Génie du christianisme (page 45)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 91 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les comparaisons de la Bible sont généralement exprimées en quelques mots : c’est un lion, un torrent, un orage, un incendie, qui rugit, tombe, ravage, dévore. Toutefois, elle connaît aussi les comparaisons détaillées, mais alors elle prend un tour oriental, et personnifie l’objet, comme l’orgueil dans le cèdre, etc.

Enfin le sublime dans Homère naît ordinairement de l’ensemble des parties, et arrive graduellement à son terme.

Dans la Bible il est presque toujours inattendu ; il fond sur vous comme l’éclair ; vous restez fumant et sillonné par la foudre avant de savoir comment elle vous a frappé.

Dans Homère, le sublime se compose encore de la magnificence des mots en harmonie avec la majesté de la pensée.

Dans la Bible, au contraire, le plus haut sublime provient souvent d’un contraste entre la grandeur de l’idée et la petitesse, quelquefois même la trivialité du mot qui sert à la rendre. Il en résulte un ébranlement, un froissement incroyable pour l’âme : car lorsque, exalté par la pensée, l’esprit s’élance dans les plus hautes régions, soudain l’expression, au lieu de le soutenir, le laisse tomber du ciel en terre et le précipite du sein de Dieu dans le limon de cet univers. Cette sorte de sublime, le plus impétueux de tous, convient singulièrement à un Etre immense et formidable qui touche à la fois aux plus grandes et aux plus petites choses.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 270-280).

Chap. III. Parallèle de la Bible et d’Homère. — Termes de comparaisons Chapitre I. Musique. De l’influence du Christianisme dans la musique Chap. IV. Suite du parallèle de la Bible et d’Homère. — Exemples

Chapitre IV - Suite du parallèle de la Bible et d’Homère. — Exemples

Quelques exemples achèveront maintenant le développement de ce parallèle. Nous prendrons l’ordre inverse de nos premières bases, c’est-à-dire que nous commencerons par les lieux d’oraison dont on peut citer des traits courts et détachés (tels que le sublime et les comparaisons, pour finir par la simplicité et l’antiquité des mœurs. Il y a un endroit remarquable par le sublime dans l’Iliade : c’est celui où Achille, après la mort de Patrocle, paraît désarmé sur le retranchement des Grecs, et épouvante les bataillons troyens par ses cris[1]. Le nuage d’or qui ceint le front du fils de Pélée, la flamme qui s’élève sur sa tête, la comparaison de cette flamme à un feu placé la nuit au haut d’une tour assiégée, les trois cris d’Achille, qui trois fois jettent la confusion dans l’armée troyenne, tout cela forme ce sublime homérique, qui, comme nous l’avons dit, se compose de la réunion de plusieurs beaux accidents et de la magnificence des mots.

Voici un sublime bien différent, c’est le mouvement de l’ode dans son plus haut délire :

" Ville pleine de tumulte, ville pleine de peuple, ville triomphante ? Les enfants sont tués, et ils ne sont point morts par l’épée ; ils ne sont point tombés par la guerre…

" Le Seigneur vous couronnera d’une couronne de maux. Il vous jettera comme une balle dans un champ large et spacieux. Vous mourrez là : et c’est à quoi se réduira le char de votre gloire[2]. "

Dans quel monde inconnu le prophète vous jette tout à coup ! Où vous transporte-t-il ? Quel est celui qui parle, et à qui la parole est-elle adressée ? Le mouvement suit le mouvement, et chaque verset s’étonne du verset qui l’a précédé. La ville n’est plus un assemblage d’édifices, c’est une femme, ou plutôt un personnage mystérieux, car son sexe n’est pas désigné. Il monte sur les toits pour gémir ; le prophète, partageant son désordre, lui dit au singulier : pourquoi montes-tu ? et il ajoute, en foule, collectif. " Il vous jettera comme une balle dans un champ spacieux, et c’est à quoi se réduira le char de votre gloire : " voilà des alliances de mots et une poésie bien extraordinaires.

Homère a mille façons sublimes de peindre une mort violente ; mais l’Ecriture les a toutes surpassées par ce seul mot : " Le premier-né de la mort dévorera sa beauté. "

Le premier-né de la mort, pour dire la mort la plus affreuse, est une de ces figures qu’on ne trouve que dans la Bible. On ne sait pas où l’esprit humain a été chercher cela, les routes pour arriver à ce sublime sont inconnues[3].

C’est ainsi que l’Ecriture appelle encore la mort le roi des épouvantements ; c’est ainsi qu’elle dit, en parlant du méchant : " Il a conçu la douleur et enfanté l’iniquité[4]. "

Quand le même Job veut relever la grandeur de Dieu, il s’écrie : " L’enfer est nu devant ses yeux[5] ; — c’est lui qui lie les eaux dans les nuées[6] ; — il ôte le baudrier aux rois et ceint leurs reins d’une corde[7]. "

Le devin Théoclymène, au festin de Pénélope, est frappé des présages sinistres qui les menacent.

" Ah, malheureux ! que vous est-il arrivé de funeste ? quelles ténèbres sont répandues sur vos têtes, sur votre visage et autour de vos genoux débiles ! Un hurlement se fait entendre, vos joues sont couvertes de pleurs. Les murs, les lambris, sont teints de sang ; cette salle, ce vestibule, sont pleins de larves qui descendent dans l’Erèbe, à travers l’ombre. Le soleil s’évanouit dans le ciel, et la nuit des enfers se lève. "

Tout formidable que soit ce sublime, il le cède encore à la vision du livre de Job :

" Dans l’horreur d’une vision de nuit, lorsque le sommeil endort le plus profondément les hommes,

" Je fus saisi de crainte et de tremblement, et la frayeur pénétra jusqu’à mes os.

Un esprit passa devant ma face, et le poil de ma chair se hérissa d’horreur.

Je vis celui dont je ne connaissais point le visage. Un spectre parut devant mes yeux, et j’entendis une voix comme un petit souffle[9]. "

Il y a là beaucoup moins de sang, de ténèbres, de larves que dans Homère ; mais ce visage inconnu et ce petit souffle sont en effet beaucoup plus terribles.

Quant à ce sublime qui résulte du choc d’une grande pensée et d’une petite image, nous allons en voir un bel exemple en parlant des comparaisons.

Si le chantre d’Ilion peint un jeune homme abattu par la lance de Ménélas, il le compare à un jeune olivier couvert de fleurs, planté dans un verger loin des feux du soleil, parmi la rosée et les zéphyrs ; tout à coup un vent impétueux le renverse sur le sol natal, et il tombe au bord des eaux nourricières qui portaient la sève à ses racines. Voilà la longue comparaison homérique avec ces détails charmants :

On croit entendre les soupirs du vent dans la tige du jeune olivier. Quam flatus motant omnium ventorum.

La Bible pour tout cela n’a qu’un trait : " L’impie, dit-elle, se flétrira comme la vigne tendre, comme l’olivier qui laisse tomber sa fleur[10]. "

" La terre, s’écrie Isaïe, chancellera comme un homme ivre ; elle sera transportée comme une tente dressée pour une nuit[11]. "

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