Le Roman de la momie (page 7)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la momie · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le courant, endormi en cet endroit, ne lui opposait pas beaucoup de résistance ; mais au milieu du fleuve, pour ne pas être emportée à la dérive, il lui fallut donner de vigoureux coups de pied à l’eau bouillonnante et multiplier ses brassées. Sa respiration devenait courte, haletante, et elle la retenait de peur que le jeune Hébreu ne l’entendît. Quelquefois, une vague plus haute lavait d’écume ses lèvres entrouvertes, trempait ses cheveux et même atteignait sa robe pliée en paquet : heureusement pour elle, car ses forces commençaient à l’abandonner, elle se retrouva bientôt dans des eaux plus calmes. Un faisceau de joncs qui descendait le fleuve et la frôla en passant lui causa une vive terreur. Cette masse d’un vert sombre, prenait, à travers l’obscurité, l’apparence d’un dos de crocodile ; Tahoser avait cru sentir la peau rugueuse du monstre, mais elle se remit de sa frayeur et se dit en continuant à nager : « Qu’importe que les crocodiles me mangent, si Poëri ne m’aime pas ? »

Le danger était réel, surtout la nuit ; pendant le jour, le mouvement perpétuel des barques, le travail des quais, le tumulte de la ville éloignent les crocodiles, qui vont, sur des rives moins fréquentées par l’homme, se vautrer dans la vase et se réjouir au soleil ; mais l’ombre leur rend toute leur audace.

Tahoser n’y avait pas pensé. La passion ne calcule pas. L’idée de ce péril lui fût-elle venue, elle l’aurait bravé, elle si timide pourtant, et qu’effrayait un papillon obstiné qui voltigeait autour d’elle, la prenant pour une fleur.

Tout à coup la barque s’arrêta, quoique la rive fût encore à quelque distance. Poëri, suspendant son travail de pagaie, parut promener ses regards autour de lui avec inquiétude. Il avait aperçu la tache blanchâtre produite sur l’eau par la robe roulée de Tahoser.

Se croyant découverte, l’intrépide nageuse plongea bravement, résolue à ne remonter à la surface, dût-elle étouffer, que lorsque les soupçons de Poëri seraient dissipés.

« J’aurais cru que quelqu’un me suivait à la nage, se dit Poëri en se remettant à ramer ? Mais qui se risquerait dans le Nil à cette heure ? J’étais fou. J’ai pris pour une tête humaine coiffée d’un linge une touffe de lotus blancs, peut-être même un simple flocon d’écume, car je ne vois plus rien. »

Lorsque Tahoser, dont les veines sifflaient dans les tempes, et qui commençait à voir passer des lueurs rouges dans l’eau sombre du fleuve, revint en toute hâte dilater ses poumons par une longue gorgée d’air, la barque de papyrus avait repris son allure confiante, et Poëri manœuvrait l’aviron avec le flegme imperturbable des personnes allégoriques qui conduisent la bari de Maüt sur les bas-reliefs et les peintures des temples.

La rive n’était plus qu’à quelques brassées ; l’ombre prodigieuse des pylônes et des murs énormes du palais du Nord, qui ébauchait ses entassements opaques, surmontés par les pyramidions de six obélisques, à travers le bleu violâtre de la nuit, s’étalait immense et formidable sur le fleuve, et protégeait Tahoser, qui pouvait nager sans crainte d’être aperçue.

Poëri aborda un peu au-dessous du palais en descendant le Nil, et il attacha sa barque à un pieu, de façon à la retrouver pour le retour ; puis il prit son bâton de palmier et monta la rampe du quai d’un pas alerte.

La pauvre Tahoser, presque à bout de forces, suspendit ses mains crispées à la première marche de l’escalier, et sortit avec peine du fleuve ses membres ruisselants, que le contact de l’air alourdit en leur faisant sentir subitement la fatigue ; mais le plus difficile de sa tâche était accompli.

Elle gravit les marches, une main sur son cœur qui battait violemment, l’autre sur sa tête pour maintenir sa robe roulée et trempée. Après avoir vu la direction que prenait Poëri, elle s’assit au haut de la rampe, déplia sa tunique et la revêtit. Le contact de l’étoffe mouillée lui causa un léger frisson. La nuit pourtant était douce, et la brise du sud soufflait tiède ; mais la courbature l’enfiévrait et ses petites dents se heurtèrent ; elle fit un appel à son énergie, et, rasant les murailles en talus des gigantesques édifices, elle parvint à ne pas perdre de vue le jeune Hébreu, qui tourna l’angle de l’immense enceinte de briques du palais, et s’enfonça à travers les rues de Thèbes.

Au bout d’un quart d’heure de marche, les palais, les temples, les riches maisons disparurent pour faire place à des habitations plus humbles ; au granit, au calcaire, au grès succédaient les briques crues, le limon pétri avec de la paille. Les formes architecturales s’effaçaient ; des cahutes s’arrondissaient comme des ampoules ou des verrues sur des terrains déserts ; à travers de vagues cultures, empruntant à la nuit des configurations monstrueuses ; des pièces de bois, des briques moulées, rangées en tas, encombraient le chemin. Du silence se dégageaient des bruits étranges, inquiétants ; une chouette coupait l’air de son aile muette ; des chiens maigres, levant leur long museau pointu, suivaient d’un aboiement plaintif le vol inégal d’une chauve-souris ; des scarabées et des reptiles peureux se sauvaient en faisant bruire l’herbe sèche.

« Est-ce que Harphré aurait dit vrai ? pensait Tahoser, impressionnée par l’aspect sinistre du lieu ; Poëri viendrait-il là sacrifier un enfant à ces dieux barbares qui aiment le sang et la souffrance ? Jamais endroit ne fut plus propice à des rites cruels. »

Cependant, profitant des angles d’ombre, des bouts de mur, des touffes de végétation, des inégalités de terrain, elle se maintenait toujours à une distance égale de Poëri :

« Quand je devrais assister, témoin invisible, à quelque scène effroyable comme un cauchemar, entendre les cris de la victime, voir le sacrificateur les mains rouges de sang retirer du petit corps le cœur fumant, j’irai jusqu’au bout », se dit Tahoser en regardant le jeune Hébreu pénétrer dans une hutte de terre dont les crevasses laissaient filtrer quelques rayons de lumière jaune.

Quand Poëri fut entré, la fille de Pétamounoph s’approcha, sans qu’un caillou eût crié sous son pas de fantôme, sans qu’un chien eût signalé sa présence en donnant de la voix ; elle fit le tour de la cahute, comprimant son cœur, retenant son haleine, et découvrit, en la voyant luire sur le fond sombre de la muraille d’argile, une fente assez large pour laisser pénétrer le regard à l’intérieur.

Une petite lampe éclairait la chambre, moins pauvre qu’on n’eût pu le penser d’après l’apparence du taudis ; les parois lissées avaient un poli de stuc. Sur des socles de bois peints de couleurs variées étaient posés des vases d’or et d’argent ; des bijoux scintillaient dans des coffres entrouverts. Des plats de métal brillant rayonnaient sur le mur, et un bouquet de fleurs rares s’épanouissait dans un pot de terre émaillée au milieu d’une petite table.

Mais ce n’étaient pas ces détails d’ameublement qui intéressaient Tahoser, quoique le contraste de ce luxe caché avec la misère extérieure de l’habitation lui eût d’abord causé quelque surprise. Son attention était invinciblement attirée par un autre objet.

Sur une estrade tapissée de nattes se tenait une femme de race inconnue et merveilleusement belle. Elle était blanche plus qu’aucune des filles d’Égypte, blanche comme le lait, comme le lis, blanche comme les brebis qui montent du lavoir ; ses sourcils s’étendaient comme des arcs d’ébène, et leurs pointes se rencontraient à la racine d’un nez mince, aquilin, aux narines colorées de tons roses comme le dedans des coquillages. Ses yeux ressemblaient à des yeux de tourterelle, vifs et langoureux à la fois ; ses lèvres étaient deux bandelettes de pourpre, et en se dénouant montraient des éclairs de perles ; ses cheveux se suspendaient, de chaque côté de ses joues de grenade, en touffes noires et lustrées comme deux grappes de raisin mûr ; des pendeloques frissonnaient à ses oreilles, et des colliers d’or à plaquettes incrustées d’argent scintillaient autour de son col rond et poli comme une colonne d’albâtre.

Son vêtement était singulier : il consistait en une large tunique brodée de zébrures et de dessins symétriques de diverses couleurs, descendant des épaules jusqu’à mi-jambe et laissant les bras libres et nus.

Le jeune Hébreu s’assit près d’elle, sur la natte, et lui tint des discours dont Tahoser ne pouvait comprendre la lettre, mais dont elle devinait trop bien le sens pour son malheur : car Poëri et Ra’hel s’exprimaient dans la langue de la patrie, si douce à l’exilé et au captif.

L’espérance est dure à mourir au cœur amoureux.

« Peut-être est-ce sa sœur, se dit Tahoser, et vient-il la voir secrètement, ne voulant pas qu’on sache qu’il appartient à cette race réduite en servitude. »

Puis elle appliquait son visage à la crevasse, écoutant avec une douloureuse intensité d’attention ces mots harmonieux et cadencés dont chaque syllabe contenait un secret qu’elle eût donné sa vie pour savoir, et qui bruissaient vagues, fugitifs, dénués de signification à ses oreilles, comme le vent dans les feuilles et l’eau contre la rive.

« Elle est bien belle… pour une sœur… murmurait-elle, en dévorant d’un œil jaloux cette figure étrange et charmante, au teint pâle, aux lèvres rouges, que rehaussaient des parures de formes exotiques, et dont la beauté avait quelque chose de mystérieusement fatal.

— Ô Ra’hel ! ma bien-aimée Ra’hel », disait souvent Poëri.

Tahoser se souvint de lui avoir entendu murmurer ce mot pendant qu’elle éventait et berçait son sommeil.

« Il y pensait même en rêve : Ra’hel, c’est son nom sans doute. » Et la pauvre enfant sentit à la poitrine une souffrance aiguë, comme si tous les uræus des entablements, toutes les vipères royales des couronnes pharaoniques lui eussent planté leurs crochets venimeux au cœur.

Ra’hel inclina sa tête sur l’épaule de Poëri, comme une fleur trop chargée de parfums et d’amour ; les lèvres du jeune homme effleuraient les cheveux de la belle Juive, qui se renversait lentement, offrant son front moite et ses yeux demi-fermés à cette caresse suppliante et timide ; leurs mains qui se cherchaient s’étaient unies et se pressaient nerveusement.

« Oh ! que ne l’ai-je surpris à quelque cérémonie impie et monstrueuse, égorgeant de ses mains une victime humaine, buvant le sang dans une coupe de terre noire, s’en frottant la face ! il me semble que cela m’eût fait moins souffrir que l’aspect de cette belle femme qu’il embrasse si timidement, » balbutia Tahoser d’une voix faible, en s’affaissant sur la terre dans l’ombre de la cahute.

Deux fois elle essaya de se relever, mais elle retomba à genoux ; un nuage couvrit ses yeux ; ses membres fléchirent ; elle roula évanouie.

Cependant Poëri sortait de la cabane et donnait à Ra’hel un dernier baiser.

X

Pharaon, inquiet et furieux de la disparition de Tahoser, avait cédé à ce besoin de changer de place qui agite les cœurs tourmentés d’une passion inassouvie. Au grand chagrin d’Amensé, de Hont-Reché et de Twéa, ses favorites, qui s’étaient efforcées de le retenir au pavillon d’été par toutes les ressources de la coquetterie féminine, il habitait le palais du Nord, sur l’autre rive du Nil. Sa préoccupation farouche s’irritait de la présence et du babil de ses femmes. Tout ce qui n’était pas Tahoser lui déplaisait ; il trouvait laides maintenant ces beautés qui lui paraissaient si charmantes naguère ; leurs corps jeunes, sveltes, gracieux, aux poses pleines de volupté ; leurs longs yeux avivés d’antimoine où brillait le désir ; leurs bouches pourprées aux dents blanches et au sourire languissant : tout en elles, jusqu’aux parfums suaves qui émanaient de leur peau fraîche comme d’un bouquet de fleurs ou d’une boîte d’aromates, lui était devenu odieux, intolérable ; il semblait leur en vouloir de les avoir aimées, et ne plus comprendre comment il s’était épris de charmes si vulgaires. Lorsque Twéa lui posait sur la poitrine les doigts effilés et roses de sa petite main tremblante d’émotion, comme pour faire renaître le souvenir d’une familiarité ancienne, que Hont-Reché poussait devant lui l’échiquier supporté par deux lions adossés, afin d’engager une partie ou qu’Amensé lui présentait une fleur de lotus avec une grâce respectueuse et suppliante, il se retenait à peine de les frapper de son sceptre, et ses yeux d’épervier lançaient de tels éclairs de dédain que les pauvres femmes qui s’étaient risquées à ces hardiesses se retiraient interdites, les paupières moites de larmes, et s’appuyaient silencieusement à la muraille peinte, tâchant de se confondre par leur immobilité avec les figures des fresques.

Pour éviter ces scènes de pleurs et de violence, il s’était retiré au palais de Thèbes, seul, taciturne et farouche ; et là, au lieu de rester assis sur son trône, dans l’attitude solennelle des dieux et des rois qui, pouvant tout, ne remuent pas et ne font pas de gestes, il se promenait fiévreusement à travers les immenses salles.

C’était un spectacle étrange que de voir ce Pharaon à la haute stature, au maintien imposant, formidable comme les colosses de granit, ses images, faire retentir les larges dalles sous le patin recourbé de sa chaussure.

À son passage, les gardes terrifiés semblaient se figer en statues ; leur souffle s’arrêtait, et l’on ne voyait même plus trembler la double plume d’autruche de leur coiffure. Lorsqu’il était loin, à peine osaient-ils se dire :

« Qu’a donc aujourd’hui le Pharaon ? Il serait rentré vaincu de son expédition qu’il ne serait pas plus morose et plus sombre. »

Si, au lieu d’avoir remporté dix victoires, tué vingt mille ennemis, ramené deux mille vierges choisies parmi les plus belles, rapporté cent charges de poudre d’or, mille charges de bois d’ébène et de dents d’éléphant, sans compter les productions rares et les animaux inconnus, Pharaon eût vu son armée taillée en pièces, ses chars de guerre renversés et brisés, et se fût sauvé seul de la déroute sous une nuée de flèches, poudreux, sanglant, prenant les rênes des mains de son cocher mort à côté de lui, il n’eût pas eu, certes, un visage plus morne et plus désespéré. Après tout, la terre d’Égypte est fertile en soldats ; d’innombrables chevaux hennissent et fouillent le sol du pied dans les écuries du palais, et les ouvriers ont bientôt courbé le bois, fondu le cuivre, aiguisé l’airain ! La fortune des combats est changeante ; un désastre se répare ! mais avoir souhaité une chose qui ne s’était pas accomplie sur-le-champ, rencontré un obstacle entre sa volonté et la réalisation de cette volonté, lancé comme une javeline un désir qui n’avait pas atteint le but : voilà ce qui étonnait ce Pharaon dans les zones supérieures de sa toute-puissance ! Un instant il eut l’idée qu’il n’était qu’un homme !

Il errait donc par les vastes cours, suivant les dromos de colonnes géantes, passant sous les pylônes démesurés, entre les obélisques élancés d’un seul jet et les colosses qui le regardaient de leurs grands yeux effarés ; il parcourait la salle hypostyle et se perdait à travers la forêt granitique de ses cent soixante-deux colonnes hautes et fortes comme des tours. Les figures de dieux, de rois et d’êtres symboliques peintes sur les murailles semblaient fixer sur lui l’œil inscrit de face en lignes noires sur leur masque de profil, les uræus se tordre et gonfler leur gorge, les divinités ibiocéphales allonger leur col, les globes dégager des corniches leurs ailes de pierre et les faire palpiter. Une vie étrange et fantastique animait ces représentations bizarres, peuplant d’apparences vivantes la solitude de la salle énorme, grande à elle seule comme un palais tout entier. Ces divinités, ces ancêtres, ces monstres chimériques, dans leur immobilité éternelle, étaient surpris de voir le Pharaon, ordinairement aussi calme qu’eux mêmes, aller, venir, comme si ses membres fussent de chair, et non de porphyre ou de basalte.

Las de tourner dans ce monstrueux bois de colonnes soutenant un ciel de granit, comme un lion qui cherche la piste de sa proie et flaire de son mufle froncé le sable mobile du désert, Pharaon monta sur une terrasse du palais, s’allongea sur un lit bas et fit appeler Timopht.

Timopht parut et s’avança du haut de l’escalier jusqu’au Pharaon en se prosternant à chaque pas. Il redoutait la colère du maître dont un instant il avait espéré la faveur. L’habileté déployée à découvrir la demeure de Tahoser suffirait-elle pour faire excuser le crime d’avoir perdu la trace de cette belle fille.

Relevant un genou et laissant l’autre ployé, Timopht étendit ses bras vers le roi avec un geste suppliant.

« Ô roi, ne me fais pas mourir ni battre outre mesure ; la belle Tahoser, fille de Pétamounoph, sur laquelle ton désir a daigné descendre comme un épervier qui fond sur une colombe, se retrouvera sans doute, et quand, de retour à sa demeure, elle verra tes magnifiques présents, son cœur sera touché, et, d’elle-même, elle viendra, parmi les femmes qui habitent ton gynécée, prendre la place que tu lui assigneras.

— As-tu interrogé ses servantes et ses esclaves ? dit le Pharaon ; le bâton délie les langues les plus rebelles, et la souffrance fait dire ce qu’on voudrait cacher.

— Nofré et Souhem, sa suivante favorite et son plus vieux serviteur, m’ont dit qu’ils avaient remarqué que les verrous de la porte du jardin étaient tirés, et que probablement leur maîtresse était sortie par là. La porte donne sur le fleuve, et l’eau ne garde pas le sillage des barques.

— Qu’ont dit les bateliers du Nil ?

— Ils n’avaient rien vu ; un seul a dit qu’une femme pauvrement vêtue avait passé le fleuve aux premières lueurs du jour. Mais ce ne pouvait être la belle et riche Tahoser dont tu as remarqué toi-même la figure, et qui marche comme une reine sous des vêtements splendides. »

Le raisonnement de Timopht ne parut pas convaincre Pharaon ; il appuya son menton dans sa main et réfléchit quelques minutes. Le pauvre Timopht attendait en silence, craignant quelque explosion de fureur. Les lèvres du roi remuaient comme s’il se fût parlé à lui-même : « Cet humble habit était un déguisement… Oui, c’est cela… Ainsi travestie, elle est passée de l’autre côté du fleuve… Ce Timopht est un imbécile, sans la moindre pénétration. J’ai bien envie de le faire jeter aux crocodiles ou rouer de coups… — mais pour quel motif ? Une vierge de haute naissance, fille d’un grand prêtre, s’échapper ainsi de son palais, seule, sans prévenir personne de son dessein !… Il y a peut-être quelque amour au fond de ce mystère. »

À cette idée, la face du Pharaon s’empourpra comme à un reflet d’incendie : tout le sang lui était monté du cœur au visage ; à la rougeur succéda une pâleur affreuse, ses sourcils se tordirent comme les vipères des diadèmes, sa bouche se contracta, ses dents grincèrent et sa physionomie devint si terrible que Timopht épouvanté se laissa tomber le nez sur les dalles, comme tombe un homme mort.

Mais le Pharaon se calma ; sa figure reprit son aspect majestueux, ennuyé et placide ; et, voyant que Timopht ne se relevait pas, il le poussa dédaigneusement du pied.

Quand Timopht, qui se regardait déjà comme étendu sur le lit funèbre à pieds de chacal, au quartier des Memnonia, le flanc ouvert, le ventre vidé et prêt à prendre le bain de saumure, se redressa, il n’osa pas lever les yeux vers le roi et resta affaissé sur ses talons, en proie à l’angoisse la plus poignante.

« Allons, Timopht, dit Sa Majesté, lève-toi, cours, dépêche des émissaires de tous côtés, fais fouiller les temples, les palais, les maisons, les villas, les jardins, jusqu’aux plus humbles cahutes, et retrouve Tahoser ; envoie des chars sur toutes les routes, fais sillonner le Nil en tous sens par des barques ; va toi-même, et demande à ceux que tu rencontreras s’ils n’ont pas vu une femme de telle sorte ; viole les tombeaux si elle s’est réfugiée dans l’asile de la mort, au fond de quelque syringe ou de quelque hypogée ; cherche-la comme Isis a cherché son mari Osiris déchiré par Typhon, et, morte ou vivante, ramène-la, ou, par l’uræus de mon pschent, par le bouton de lotus de mon sceptre, tu périras dans d’affreux supplices. »

Timopht s’élança avec la rapidité de l’ibex pour exécuter les ordres du Pharaon, qui, rasséréné, prit une de ces poses de grandeur tranquille que les sculpteurs aiment à donner aux colosses assis à la porte des temples et des palais, et, calme comme il convient à ceux dont les sandales estampées de captifs liés par les coudes reposent sur la tête des peuples, il attendit.

Un tonnerre sourd résonna autour du palais, et, si le ciel n’eût été d’un bleu de lapis-lazuli immuable, on eût pu croire à un orage ; c’étaient les bruits des chars lancés au galop dans toutes les directions, et dont les roues tourbillonnantes retentissaient sur le sol.

Bientôt le Pharaon put apercevoir du haut de sa terrasse les barques coupant l’eau du fleuve sous l’effort des rameurs, et les émissaires se répandre sur l’autre rive à travers la campagne.

La chaîne libyque, avec ses lumières roses et ses ombres d’un bleu de saphir, fermait l’horizon et servait de fond aux gigantesques constructions des Rhamsès, d’Amenoph et de Menephta ; les pylônes aux angles en talus, les murailles aux corniches évasées, les colosses aux mains posées sur les genoux se dessinaient, dorés par un rayon de soleil, sans que l’éloignement pût leur ôter de leur grandeur. Mais ce n’étaient pas ces orgueilleux édifices que regardait Pharaon ; parmi les bouquets de palmiers et les champs cultivés, des maisons, des kiosques coloriés s’élevaient ça et là, tachetant la teinte vivace de la végétation. Sous un de ces toits, sous une de ces terrasses, Tahoser se cachait sans doute, et, par une opération magique, il eût voulu les soulever où les rendre transparents.

Les heures succédèrent aux heures : déjà le soleil avait disparu derrière les montagnes, lançant ses derniers feux à Thèbes, et les messagers ne revenaient pas. Pharaon gardait toujours son attitude immobile. La nuit s’étendit sur la ville, calme, fraîche et bleue ; les étoiles se mirent à scintiller et à faire trembler leurs longs cils d’or dans l’azur profond ; et sur le coin de la terrasse le Pharaon silencieux, impassible découpait ses noirs contours comme une statue de basalte scellée à l’entablement. Plusieurs fois les oiseaux nocturnes voltigèrent autour de sa tête pour s’y poser ; mais, effrayés par sa respiration lente et profonde, ils s’enfuyaient en battant des ailes.

De cette hauteur, le roi dominait sa ville déployée à ses pieds. Du sein de l’ombre bleuâtre jaillissaient les obélisques aux pyramidions aigus, les pylônes, portes gigantesques traversées de rayons, les hautes corniches, les colosses émergeant jusqu’aux épaules du tumulte des constructions, les propylées, les colonnes épanouissant leurs chapiteaux comme d’énormes fleurs de granit, les angles des temples et des palais révélés par une touche argentée de lumière ; les viviers sacrés s’étalaient en miroitant comme du métal poli, les sphinx et les criosphinx alignés en dromos allongeaient leurs pattes, évasaient leur croupe, et les toits plats se succédaient à l’infini, blanchissant sous la lune en masses coupées ça et là de tranches profonde ; par les places et les rues : des points rouges piquaient cette obscurité bleue, comme si les étoiles eussent laissé tomber des étincelles sur la terre ; c’étaient les lampes qui veillaient encore dans la ville endormie ; plus loin, entre les édifices moins serrés, de vagues touffes de palmiers balançaient leurs éventails de feuilles ; au-delà les contours et les formes se perdaient dans la vaporeuse immensité, car l’œil de l’aigle même n’aurait pu atteindre aux limites de Thèbes, et de l’autre côté le vieil Hôpi-Mou descendait majestueusement vers la mer.

Planant par l’œil et la pensée sur cette ville démesurée dont il était le maître absolu, Pharaon réfléchissait tristement aux bornes du pouvoir humain, et son désir, comme un vautour affamé, lui rongeait le cœur ; il se disait :

« Toutes ces maisons renferment des êtres dont mon aspect fait courber le front dans la poussière, et pour qui ma volonté est un ordre des dieux. Lorsque je passe sur mon char d’or ou dans ma litière portée par des oëris, les vierges sentent leur sein palpiter en me suivant d’un long regard timide ; les prêtres m’encensent avec la fumée des amschirs ; le peuple balance des palmes ou répand des fleurs ; le sifflement d’une de mes flèches fait trembler les nations, et les murs des pylônes, immenses comme des montagnes taillées à pic, suffisent à peine pour inscrire mes victoires ; les carrières s’épuisent à fournir du granit pour mes images colossales ; une fois, dans ma satiété superbe, je forme un souhait, et ce souhait je ne peux l’accomplir ! Timopht ne reparaît pas : il n’aura rien trouvé sans doute. Ô Tahoser, Tahoser, que de bonheur tu me dois pour cette attente ! »

Cependant les émissaires, Timopht en tête, visitaient les maisons, battaient les routes, s’informant de la fille du prêtre, donnant son signalement aux voyageurs qu’ils rencontraient. Mais personne ne pouvait leur répondre.

Un premier messager parut sur la terrasse, annonçant au Pharaon que Tahoser ne se retrouvait pas.

Le Pharaon étendit son sceptre ; le messager tomba mort, malgré la dureté proverbiale du crâne des Égyptiens.

Un second se présenta ; il heurta du pied le corps de son camarade, allongé sur la dalle ; un tremblement le prit, car il vit que le Pharaon était en colère.

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