Génie du christianisme (page 78)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 91 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Chap. V. Suite des Missions du Paraguay. — République chrétienne. Bonheur des Indiens Chap. VII. Mission des Antilles Chap. VI. Missions de la Guyane

Si ces missions étonnent par leurs grandeurs, il en est d’autres qui pour être ignorées n’en sont pas moins touchantes. C’est souvent dans la cabane obscure et sur la tombe du pauvre que le Roi des rois aime à déployer les richesses de sa grâce et de ses miracles. En remontant vers le nord, depuis le Paraguay jusqu’au fond du Canada, on rencontrait une foule de petites missions où le néophyte ne s’était pas civilisé pour s’attacher à l’apôtre, mais où l’apôtre s’était fait sauvage pour suivre le néophyte. Les religieux français étaient à la tête de ces églises errantes, dont les périls et la mobilité semblaient être faits pour notre courage et notre génie.

Le père Creuilli, jésuite, fonda les missions de Cayenne. Ce qu’il fit pour le soulagement des nègres et des sauvages paraît au-dessus de l’humanité. Les pères Lombard et Ramette, marchant sur les traces de ce saint homme, s’enfoncèrent dans les marais de la Guyane. Ils se rendirent aimables aux Indiens Galibis à force de se dévouer à leurs douleurs, et parvinrent à obtenir d’eux quelques enfants qu’ils élevèrent dans la religion chrétienne. De retour dans leurs forêts, ces jeunes enfants civilisés prêchèrent l’Evangile à leurs vieux parents sauvages, qui se laissèrent aisément toucher par l’éloquence de ces nouveaux missionnaires. Les catéchumènes se rassemblèrent dans un lieu appelé Kourou, où le père Lombard avait bâti une case avec deux nègres. La bourgade augmentant tous les jours, on résolut d’avoir une église. Mais comment payer l’architecte, charpentier de Cayenne, qui demandait quinze cents francs pour les frais de l’entreprise ? Les missionnaires et ses néophytes, riches en vertus, étaient d’ailleurs les plus pauvres des hommes. La foi et la charité sont ingénieuses : les Galibis s’engagèrent à creuser sept pirogues que le charpentier accepta sur le pied de deux cents livres chacune. Pour compléter le reste de la somme, les femmes filèrent autant de coton qu’il en fallait pour faire huit hamacs. Vingt autres sauvages se firent esclaves volontaires d’un colon pendant que ses deux nègres, qu’il consentait à prêter, furent occupés à scier les planches du toit de l’édifice. Ainsi tout fut arrangé, et Dieu eut un temple au désert.

Celui qui de toute éternité a préparé les voies des choses vient de découvrir sur ces bords un de ces desseins qui échappent dans leur principe à la sagacité des hommes, et dont on ne pénètre la profondeur qu’à l’instant même où ils s’accomplissent. Quand le père Lombard jetait, il y a plus d’un siècle, les fondements de sa mission chez les Galibis, il ne savait pas qu’il ne faisait que disposer des sauvages à recevoir des martyrs de la foi, et qu’il préparait les déserts d’une nouvelle Thébaïde à la religion persécutée. Quel sujet de réflexion ! Billaud de Varennes et Pichegru, le tyran et la victime, dans la même case à Synnamary, l’extrémité de la misère n’ayant pas même uni les cœurs ; des haines immortelles vivant parmi les compagnons des mêmes fers, et les cris de quelques infortunés prêts à se déchirer se mêlant aux rugissements des tigres dans les forêts du Nouveau Monde !

Voyez au milieu de ce trouble des passions le calme et la sérénité évangéliques des confesseurs de Jésus-Christ jetés chez les néophytes de la Guyane, et trouvant parmi des barbares chrétiens la pitié que leur refusaient les Français ; de pauvres religieuses hospitalières, qui semblaient ne s’être exilées dans un climat destructeur que pour attendre un Collot-d’Herbois sur son lit de mort et lui prodiguer les soins de la charité chrétienne ; ces saintes femmes, confondant l’innocent et le coupable dans leur amour de l’humanité, versant des pleurs sur tous, priant Dieu de secourir et les persécuteurs de son nom et les martyrs de son culte : quelle leçon ! quel tableau ! que les hommes sont malheureux ! et que la religion est belle !

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 459-462).

Chap. VI. Missions de la Guyane Chap. VIII. Missions de la Nouvelle-France Chap. VII. Mission des Antilles

L’établissement de nos colonies aux Antilles ou Ant-Iles, ainsi nommées parce qu’on les rencontre les premières à l’entrée du golfe Mexicain, ne remonte qu’à l’an 1627, époque à laquelle M. d’Enambuc bâtit un fort et laissa quelques familles sur l’île Saint-Christophe.

C’était alors l’usage de donner des missionnaires pour curés aux établissements lointains, afin que la religion partageât en quelque sorte cet esprit d’intrépidité et d’aventure qui distinguait les premiers chercheurs de fortune au Nouveau Monde. Les Frères Prêcheurs de la congrégation de Saint-Louis, les Pères Carmes, les Capucins et les Jésuites se consacrèrent à l’instruction des Caraïbes et des nègres et à tous les travaux qu’exigeaient nos colonies naissantes de Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique et de Saint-Domingue.

On ne connaît encore aujourd’hui rien de plus satisfaisant et de plus complet sur les Antilles que l’histoire du père Dutertre, missionnaire de la congrégation de Saint-Louis.

" Les Caraïbes, dit-il, sont grands rêveurs ; ils portent sur leur visage une physionomie triste et mélancolique, ils passent des demi-journées entières assis sur la pointe d’un roc où sur la rive, les yeux fixés en terre ou sur la mer, sans dire un seul mot. (…)

Ils sont d’un naturel bénin, doux, affable et compatissant, bien souvent même jusqu’aux larmes, aux maux de nos Français, n’étant cruels qu’à leurs ennemis jurés.

" Les mères aiment tendrement leurs enfants et sont toujours en alarme pour détourner tout ce qui peut leur arriver de funeste ; elles les tiennent presque toujours pendus à leurs mamelles, même la nuit, et c’est une merveille que, couchant dans des lits suspendus qui sont fort incommodes, elles n’en étouffent jamais aucun… Dans tous les voyages qu’elles font, soit sur mer, soit sur terre, elle les portent avec elles, sous leurs bras, dans un petit lit de coton qu’elles ont en écharpe, lié par-dessus l’épaule, afin d’avoir toujours devant les yeux l’objet de leurs soucis[1]. "

Naturellement enclin à voir les objets sous un rapport simple et tendre, le père Dutertre ne peut manquer d’être fort touchant quand il parle des nègres. Cependant il ne les représente point à la manière des philanthropes, comme les plus vertueux des hommes ; mais il y a une sensibilité, une bonhomie, une raison admirable dans la peinture qu’il fait de leur sentiments.

" L’on a vu, dit-il, à la Guadeloupe une jeune négresse si persuadée de la misère de sa condition, que son maître ne put jamais la faire consentir à se marier au nègre qu’il lui présentait. (…)

Elle attendit que le père (à l’autel) lui demandât si elle voulait un tel pour son mari, car pour lors elle répondit avec une fermeté qui nous étonna : Non, mon père, je ne veux ni de celui-là ni même d’aucun autre ; je me contente d’être misérable en ma personne, sans mettre des enfants au monde qui seraient peut-être plus malheureux que moi, et dont les peines me seraient beaucoup plus sensibles que les miennes propres. Elle est aussi toujours constamment demeurée dans son état de fille, et on l’appelait ordinairement la Pucelle des Iles. "

Le bon père continue à peindre les mœurs des nègres, à décrire leurs petits ménages, à faire aimer leur tendresse pour leurs enfants ; il entremêle son récit des sentences de Sénèque, qui parle de la simplicité des cabanes où vivaient les peuples de l’âge d’or ; puis il cite Platon, ou plutôt Homère, qui dit que les dieux ôtent à l’esclavage une moitié de sa vertu : Dimidium mentis Jupiter illis aufert ; il compare le Caraïbe sauvage dans la liberté au nègre sauvage dans la servitude, et il montre combien le christianisme aide au dernier à supporter ses maux.

La mode du siècle a été d’accuser les prêtres d’aimer l’esclavage et de favoriser l’oppression parmi les hommes ; il est pourtant certain que personne n’a élevé la voix avec autant de courage et de force en faveur des esclaves, des petits et des pauvres, que les écrivains ecclésiastiques. Ils ont constamment soutenu que la liberté est un droit imprescriptible du chrétien. Le colon protestant, convaincu de cette vérité, pour arranger sa cupidité et sa conscience, ne baptisait ses nègres qu’à l’article de la mort ; souvent même, dans la crainte qu’ils ne revinssent de leur maladie et qu’ils ne réclamassent ensuite, comme chrétiens, leur liberté, il les laissait mourir dans l’idolâtrie[2] : la religion se montre ici aussi belle que l’avarice paraît hideuse.

Le ton sensible et religieux dont les missionnaires parlaient des nègres de nos colonies était le seul qui s’accordât avec la raison et l’humanité. Il rendait les maîtres plus pitoyables et les esclaves plus vertueux ; il servait la cause du genre humain sans nuire à la patrie et sans bouleverser l’ordre et les propriétés. Avec de grands mots on a tout perdu ; on a éteint jusqu’à la pitié, car qui oserait encore plaider la cause des noirs après les crimes qu’ils ont commis ? tant nous avons fait de mal ! tant nous avons perdu les plus belles causes et les plus belles choses !

Quant à l’histoire naturelle, le père Dutertre vous montre quelquefois tout un animal d’un seul trait ; il appelle l’oiseau-mouche une fleur céleste ; c’est le vers du père Commire sur le papillon :

" Les plumes du flambant ou du flamant, dit-il ailleurs, sont de couleur incarnate ; et quand il vole à l’opposite du soleil, il paraît tout flamboyant comme un brandon de feu[3]. "

Buffon n’a pas mieux peint le vol d’un oiseau que l’historien des Antilles : " Cet oiseau (la frégate) a beaucoup de peine à se lever de dessus les branches ; mais quand il a une fois pris son vol, on lui voit fendre l’air d’un vol paisible, tenant ses ailes étendues sans presque les remuer ni se fatiguer aucunement. Si quelquefois la pesanteur de la pluie ou l’impétuosité des vents l’importune, pour lors il brave les nues, se guinde dans la moyenne région de l’air, et se dérobe à la vue des hommes[4]. "

" (…) Elle garde, s’il faut ainsi dire, tout le coton que lui apporte le mâle, et le remue quasi poil à poil avec son bec et ses petits pieds ; puis elle forme son nid, qui n’est pas plus grand que la moitié de la coque d’un œuf de pigeon. A mesure qu’elle élève le petit édifice, elle fait mille petits tours, polissant avec sa gorge la bordure du nid et le dedans avec sa queue.

" (…) Je n’ai jamais pu remarquer en quoi consiste la becquée que la mère leur apporte, sinon qu’elle leur donne sa langue à sucer, que je crois être tout emmiellée du suc qu’elle tire des fleurs. "

Si la perfection dans l’art de peindre consiste à donner une idée précise des objets, on les offrant toutefois sous un jour agréable, le missionnaire des Antilles a atteint cette perfection.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 462-469).

Chap. VII. Mission des Antilles Chap. IX. Fin des Missions Chap. VIII. Missions de la Nouvelle-France

Nous ne nous arrêterons point aux missions de la Californie, parce qu’elles n’offrent aucun caractère particulier, ni à celles de la Louisiane, qui se confondent avec ces terribles missions du Canada où l’intrépidité des apôtres de Jésus-Christ a paru dans toute sa gloire.

Lorsque les Français, sous la conduite de Champlain, remontèrent le fleuve Saint-Laurent, ils trouvèrent les forêts du Canada habitées par des sauvages bien différents de ceux qu’on avait découverts jusque alors au Nouveau-Monde. C’étaient des hommes robustes, courageux, fiers de leur indépendance, capables de raisonnement et de calcul, n’étant étonnés ni des mœurs des Européens ni de leurs armes[1], et qui, loin de nous admirer comme les innocents Caraïbes, n’avaient pour nos usages que du dégoût et du mépris.

Trois nations se partageaient l’empire du désert : l’Algonquine, la plus ancienne et la première de toutes, mais qui, s’étant attiré la haine par sa puissance, était prête à succomber sous les armes des deux autres ; la Huronne, qui fut notre alliée, et l’Iroquoise, notre ennemie.

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