Génie du christianisme (page 11)
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 68-70).
LIVRE IV Chap. II. Logographie et faits historiques Chapitre I. Chronologie
Depuis que quelques savants ont avancé que le monde portoit dans l’histoire de l’homme, ou dans celle de la nature, des marques d’une trop grande antiquité pour avoir l’origine moderne que lui donne la Bible, on s’est mis à citer Sanchoniathon, Porphyre, les livres sanscrits, etc. Ceux qui font valoir ces autorités les ont-ils toujours consultées dans leurs sources ?
D’abord, il est un peu téméraire de vouloir nous persuader qu’Origène, Eusèbe, Bossuet, Pascal, Fénelon, Bacon, Newton, Leibnitz, Huet, et tant d’autres, étaient ou des ignorants, ou des simples, ou des pervers parlant contre leur conviction intime. Cependant, ils ont cru à la vérité de l’histoire de Moïse, et l’on ne peut disconvenir que ces hommes n’eussent une doctrine auprès de laquelle notre érudition est bien peu de chose.
Mais, pour commencer par la chronologie, les savants modernes ont donc dévoré, en se jouant, les insurmontables difficultés qui ont fait pâlir Scaliger, Peteau, Usher, Grotius. Ils riroient de notre ignorance si nous leur demandions quand ont commencé les olympiades ; comment elles s’accordent avec les manières de compter par archontes, par éphores, par édiles, par consuls, par règnes, jeux pythiques, néméens, séculaires ; comment se réunissent tous les calendriers des nations ; de quelle manière il faut opérer pour faire tomber l’ancienne année de Romulus, de dix mois, et de 354 jours, avec l’année de Numa, de 355 jours, et celle de Jules César, de 365 ; par quel moyen on évitera les erreurs, en rapportant ces mêmes années à la commune année attique de 354 jours, et à l’année embolismique de 384 jours ?
Et pourtant ce ne sont pas là les seules perplexités touchant les années. L’ancienne année juive n’avait que 354 jours ; on ajoutoit quelquefois douze jours à la fin de l’an, et quelquefois un mois de trente jours après le mois Adar, afin d’avoir l’année solaire. L’année juive moderne compte douze mois, et prend sept années de treize mois en dix-neuf ans. L’année syriaque varie également, et se forme de 365 jours. L’année turque ou arabe reconnoît 354 jours, et reçoit onze mois intercalaires en vingt-neuf ans. L’année égyptienne se divise en douze mois de trente jours, et ajoute cinq jours au dernier ; l’année persane, nommée yezdegerdic, lui ressemble[1].
Outre ces mille manières de mesurer les temps, toutes ces années n’ont ni les mêmes commencements, ni les mêmes heures, ni les mêmes jours, ni les mêmes divisions. L’année civile des Juifs (ainsi que toutes celles des Orientaux) s’ouvre à la nouvelle lune de septembre, et leur année ecclésiastique à la nouvelle lune de mars. Les Grecs comptent le premier mois de leur année de la nouvelle lune qui suit le solstice d’été. C’est à notre mois de juin que correspond le premier mois de l’année des Perses, et la Chine et l’Inde partent de la première lune de mars. Nous voyons ensuite des mois astronomiques et civils qui se subdivisent en lunaires et solaires, en synodiques et périodiques ; nous voyons des sections de mois en kalendes, ides, décades, semaines ; nous voyons des jours de deux espèces, artificiels et naturels, et qui commencent, ceux-ci au soleil levant, comme chez les anciens Babyloniens, Syriens, Perses ; ceux-là au soleil couchant, ainsi qu’en Chine, dans l’Italie moderne, et comme autrefois chez les Athéniens, les Juifs et les barbares du Nord. Les Arabes commencent leur jour à midi, et la France actuelle à minuit, de même que l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne et le Portugal. Enfin, il n’y a pas jusqu’aux heures qui ne soient embarrassantes en chronologie, en se distinguant en babyloniennes, italiennes et astronomiques ; et si l’on voulait insister davantage, nous ne verrions plus soixante minutes dans une heure européenne, mais mille quatre-vingts scrupules dans l’heure chaldéenne et arabe.
On a dit que la chronologie est le flambeau de l’histoire[2] : plût à Dieu que nous n’eussions que celui-là pour nous éclairer sur les crimes des hommes ! Que seroit-ce si, pour surcroît de perplexité, nous allions nous engager dans les périodes, les ères ou les époques ? La période victorienne, qui parcourt cinq cent trente-deux années, est formée de la multiplication des cycles du soleil et de la lune. Les mêmes cycles, multipliés par celui d’indication, produisent les sept mille neuf cent quatre-vingts années de la période julienne. La période de Constantinople, à son tour, renferme un égal nombre d’années à celui de la période julienne, mais ne commence pas à la même époque. Quant aux ères, ici on compte par l’année de la création[3], là par olympiade[4], par la fondation de Rome[5], par la naissance de Jésus-Christ, par l’époque d’Eusèbe, par celle des Séleucides[6], celle de Nabonassar[7], celle des martyrs[8]. Les Turcs ont leur hégire[9], les Persans leur yezdegerdic[10]. On compte encore par les ères julienne, grégorienne, ibérienne[11] et actienne[12]. Nous ne parlerons point des marbres d’Arundel, des médailles et des monuments de toutes les sortes, qui introduisent de nouveaux désordres dans la chronologie. Est-il un homme de bonne foi qui, en jetant seulement un coup d’œil sur ces pages, ne convienne que tant de manières indécises de calculer les temps suffisent pour faire de l’histoire un épouvantable chaos ? Les annales des Juifs, de l’aveu même des savants, sont les seules dont la chronologie soit simple, régulière et lumineuse. Pourquoi donc aller, par un zèle ardent d’impiété, se consumer l’esprit sur des chicanes de temps, aussi arides qu’indéchiffrables, lorsque nous avons le fil le plus certain pour nous guider dans l’histoire ? Nouvelle évidence en faveur des Écritures.
↑ La seconde année persane, appelée gélaléan, et qui commença l’an du monde 1089, est la plus exacte des années civiles, en ce qu’elle ramène les solstices et les équinoxes précisément aux mêmes jours. Elle se compose au moyen d’une intercalation répétée six ou sept fois dans quatre, et ensuite une fois dans cinq ans.
↑ Cette époque se subdivise en grecque, juive, alexandrine, etc.
↑ Les premiers chrétiens jusqu’en 532, A. D., et de nos jours par les chrétiens d’Abyssinie et d’Égypte.
↑ Nom d’un roi de Perse tué dans une bataille contre les Sarrasins, l’an de notre ère 632.
↑ Suivie dans les conciles et sur les vieux monuments de l’Espagne.
↑ Qui tire son nom de la bataille d’Actium, et dont se sont servis Ptolémée, Josèphe, Eusèbe et Censorinus.
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 70-76).
Chapitre I. Chronologie Chap. III. Astronomie Chap. II. Logographie et faits historiques
Après les objections chronologiques contre la Bible viennent celles qu’on prétend tirer des faits mêmes de l’histoire. On rapporte la tradition des prêtres de Thèbes qui donnoit dix-huit mille ans au royaume d’Égypte, et l’on cite la liste des dynasties de ces rois, qui existe encore.
Plutarque, qu’on ne soupçonnera pas de christianisme, se chargea d’une partie de la réponse. « Encore, dit-il en parlant des Égyptiens, que leur année ait été de quatre mois, selon quelques auteurs, elle n’étoit d’abord composée que d’un seul, et ne contenoit que le cours d’une seule lune. Et ainsi, faisant d’un seul mois une année, cela est cause que le temps qui s’est écoulé depuis leur origine paraît extrêmement long, et que, bien qu’ils habitent nouvellement leur pays, ils passent pour les plus anciens des peuples[1]. » Nous savons d’ailleurs, par Hérodote[2], Diodore de Sicile[3], Justin[4], Jablonsky[5], Strabon[6], que les Égyptiens mettent leur orgueil à égarer leur origine dans les temps, et, pour ainsi dire, à cacher leur berceau sous les siècles.
Le nombre de leurs règnes ne peut guère embarrasser. On sait que les dynasties égyptiennes sont composées de rois contemporains ; d’ailleurs, le même mot, dans les langues orientales, se lit de cinq à six manières différentes, et notre ignorance a souvent fait de la même personne cinq ou six personnages divers[7]. Et c’est aussi ce qui est arrivé par rapport aux traductions d’un seul nom. L’Athoth des Égyptiens est traduit, dans Érosthène, par Έρμογενὴς, ce qui signifie en grec le lettré, comme Athoth l’exprime en Égyptien : on n’a pas manqué de faire deux rois d’Athoth et d’Hermès ou Hermogène. Mais l’Athoth de Manethon se multiplie encore ; il devient Thoth dans Platon, et le texte de Sanchoniathon prouve en effet que c’est le nom primitif. La lettre A est une de ces lettres qu’on retranche et qu’on ajoute à volonté dans les langues orientales : ainsi l’historien Josèphe traduit par Apachnas le nom du même homme qu’Africanus appelle Pachnas. Voici donc Thoth, Athoth, Hermès, ou Hermogène, ou Mercure, cinq hommes fameux qui vont composer entre eux près de deux siècles ; et cependant ces cinq rois n’étoient qu’un seul Égyptien, qui n’a peut-être pas vécu soixante ans[8].
Après tout, qu’est-il besoin de s’appesantir sur des disputes logographiques, lorsqu’il suffit d’ouvrir l’histoire pour se convaincre de l’origine moderne des hommes ? On a beau former des complots avec des siècles inventés, dont le temps n’est point le père ; on a beau multiplier et supposer la mort pour en emprunter les ombres, tout cela n’empêche pas que le genre humain ne soit que d’hier. Les noms des inventeurs des arts nous sont aussi familiers que ceux d’un frère ou d’un aïeul. C’est Hypsuranius qui bâtit ces huttes de roseaux où logea la primitive innocence ; Usoüs couvrit sa nudité de peaux de bêtes, et affronta la mer sur un tronc d’arbre[9]. Tubalcaïn mit le fer dans la main des hommes[10] ; Noé ou Bacchus planta la vigne, Caïn ou Triptolème courba la charrue, Agrotès[11] ou Cérès recueillit la première moisson. L’histoire, la médecine, la géométrie, les beaux-arts, les lois, ne sont pas plus anciennement au monde, et nous les devons à Hérodote, Hippocrate, Thalès, Homère, Dédale, Minos. Quant à l’origine des rois et des villes, l’histoire nous en a été conservée par Moïse, Platon, Justin et quelques autres, et nous savons quand et pourquoi les diverses formes de gouvernement se sont établies chez les peuples[12].
Que si pourtant on est étonné de trouver tant de grandeur et de magnificence dans les premières cités de l’Asie, cette difficulté cède sans peine à une observation tirée du génie des Orientaux. Dans tous les âges, ces peuples ont bâti des villes immenses, sans qu’on en puisse rien conclure en faveur de leur civilisation, et conséquemment de leur antiquité. L’Arabe, échappé des sables brûlants où il s’estimoit heureux d’enfermer une ou deux toises d’ombre sous une tente de peaux de brebis, cet Arabe a élevé, presque sous nos yeux, des cités gigantesques, vastes métropoles où ce citoyen des déserts semble avoir voulu enclore la solitude. Les Chinois, si peu avancés dans les arts, ont aussi les plus grandes villes du globe, avec des jardins, des murailles, des palais, des lacs, des canaux artificiels, comme ceux de l’ancienne Babylone[13]. Nous-mêmes, enfin, ne sommes-nous pas un exemple frappant de la rapidité avec laquelle les peuples se civilisent ? Il n’y a guère plus de douze siècles que nos ancêtres étoient aussi barbares que les Hottentots, et nous surpassons aujourd’hui la Grèce dans les raffinements du goût, du luxe et des arts.
La logique générale des langues ne peut fournir aucune raison valide en faveur de l’ancienneté des hommes. Les idiomes du primitif Orient, loin d’annoncer des peuples vieillis en société, décèlent au contraire des hommes fort près de la nature. Le mécanisme en est d’une extrême simplicité : l’hyperbole, l’image, les figures poétiques, s’y reproduisent sans cesse, tandis qu’on y trouve à peine quelques mots pour la métaphysique des idées. Il seroit impossible d’énoncer clairement en hébreu la théologie des dogmes chrétiens[14]. Ce n’est que chez les Grecs et chez les Arabes modernes qu’on rencontre les termes composés propres au développement des abstractions de la pensée. Tout le monde sait qu’Aristote est le premier philosophe qui ait inventé des catégories, où les idées viennent se ranger de force, quelle que soit leur classe ou leur nature[15].
Enfin, l’on prétend qu’avant que les Egyptiens eussent bâti ces temples dont il nous reste de si belles ruines, les peuples pasteurs gardoient déjà leurs troupeaux sur d’autres ruines laissées par une nation inconnue : ce qui supposeroit une très-grande antiquité.
Pour décider cette question il faudroit savoir au juste qui étoient et d’où venoient les peuples pasteurs. M. Bruce, qui voyoit tout en Éthiopie, les fait sortir de ce pays. Et cependant les Éthiopiens, loin de pouvoir répandre au loin des colonies, étoient eux-mêmes à cette époque un peuple nouvellement établi. Æthiopes, dit Eusèbe, ab Indo flumine consurgentes, juxta Ægyptum consederunt. Manéthon, dans sa sixième dynastie, appelle les pasteurs Φοινίχδς ζένοι, Phéniciens étrangers. Eusèbe place leur arrivée en Égypte sous le règne d’Aménophis : d’où il faut tirer ces deux conséquences : 1° que l’Égypte n’étoit pas alors barbare, puisque Inachus, Égyptien, portoit vers ce temps-là les lumières dans la Grèce ; 2° que l’Égypte n’étoit pas couverte de ruines, puisque Thèbes étoit bâtie, puisque Aménophis était père de ce Sésostris qui éleva la gloire des Égyptiens à son comble. Au rapport de l’historien Josèphe, ce fut Thetmosis qui contraignit les pasteurs à abandonner entièrement les bords du Nil[16].
Mais quels nouveaux arguments n’auroit-on point formés contre l’Écriture si on avoit connu un autre prodige historique qui tient également à des ruines, hélas ! comme toute l’histoire des hommes ? On a découvert depuis quelques années, dans l’Amérique septentrionale, des monuments extraordinaires sur les bords du Muskingum, du Miani, du Wabache, de l’Ohio, et surtout du Scioto[17], où ils occupent un espace de plus de vingt lieues en longueur. Ce sont des murs en terre avec des fossés, des glacis, des lunes, demi-lunes, et de grands cônes qui servent de sépulcres. On a demandé, mais sans succès, quel peuple a laissé de pareilles traces ? L’homme est suspendu dans le présent, entre le passé et l’avenir, comme sur un rocher entre deux gouffres ; derrière lui, devant lui, tout est ténèbres ; à peine aperçoit-il quelques fantômes qui, remontant du fond des deux abîmes, surnagent un instant à leur surface, et s’y replongent.
Quelles que soient les conjectures sur ces ruines américaines, quand on y joindroit les visions d’un monde primitif et les chimères d’une Atlantide, la nation civilisée qui a peut-être promené la charrue dans la plaine où l’Iroquois poursuit aujourd’hui les ours n’a pas eu besoin, pour consommer ses destinées, d’un temps plus long que celui qui a dévoré les empires de Cyrus, d’Alexandre et de César. Heureux du moins ce peuple qui n’a point laissé de nom dans l’histoire et dont l’héritage n’a été recueilli que par les chevreuils des bois et les oiseaux du ciel ! Nul ne viendra renier le Créateur dans ces retraites sauvages, et, la balance à la main, peser la poudre des morts, pour prouver l’éternité de la race humaine.
Pour moi, amant solitaire de la nature et simple confesseur de la Divinité, je me suis assis sur ces ruines. Voyageur sans renom, j’ai causé avec ces débris comme moi-même ignorés. Les souvenirs confus des hommes et les vagues rêveries du désert se mêloient au fond de mon âme. La nuit étoit au milieu de sa course ; tout étoit muet, et la lune, et les bois, et les tombeaux. Seulement, à longs intervalles, on entendoit la chute de quelque arbre que la hache du temps abattoit dans la profondeur des forêts : ainsi tout tombe, tout s’anéantit.
Nous ne nous croyons pas obligé de parler sérieusement des quatre jogues, ou âges indiens, dont le premier a duré trois millions deux cent mille ans, le second un million d’années, le troisième seize cent mille ans, et le quatrième, ou l’âge actuel, qui durera quatre cent mille ans.
Si l’on joint à toutes ces difficultés de chronologie, de logographie et de faits, les erreurs qui naissent des passions de l’historien ou des hommes qui vivent dans ses fastes ; si on y ajoute les fautes de copistes, et mille accidents de temps et de lieux, il faudra, de nécessité, convenir que toutes les raisons en faveur de l’antiquité du globe par l’histoire sont aussi peu satisfaisantes qu’inutiles à rechercher. Et certes on ne peut nier que c’est assez mal établir la durée du monde que d’en prendre la base dans la vie humaine. Quoi ! c’est par la succession rapide d’ombres d’un moment que l’on prétend nous démontrer la permanence et la réalité des choses ! c’est par des décombres qu’on veut nous prouver une société sans commencement et sans fin ! Faut-il donc beaucoup de jours pour amasser beaucoup de ruines ? Que le monde seroit vieux si l’on comptoit ses années par ses débris !
↑ Pour citer un exemple entre mille, le monogramme de Fo-hi, divinité des Chinois, est exactement le même que celui de Menès, divinité de l’Égypte ; et il est assez prouvé d’ailleurs que les caractères orientaux ne sont que des signes généraux d’idées, que chacun traduit dans sa langue, comme le chiffre arabe parmi nous. Ainsi, par exemple l’Italien prononce duodecimo, le même nombre que l’Anglais exprime par le mot twelve, et que le Français rend par celui de douze.