Génie du christianisme (page 86)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 91 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le Mont-Cassin, en Italie, n’était qu’une profonde solitude : lorsque saint Benoît s’y retira, le pays changea de face en peu de temps, et l’abbaye nouvelle devint si opulente par ses travaux, qu’elle fut en état de se défendre, en 1057, contre les Normands, qui lui firent la guerre.

Saint Boniface, avec les religieux de son ordre, commença toutes les cultures dans les quatre évêchés de Bavière. Les Bénédictins de Fulde défrichèrent, entre la Hesse, la Franconie et la Thuringe, un terrain du diamètre de huit mille pas géométriques, ce qui donnait vingt-quatre mille pas, ou seize lieues de circonférence ; ils comptèrent bientôt jusqu’à dix-huit mille métairies, tant en Bavière qu’en Souabe. Les moines de Saint-Benoît-Polironne, près de Mantoue, employèrent au labourage plus de trois mille bœufs.

Remarquons, en outre, que la règle, presque générale, qui interdisait l’usage de la viande aux ordres monastiques vint sans doute, en premier lieu, d’un principe d’économie rurale. Les sociétés religieuses étant alors fort multipliées, tant d’hommes qui ne vivaient que de poissons, d’œufs, de lait et de légumes, durent favoriser singulièrement la propagation des races de bestiaux. Ainsi nos campagnes, aujourd’hui si florissantes, sont en partie redevables de leurs moissons et de leurs troupeaux au travail des moines et à leur frugalité.

De plus, l’exemple, qui est souvent peu de chose en morale, parce que les passions en détruisent les bons effets, exerce une grande puissance sur le côté matériel de la vie. Le spectacle de plusieurs milliers de religieux cultivant la terre mina peu à peu ces préjugés barbares qui attachaient le mépris à l’art qui nourrit les hommes. Le paysan apprit dans les monastères à retourner la glèbe et à fertiliser le sillon. Le baron commença à chercher dans son champ des trésors plus certains que ceux qu’il se procurait par les armes. Les moines furent donc réellement les pères de l’agriculture, et comme laboureurs eux-mêmes, et comme les premiers maîtres de nos laboureurs.

Ils n’avaient point perdu de nos jours ce génie utile. Les plus belles cultures, les paysans les plus riches, les mieux nourris et les moins vexés, les équipages champêtres les plus parfaits, les troupeaux les plus gras, les fermes les mieux entretenues se trouvaient dans les abbayes. Ce n’était pas là, ce nous semble, un sujet de reproches à faire au clergé.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 509-511).

Chap. VII. Agriculture Chap. IX. Arts et Métiers, Commerce Chap. VIII. Villes et villages, ponts, grands chemins, etc.

Chapitre VIII - Villes et villages, ponts, grands chemins, etc

Mais si le clergé a défriché l’Europe sauvage, il a aussi multiplié nos hameaux, accru et embelli nos villes. Divers quartiers de Paris, tels que ceux de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain-l’Auxerrois, se sont élevés en partie aux frais des abbayes du même nom[1]. En général, partout où il se trouvait un monastère, là se formait un village : la Chaise-Dieu, Abbeville et plusieurs autres lieux, portent encore dans leurs noms la marque de leur origine. La ville de Saint-Sauveur, au pied du Mont-Cassin, en Italie, et les bourgs environnants, sont l’ouvrage des religieux de Saint-Benoît. A Fulde, à Mayence, dans tous les cercles ecclésiastiques de l’Allemagne, en Prusse, en Pologne, en Suisse, en Espagne, en Angleterre, une foule de cités ont eu pour fondateurs des ordres monastiques ou militaires. Les villes qui sont sorties le plus tôt de la barbarie sont celles mêmes qui ont été soumises à des princes ecclésiastiques. L’Europe doit la moitié de ses monuments et de ses fondations utiles à la munificence des cardinaux, des abbés et des évêques.

Mais on dira peut-être que ces travaux n’attestent que la richesse immense de l’Église.

Nous savons qu’on cherche toujours à atténuer les services : l’homme hait la reconnaissance. Le clergé a trouvé des terres incultes : il y a fait croître des moissons. Devenu opulent par son propre travail, il a appliqué ses revenus à des monuments publics. Quand vous lui reprochez des biens si nobles et dans leur emploi et dans leur source, vous l’accusez à la fois du crime de deux bienfaits.

L’Europe entière n’avait ni chemins ni auberges ; ses forêts étaient remplies de voleurs et d’assassins ; ses lois étaient impuissantes, ou plutôt il n’y avait point de lois : la religion seule, comme une grande colonne élevée au milieu des ruines gothiques, offrait des abris et un point de communication aux hommes.

Sous la seconde race de nos rois, la France étant tombée dans l’anarchie la plus profonde, les voyageurs étaient surtout arrêtés, dépouillés et massacrés aux passages des rivières. Des moines habiles et courageux entreprirent de remédier à ces maux. Ils formèrent entre eux une compagnie, sous le nom d’Hospitaliers pontifes ou faiseurs de ponts. Ils s’obligeaient, par leur institut, à prêter main-forte aux voyageurs, à réparer les chemins publics, à construire des ponts et à loger des étrangers dans des hospices qu’ils élevèrent au bord des rivières.

Ils se fixèrent d’abord sur la Durance, dans un endroit dangereux appelé Maupas ou Mauvais-pas, et qui, grâce à ces généreux moines, prit bientôt le nom de Bon-pas, qu’il porte encore aujourd’hui. C’est cet ordre qui a bâti le pont du Rhône à Avignon. On sait que les messageries et les postes, perfectionnées par Louis XI, furent d’abord établies par l’université de Paris.

Sur une rude et haute montagne du Rouergue, couverte de neige et de brouillards pendant huit mois de l’année, on aperçoit un monastère, bâti, vers l’an 1120, par Alard, vicomte de Flandre. Ce seigneur, revenant d’un pèlerinage, fut attaqué dans ce lieu par des voleurs ; il fit vœu, s’il se sauvait de leurs mains, de fonder dans ce désert un hôpital pour les voyageurs et de chasser les brigands de la montagne. Etant échappé au péril, il fut fidèle à ses engagements, et l’hôpital d’Abrac ou d’Aubrac s’éleva in loco horroris et vastae solitudinis, comme le porte l’acte de fondation. Alard y établit des prêtres pour le service de l’église, des chevaliers hospitaliers pour escorter les voyageurs et des dames de qualité pour laver les pieds des pèlerins, faire leurs lits et prendre soin de leurs vêtements.

Dans les siècles de barbarie, les pèlerinages étaient fort utiles ; ce principe religieux, qui attirait les hommes hors de leurs foyers, servait puissamment au progrès de la civilisation et des lumières. Dans l’année du grand jubilé[2], on ne reçut pas moins de quatre cent quarante mille cinq cents étrangers à l’hôpital de Saint-Philippe de Néri, à Rome ; chacun d’eux fut nourri, logé et défrayé entièrement pendant trois jours.

Il n’y avait point de pèlerin qui ne revînt dans son village avec quelque préjugé de moins et quelque idée de plus. Tout se balance dans les siècles : certaines classes riches de la société voyagent peut-être à présent plus qu’autrefois, mais, d’une autre part, le paysan est plus sédentaire. La guerre l’appelait sous la bannière de son seigneur et la religion dans les pays lointains. Si nous pouvions revoir un de ces anciens vassaux que nous nous représentons comme une espèce d’esclave stupide, peut-être serions-nous surpris de lui trouver plus de bon sens et d’instruction qu’au paysan libre d’aujourd’hui.

Avant de partir pour les royaumes étrangers, le voyageur s’adressait à son évêque, qui lui donnait une lettre apostolique avec laquelle il passait en sûreté dans toute la chrétienté. La forme de ces lettres variait selon le rang et la profession du porteur, d’où on les appelait formatae. Ainsi, la religion n’était occupée qu’à renouer les fils sociaux que la barbarie rompait sans cesse.

En général, les monastères étaient des hôtelleries où les étrangers trouvaient en passant le vivre et le couvert. Cette hospitalité, qu’on admire chez les anciens et dont on voit encore les restes en Orient, était en honneur chez nos religieux : plusieurs d’entre eux, sous le nom d’hospitaliers, se consacrèrent particulièrement à cette vertu touchante. Elle se manifestait, comme aux jours d’Abraham, dans toute sa beauté antique, par le lavement des pieds, la flamme du foyer et les douceurs du repas et de la couche. Si le voyageur était pauvre, on lui donnait des habits, des vivres et quelque argent pour se rendre à un autre monastère, où il recevait les mêmes secours. Les dames, montées sur leur palefroi ; les preux, cherchant aventures ; les rois, égarés à la chasse, frappaient, au milieu de la nuit, à la porte des vieilles abbayes, et venaient partager l’hospitalité qu’on donnait à l’obscur pèlerin. Quelquefois deux chevaliers ennemis s’y rencontraient ensemble et se faisaient joyeuse réception jusqu’au lever du soleil, où, le fer à la main, ils maintenaient l’un contre l’autre la supériorité de leurs dames et de leurs patries. Boucicault, au retour de la croisade de Prusse, logeant dans un monastère avec plusieurs chevaliers anglais, soutint seul contre tous qu’un chevalier écossais, attaqué par eux dans les bois, avait été traîtreusement mis à mort.

Dans ces hôtelleries de la religion, on croyait faire beaucoup d’honneur à un prince quand on lui proposait de rendre quelques soins aux pauvres qui s’y trouvaient par hasard avec lui. Le cardinal de Bourbon, revenant de conduire l’infortunée Elisabeth en Espagne, s’arrêta à l’hôpital de Roncevaux, dans les Pyrénées ; il servit à table trois cents pèlerins, et donna à chacun d’eux trois réaux pour continuer leur voyage. Le Poussin est un des derniers voyageurs qui aient profité de cette coutume chrétienne ; il allait à Rome, de monastère en monastère, peignant des tableaux d’autel pour prix de l’hospitalité qu’il recevait et renouvelant ainsi chez les peintres l’aventure d’Homère.

François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 514-517).

Chap. IX. Arts et Métiers, Commerce Chap. XI. Politique et Gouvernement Chap. X. Des Lois civiles et criminelles

Rechercher quelle a été l’influence du christianisme sur les lois et sur les gouvernements, comme nous l’avons fait pour la morale et pour la poésie, serait le sujet d’un fort bel ouvrage. Nous indiquerons seulement la route, et nous offrirons quelques résultats, afin d’additionner la somme des bienfaits de la religion.

Il suffit d’ouvrir au hasard les conciles, le droit canonique, les bulles et les rescrits de la cour de Rome, pour se convaincre que nos anciennes lois recueillies dans les capitulaires de Charlemagne, dans les formules de Marculfe, dans les ordonnances des rois de France, ont emprunté une foule de règlements à l’Église, ou plutôt qu’elles ont été rédigées en partie par de savants prêtres ou des assemblées d’ecclésiastiques.

De temps immémorial les évêques et les métropolitains ont eu des droits assez considérables en matière civile. Ils étaient chargés de la promulgation des ordonnances impériales relatives à la tranquillité publique ; on les prenait pour arbitres dans les procès : c’étaient des espèces de juges de paix naturels que la religion avait donnés aux hommes. Les empereurs chrétiens, trouvant cette coutume établie, la jugèrent si salutaire[1], qu’ils la confirmèrent par des articles de leurs codes. Chaque gradué, depuis le sous-diacre jusqu’au souverain pontife, exerçait une petite juridiction, de sorte que l’esprit religieux agissait par mille points et de mille manières sur les lois. Mais cette influence était-elle favorable ou dangereuse aux citoyens ? Nous croyons qu’elle était favorable.

D’abord, dans tout ce qui s’appelle administration, la sagesse du clergé a constamment été reconnue, même des écrivains les plus opposés au christianisme[2]. Lorsqu’un État est tranquille, les hommes ne font pas le mal pour le seul plaisir de le faire. Quel intérêt un concile pouvait-il avoir à porter une loi inique touchant l’ordre des successions ou les conditions d’un mariage ? Ou pourquoi un official ou un simple prêtre admis à prononcer sur un point de droit aurait-il prévariqué ? S’il est vrai que l’éducation et les principes qui nous sont inculqués dans la jeunesse influent sur notre caractère, des ministres de l’Evangile devaient être en général guidés par un conseil de douceur et d’impartialité ; mettons, si l’on veut, une restriction, et disons dans tout ce qui ne regardait pas ou leur ordre ou leurs personnes, et ailleurs, l’esprit de corps, qui peut être mauvais dans l’ensemble, est toujours bon dans la partie. Il est à présumer qu’un membre d’une grande société religieuse se distinguera plutôt par sa droiture dans une place civile que par ses prévarications, ne fût-ce que pour la gloire de son ordre et le joug que cet ordre lui impose.

De plus, les conciles étaient composés de prélats de tous les pays, et partant ils avaient l’immense avantage d’être comme étrangers aux peuples pour lesquels ils faisaient des lois. Ces haines, ces amours, ces préjugés feudataires qui accompagnent ordinairement le législateur étaient inconnus aux Pères des conciles. Un évêque français avait assez de lumières touchant sa patrie pour combattre un canon qui en blessait les mœurs, mais il n’avait pas assez de pouvoir sur des prélats italiens, espagnols, anglais, pour leur faire adopter un règlement injuste ; libre dans le bien, sa position le bornait dans le mal. C’est Machiavel, ce nous semble, qui propose de faire rédiger la constitution d’un État par un étranger. Mais cet étranger pourrait être ou gagné par intérêt, ou ignorant du génie de la nation dont il fixerait le gouvernement ; deux grands inconvénients que le concile n’avait pas, puisqu’il était à la fois au-dessus de la corruption par ses richesses et instruit des inclinations particulières des royaumes par les divers membres qui le composaient.

L’Église prenant toujours la morale pour base, de préférence à la politique (comme on le voit par les questions de rapt, de divorce, d’adultère), ses ordonnances doivent avoir un fonds naturel de rectitude et d’universalité. En effet, la plupart des canons ne sont point relatifs à telle ou telle contrée ; ils comprennent toute la chrétienté. La charité, le pardon des offenses formant tout le christianisme et étant spécialement recommandés dans le sacerdoce, l’action de ce caractère sacré sur les mœurs doit participer de ces vertus. L’histoire nous offre sans cesse le prêtre priant pour le malheureux, demandant grâce pour le coupable ou intercédant pour l’innocent. Le droit d’asile dans les églises, tout abusif qu’il pouvait être, est néanmoins une grande preuve de la tolérance que l’esprit religieux avait introduite dans la justice criminelle. Les Dominicains furent animés par cette pitié évangélique lorsqu’ils dénoncèrent avec tant de force les cruautés des Espagnols dans le Nouveau-Monde. Enfin, comme notre code a été formé dans des temps de barbarie, le prêtre étant le seul homme qui eût alors quelques lettres, il ne pouvait porter dans les lois qu’une influence heureuse et des lumières qui manquaient au reste des citoyens.

On trouve un bel exemple de l’esprit de justice que le christianisme tendait à introduire dans nos tribunaux. Saint Ambroise observe que si en matière criminelle les évêques sont obligés par leur caractère d’implorer la clémence du magistrat, ils ne doivent jamais intervenir dans les causes civiles qui ne sont pas portées à leur propre juridiction ; " car, dit-il, vous ne pouvez solliciter pour une des parties sans nuire à l’autre et vous rendre peut-être coupable d’une grande injustice[3]. "

La modération de saint Chrysostome n’est pas moins remarquable : " Dieu, dit ce grand saint, a permis à un homme de renvoyer sa femme pour cause d’adultère, mais non pas pour cause d’idolâtrie[4]. " Selon le droit romain, les infâmes ne pouvaient être juges. Saint Ambroise et saint Grégoire poussent encore plus loin cette belle loi, car ils ne veulent pas que ceux qui ont commis de grandes fautes demeurent juges, de peur qu’ils ne se condamnent eux-mêmes en condamnant les autres[5].

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