel miracle, par quelle substitution ce cercueil féminin occupait-il ce sarcophage royal, au milieu de ce palais cryptique, digne du plus illustre et du plus puissant des Pharaons !
« Ceci dérange, dit le docteur à Lord Evandale, toutes mes notions et toutes mes théories, et renverse les systèmes les mieux assis sur les rites funèbres égyptiens, si exactement suivis pourtant pendant des milliers d’années ! Nous touchons sans doute à quelque point obscur, à quelque mystère perdu de l’histoire. Une femme est montée sur le trône des Pharaons et a gouverné l’Égypte. Elle s’appelait Tahoser, s’il faut en croire des cartouches gravés sur des martelages d’inscriptions plus anciennes ; elle a usurpé la tombe comme le trône, ou peut-être quelque ambitieuse, dont l’histoire n’a pas gardé souvenir, a renouvelé sa tentative.
— Personne mieux que vous n’est en état de résoudre ce problème difficile, fit Lord Evandale ; nous allons emporter cette caisse pleine de secrets dans notre cange, où vous dépouillerez à votre aise ce document historique, et devinerez sans doute l’énigme que proposent ces éperviers, ces scarabées, ces figures à genoux, ces lignes en dents de scie, ces uræus ailés, ces mains en spatule que vous lisez aussi couramment que le grand Champollion. »
Les fellahs, dirigés par Argyropoulos, enlevèrent l’énorme coffre sur leurs épaules, et la momie, refaisant en sens inverse la promenade funèbre qu’elle avait accomplie du temps de Moïse, dans une bari peinte et dorée, précédée d’un long cortège, embarquée sur le sandal qui avait amené les voyageurs, arriva bientôt à la cange amarrée sur le Nil, et fut placée dans la cabine assez semblable, tant les formes changent peu en Égypte, au naos de la barque funéraire.
Argyropoulos, ayant rangé autour de la caisse tous les objets trouvés près d’elle, se tint debout respectueusement à la porte de la cabine, et parut attendre. Lord Evandale comprit et lui fit compter les vingt-cinq mille francs par son valet de chambre.
Le cercueil ouvert posait sur des tasseaux, au milieu de la cabine, brillant d’un éclat aussi vif que si les couleurs de ses ornements eussent été appliquées d’hier, et encadrait la momie, moulée dans son cartonnage, d’un fini et d’une richesse d’exécution remarquables.
Jamais l’antique Égypte n’avait emmailloté avec plus de soin un de ses enfants pour le sommeil éternel. Quoique aucune forme ne fût indiquée dans cet Hermès funèbre, terminé en gaine, d’où se détachaient seules les épaules et la tête, on devinait vaguement un corps jeune et gracieux sous cette enveloppe épaissie. Le masque doré, avec ses longs yeux cernés de noir et avivés d’émail, son nez aux ailes délicatement coupées, ses pommettes arrondies, ses lèvres épanouies et souriant de cet indescriptible sourire du sphinx, son menton, d’une courbe un peu courte, mais d’une finesse extrême de contour, offraient le plus pur type de l’idéal égyptien, et accusaient, par mille petits détails caractéristiques, que l’art n’invente pas, la physionomie individuelle d’un portrait. Une multitude de fines nattes, tressées en cordelettes et séparées par des bandeaux, retombaient, de chaque côté du masque, en masses opulentes. Une tige de lotus, partant de la nuque, s’arrondissait au-dessus de la tête et venait ouvrir son calice d’azur sur l’or mat du front, et complétait, avec le cône funéraire, cette coiffure aussi riche qu’élégante.
Un large gorgerin, composé de fins émaux cloisonnés de traits d’or, cerclait la base du col et descendait en plusieurs rangs, laissant voir, comme deux coupes d’or, le contour ferme et pur de deux seins vierges.
Sur la poitrine, l’oiseau sacré à la tête de bélier, portant entre ses cornes vertes le cercle rouge du soleil occidental et soutenu par deux serpents coiffés du pschent qui gonflaient leurs poches, dessinait sa configuration monstrueuse pleine de sens symboliques. Plus bas, dans les espaces laissés libres par les zones transversales et rayées de vives couleurs représentant les bandelettes, l’épervier de Phré couronné du globe, l’envergure éployée, le corps imbriqué de plumes symétriques, et la queue épanouie en éventail, tenait entre chacune de ses serres le Tau mystérieux, emblème d’immortalité. Des dieux funéraires, à face verte, à museau de singe et de chacal, présentaient, d’un geste hiératiquement roide, le fouet, le pedum, le sceptre ; l’œil osirien dilatait sa prunelle rouge cernée d’antimoine ; les vipères célestes épaississaient leur gorge autour des disques sacrés ; des figures symboliques allongeaient leurs bras empennés de plumes semblables à des lames de jalousie, et les deux déesses du commencement et de la fin, la chevelure poudrée de poudre bleue, le buste nu jusqu’au dessous du sein, le reste du corps bridé dans un étroit jupon, s’agenouillaient, à la mode égyptienne, sur des coussins verts et rouges, ornés de gros glands.
Une bandelette longitudinale d’hiéroglyphes, partant de la ceinture et se prolongeant jusqu’aux pieds, contenait sans doute quelques formules du rituel funèbre, ou plutôt les nom et qualités de la défunte, problème que Rumphius se promit de résoudre plus tard.
Toutes les peintures, par le style du dessin, la hardiesse du trait, l’éclat de la couleur, dénotaient de la façon la plus évidente, pour un œil exercé, la plus belle période de l’art égyptien.
Lorsque le lord et le savant eurent assez contemplé cette première enveloppe, ils tirèrent le cartonnage de sa boîte et le dressèrent contre une paroi de la cabine.
C’était un spectacle étrange que ce maillot funèbre à masque doré, se tenant debout comme un spectre matériel, et reprenant une fausse attitude de vie, après avoir gardé si longtemps la pose horizontale de la mort sur un lit de basalte, au cœur d’une montagne éventrée par une curiosité impie. L’âme de la défunte, qui comptait sur l’éternel repos, et qui avait pris tant de soins pour préserver sa dépouille de toute violation, dut s’en émouvoir, au-delà des mondes, dans le cercle de ses voyages et de ses métamorphoses.
Rumphius, armé d’un ciseau et d’un marteau pour séparer en deux le cartonnage de la momie, avait l’air d’un de ces génies funèbres coiffés d’un masque bestial, qu’on voit dans les peintures des hypogées s’empresser autour des morts pour accomplir quelque rite effrayant et mystérieux ; Lord Evandale, attentif et calme, ressemblait avec son pur profil au divin Osiris attendant l’âme pour la juger, et, si l’on veut pousser la comparaison plus loin, son stick rappelait le sceptre que tient le dieu.
L’opération terminée, ce qui prit assez de temps, car le docteur ne voulait pas écailler les dorures, la boîte reposée à terre se sépara en deux comme un moule qu’on ouvre, et la momie apparut dans tout l’éclat de sa toilette funèbre, parée coquettement, comme si elle eût voulu séduire les génies de l’empire souterrain.
À l’ouverture du cartonnage, une vague et délicieuse odeur d’aromates, de liqueur de cèdre, de poudre de santal, de myrrhe et de cinnamome, se répandit par la cabine de la cange : car le corps n’avait pas été englué et durci dans ce bitume noir qui pétrifie les cadavres vulgaires, et tout l’art des embaumeurs, anciens habitants des Memnonia, semblait s’être épuisé à conserver cette dépouille précieuse.
Un lacis d’étroites bandelettes en fine toile de lin, sous lequel s’ébauchaient vaguement les traits de la figure, enveloppait la tête ; les baumes dont ils étaient imprégnés avaient coloré ces tissus d’une belle teinte fauve. À partir de la poitrine, un filet de minces tuyaux de verre bleu, semblables à ces cannetilles de jais qui servent à broder les basquines espagnoles, croisait ses mailles réunies à leurs points d’intersection par de petits grains dorés, et, s’allongeant jusqu’aux jambes, formait à la morte un suaire de perles digne d’une reine ; les statuettes des quatre dieux de l’Amenti, en or repoussé, brillaient rangées symétriquement au bord supérieur du filet, terminé en bas par une frange d’ornements du goût le plus pur. Entre les figures des dieux funèbres s’allongeait une plaque d’or au-dessus de laquelle un scarabée de lapis-lazuli étendait ses longues ailes dorées.
Sous la tête de la momie était placé un riche miroir de métal poli, comme si l’on eût voulu fournir à l’âme de la morte le moyen de contempler le spectre de sa beauté pendant la longue nuit du sépulcre. À côté du miroir, un coffret en terre émaillée, d’un travail précieux, renfermait un collier composé d’anneaux d’ivoire, alternant avec des perles d’or, de lapis-lazuli et de cornaline. Au long du corps, on avait mis l’étroite cuvette carrée en bois de santal, où de son vivant la morte accomplissait ses ablutions parfumées. Trois vases en albâtre rubané, fixés au fond du cercueil, ainsi que la momie, par une couche de natrum, contenaient les deux premiers des baumes d’une couleur encore appréciable, et le troisième de la poudre d’antimoine et une petite spatule pour colorer le bord des paupières et en prolonger l’angle externe, suivant l’antique usage égyptien, pratiqué de nos jours par les femmes orientales.
« Quelle touchante coutume, dit le docteur Rumphius, enthousiasmé à la vue de ces trésors, d’ensevelir avec une jeune femme tout son coquet arsenal de toilette ! car c’est une jeune femme, à coup sûr, qu’enveloppent ces bandes de toile jaunies par le temps et les essences : à côté des Égyptiens, nous sommes vraiment des barbares ; emportés par une vie brutale, nous n’avons plus le sens délicat de la mort. Que de tendresse, que de regrets, que d’amour révèlent ces soins minutieux, ces précautions infinies, ces soins inutiles que personne ne devait jamais voir, ces caresses à une dépouille insensible, cette lutte pour arracher à la destruction une forme adorée, et la rendre intacte à l’âme au jour de la réunion suprême !
— Peut-être, répondit Lord Evandale tout pensif, notre civilisation, que nous croyons culminante, n’est-elle qu’une décadence profonde, n’ayant plus même le souvenir historique des gigantesques sociétés disparues. Nous sommes stupidement fiers de quelques ingénieux mécanismes récemment inventés, et nous ne pensons pas aux colossales splendeurs, aux énormités irréalisables pour tout autre peuple de l’antique terre des Pharaons. Nous avons la vapeur ; mais la vapeur est moins forte que la pensée qui élevait les pyramides, creusait les hypogées, taillait les montagnes en sphinx, en obélisques, couvrait des salles d’un seul bloc que tous nos engins ne sauraient remuer, ciselait des chapelles monolithes et savait défendre contre le néant la fragile dépouille humaine, tant elle avait le sens de l’éternité !
— Oh ! les Égyptiens, dit Rumphius en souriant, étaient de prodigieux architectes, d’étonnants artistes, de profonds savants ; les prêtres de Memphis et de Thèbes auraient rendu des points même à nos érudits d’Allemagne, et pour la symbolique, ils étaient de la force de plusieurs Creuzer ; mais nous finirons par déchiffrer leurs grimoires et leur arracher leur secret. Le grand Champollion a donné leur alphabet ; nous autres, nous lirons couramment leurs livres de granit. En attendant, déshabillons cette jeune beauté, plus de trois fois millénaire, avec toute la délicatesse possible.
— Pauvre lady ! murmura le jeune lord ; des yeux profanes vont parcourir ces charmes mystérieux que l’amour même n’a peut-être pas connus. Oh ! oui, sous un vain prétexte de science, nous sommes aussi sauvages que les Perses de Cambyse ; et, si je ne craignais de pousser au désespoir cet honnête docteur, je te renfermerais, sans avoir soulevé ton dernier voile, dans la triple boîte de tes cercueils ! »
Rumphius souleva hors du cartonnage la momie, qui ne pesait pas plus que le corps d’un enfant, et il commença à la démailloter avec l’adresse et la légèreté d’une mère voulant mettre à l’air les membres de son nourrisson ; il défit d’abord l’enveloppe de toile cousue, imprégnée de vin de palmier, et les larges bandes qui, d’espace en espace, cerclaient le corps ; puis il atteignit l’extrémité d’une bandelette mince enroulant ses spirales infinies autour des membres de la jeune Égyptienne ; il pelotonnait sur elle-même la bandelette, comme eût pu le faire un des plus habiles tarischeutes de la ville funèbre, la suivant dans tous ses méandres et ses circonvolutions. À mesure que son travail avançait, la momie, dégagée de ses épaisseurs, comme la statue qu’un praticien dégrossit dans un bloc de marbre, apparaissait plus svelte et plus pure. Cette bandelette déroulée, une autre se présenta, plus étroite et destinée à serrer les formes de plus près. Elle était d’une toile si fine, d’une trame si égale qu’elle eût pu soutenir la comparaison avec la batiste et la mousseline de nos jours. Elle suivait exactement les contours, emprisonnant les doigts des mains et des pieds moulant comme un masque les traits de la figure déjà presque visible à travers son mince tissu. Les baumes dans lesquels on l’avait baignée l’avaient comme empesée, et, en se détachant sous la traction des doigts du docteur, elle faisait un petit bruit sec comme celui du papier qu’on froisse ou qu’on déchire.
Un seul tour restait encore à enlever, et, quelque familiarisé qu’il fût avec des opérations pareilles, le docteur Rumphius suspendit un moment sa besogne, soit par une espèce de respect pour les pudeurs de la mort, soit par ce sentiment qui empêche l’homme de décacheter la lettre, d’ouvrir la porte, de soulever le voile qui cache le secret qu’il brûle d’apprendre ; il mit ce temps d’arrêt sur le compte de la fatigue, et en effet la sueur lui ruisselait du front sans qu’il songeât à l’essuyer de son fameux mouchoir à carreaux bleus : mais la fatigue n’y était pour rien.
Cependant la morte transparaissait sous la trame fine comme sous une gaze, et à travers les réseaux brillaient vaguement quelques dorures.
Le dernier obstacle enlevé, la jeune femme se dessina dans la chaste nudité de ses belles formes, gardant, malgré tant de siècles écoulés, toute la rondeur de ses contours, toute la grâce souple de ses lignes pures. Sa pose, peu fréquente chez les momies, était celle de la Vénus de Médicis, comme si les embaumeurs eussent voulu ôter à ce corps charmant la triste attitude de la mort, et adoucir pour lui l’inflexible rigidité du cadavre. L’une de ses mains voilait à demi sa gorge virginale, l’autre cachait des beautés mystérieuses, comme si la pudeur de la morte n’eût pas été rassurée suffisamment par les ombres protectrices du sépulcre.
Un cri d’admiration jaillit en même temps des lèvres de Rumphius et d’Evandale à la vue de cette merveille.
Jamais statue grecque ou romaine n’offrit un galbe plus élégant ; les caractères particuliers de l’idéal égyptien donnaient même à ce beau corps si miraculeusement conservé une sveltesse et une légèreté que n’ont pas les marbres antiques. L’exiguïté des mains fuselées, la distinction des pieds étroits, aux doigts terminés par des ongles brillants comme l’agate, la finesse de la taille, la coupe du sein, petit et retroussé comme la pointe d’un tatbebs sous la feuille d’or qui l’enveloppait, le contour peu sorti de la hanche, la rondeur de la cuisse, la jambe un peu longue aux malléoles délicatement modelées rappelaient la grâce élancée des musiciennes et des danseuses représentées sur les fresques figurant des repas funèbres, dans les hypogées de Thèbes. C’était cette forme d’une gracilité encore enfantine et possédant déjà toutes les perfections de la femme que l’art égyptien exprime avec une suavité si tendre, soit qu’il peigne les murs des syringes d’un pinceau rapide, soit qu’il fouille patiemment le basalte rebelle.
Ordinairement, les momies pénétrées de bitume et de natrum ressemblent à de noirs simulacres taillés dans l’ébène ; la dissolution ne peut les attaquer, mais les apparences de la vie leur manquent. Les cadavres ne sont pas retournés à la poussière d’où ils étaient sortis ; mais ils se sont pétrifiés sous une forme hideuse qu’on ne saurait regarder sans dégoût ou sans effroi. Ici le corps, préparé soigneusement par des procédés plus sûrs, plus longs et plus coûteux, avait conservé l’élasticité de la chair, le grain de l’épiderme et presque la coloration naturelle ; la peau, d’un brun clair, avait la nuance blonde d’un bronze florentin neuf ; et ce ton ambré et chaud qu’on admire dans les peintures de Giorgione ou du Titien, enfumées de vernis, ne devait pas différer beaucoup du teint de la jeune Égyptienne en son vivant.