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Attila était donc retourné dans ses foyers; mais ayant comme du remords de son inaction, et s'indignant de vivre sans combattre, il envoya des députés à Marcien, empereur d'Orient, pour lui signifier que, puisqu'il ne lui payait pas le tribut que l'empereur Théodose lui avait autrefois promis, il allait ravager ses provinces, et reparaître plus terrible que jamais au milieu de ses ennemis. Néanmoins, suivant son habileté et sa finesse ordinaire, après avoir menacé un point, il porta ses armes sur un autre, et, n'écoutant que son ressentiment, il tourna sa face contre les Visigoths. Mais il n'eut point avec eux le même succès qu'avec les Romains. Il accourut de nouveau par une route différente de la première fois, dans le dessein de réduire sous son obéissance les Alains établis au delà de la Loire, afin que leur défaite, changeant la face de la guerre, accrût la terreur qu'il inspirait. Étant donc sorti de la Dacie et de la Pannonie, provinces qu'occupaient alors les Huns avec diverses nations qui leur étaient soumises, Attila marcha contre les Alains. Mais Thorismund, roi des Visigoths, découvrit le stratagème du roi des Huns avec autant de finesse que celui-ci en avait mis à l'imaginer: il accourut adroitement chez les Alains avant lui; et quand survint Attila, il se trouva prêt, et marcha à sa rencontre. Le combat s'étant engagé, Thorismund lui ôta bientôt l'espoir de vaincre, à peu près de la même manière qu'il l'avait déjà fait dans les champs Catalauniques; et l'ayant battu et mis en déroute, il l'obligea d'abandonner la Gaule et de s'enfuir dans son pays. Ainsi ce fameux Attila, qui tant de fois avait maitrisé la victoire, au lieu de faire oublier, comme il le voulait, l'échec que lui avaient déjà fait souffrir les Visigoths, et de se laver de la honte de sa première défaite, en essuya une seconde, et se retira ignominieusement. Quant à Thorismund, après avoir délivré les Alains des bandes des Huns, il se mit en marche pour Toulouse, sans que les siens eussent éprouvé de perte. II y vivait au sein de la paix qu'il avait rétablie, quand, la troisième année de son règne, étant tombé malade et s'étant fait saigner, il fut assassiné par son client Asealcruus, qui lui dénonçait des ennemis après lui avoir soustrait ses armes. Toutefois, d'une main qui lui restait libre s'armant d'un escabeau, il vengea son sang en assommant quelques-uns des conspirateurs.
CHAPITRE XLIV.
Après sa mort, son successeur au trône des Visigoths fut son frère Théodéric, qui ne tarda pas à découvrir qu'il avait pour ennemi Riciaire, roi des Suèves et son parent. Ce Riciaire, se targuant de son alliance avec Théodéric, crut pouvoir s'emparer de presque toute l'Espagne, et jugea que le moment le plus favorable pour une tentative d'empiétement était le commencement d'un règne encore mal assuré. Les Suèves occupaient auparavant la Gallicie et la Lusitanie, qui s'étendent le long du rivage de l'Océan, sur le côté droit de l'Espagne, et avaient pour limites à l'orient l'Austrogonie, à l'occident le promontoire où s'élève le tombeau de Scipion, général romain ; au septentrion l'Océan, et au midi la Lusitanie et le Tage, dont le sable est mêlé d'un riche métal, et qui charrie de l'or avec un vil limon. Ce fut donc de ces provinces que sortit Ri-claire, roi des Suèves, pour entreprendre de se rendre maître de toute l'Espagne. Théodéric, son parent, suivant sa modération accoutumée, lui envoya des députés chargés de lui dire avec douceur, non seulement de se retirer d'un territoire qui n'était point le sien, mais même de ne plus y prétendre à l'avenir, et que son ambition ne pouvait lui attirer que de la haine. Mais lui, le coeur enflé d'orgueil, lui fit cette réponse : « Si tu murmures et que tu prétendes m'empêcher d'avancer, je viendrai à Toulouse, où tu demeures: là tu m'arrêteras si tu peux. » Ce langage déplut à Théodéric; il se mit en paix avec les autres nations, et marcha contre les Suèves, assisté de Gnudiae et d'Hilpéric, roi des Burgundions, et tous deux dévoués à sa personne. On se trouva en présence au bord du fleuve Urbius, qui coule entre l'Asturie et l'Ibérie ; et la bataille s'étant engagée, Théodéric et les Visigoths, qui combattaient pour la bonne cause, demeurèrent vainqueurs, et taillèrent en pièces presque toutes les tribus des Suèves. Riciaire, leur roi, abandonnant la victoire à son ennemi, et fuyant devant lui, se sauva sur un vaisseau; mais, rejeté en arrière par une tempête au moment d'entrer dans la mer de Tyrrhène, il fut livré entre les mains des Visigoths, qui le firent bientôt mourir, sans qu'il lui eût servi de rien de changer d'élément. Théodéric, après la victoire, pardonna aux vaincus, et fit cesser le carnage; puis il donna pour chef aux Suèves soumis son client Athiulfe. Mais dans peu celui-ci changea de sentiment, et trahit son maître à l'instigation des Suèves, ne tenant aucun compte de ses ordres, se conduisant avec toute l'arrogance d'un usurpateur, et se flattant de pouvoir conserver par sa valeur un pays que, peu de temps avant, sa valeur avait aidé son maître à conquérir. Cet homme au reste était de la race des Warnes, et d'un sang fort inférieur en noblesse à celui des Goths; aussi n'avait-il ni franchise ni fidélité pour son patron. En apprenant sa trahison, Théodéric envoya aussitôt des troupes contre lui pour le dépouiller de l'empire qu'il s'arrogeait. Dès leur arrivée ces troupes l'attaquèrent, le vainquirent à la première bataille, et firent une prompte justice de ses crimes; car les siens l'ayant abandonné, il fut pris et puni de mort : il sentit alors le courroux de ce maitre dont il avait osé méconnaître la bonté. Alors les Suèves, voyant leur chef mort, envoyèrent vers Théodéric, pour le fléchir, des prêtres du pays. Il les reçut avec le respect dû à leur ministère, se laissant toucher à la pitié; et non seulement il leur accorda le pardon des Suèves, mais même il consentit à ce que ceux-ci se donnassent un roi de leur race; ce qu'ils firent en choisissant Rémismund pour régner sur eux. Cela venait de se passer, et la paix était partout rétablie, quand Théodéric mourut, la treizième année de son règne.
CHAPITRE XLV.
Son frère Euric, par l'avide empressement qu'il mit à lui succéder, fit peser sur soi de violents soupçons. Or, pendant que ces choses et d'autres encore se passaient dans la nation des Visigoths, l'empereur Valentinien périt par les embûches de Maxime, qui lui-même usurpa l'empire. A cette nouvelle Gizéric, roi des Wandales, équipa une flotte pour passer d'Afrique en Italie; et étant entré dans Rome, il dévasta tout. Quant à Maxime, il prit la fuite; mais il fut tué par un certain Ursus, soldat romain. Après sa mort, l'empereur d'Orient, Marcien, invita Majorien à prendre les rênes de l'empire d'Occident. Mais celui-ci à son tour ne régna pas longtemps, et fut tué à Dertona auprès du fleuve nommé Ira, tandis qu'il marchait contre les Alains qui infestaient les Gaules. Sévère prit sa place, et mourut à Rome la troisième année de son règne. Voyant cela, l'empereur Léon, qui avait succédé à Marcien dans l'empire d'Orient, choisit pour empereur d'Occident Anthémius, son patrice. Celui-ci, en arrivant à Rome, envoya aussitôt contre les Alains Ricimer, son gendre, homme de talent, et peut-être alors le seul en Italie qui fût propre à commander une armée. Il défit en effet les Alains dès la première rencontre, et en tua un grand nombre, ainsi que leur roi Beurgus. Or, Euric, roi des Visigoths, voyant ces fréquents changements d'empereurs romains, entreprit d'étendre son autorité sur la Gaule entière. Informé de ses desseins, l'empereur Anthémius demanda aussitôt des secours aux Bretons. Leur roi Riothime en amena douze mille, et fut reçu dans la ville de Bourges à sa sortie des vaisseaux qui l'avaient porté sur l'Océan. Euric, roi des Visigoths, à la tête d'une armée innombrable, marcha à leur rencontre; et, après un long combat, Riothime, roi des Bretons, fut défait avant que les Romains eussent pu se joindre à lui. Après avoir perdu une grande partie de son armée, il s'enfuit avec ceux qu'il put sauver, et se retira chez les Burgundions, nation dont il se trouvait rapproché, et qui, en ce temps, était alliée des Romains. Peu après le roi des Visigoths s'empara de la ville d'Arverna, dans la Gaule. L'empereur Anthémius était déjà mort : après avoir foulé la Romanie par une guerre intestine qui s'était allumée entre lui et Ricimer sou gendre, il avait péri par la main de ce dernier, laissant l'empire à Olibrius. Ce fut vers le même temps qu'Aspar, de la noble race des Goths, et premier patrice à Constantinople, périt dans le palais par l'épée des eunuques, avec ses fils Ardabure et Patriciolus , dont l'un avait été patrice, et l'autre était césar, et gendre de l'empereur Léon. Olibrius étant mort aussi avant le huitième mois de son règne, Glycérins prit la pourpre à Ravenne, et prévint plutôt qu'il n'obtint l'élection du sénat. Mais une année s'était à peine écoulée, que Népos, fils d'une soeur de Marcellinus, ancien patrice, le renversa du trône, et le fit ordonner évêque au port de Rome. Euric voyant tant de changements, comme nous l'avons déjà dit, tant de vicissitudes, s'empara donc de la ville d'Arverna, où commandait alors pour les Romains le très illustre Décius, sénateur, fils de cet empereur Avitus qui, s'étant saisi du pouvoir avant Olibrius, ne garda l'empire qu'un petit nombre de jours, et se retira volontairement à Placentia, où il fut ordonné évêque. Le fils donc de celui-ci, Décius, livra de nombreux combats aux Visigoths ; mais, ne pouvant leur résister, il abandonna sa patrie et la ville d'Arverna elle-même à l'ennemi, et se retira dans des lieux plus sûrs. Dès que l'empereur Népos en fut instruit, il commanda à Décius de quitter les Gaules et de se rendre auprès de lui; en même temps il nomma pour le remplacer Oreste, maître de la milice. Oreste prit des trou-pes, et se mit en marche contre les ennemis; mais étant venu de Rome à Ravenne, il s'arrêta dans cette ville, et proclama son fils Augustule empereur. A cette nouvelle Népos s'enfuit en Dalmatie, et, après avoir perdu l'empire, mourut dans cette province, où demeurait déjà Glycérius, autrefois empereur, et alors évêque de Salone. Ce fut dans ces entrefaites qu'Augustule fut proclamé empereur à Ravenne par son père Oreste.
CHAPITRE XLVI.
Peu de temps après, Odoacre, roi des Turcilinges, ayant avec lui des Scyres, des Hérules et des auxiliaires de diverses nations, se rendit maître de l'Italie, et, après avoir tué Oreste, renversa du trône son fils Augustule, qu'il relégua dans la forteresse de Lucullus, en Campanie, Ainsi l'empire romain d'Occident, qui avait commencé l'an 709 de la fondation de Rome, à l'avènement d'Octavien Auguste, premier empereur, tomba avec cet Augustule, cinq cent vingt-deux ans à compter de l'époque où les prédécesseurs de ce dernier avaient commencé de régner. Depuis lors les rois des Goths furent maîtres de Rome et de l'Italie. Cependant Odoacre, roi des nations, ayant subjugué toute l'Italie, et voulant imprimer aux Romains la terreur de son nom, tua dans Ravenne, dès le commencement de son règne, le comte Brachila. II affermit par là sa domination, et régna pendant quatorze ans environ, jusqu'à l'apparition de Théodéric, dont nous parlerons dans la suite de cette histoire. En attendant, reprenons notre récit où nous l'avons interrompu.
CHAPITRE XLVII.
Enric, roi des Visigoths, voyant chanceler l'empire romain, réduisit sous sa domination Arles et Marseille. Il s'engagea dans cette entre-prise gagné par les présents de Gezéric, roi des Vandales, qui, pour se mettre lui-même à couvert des embûches que lui dressait Léon ou Zénon, porta par ses menées les Ostrogoths à ravager l'empire d'Orient, et les Visigoths celui d'Occident, afin que l'un et l'autre empire, ayant la guerre dans leur sein, ne pussent venir le troubler en Afrique. Euric s'empressa donc de le seconder; et, déjà maître de toute l'Espagne et d'une grande partie des Gaules, il soumit encore les Burgundions, et mourut à Arles, où il se tenait la dix-neuvième année de son règne. II eut pour successeur son fils Alaric, qui fut le neuvième roi des Visigoths depuis le grand Alaric : or, on sait que ce que nous avons remarqué plus haut, touchant Augustule, arriva pareillement pour les Alaric; tant il est vrai que souvent les empires finissent sous des princes du même nom que ceux qui les ont fondés. Mais laissons cela pour le présent, et rassemblons tous les fils de l'histoire des Goths, selon notre promesse. Nous avons raconté de notre mieux, en nous aidant du témoignage des anciens, l'histoire tant des Ostrogoths que des Visigoths, pendant que ces deux nations n'en formaient qu'une. Nous avons ensuite conduit jusqu'à la fin celle des Visigoths, depuis leur séparation d'avec les Ostrogoths; il nous faut retourner de rechef en Scythie, dans l'ancien pays des Goths, et exposer de la même manière la généalogie et les gestes des Ostrogoths.
CHAPITRE XLVIII.
Les Ostrogoths et les Visigoths s'étant séparés à la mort de leur roi Ermanaric, les premiers devinrent sujets des Huns, et continuèrent d'habiter le même pays; toutefois l'Amale Winithar conserva les marques de la royauté. Aussi brave que son aïeul Athaulfe, qu'il s'était proposé pour exemple, mais moins heureux qu'Ermanarie, Winithar souffrait impatiemment le joug des Huns, et se dérobait insensiblement à leur domination. Cherchant à montrer son courage, il envahit les frontières des Antes, et fut vaincu dans le premier combat qu'il leur livra. Plus tard il se comporta bravement, et fit mettre en croix leur roi nommé Box, avec ses fils et soixante et dix chefs, dont les cadavres restèrent snspendus à la potence, pour servir d'exemple aux vaincus et leur imprimer la terreur. II régnait avec cette indépendance depuis environ une année; mais Balamber, roi des Huns, ne le souffrit pas plus longtemps. Il appela auprès de lui Sigismund, fils d'Hunimund le Grand, qui, fidèle à son serment et à la foi promise, était resté soumis aux Huns, avec une grande partie des Goths; et, après avoir renouvelé avec lui l'ancienne alliance, il mena son armée contre Winithar. La guerre fut longue : dans le premier et le second combat, Winithar fut vainqueur, et l'on ne saurait dire quel carnage il fit de l'armée des Huns; mais dans le troisième, donné au bord du fleuve qu'on nomme Érac, les deux rois ayant marché par surprise l'un contre l'autre, Balamber décocha une flèche contre Winithar, l'atteignit à la tête, et le tua. Il prit ensuite pour femme Waladamarca, nièce de ce dernier, et dès lors toute la nation des Goths reconnut son autorité sans difficulté : de telle sorte néanmoins que ce peuple eut toujours un roi particulier pour le gouverner, mais dans la dépendance des Huns. Après la mort de Winithar, les Goths obéirent à Hunimund, fils d'Ermanaric, ce roi jadis si puissant. Hunimund était plein d'intrépidité dans les combats, et d'une beauté de corps singulière. Durant son règne, il combattit avec succès contre les Suèves. Il eut pour successeur, à sa mort, son fils Thorismund, encore dans la fleur de la jeunesse. Celui-ci ayant attaqué les Gépides, la seconde année de son règne, remporta sur eux une grande victoire, et périt, dit-on, d'une chute de cheval. Sa perte causa tant d'affliction aux Ostrogoths, que , pour que rien ne pût les distraire de son souvenir, ils n'eurent point de roi pour le remplacer pendant quarante ans, et jusqu'à ce que vînt le temps où Walamir pût les dédommager du malheur de l'avoir perdu. Ce dernier était fils de Wandalar, cousin germain de Thorismund, dont le fils Bérimund, comme nous l'avons dit plus haut, avait suivi la nation des Visigoths en Occident, par mépris pour les Ostrogoths depuis qu'ils s'étaient soumis aux Huns. C'est de Bérimund que naquit Védéric, lequel à son tour eut pour fils Eutharic, qui épousa Amalasnenta, fille de Théodéric, et réuni ainsi la race des Amales, divisée depuis longtemps. ll engendra Athalaric et Mathesuenta. Or, Athalaric étant mort dans son jeune âge, Mathesuenta fut amenée à Constantinople, où elle épousa en secondes noces le fils d'un frère de l'empereur Justinien, nommé Germanus, dont elle eut un fils posthume qu'elle appela Germanus, comme son père. Mais, pour ne pas nous écarter de l'ordre que nous désirons suivre, il nous faut revenir à la lignée de Wandalar, composée de trois florissants rejetons; car ce Wandalar, neveu d'Ermanaric et cousin de Thorismund, dont nous avons déjà parlé, eut trois fils qui le rendirent illustre entre les Amales, savoir, Walamir, Théodemir et Widemir. Walamir, par la succession de ses parents, monta sur le trône au temps que les Ostrogoths, et avec eux d'autres nations, étaient encore sous la domination des Huns. Et c'était alors une belle chose à voir que ces trois frères, quand l'héroïque Théodemir combattait pour soutenir le trône de Walamir, quand Walamir à son tour n'usait de sa supériorité que pour combler d'honneurs son frère, et que Widemir s'estimait heureux d'obéir pour la gloire de l'un et de l'autre. Ainsi soutenus par leur mutuelle affection, ils étaient en quelque sorte tous rois, et régnaient en commun par leur bonne intelligence. Toutefois, ainsi qu'il a été dit plusieurs fois, leur autorité était subordonnée à celle d'Attila, roi des Huns, en sorte qu'ils n'auraient pu refuser de combattre quand ç'aurait été contre les Visigoths, leurs parents; car ce que l'intérêt du maître commande, serait-ce un parricide, il faut l'accomplir. Aucune des nations scythiques ne put s'affranchir de la domination des Huns jusqu'à la mort d'Attila, cette mort unanimement souhaitée par tous les peuples aussi bien que par les Romains, et dont le bienfait excita autant de joie que sa vie avait causé d'étonnement.
CHAPITRE XLIX.
Attila, comme l'historien Priscus le rapporte, épousa, au temps de sa mort, une jeune fille fort belle appelée ldlico, après avoir eu un grand nombre de femmes, selon la coutume de sa nation. Le jour de ses noces, il se livra à une grande gaieté; puis comme, appesanti par le vin et le sommeil, il s'était couché sur le dos, son sang trop abondant ne put pas s'épancher par ses narines comme à l'ordinaire, et, prenant une direction funeste, il lui tomba sur la poitrine et l'étouffa. C'est ainsi que ce roi, qui s'était illustré dans tant de guerres, trouva une mort honteuse dans l'ivresse. Le lendemain, la journée touchait à sa fin, quand les serviteurs du roi, ayant de sinistres appréhensions, brisèrent les portes après l'avoir appelé à grands cris. Ils trouvèrent Attila étouffé par son sang, sans blessure, et la jeune fille, la tête baissée, pleurant sous son voile. Alors, selon la coutume de leur nation, ils coupèrent une partie de leur chevelure, et se firent à la face de profondes blessures qui les rendirent encore plus hideux. Ils voulaient pleurer ce grand guerrier, non, comme des femmes, avec des gémissements et des larmes, mais avec du sang, comme des hommes qu'ils étaient. Voici un prodige qui arriva en cette occasion : L'empereur d'Orient, Marcien, au milieu des inquiétudes que lui causait un ennemi si terrible, vit cette nuit-là, pendant son sommeil, la divinité lui apparaître et lui montrer l'arc d'Attila brisé, cet arc sur lequel la nation des Huns elle-même fondait tant d'espoir. L'historien Priscus prétend avoir à l'appui de ce fait des témoignages irrécusables. Il est vrai de dire qu'Attila s'était rendu si redoutable aux grands empires, que le ciel semblait accorder une grâce aux rois en le faisant mourir. Nous ne devons pas négliger de raconter, mais en abrégeant, de quelle manière sa nation célébra ses funérailles. On exposa solennellement son corps au milieu des champs, dans une tente de soie, afin que tous pussent le contempler. Cependant les cavaliers les plus distingués parmi les Huns couraient, ainsi qu'on le pratique aux jeux du cirque, autour du lieu où il était placé, et racontaient ses actions dans un chant funèbre que voici : « Le plus grand entre les rois des Huns, c'est Attila, fils de Mundzuc. Il a été le maître des nations les plus braves; seul il a possédé la Scythie et la Germanie, réunissant sur sa tête un pouvoir jusque-là inouï. C'est encore lui qui a porté la terreur dans les deux empires de Rome; lui qui, après avoir pris les villes, a sauvé le reste du pillage, se laissant fléchir aux prières, et se contentant d'un tribut annuel. Et c'est après avoir accompli toutes ces choses par l'effet de son bonheur, qu'il est mort, non par la main de l'ennemi, non par la trahison des siens, mais sans douleur, au milieu de la joie, au sein de sa nation florissante. Celui que personne ne croit devoir venger, peut-on dire qu'il soit mort? »
Après avoir exprimé leur désolation de la sorte, ils célèbrent sur son tombeau un grand festin, une strave, comme ils l'appellent; et, se livrant tour à tour aux sentiments les plus opposés, ils mêlent la joie au deuil des funérailles. Ils enfermèrent le corps d'Attila dans trois cercueils, le premier d'or, le second d'argent, le troisième de fer, faisant entendre par là que ce roi si puissant avait eu tout en partage : le fer, pour dompter les nations; l'or et l'argent, en signe des honneurs dont l'avaient revêtu les deux empires. A ces emblèmes on ajouta des trophées d'armes prises sur les ennemis, des colliers enrichis de différentes pierres précieuses, enfin les ornements divers dont on décore les palais des rois. Et afin de défendre tant de richesses de la convoitise des hommes, ils massacrèrent les ouvriers employés aux funérailles, leur accordant ainsi un horrible salaire; de sorte qu'un moment la mort plana sur le corps enseveli et sur ceux qui venaient de l'ensevelir.
CHAPITRE L.
Cela venait de se passer, quand, selon l'esprit de la jeunesse que l'ambition de commander aiguillonne, il s'éleva des dissensions entre les fils d'Attila pour la succession au trône; et tandis qu'ils aspiraient tous follement à l'empire, ils le perdirent tous en même temps : ainsi souvent ce qui entraîne la ruine d'un Etat, ce n'est pas le défaut de successeurs à la couronne, c'est leur trop grand nombre. Les enfants que, dans sa passion effrénée pour les femmes, Attila avait eus, formaient presque un peuple; ils voulaient se diviser par égales parts les nations qu'ils regardaient comme l'héritage du roi belliqueux, et tirer au sort à qui d'entre eux chacune de ces parts appartiendrait. Quand Ardaric, roi des Gépides, le sut, il s'indigna qu'on osât traiter tant de peuples comme un vil troupeau d'esclaves; et, se soulevant le premier contre les fils d'Attila, il effaça par ses succès la honte du joug qu'il avait été contraint de porter. Et ce ne fut pas seulement sa nation qu'il affranchit en se séparant des Huns, mais encore toutes celles sur qui pesait leur domination ; car l'homme est prompt et ardent à toute entreprise dont le bien général est l'objet. On s'arma donc de part et d'autre pour une guerre à mort, et l'on en vint aux mains en Pannonie, au bord du fleuve nommé Netad : c'est là qu'eut lieu le choc des diverses nations qu'Attila avait tenues sous son empire. Les royaumes, les peuples se divisent; d'un seul corps il se forme des membres divers qui n'obéissent plus à une volonté unique, mais qui, privés de leur tête, s'abandonnent à de mutuelles fureurs ; et ces vaillantes nations, qui n'avaient jamais trouvé leurs égales, n'éprouvèrent de résistance digne de leur courage que le jour où elles tournèrent leurs armes contre elles-mêmes pour s'entr'égorger. Ce fut, je pense, un admirable spectacle pour le monde, de voir le Goth en furie frappant de son épée le Gépide, brisant dans les blessures des siens tous les traits dont ils étaient atteints; le Suève orgueilleux de son infanterie, le Hun de son adresse à lancer la flèche, l'Alain pesamment armé, I'Hérule à l'armure légère. Après une lutte longue et meurtrière, la victoire favorisa inopinément les Gépides, et près de trente mille hommes, tant des Huns que d'autres nations auxiliaires des Huns, tombèrent sous le glaive d'Ardaric et de ceux qui s'étaient ligués avec lui. Dans cette bataille fut tué le fils aîné d'Attila qui s'appelait Ellac. On disait que sou père avait eu pour lui tant de prédilection, qu'il l'avait choisi de préférence à tous ses autres fils pour lui succéder; mais la fortune ne seconda point les voeux du père. Toutefois il mourut si bravement après avoir fait tomber sous ses coups de nombreux ennemis, que son père, s'il avait vécu, lui aurait envié une fin si glorieuse. Après qu'il eut été tué, ses autres frères s'enfuirent au bord de la mer du Pont, et dans les mêmes contrées où, comme nous l'avons dit, les Goths avaient demeuré en premier lieu. Ainsi furent vaincus les Huns, eux qui semblaient devoir vaincre le monde entier; et tels sont les tristes effets de la discorde, que cet empire que leur union rendait si redoutable, ils le virent crouler le jour où la division éclata parmi eux. Cette victoire d'Ardaric, roi des Gépides, fut un heureux événement pour les diverses nations qui obéissaient aux Huns à regret : elle releva leur courage longtemps abattu de tristesse, et leur âme s'élança aux joies d'une liberté ardemment désirée. Beaucoup d'entre elles envoyèrent des députés dans le pays des Romains, auprès de Marcien, alors empereur, qui les reçut favorablement et leur assigna des terres pour s'y établir; car les Gépides s'étaient emparés de vive force des terres des Huns, et tenaient en maîtres la Dacie entière, comme par droit de conquête. Aussi ces vaillants hommes ne demandèrent-ils autre chose à l'empire, pour faire amitié avec lui, que la paix et un don annuel, à quoi l'empereur consentit volontiers; et ce don a continué de leur être fait jusqu'à ce jour, car cette nation est encore à la solde des empereurs romains. Quant aux Goths, voyant les Gépides jaloux de conserver les terres des Huns, et les Huns à leur tour maîtres de celles qui leur avaient anciennement appartenu, ils aimèrent mieux en demander à l'empire romain que de courir les risques d'une invasion sur les terres d'autrui, et furent autorisés à occuper la Pannonie, province qui, s'étendant en longues plaines, est bornée à l'orient par la haute Moesie, au midi par la Dalmatie, par le Norique au couchant, au septentrion par le Danube, et où s'élèvent de nombreuses cités, dont la première est Sirmis, et Vindomina la dernière. Les Sauromates ou Sarmates, comme nous les avons appelés, et les Cémandres, suivis de quelques Huns, reçurent des terres dans l'IIlyrie, auprès de Castrum-Martena, où ils s'établirent. C'est d'eux que sont sortis Blivilas, duc de la Pentapole, et son frère Froïlas, et Bessa que de nos jours nous avons vu patrice. Les Scires, les Satagaires, et un reste d'Alains dont le chef se nommait Candax, eurent en partage la petite Scythie et la basse Moesie. C'est de ce Candax, tant qu'il vécut , que fut notaire Péria, père de mon père Alanowamuth, c'est-à-dire mon aïeul; et la soeur de Candax fut la mère de Gunthix, qu'on appelait aussi Baza, lequel fut maître de la milice, et eut pour père Andax, fils d'Andala, de la race des Amales. Et moi aussi, Jornandès, bien que sans lettres, j'ai été notaire avant ma conversion. Les Ruges, avec quelques autres nations, demandèrent de s'établir à Biozimétas et à Scandiopolis. A leur exemple, Hernac, le plus jeune des fils d'Attila, choisit pour demeure avec les siens l'extrémité de la petite Scythie; et ses cousins Emnedzar et Uzindur, la Dacie Ripuaire. Cette province était déjà occupée par Uto et Iscalm , qui en sortirent alors de divers côtés avec une multitude de Huns, et se jetèrent dans la Romanie. Ce sont leurs descendants qui portent aujourd'hui les noms de Sacromontisiens et de Fosatisiens.
CHAPITRE LI.
Il y avait encore d'autres Goths appelés Mineurs, peuple immense, ayant pour évêque et pour chef Vulfilas, qui passe pour leur avoir enseigné l'art de l'écriture : ce sont les mêmes qui demeurent aujourd'hui à Eucopolis dans la Moesie. Pauvres et peu guerriers, ils s'établirent au pied d'une montagne, où toutes leurs richesses consistent encore en troupeaux de bétail de diverses espèces, en pâturages et en forêts. Leurs terres, d'ailleurs fécondes eu fruits de toutes sortes, produisent peu de froment; et quant aux vignes, il en est parmi eux qui ne sauront jamais s'il en existe au monde, puisque ce n'est qu'en commerçant avec les nations voisines qu'ils peuvent se procurer du vin : aussi ne vivent-ils que de lait.
CHAPITRE LII.
Pour revenir à la nation dont il s'agit, les Ostrogoths, qui demeuraient dans la Pannonie sous les ordres du roi Walemir et de ses frères Théodemir et Widemir, vivaient entre eux dans une étroite union, quoique leurs territoires fussent séparés ; car Walemir s'était établi entre les fleuves Scarniunga et Aqua-Nigra, Théodemir au bord du lac de Pelso, et Widemir entre ses deux frères. Or il arriva que les fils d'Attila, revendiquant les Goths comme des déserteurs de leur domination, des esclaves fugitifs , vinrent contre eux, et firent irruption sur les terres de Walemir, à l'insu de ses frères. Celui-ci, bien qu'avec peu de forces, soutint leur attaque; et, après les avoir longtemps harcelés, il leur fit essuyer une telle défaite, qu'à peine en laissa-t-il échapper quelques-uns qui s'enfuirent, et gagnèrent les contrées de la Scythie situées au delà de cette partie du cours du Danube, à laquelle ils donnent, dans leur langue, le nom d'Hunnivar. Walemir ayant envoyé sur-le-champ un messager à son frère Théodemir pour lui annoncer sa joie, le messager arriva le même jour dans la maison de ce dernier, et la trouva remplie d'une joie plus grande encore que celle dont il portait la nouvelle; car ce jour-là Théodemir avait vu naître son fils Théodéric, jeune enfant de belle espérance, quoique pourtant sa mère, Erelieva, ne fût qu'une concubine. Peu de temps après, le roi Walemir et ses frères Théodemir et Widemir ayant envoyé des ambassadeurs à l'empereur Marcien pour recevoir les dons que l'empire avait coutume de leur faire, ainsi qu'à leur vaillante nation, pour la conservation de la paix, ils apprirent que Théodéric, fils de Triarius, de la nation des Goths, il est vrai, mais d'une autre race que celle des Amales, jouissait, lui et les siens, de la plus grande faveur; qu'il était lié d'amitié avec les Romains , recevait les présents annuels, tandis qu'eux seuls étaient dédaignés. Transportés d'une fureur soudaine, ils prennent les armes, et, courant presque toute l'lllyrie, ils la pillent et la ravagent; mais l'empereur, changeant aussitôt de sentiments, leur rendit son ancienne amitié : il leur envoya des ambassadeurs non seulement pour les supplier de recevoir les présents qui leur étaient dus pour le passé, mais encore pour leur promettre qu'à l'avenir ils leur seraient accordés sans difficulté, et reçut d'eux, comme otage de la paix, Théodéric le jeune enfant de Théodemir; dont nous avons parlé plus haut. Il avait alors accompli sa septième année, et était entré dans sa huitième; et comme son père hésitait à le donner, son oncle Walemir l'en supplia, uniquement afin qu'une paix solide s'établit entre les Goths et les Romains. Les Goths ayant donc livré Théodéric en otage, il fut conduit dans la ville de Constantinople, auprès de l'empereur Léon; et comme c'était un jeune enfant plein de gentillesse, il eut bientôt gagné la faveur impériale.
CHAPITRE LIII.
Après que les Goths et les Romains eurent fait entre eux une paix solide, les Goths, voyant que les subsides qu'ils recevaient de l'empereur ne leur suffisaient pas, et désirant en outre faire voir leur courage, se mirent à butiner alentour sur les nations voisines, et tournèrent premièrement leurs armes contre les Satages, qui occupaient l'intérieur de la Pannonie. Quand Dinzio, roi des Huns et fils d'Attila, l'apprit, il rassembla autour de lui le petit nombre de nations qui semblaient reconnaître encore son autorité, savoir les Ulzingures, les Angiscires, les Biitugores et les Bardores ; et venant devant Bassiana, ville de la Pannonie, il en fit le siège et se mit à ravager son territoire. La nouvelle en étant venue aux Goths, dans le pays où ils étaient, ils abandonnèrent l'expédition qu'ils avaient entreprise contre les Salages, et se tournèrent contre les Huns, qu'ils chassèrent de leurs frontières avec tant d'ignominie pour ces derniers, que, depuis ce temps jusqu'à ce jour, ceux des Huns qui survécurent à leur défaite ont conservé une grande crainte des armes des Goths. La nation des Huns laissait enfin les Goths en repos, quand Hunimund, roi des Suèves, en passant pour aller butiner dans la Dalmatie, enleva le bétail des Goths errant dans la campagne ; car la Dalmatie était voisine de la Suévie, et peu éloignée de la Pannonie, notamment de la partie où demeuraient alors les Goths. Bref, comme Hunimund et les Suèves, après avoir ravagé la Dalmatie, retournaient dans leurs terres, Théodemir, frère de Walemir, roi des Goths, moins sensible à la perte du bétail qu'à la crainte de voir les Suèves redoubler d'audace, si leur larcin demeurait impuni, surveilla si bien leur passage, que, pendant qu'ils dormaient au milieu d'une nuit profonde, il fondit sur eux auprès du lac de Pelso; et, les ayant forcés de combattre à l'improviste, il les écrasa à tel point, que le roi Hunimund lui-même fut pris, et que tous ceux de son armée qui échappèrent au glaive des Goths furent réduits par eux en servitude. Et comme Théodemir était fort enclin à faire miséricorde, une fois vengé des Suèves, il les reçut à merci; et s'étant réconcilié avec eux, il adopta pour fils ce même Hunimund, son captif , et le renvoya avec les siens en Suévie. Mais lui, sans reconnaissance pour les bontés de son nouveau père, fit éclater quelque temps après la perfidie qu'il couvait. Il excita la nation des Scires, alors établie sur le Danube, et vivant en paix avec les Goths, à déserter leur alliance pour s'unir à lui, et à prendre les armes contre eux. Les Goths ne s'attendaient alors à rien de mal , surtout de la part de ces deux nations voisines, sur l'amitié desquelles ils comptaient; et tout à coup la guerre éclate. Pressés par la nécessité, ils courent aux armes; et, s'étant portés au combat avec leur bravoure ordinaire, ils vengent l'injure qu'ils ont reçue. Ce fut dans cette bataille que périt Walemir, leur roi; il était à cheval, et galoppait devant les rangs pour exhorter les siens, quand le cheval, s'étant effrayé, s'abattit et renversa son cavalier, qui fut aussitôt percé par les lances des ennemis. Les Goths combattirent les rebelles avec tant de fureur pour venger la mort de leur roi et leur propre injure, qu'ils exterminèrent presque toute la nation des Scires, à l'exception de ceux qui, portant le même nom, ne s'étaient point trouvés à cette bataille, et n'en avaient point partagé la honte.
CHAPITRE LIV.
Craignant que la ruine des Scires n'entraînât la leur, Hunimund et Alaric, rois des Suèves, prirent les armes contre les Goths. Ils furent soutenus par les Sarmates, qui vinrent à leur aide avec leurs rois Beuga et Babaï; par ce qui restait de Scires sous la conduite d'Édica et de Vulfo, leurs chefs, que les Suèves appelèrent, comme devant combattre avec d'autant plus d'acharnement qu'ils avaient leur vengeance à satisfaire; enfin par les Gépides, qui se joignirent à eux, ainsi qu'un assez grand renfort de Ruges. Ils ramassèrent en outre d'autres guerriers de divers côtés, et, réunissant en corps cette immense multitude, ils allèrent camper auprès de la rivière Bollia, en Pannonie. Walemir étant mort, les Goths eurent recours dans cette conjoncture à son frère Théodemir, qui, bien qu'il régnât depuis longtemps conjointement avec ses frères, ne prit néanmoins qu'alors les insignes du pouvoir suprême. II manda Widemir, son plus jeune frère, lui confia une partie des soins de cette guerre; puis il obéit à la nécessité, et courut aux armes. Le combat s'étant engagé, l'armée des Goths eut le dessus, et fit un tel carnage de l'ennemi, que le champ de bataille, inondé de sang, ressemblait à une mer rouge, où s'élevaient, comme des collines, des tas d'armes et de cadavres, et que plus de dix mille guerriers restèrent sur la place. A cette vue, les Goths furent transportés d'une joie indicible; car, en faisant cet immense carnage, ils avaient vengé le sang de leur roi Walemir et leur propre injure. Quant à cette innombrable foule d'ennemis divers, ceux qui purent échapper prirent la fuite, et ne regagnèrent leurs pays qu'à grand'peine et couverts de honte.
CHAPITRE LV.
Après un certain temps, et durant les froids de l'hiver, le Danube étant gelé comme à l'ordinaire (car l'eau de ce fleuve durcit alors à tel point, que, semblable à un roc, elle peut porter une armée de terre, et chariots et traîneaux, et toutes sortes de voitures, sans qu'il soit besoin de barques), le Danube étant donc gelé, Théodemir, roi des Goths, se mit à la tête d'une armée de gens de pied, et apparut à l'improviste sur les derrières des Suèves, dont le pays a les Baïobares à l'orient, à l'occident les Francs, au midi les Burgundions, et au septentrion les Thuringiens. Aux Suèves étaient joints encore alors les Alemannes, et ceux-ci tenaient en maîtres les hauteurs des Alpes, d'où descendent à grand bruit quelques-uns des cours d'eau qui se jettent dans le Danube. Ce fut donc dans ce pays d'une assiette si forte, et dans la saison de l'hiver, que le roi Théodemir mena l'armée des Goths : cependant il ne laissa pas de vaincre tant la nation des Suèves que celle des Alemannes, malgré leur alliance réciproque, ravagea leurs terres, et les subjugua presque entièrement. De là il revint dans ses foyers, c'est-à-dire en Pannonie, où il eut la joie de recevoir son fils Théodéric, qu'il avait envoyé en otage à Constantinople, et que lui rendait, avec de grands présents, l'empereur Léon. Théodéric était déjà sorti de l'enfance et entrait dans l'âge de l'adolescence, n'ayant pas encore accompli sa dix-huitième année. Il attira à lui des gardes de son père, se fit parmi les Goths des partisans et des clients, au nombre de près de six mille hommes; et à leur tête il passa le Danube à l'insu de son père, et se mit en course contre Babaï, roi des Sarmates, alors enflé d'orgueil par la victoire qu'il venait de remporter sur Camundus, duc des Romains. Théodéric le surprit, le tua; et, s'étant saisi de sa famille et de son trésor, il s'en retourna triomphant auprès de son père. Peu après il se rendit maître de la ville de Singidonum, dont les Sarmates s'étaient emparés; mais, au lieu de la rendre aux Romains, il la garda sous son autorité.
CHAPITRE LVI.
Ensuite le butin diminuant de tous côtés chez les nations voisines, les Goths vinrent à manquer de vivres et de vêtements; et ces hommes, qui depuis longtemps ne vivaient que de la guerre, commencèrent à trouver la paix insupportable. Ils allèrent donc tous ensemble et à grands cris au roi Théodemir, le conjurant de mener l'armée où il lui plairait. Celui-ci manda son frère; et, après qu'ils eurent tiré au sort, il l'engagea à marcher sur l'Italie, où régnait alors l'empereur Glycérius, tandis que lui-même, dont l'armée était la plus forte, envahirait le plus fort des deux empires , celui d'Orient. Ainsi fut-il fait; et bientôt Widemir entra dans les terres d'Italie. Mais il y paya le dernier tribut à la destinée, et passa de ce monde, laissant pour successeur Widemir, son fils, que l'empereur Glycérius détermina par des présents à passer de l'Italie dans les Gaules, alors opprimées par diverses nations d'alentour, l'assurant que les Visigoths ses parents y avaient établi leur domination dans le voisinage de l'empire. Bref, Widemir accepta les présents et l'invitation de l'empereur Glycérius, et partit pour les Gaules, où il se réunit aux Visigoths ses parents, avec lesquels il ne fit plus qu'un seul corps. Ils tinrent ainsi sous leur autorité les Gau les et les Espagnes, et les défendirent si bien qu'aucun autre peuple ne put prévaloir contre eux. Quant à Théodemir, rainé des deux frères, il passa la Save avec les siens, menaçant de la guerre les Sarmates et les milices de l'empire, si quelqu'un d'entre eux osait s'opposer à lui. Ceux-ci, dans cette crainte, se tinrent en repos ; ils n'auraient pu résister d'ailleurs à des forces aussi considérables que les siennes. Théodemir, voyant que le succès le suivait partout, s'empara de Naïssus, première ville de l'Illyrie; et, s'y étant arrêté pour associer son fils Théodéric à l'empire, il donna ordre à ses comtes de passer par le fort d'Hercule, et de marcher contre Ulpiana. Ceux-ci dès leur arrivée reçurent la soumission de cette ville, qu'ils pillèrent, et pénétrèrent dans quelques autres places de l'Illyrie, où les Goths n'étaient jamais entrés jusqu'alors. Ils prirent également et pillèrent Héraclée et Larisse, villes de la Thessalie. Mais ni ses propres succès, ni ceux de son fils, ne contentaient encore Théodemir : il quitta la ville de Naïssus , n'y laissant qu'un petit nombre des siens pour la garder, et se dirigea sur Thessalonique, où se trouvait avec des troupes le patrice Clarianus, envoyé contre lui par l'empereur. Le patrice voyant les Goths élever des palissades autour de la ville, et n'espérant pas pouvoir se défendre, envoya une députation vers le roi Théodemir, et le décida par des présents à lever le siége. Un traité fut conclu entre les Goths et le général romain, lequel consentit à leur abandonner certaines places pour s'y établir, savoir : Céropelle, Europa, Médiana, Pétina, Béréum, et autres lieux compris sous le nom de Sium , où les Goths et leur roi vécurent en repos, après avoir conclu la paix et déposé les armes. Peu de temps après, Théodemir, atteint d'une maladie mortelle dans la ville de Cerres, appela auprès de lui les Goths, leur désigna pour son successeur Théodéric, son fils, et passa de ce monde.
CHAPITRE LVII.
L'empereur Zénon apprit avec plaisir queThéodéric avait été proclamé roi par sa nation ; et, lui ayant adressé un message, il l'appela aupres de lui à Constantinople, où il l'accueillit avec les honneurs qu'il méritait, et lui donna une des premières dignités de son palais. Quelque temps après, voulant l'honorer encore plus , il l'adopta pour fils d'armes, lui décerna à ses frais le triomphe dans Constantinople, et le nomma consul ordinaire, ce qui passe pour le comble de la grandeur et de la gloire dans le monde. Enfin, ne pouvant se lasser d'accorder de nouvelles faveurs à ce grand homme, il lui fit ériger une statue équestre dans la cour de son palais. Or, pendant qu'à Constantinople Théodéric jouissait de tous les biens dans l'alliance de l'empereur Zénon, il apprenait que sa nation établie en Illyrie, comme nous l'avons dit, ne s'y trouvait pas entièrement à l'abri de la gêne et des privations. Il aima donc mieux chercher sa vie dans les fatigues, selon la coutume de sa nation, que de jouir seul, dans l'oisiveté, des délices de la cour impériale, tandis que les siens ne subsistaient qu'avec peine; et, prenant son parti, il dit à l'empereur: « Bien que rien ne manque aux serviteurs de votre empire , toutefois que votre piété, si elle le juge à propos, écoute favorablement le désir de mon coeur. » Et après qu'il eut obtenu, comme à l'ordinaire, la permission de parler librement : « L'Hespérie, dit-il, sur laquellé ont jadis régné vos prédécesseurs, et cette ville capitale et maîtresse du monde, pourquoi flottent-elles aujourd'hui sous la tyrannie d'un roi des Ruges et des Turcilinges? Ordonnez-moi d'aller contre lui avec ma nation, afin que les dépenses de l'expédition ne pèsent point sur vous , et que si je suis vainqueur, avec l'aide du Seigneur, votre gloire éclate dans ces contrées. Car il convient que moi , qui suis votre serviteur et votre fils, je possède et tienne en don de vous ce royaume, si j'en fais la conquête; et vous ne pouvez tolérer que cet autre, à vous inconnu, fasse peser un joug tyrannique sur votre sénat, et tienne une partie de l'empire dans l'asservissement et l'esclavage. Pour ce qui est de moi, je regarderai ma conquête, si je suis vainqueur, comme un don et une faveur me venant de vous : et quant à vous, si je suis vaincu, vous n'aurez fait aucun sacrifice ; vous aurez au contraire épargné, comme je l'ai dit, les frais de l'expédition. » L'empereur consentit à sa demande pour ne pas l'affliger, quoiqu'il lui fût pénible de se séparer de lui; et, l'ayant comblé de riches présents, il lui donna congé, en lui recommandant le sénat et le peuple romain. Théodéric quitta donc Constantinople, et retourna parmi les siens. Il prit toute la nation des Goths, qui d'ailleurs lui avait offert de le suivre , et se mit en marche vers I'Hespérie, en montant en droite ligne par la ville de Sirmas, qui touche à la Pannonie. De là il entra dans la Vénétie, et campa auprès du pont appelé Sontius. Il y était resté quelque temps pour y refaire ses hommes et ses chevaux , quand Odoacre, à la tête d'une armée, vint à sa rencontre. Théodéric le joignit sur le territoire de Vérone, et le défit avec un grand carnage; puis, redoublant de confiance, il leva son camp et franchit les frontières de l'Italie. Ayant passé le Pô, il établit son camp devant la ville royale de Ravenne, à trois milles environ de ses murs, en un lieu qui porte le nom de Pinéta : ce que voyant, Odoacre se fortifia dans la ville. Il en sortait fréquemment la nuit à l'improviste avec les siens, pour harceler l'armée des Goths; et cela, non pas une fois ni deux, mais presque sans relâche. Il se défendit de la sorte pendant près de trois ans entiers. Efforts inutiles ; car déjà toute l'Italie reconnaissait Théodéric pour maître, et le voeu public s'accordait avec celui du roi des Goths. Odoacre seul, avec un petit nombre de ses satellites et quelques Romains restés fidèles, se voyait de jour en jour réduit à l'extrémité dans Ravenne par la famine et les armes des assiégeants. A la fin, n'ayant plus d'espoir, il envoya une députation, et demanda grâce. Théodéric la lui accorda d'abord, mais ensuite il le fit mourir. Ainsi, trois ans après son entrée en Italie, comme nous l'avons dit, Théoderic, avec l'exprès consente-ment de l'empereur Zénon, déposa le vêtement de sa nation et revêtit la pourpre royale, comme appelé dorénavant à régner sur les Goths et sur les Romains.
CHAPITRE LVIII.
Théodéric ayant envoyé une ambassade à Lodoïn, roi des Francs, pour lui demander sa fille Audeflède en mariage, celui-ci la lui accorda de bon cœur, se flattant que cette alliance mettrait l'union entre ses fils Ildebert, Cheldepert et Thuidepert, et la nation des Goths. Mais ce mariage ne contribua guère à la paix et à la concorde , et n'empêcha pas les deux nations de se livrer, à plusieurs reprises, de sanglants combats pour les terres de la Gaule: néanmoins, tant que vécut Théodéric, jamais le Goth ne céda au Franc. Avant d'avoir des enfants d'Audefiède, ce prince avait eu d'une concubine, pendant qu'il était encore en Moesie, deux filles naturelles, dont l'une se nommait Theudicodo, et l'autre Ostrogotho. Dès qu'il fut venu en Italie, il les donna en mariage à des rois voisins, savoir : l'une à Alaric, roi des Visigoths, et l'autre à Sigismund, roi des Burgundions. Ce fut d'Alaric que naquit Amalaric : ce dernier ayant perdu son père et sa mère dans son jeune âge, Théodéric son aïeul l'avait pris sous sa tutelle et l'élevait soigneusement, quand il vint à savoir qu'en Espagne vivait Eutharic, fils de Witéric, et petit-fils de Bérémund et deThorismund, de la famille des Amales, lequel était à la fleur de l'âge, et se faisait remarquer par sa prudence, sa bravoure, et par sa vigoureuse santé : il le fit venir auprès de lui , et l'unit en mariage à sa fille Amalasuente. Et, pour multiplier autant que possible sa postérité, il fit partir sa soeur Amalafrède, mère de Théodat, qui fut roi depuis, pour aller épouser Trasémund , roi des \Vandales et de l'Afrique, et maria Amalaberge, fille de cette dernière et sa propre nièce, au roi des Thuringiens, Hermenfred. Ensuite il désigna, parmi les premiers des Goths, son comte Petzamin, pour aller se saisir de la ville de Sirmium. Celui-ci en chassa le roi Transaric, fils de Trafstile, dont il retint la mère prisonnière, et s'en empara. De là il marcha contre Sabinianus, maître de la milice en Illyrie , comme celui-ci s'apprêtait à combattre Mundo auprès de la ville appelée Margoplano, entre le Danube et le fleuve Martianus; et s'étant porté au secours de Mundo avec deux mille hommes de pied et cinq cents cavaliers, il détruisit l'armée d'lllyrie. Ce Mundo descendait d'Attila; pour fuir la nation des Gépides, il avait passé le Danube, et s'était mis en course dans des lieux incultes et dépeuplés d'habitants. Il avait ramassé de tous pays des voleurs de bestiaux, des bandits, des sicaires, et s'était établi dans la tour appelée Herta, située sur les bords du Danube, où il menait une vie sauvage, pillant ses voisins, et se faisant donner le nom de roi par les complices de ses brigandages. Il était dans une situation désespérée, et songeait même à se rendre, quand survint Petza, qui l'arracha des mains de Sabinianus, et reçut, avec des actions de grâces de sa part, sa soumission à Théodéric. Cette victoire fut bientôt suivie, pour ce prince, d'une autre non moins éclatante que remporta sur les Francs, dans les Gaules, son comte Hibbas, dans une bataille où plus de trente mille Francs furent tués. Après la mort d'Alaric son gendre, Théodéric nomma Thiodis, son écuyer, tuteur de son petit-fils Amalaric, roi d'Espagne. Mais Amalaric, encore dans l'adolescence, se laissa envelopper dans les piéges des Francs, et perdit en même temps le trône et la vie. A sa mort, Thiodis, son tuteur, mit la couronne sur sa tête; il bannit de l'Espagne les menées perfides des Francs, et contint les Visigoths tant qu'il vécut. Thiodigisglossa monta sur le trône après lui; mais, avant d'exercer l'autorité royale, il périt par la main des siens. Son successeur est Hacténusagil, qui règne encore, et contre lequel vient de s'insurger Athanagilde, sollicitant l'appui de l'empire romain, qui envoie en Espagne le patrice Libérius avec une armée. Mais, pour en revenir à Théodérie, il n'y eut point de nation en Occident, tant qu'il vécut, qui ne fût dans sa dépendance, soit comme amie, soit comme sujette.
CHAPITRE LIX.
Mais parvenu à la vieillesse, et sentant qu'il allait bientôt quitter cette vie, il appela près de lui les comtes des Goths et les premiers de sa nation, et proclama roi le fils de sa fille Amalasuente, Athalaric, jeune enfant à peine âgé de dix ans, dont le père, Eutharic, avait cessé de vivre. Et comme s'il eût fait ses dispositions testamentaires, il leur recommanda entre autres choses de révérer leur roi, d'aimer le sénat et le peuple romain, afin de vivre toujours en paix avec l'empereur d'Orient, et de cultiver sa bienveillance. Le roi Athalaric et sa mère suivirent en tout ses préceptes tant qu'ils vécurent, et régnèrent paisiblement durant huit années presque entières. Et comme les Francs, loin d'être intimidés par la puissance d'un enfant, ne la regardaient qu'avec mépris, et s'apprêtaient à lui faire la guerre, celui-ci leur céda les conquêtes de son père et de son aïeul dans les Gaules, et posséda le reste de ses Etats dans une paix profonde. Quand Athalaric fut sorti de l'enfance, il mit son adolescence et le veuvage de sa mère, sous la protection de l'empereur d'Orient; mais bientôt après, surpris par une mort prématurée, l'infortuné passa de ce monde. Alors sa mère, craignant que la fragilité de son sexe ne la fit mépriser des Goths, prit le parti de faire venir son cousin Théodat de la Toscane, où il menait une vie privée, s'occupant de ses propres affaires, et, en considération de leur parenté, le plaça sur le trône. Mais lui, sans égard pour les liens du sang, l'arracha quelque temps après du palais de Ravenne, et la rélégua dans une île du lac Bulsinensis, où elle passa fort peu de jours dans la tristesse, et fut étranglée dans le bain par les satellites de Théodat.
CHAPITRE LX.
Dès que Justinien, empereur d'Orient, apprit sa mort, il en fut vivement ému, regardant le meurtre de celle qu'il couvrait de sa protection comme une injure qui rejaillissait sur lui-même. Il venait alors de triompher des Wandales en Afrique, par son très fidèle patrice Bélisaire; les armes étaient encore teintes de leur sang, et sur-le-champ il commanda au même général de marcher contre les Goths. L'extrême prudence de Bélisaire lui fit juger qu'il ne pourrait soumettre cette nation, s'il n'occupait d'abord la Sicile, qui la nourrissait; c'est ce qu'il fit : et dès qu'il y fut entré, les Goths qui gardaient la ville de Syracuse, voyant qu'ils ne pouvaient avoir l'avantage, se livrèrent à lui d'eux-mêmes avec leur chef Sindéric. Quand Théodat apprit que le général romain avait envahi la Sicile, il envoya Evermor, son gendre, avec une armée pour garder le détroit qui sépare cette île de la Campanie, et par lequel la mer de Tyrrhène s'épanche à grands flots dans l'Adriatique. Evermor y étant arrivé établit son camp devant la ville de Rhégium; mais aussitôt, voyant les affaires des siens compromises, il passa du côté du vainqueur avec un petit nombre d'hommes à lui, d'une fidélité éprouvée et complices de sa défection ; et , s'étant jeté aux pieds de Bélisaire, il lui témoigna le désir de passer au service de l'empire. Aussitôt que son action fut connue dans l'armée des Goths, ils s'écrièrent que Théodat les trahissait; qu'il fallait le chasser du trône, et élever sur le bouclier Witigis, qui les commandait, et qui avait été son écuyer; ce qui fut aussitôt fait : et Witigis, élevé sur le bouclier dans les champs barbares, entre bientôt dans Rome, et se fait précéder à Ravenne d'hommes entièrement dévoués à sa personne, chargés par lui de tuer Théodat. Ceux-ci en arrivant exécutent ses ordres; et un messager du nouveau roi, pendant qu'il est encore dans les champs barbares, vient annoncer aux peuples la mort de Théodat et l'avénement de Witigis. Sur ces entrefaites l'armée romaine franchit le détroit, pénètre dans la Campanie, saccage Naples, et entre dans Rome. Le roi Witigis en était sorti peu de jours avant, et s'était dirigé sur Ravenne, où il avait pris pour épouse Mathasuente, fille d'Amalasuente, et petite-fille du roi Théodéric. Tandis qu'enfermé dans le palais royal de Ravenne, il savoure la joie de son récent mariage, l'armée impériale sort de Rome, et se rend maitresse des places fortes des deux Toscanes. Des messagers en informent Witigis, qui dirige sur Pérusia le duc des Goths Cumunilas, avec des forces considérables. Dans cette ville se trouvait avec peu de troupes un comte de grande distinction : les Goths, brûlant d'envie de l'en chasser, l'assiégeaient depuis longtemps, quand survint l'armée romaine, qui les mit en déroute eux mêmes, et n'en laissa pas échapper un seul. A cette nouvelle, Witigis, comme un lion en furie, rassemble toutes les forces des Goths, sort de Ravenne, et marche sur Rome, à laquelle il fait endurer les horreurs d'un long siége; mais son audace se trouve frustrée, et, après avoir assiégé cette ville quatorze mois, il se retire, se disposant à surprendre Ariminum. Trompé encore une fois dans son attente, et se voyant poursuivi , il se jette dans Ravenne; on l'y assiége, et aussitôt il se livre de lui-même au vainqueur avec Mathasuente son épouse, et le trésor royal. C'est ainsi que, l'an 1300 de Rome, l'empereur Justinien, vainqueur de diverses nations, soumit enfin, par le très fidèle consul Bélisaire, cette nation intrépide, dont l'empire fameux subsistait depuis si longtemps; et Witigis ayant été emmené à Constantinople, il l'éleva au rang de patrice. Ce fut dans cette ville que ce dernier mourut, après y avoir passé plus de deux ans, comblé de marques d'affection par l'empereur. Après sa mort, Justinien maria sa veuve Mathasuente au patrice Germanus, son frère. De ce mariage est né un fils venu au monde après la mort de son père, et nommé Germanus comme lui ; et cet enfant, en qui se trouvent unies la famille des Amales et celle des Anitiens, donne encore aujourd'hui l'espoir qu'avec la grâce du Seigneur ces deux familles ne s'éteindront point. Jusqu'ici l'antique race les Gètes et la noblesse des Amales, et les exploits des braves du temps passé et ceux de leurs louables rejetons, tout a cédé à un prince que rien n'égale, et, devant un général plus intrépide qu'eux, les Goths se sont avoués vaincus; mais dans tous les siècles, dans tous les âges, il sera parlé de leur gloire. On voit maintenant pourquoi le victorieux, le triomphateur empereur Justinien et le consul Bélisaire sont appelés Wandaliques, Africains et Gétiques. Toi qui me lis, apprends que j'ai pris pour guides les anciens écrivains, et que c'est dans leurs prairies spacieuses que j'ai cueilli ce peu de fleurs, pour en tresser, selon mon talent, une couronne à qui voudra s'instruire. Et qu'on n'aille pas croire, de ce que je suis originaire de la nation des Goths, que j'aie rien ajouté, en faveur de cette nation, à ce que m'ont appris les livres ou mes propres recherches. Que si d'autre part je n'ai pas compris dans mon ouvrage tout ce qu'on écrit ou rapporte d'elle, c'est que je ne l'ai pas tant composé en son honneur qu'en l'honneur de celui qui l'a vaincue.