Génie du christianisme (page 2)
En passant aux rapports de l’esprit, nous trouvons que les plaisirs de la pensée sont aussi des secrets. Le secret est d’une nature si divine, que les premiers hommes de l’Asie ne parloient que par symboles. À quelle science revient-on sans cesse ? À celle qui laisse toujours quelque chose à deviner et qui fixe nos regards sur une perspective infinie. Si nous nous égarons dans le désert, une sorte d’instinct nous fait éviter les plaines, où tout est vu d’un coup d’œil ; nous allons chercher ces forêts, berceau de la religion, ces forêts dont l’ombre, les bruits et le silence sont remplis de prodiges, ces solitudes où les corbeaux et les abeilles nourrissoient les premiers Pères de l’Église, et où ces saints hommes goûtoient tant de délices, qu’ils s’écrioient : « Seigneur, c’est assez : je mourrai de douceurs, si vous ne modérez ma joie ! » Enfin, on ne s’arrête pas au pied d’un monument moderne dont l’origine est connue ; mais que dans une île déserte, au milieu de l’Océan, on trouve tout à coup une statue de bronze dont le bras déployé montre les régions où le soleil se couche, et dont la base soit chargée d’hiéroglyphes et rongée par la mer et le temps, quelle source de méditation pour le voyageur ! Tout est caché, tout est inconnu dans l’univers. L’homme lui-même n’est-il pas un étrange mystère ? D’où part l’éclair que nous appelons existence, et dans quelle nuit va-t-il s’éteindre ? L’Éternel a placé la Naissance et la Mort, sous la forme de deux fantômes voilés, aux deux bouts de notre carrière : l’un produit l’inconcevable moment de notre vie, que l’autre s’empresse de dévorer.
Il n’est donc point étonnant, d’après le penchant de l’homme aux mystères, que les religions de tous les peuples aient eu leurs secrets impénétrables. Les Selles étudioient les paroles prodigieuses des colombes de Dodone ; l’Inde, la Perse, l’Éthiopie, la Scythie, les Gaules, la Scandinavie, avoient leurs cavernes, leurs montagnes saintes, leurs chênes sacrés, où le brahmane, le mage, le gymnosophiste, le druide, prononçoient l’oracle inexplicable des Immortels.
À Dieu ne plaise que nous voulions comparer ces mystères aux mystères de la véritable religion, et les immuables profondeurs du Souverain qui est dans le ciel aux changeantes obscurités de ces dieux, ouvrage de la main des hommes[1] ! Nous avons seulement voulu faire remarquer qu’il n’y a point de religion sans mystères ; ce sont eux qui, avec le sacrifice, constituent essentiellement le culte : Dieu même est le grand secret de la nature ; la divinité étoit voilée en Égypte, et le sphinx s’asseyoit sur le seuil de ses temples.
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 13-17).
Chap. II. De la nature du Mystère Chap. IV. De la Rédemption Chap. III. Des Mystères chrétiens. — De la Trinité
On découvre au premier coup d’œil, dans la partie des mystères, un grand avantage de la religion chrétienne sur les religions de l’antiquité. Les mystères de celles-ci n’avoient aucun rapport avec l’homme, et ne formoient tout au plus qu’un sujet de réflexion pour le philosophe, ou de chants pour le poëte. Nos mystères, au contraire, s’adressent à nous ; ils contiennent les secrets de notre nature. Il ne s’agit plus d’un futile arrangement de nombres, mais du salut et du bonheur du genre humain. L’homme qui sent si bien chaque jour son ignorance et sa foiblesse pourroit-il rejeter les mystères de Jésus-Christ ? ce sont ceux des infortunés !
La Trinité, premier mystère des chrétiens, ouvre un champ immense d’études philosophiques, soit qu’on la considère dans les attributs de Dieu, soit qu’on recherche les vestiges de ce dogme autrefois répandu dans l’Orient. C’est une très-méchante manière de raisonner que de rejeter ce qu’on ne peut comprendre. À partir des choses les plus simples dans la vie, il seroit aisé de prouver que nous ignorons tout : et nous voulons pénétrer dans les ruses de la Sagesse !
La Trinité fut peut-être connue des Égyptiens : l’inscription grecque du grand obélisque du Cirque majeur, à Rome, portoit :
Μέγας Θεός, le grand Dieu ; Θεογένητος, l’Engendré de Dieu, et Παμφεγγής, le Tout Brillant (Apollon, l’Esprit).
Héraclide de Pont et Porphyre rapportent un fameux oracle de Sérapis :
Tout est Dieu dans l’origine ; puis le Verbe et l’Esprit : trois Dieux engendrés ensemble et se réunissant dans un seul.
Les Mages avoient une espèce de Trinité dans leur Métris, Oromasis et Araminis, ou Mitra, Oromase et Aramine.
Platon semble parler de ce dogme dans plusieurs endroits de ses ouvrages.
« Non seulement, dit Dacier, on prétend qu’il a connu le Verbe, fils éternel de Dieu, on soutient même qu’il a connu le Saint-Esprit, et qu’ainsi il a eu quelque idée de la très-sainte Trinité, car il écrit au jeune Denys :
« Il faut que je déclare à Archèdèmus ce qui est beaucoup plus précieux et plus divin, et que vous avez grande envie de savoir, puisque vous me l’avez envoyé exprès : car, selon ce qu’il m’a dit, vous ne croyez pas que je vous aie suffisamment expliqué ce que je pense sur la nature du premier principe : il faut vous l’écrire par énigmes, afin que, si ma lettre est interceptée sur terre ou sur mer, celui qui la lira n’y puisse rien comprendre. Toutes choses sont autour de leur roi ; elles sont à cause de lui, et il est seul la cause des bonnes choses, second pour les secondes, et troisième pour les troisièmes[1]. »
« Dans l’Épinomis et ailleurs, il établit pour principe le premier bien, le Verbe ou l’entendement, et l’âme. Le premier bien, c’est Dieu ;… le Verbe, ou l’entendement, c’est le fils de ce premier bien, qui l’a engendré semblable à lui ; et l’âme, qui est le terme entre le Père et le Fils, c’est le Saint-Esprit[2]. »
Platon avait emprunté cette doctrine de la Trinité de Timée de Locres, qui la tenait lui-même de l’École italique. Marsile Ficin, dans une de ses remarques sur Platon, montre, d’après Jamblique, Porphyre, Platon et Maxime de Tyr, que les pythagoriciens connaissoient aussi l’excellence du Ternaire ; Pythagore l’a même indiqué dans ce symbole :
« Ce que j’ai vu de plus marqué et de plus étonnant dans ce genre, dit le père Calmette, c’est un texte tiré de Lamaastambam, l’un de leurs livres… Il commence ainsi : Le Seigneur, le bien, le grand Dieu ; dans sa bouche est la parole. (Le terme dont ils se servent la personnifie.) Il parle ensuite du Saint-Esprit en ces termes : Ventu, seu Spiritus perfectus, et finit par la création, en l’attribuant à un seul Dieu[3]. »
« Voici ce que j’appris de la religion du Tibet : ils appellent Dieu Konciosa, et ils semblent avoir quelque idée de l’adorable Trinité : car tantôt ils le nomment Koncikocick, Dieu-un, et tantôt Koncioksum, Dieu-trin. Ils se servent d’une espèce de chapelet, sur lequel ils prononcent ces paroles, om, ha, hum. Lorsqu’on leur en demande l’explication, ils répondent que om signifie intelligence, ou bras, c’est-à-dire puissance ; que ha est la parole ; que hum est le cœur ou l’amour, et que ces trois mots signifient Dieu[4]. "
Les missionnaires anglois à Otaïti ont trouvé quelques traces de la Trinité parmi les dogmes religieux des habitants de cette île.
Nous croyons d’ailleurs entrevoir dans la nature même une sorte de preuve physique de la Trinité. Elle est l’archétype de l’univers, ou, si l’on veut, sa divine charpente. Ne serait-il pas possible que la forme extérieure et matérielle participât de l’arche intérieure et spirituelle qui la soutient, de même que Platon[5] représentoit les choses corporelles comme l’ombre des pensées de Dieu ? Le nombre de Trois semble être dans la nature le terme par excellence. Le Trois n’est point engendré, et engendre toutes les autres fractions, ce qui le faisoit appeler le nombre sans mère par Pythagore[6].
On peut découvrir quelque tradition obscure de la Trinité jusque dans les fables du polythéisme.
Les Grâces l’avoient prise pour leur terme ; elle existoit au Tartare, pour la vie et la mort de l’homme, et pour la vengeance céleste ; enfin, trois dieux frères composaient, en se réunissant, la puissance entière de l’univers.
Les philosophes divisoient l’homme moral en trois parts, et les Pères de l’Église ont cru retrouver l’image de la Trinité spirituelle dans l’âme de l’homme.
« Si nous imposons silence à nos sens, dit Bossuet, et que nous nous renfermions pour un peu de temps au fond de notre âme, c’est-à-dire dans cette partie où la vérité se fait entendre, nous y verrons quelque image de la Trinité que nous adorons. La pensée, que nous sentons naître comme le germe de notre esprit, comme le fils de notre intelligence, nous donne quelque idée du Fils de Dieu conçu éternellement dans l’intelligence du Père céleste. C’est pourquoi ce fils de Dieu prend le nom de Verbe, afin que nous entendions qu’il naît dans le sein du père, non comme naissent les corps, mais comme naît dans notre âme cette parole intérieure que nous y sentons, quand nous contemplons la vérité.
« Mais la fécondité de notre esprit ne se termine pas à cette parole intérieure, à cette pensée intellectuelle, à cette image de la vérité qui se forme en nous. Nous aimons et cette parole intérieure, et l’esprit où elle naît ; et en l’aimant nous sentons en nous quelque chose qui ne nous est pas moins précieux que notre esprit et notre pensée, qui est le fruit de l’un et de l’autre, qui les unit, qui s’unit à eux, et ne fait avec eux qu’une même vie.
« Ainsi, autant qu’il se peut trouver de rapport entre Dieu et l’homme, ainsi, dis-je, se produit en Dieu l’amour éternel, qui sort du Père qui pense, et du Fils qui est sa pensée, pour faire avec lui et sa pensée une même nature, également heureuse et parfaite[7]. »
Voilà un assez beau commentaire, à propos d’un seul mot de la Genèse : Faisons l’homme.
Tertullien, dans son Apologétique, s’exprime ainsi sur le grand mystère de notre religion :
« Dieu a créé le monde par sa parole, sa raison et sa puissance. Vos philosophes mêmes conviennent que logos, le verbe et la raison, est le créateur de l’univers. Les chrétiens ajoutent seulement que la propre substance du verbe et de la raison, cette substance par laquelle Dieu a tout produit, est esprit ; que cette parole, ou le verbe, a dû être prononcé par Dieu ; que Dieu, l’ayant prononcé, l’a engendré ; que conséquemment il est Fils de Dieu, et Dieu, à cause de l’unité de substance. Si le soleil prolonge un rayon, sa substance n’est pas séparée, mais étendue. Ainsi le verbe est esprit d’un esprit, et Dieu de Dieu, comme une lumière allumée d’une autre lumière. Ainsi ce qui procède de Dieu est Dieu, et les deux avec leur esprit ne font qu’un, différant en propriété, non en nombre ; en ordre, non en nature : le Fils est sorti de son principe sans le quitter. Or, ce rayon de Dieu est descendu dans le sein d’une vierge ; il s’est revêtu de chair ; il s’est fait homme uni à Dieu. Cette chair, soutenue de l’esprit, se nourrit, croît, parle, enseigne, opère : c’est le Christ. »