La Germanie (De origine et situ Germanorum) (page 2)

Tacite · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 2 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XL. Le titre des

Lombards (1), c'est leur petit nombre, d'autant qu'environnés d'une multitude de cités puissantes ils trouvent leur sûreté, non dans la soumission, mais dans les combats et l'audace. Viennent ensuite les Reudignes, les Aviones, les Angles, les Marins, les Eudoses, les Suardones et les Nuithones (2), tous protégés par des fleuves ou par des forêts. Ces peuples, pris séparément, n'offrent rien de remarquable : un usage commun à tous, c'est l'adoration d'Ertha, c'est-à-dire la Terre Mère. Ils croient qu'elle intervient dans les affaires des hommes, et qu'elle se promène quelquefois au milieu des nations. Dans une île de l'Océan est un bois consacré, et, dans ce bois, un char couvert, dédié à la déesse. Le prêtre seul a le droit d'y toucher ; il connaît le moment où la déesse est présente dans ce sanctuaire ; elle part traînée par des génisses, et il la suit avec une profonde vénération. Ce sont alors des jours d'allégresse ; c'est une fête pour tous les lieux qu'elle daigne visiter et honorer de sa présence. Les guerres sont suspendues ; on ne prend point les armes ; tout fer est soigneusement enfermé. Ce temps est le seul où ces barbares connaissent, le seul où ils aiment la paix et le repos ; il dure jusqu'à ce que, la déesse étant rassasiée du commerce des mortels, le même prêtre la rende à son temple. Alors le char,et les voiles qui le couvrent, et, si on les en croit, la divinité elle même, sont baignés dans un lac solitaire. Des esclaves s'acquittent de cet office, et aussitôt après le lac les engloutit. De là une religieuse terreur et une sainte ignorance sur cet objet mystérieux qu'on ne peut voir sans périr.

1. Le duché de Magdebourg et la Moyenne-Marche.

2. De tous ces peuples, à l'exception des Angles, on ne sait guère que les noms. Il est certain cependant qu'ils habitaient entre l'Oder, l'Elbe et la Baltique, occupant ainsi le Mecklembourg et une partie du Holstein.

XLI. Cette partie des Suèves s'étend vers le fond de la

Germanie. Plus près (afin de suivre le Danube comme nous avons suivi le Rhin) se trouve la cité des Hermondures (1) fidèle à notre empire, et, à ce titre, admise à trafiquer, non sur la rive seule, comme les autres Germains, mais à l'intérieur, et jusque dans la colonie la plus florissante de la Rhétie (2). Ils passent librement et sans gardes partout où ils veulent ; et, tandis que nous ne montrons aux autres peuples que nos armes et nos camps, nous ouvrons à celui-ci nos maisons de ville et de campagne, qui n'excitent pas ses désirs. Chez les Hermondures est la source de l'Elbe, fleuve célèbre et jadis connu de nos légions ; on ne fait maintenant qu'en entendre parler.

1. Elle touchait au Danube, ayant au sud-ouest et à l'ouest les terres Décumates et les Cattes, dont elle était séparée par la Saale de Franconie ; à l'est les montagnes de la Bohême ; au nord les tribus suèves déjà nommées, entre autres les Semnones.

2. Augusta Vindelicorum, maintenant Augsbourg.

XLII. Près des Hermondures habitent les Narisques, ensuite les Marcomans et les Quades (1). Les Marcomans sont les pre miers par la gloire et les forces ; le pays même qu'ils occupent, enlevé jadis aux Boïens, est une conquête de leur valeur. Les Quades et les Narisques ne sont pas indignes d'eux. C'est là comme le front de la Germaine en descendant le Danube. Les Marcomans et les Quades ont eu jusqu'à nos jours des rois de leur nation, issus des nobles familles de Maroboduus et de Tuder : ils commencent à en souffrir d'étrangers. Du reste, ces rois doivent à la protection de Rome leur force et leur grandeur : nous les aidons rarement de nos armes, plus souvent de notre or, et ils n'en sont pas moins puissants.

1. Les Narisques occupaient la partie de la Bavière qui est entre la Bohême et le Danube ; les Marcomans, la Bohême, d'où ils avaient chassé les Boiëns ; les Quades, la Moravie et une portion de l'Autriche entre le Danube et la Moravie.

XLIII. Plus loin les Marsignes, les Gothins, les Oses, les Buriens (1), forment par derrière la limite des Marcomans et des Quades. Par le langage et la coiffure, les Marsignes et les Buriens annoncent des Suèves. Les Gothins parlent gaulois, et les Oses pannonien ; c'est dire assez qu'ils ne sont pas Germains : ajoutons qu'ils se soumettent à des tributs ; une partie leur est imposée par les Sarmates, l'autre partie par les Quades, qui les traitent comme étrangers. Les Gothins, pour surcroît de honte, tirent le fer des mines. Tous ces peuples s'étendent peu dans la plaine ; ils habitent en général dans des gorges, sur le sommet et le penchant des montagnes. Car une longue chaîne (2) partage et coupe en deux la Suévie. Au delà de cette chaîne sont un grand nombre de nations, dont la plus considérable est celle des Lygiens (3), divisée elle-même en beaucoup de cités. Il suffira de nommer les plus puissantes, les Aries, les Helvécones, les Manimes, les Élysiens, les Naharvales. Chez les Naharvales on montre un bois consacré dés longtemps par la religion. Le soin du culte est remis à un prêtre en habit de femme. Ce culte s'adresse à des dieux qui, dans l'Olympe romain, sont, dit-on, Castor et Pollux ; ils en possèdent les attributs : leur nom est Alci. Du reste, point de statue, nulle trace d'une origine étrangère ; mais ce sont bien deux frères, tous deus jeunes, qu'on adore. Les Aries surpassent en forces les peuples que j'ai nommés avec eux. Ces hommes farouches, pour enchérir encore sur leur sauvage nature, empruntent le secours de l'art et du temps : ils noircissent leurs boucliers, se teignent la peau, choisissent pour combattre la nuit la plus obscure. L'horreur seule, et l'ombre qui enveloppe cette lugubre armée, répandent l'épouvante : il n'est pas d'ennemi qui soutienne cet aspect nouveau et pour ainsi dire infernal ; car dans tout combat les yeux sont les premiers vaincus. Au delà des Lygiens, habitent les Gothons (4), soumis à des rois dont la main se fait déjà plus sentir que chez les autres nations germaniques, sans que la liberté cependant soit encore opprimée. Plus loin, au bord de l'Océan, sont les Rugiens et les Lémoves. Toutes ces nations ont pour signe distinctif le bouclier rond, l'épée courte, et leur respect pour la royauté.

1. D'après l'ordre dans lequel Tacite nomme ces peuples, comparé à il position des Marcomans et des Quades, il faut les ranger du nord-ouest au sud-est, au-dessus de la Bohême et de la Moravie.

2. La chaîne dont parle Tacite comprenait sans doute les escarpements de ce long plateau qui se détache des Karpathes, sépare le bassin de l'Oder et la Silésie du bassin de la Morave ou de la Moravie, et atteint l'extrémité orientale de la Bohême, où il se divise pour former une enceinte de montagnes autour de ce pays.

XLIV. On trouve ensuite dans l'Océan môme les cités des Suiones

(1), aussi puissantes par leurs flottes qu'abondantes en armes et en guerriers. Leurs vaisseaux diffèrent des nôtres en ce que, les deux extrémités se terminant en proue, ils se présentent toujours dans une direction commode pour toucher le rivage. Ce ne sont pas des voiles qui donnent le mouvement, et les rames ne sont pas attachées par rangs aux deux flancs du navire ; elles sont libres comme sur certains fleuves, et se transportent au besoin de l'un à l'autre bord. Les richesses sont en honneur chez ce peuple : aussi est-il soumis au pouvoir d'un seul ; et ici le pouvoir ne connaît plus de limites, ce n'est plus à titre précaire qu'il se fait obéir. Les armes ne sont pas, comme chez les autres Germains, à la disposition de tous : on les garde enfermées, et le gardien est un esclave. C'est que l'Océan garantit le pays des invasions subites, et que des mains oisives pourraient facilement abuser des armes : or, en confier le dépôt à un noble, à un homme libre, à un affranchi même, serait contraire à l'intérêt monarchique.

1. On pense généralement que les Suiones sont les ancêtres des

Sueci ou Suédois. Cette idée, assez vraisemblable, conduit naturellement à chercher les Suiones dans la Suède, ou du moins dans les provinces de Suède les moins éloignées, Scanie, Halland, Westrogothie, ainsi que dans les îles du Danemark.

XLV. Au delà des Suiones est une autre mer (1), dormante et presque immobile. On croit que c'est la ceinture et la borne du monde, parce que les dernières clartés du soleil couchant y durent jusqu'au lever de cet astre, et jettent assez de lumière pour effacer les étoiles. La crédulité ajoute qu'on entend même le bruit qu'il fait en sortant de l'onde, qu'on aperçoit la forme de ses chevaux, les rayons de sa tète. La vérité est que la nature finit en ces lieux. En revenant donc à la mer suévique, on trouve sur le rivage à droite les tribus des Estyens (2). Ils ont les usages et l'habillement des Suèves ; leur langue ressemble davantage à celle des Bretons. Ils adorent la Mère des dieux. Pour symbole de ce culte, on porte l'image d'un sanglier : elle tient lieu d'armes et de sauvegarde ; elle donne à l'adorateur de la déesse, fût-il entouré d'ennemis, une pleine sécurité. Les Estyens combattent peu avec le fer, souvent avec des bâtons. Ils cultivent le blé et les autres fruits de la terre avec plus de patience que n'en promet la paresse habituelle des Germains. Ils fouillent même la mer, et seuls de tous les peuples ils recueillent le succin, qu'ils appellent gless : ils le trouvent entre les rochers et quelquefois sur le rivage. Quelle en est la nature et comment il se forme, c'est ce que des barbares n'ont ni cherché ni découvert. Longtemps même il resta confondu parmi les viles matières que rejette l'Océan, et c'est notre luxe qui l'a mis en réputation. Les gens du pays n'en font aucun usage ; ils le recueillent brut, nous l'apportent dans son état informe, et s'étonnent du prix qu'ils en reçoivent. Le succin doit être la gomme de certains arbres : souvent en effet sa transparence y laisse apercevoir des animaux terrestres et même des insectes ailés, qui s'embarrassent dans cette subtance encore fluide, et finissent, quand elle durcit, par y rester emprisonnés. Il serait donc vrai que, s'il est au fond de l'Orient des végétaux qui distillent le baume et l'encens, il existe aussi, dans les îles et les terres de l'Occident, des forêts et des arbres d'une fécondité inconnue, dont le suc, exprimé par les rayons d'un soleil si rapproché de ces climats, s'écoule et tombe dans la mer voisine, et vient, apporté par les vents et les flots, se décharger sur les côtes opposées. Si l'on éprouve la nature du succin en l'approchant du feu, il s'allume comme un flambeau et jette une flamme grasse et odorante ; bientôt il s'amollit comme la poix ou la résine. Après les Suiones viennent immédiatement les Sitones. Semblables en tout le reste, ils diffèrent d'eux en un point ; c'est qu'ils obéissent à une femme : tant ils sont tombés au-dessous, je ne dirai pas de la liberté, mais de la servitude elle-même. Là finit la Suévie.

1. Le canal du Jutland et cette partie de la mer du Nord qui baigne la Norvége à l'ouest.

XLVI. Les Peucins, les Vénèdes et les Fennes

(1), sont-ils des nations germaniques ou sarmates ? je ne saurais le dire. Toutefois les Peucins, que quelques-uns nomment Bastarnes, ont le langage, l'habillement, les habitations fixes des Germains. Tous végètent dans l'inertie et la malpropreté ; les principaux, en se mêlant par le mariage avec les Sarmates (2), ont contracté quelque chose de leurs formes hideuses. Les Vénèdes ont pris beaucoup de leurs moeurs. En effet, tout ce qui s'élève de montagnes et de forêts entre les Peucins et les Fermes, les Vénèdes l'infestent de leurs brigandages. On incline cependant à les compter parmi les Germains, parce qu'ils se construisent des cabanes, portent des boucliers, aiment à se servir de leurs pieds et même se piquent de vitesse, différents en tout cela des Sarmates, qui passent leur vie à cheval ou en chariot. Quant aux Fennes, ils étonnent par leur état sauvage et leur affreuse pauvreté. Chez eux point d'armes, ni de chevaux, ni de foyer domestique. Ils ont pour nourriture de l'herbe, des peaux pour vêtement, la terre pour lit. Toute leur ressource est dans leurs flèches, qu'ils arment, n'ayant pas de fer, avec des os pointus. La même chasse nourrit également les hommes et les femmes : car celles-ci accompagnent partout leur maris, et réclament la moitié de la proie. Les enfants n'ont d'autre abri contre la pluie et les bêtes féroces que les branches entrelacées de quelque arbre, où leurs mères les cachent. C'est là que les jeunes gens se rallient, que se retirent les vieillards. Ils trouvent cette condition plus heureuse que de peiner à cultiver les champs, d'élever laborieusement des maisons, d'être occupés sans cesse à trembler pour leur fortune et à convoiter celle d'autrui. Ne redoutant rien des hommes, ne redoutant rien des dieux, ils sont arrivés à ce point si difficile de n'avoir pas même besoin de former un voeu. Tout ce qu'on ajoute encore tient de la fable, par exemple, que les Helluses et les Osiones ont la tête et le visage de l'homme, le corps et les membres de la bête. Je laisserai dans leur incertitude ces faits mal éclaircis.

1. Les Vénédes, prés du golfe de Dantzik, au sud des Fennes.

2. Ce nom remplaça celui de Scythes, et fut appliqué, comme ce dernier, à un grand nombre de peuples divers, répandus entre les monts Karpathes, le bas Danube et le Pont-Euxin, s'étendant à droite vers le Caucase et le Volga, et à gauche dans tout le nord-est de l'Europe, jusqu'à la mer Baltique.

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