Gorgias (page 9)
CALLICLÈS.
Cependant, Socrate, il s’en faut de beaucoup qu’aucun des politiques d’aujourd’hui exécute d’aussi grandes choses qu’aucun de ceux-là.
SOCRATE.
Aussi, mon cher, je ne les méprise pas comme serviteurs du peuple : il me paraît au contraire qu’à ce titre ils l’emportent sur ceux de nos jours, et qu’ils ont montré plus d’habileté à procurer au peuple ce qu’il désirait. Mais pour ce qui est de faire changer d’objet à ses désirs, de ne pas lui permettre de les satisfaire, et de tourner les citoyens, soit par persuasion, soit par contrainte, vers ce qui pouvait les rendre meilleurs, c’est en quoi il n’y a, pour ainsi dire, aucune différence entre eux et ceux d’à présent ; et c’est pourtant la tâche véritable d’un bon citoyen. À l’égard des vaisseaux, des murailles, des arsenaux, et de beaucoup d’autres choses semblables, je conviens avec toi que ceux du temps passé s’entendaient mieux à nous procurer tout cela que ceux de nos jours. Mais il nous arrive à toi et à moi une chose plaisante dans cette dispute. Depuis le temps que nous conversons, nous n’avons pas cessé de tourner autour du même objet, et nous ne nous entendons pas l’un l’autre. Il me semble que tu as souvent avoué et reconnu que par rapport au corps et à l’âme il y a deux manières de les soigner : l’une servile, qui se propose de procurer par tous les moyens possibles des alimens au corps lorsqu’il a faim, de la boisson lorsqu’il a soif, des vêtemens pour le jour et la nuit, et des chaussures lorsqu’il fait froid, en un mot toutes les autres choses dont le corps peut avoir besoin. Je me sers exprès de ces images, afin que tu comprennes mieux ma pensée. Lorsqu’on est en état de fournir à ces besoins, comme marchand à poste fixe ou comme marchand forain, comme artisan de quelqu’une de ces choses, boulanger, cuisinier, tisserand, cordonnier, tanneur, il n’est pas surprenant qu’en ce cas on se regarde soi-même et on soit regardé par les autres comme chargé du soin du corps ; mais c’est ignorer qu’outre tous ces arts, il y en a un dont les parties sont la gymnastique et la médecine, auquel la culture du corps appartient véritablement ; que c’est à lui qu’il convient de commander à tous les autres arts, et de se servir de ce qu’ils font, parce qu’il sait ce qu’il y a dans le boire et le manger de salutaire et de nuisible à la santé, et que les autres arts ne le savent pas. C’est pourquoi il faut qu’en ce qui concerne le soin du corps, les autres arts soient réputés des fonctions serviles et basses ; et que la gymnastique et la médecine aient le premier rang. Les mêmes choses ont lieu à l’égard de l’âme ; et il me paraît quelquefois que tu comprends que telle est ma pensée, et tu me fais des aveux comme un homme qui entend parfaitement ce que je dis ; puis tu me viens ajouter un moment après qu’il y a eu dans cette ville d’excellens hommes d’état ; et quand je te demande qui c’est, tu me présentes des hommes qui, pour les affaires politiques, sont précisément tels que, si, te demandant quels ont été ou quels sont les gens habiles dans la gymnastique et capables de dresser le corps, tu me nommais très sérieusement Théarion le boulanger, Mithécos qui a écrit sur la cuisine sicilienne, et Sarambos le marchand de vin ; prétendant qu’ils s’entendaient merveilleusement dans l’art de prendre soin du corps, parce qu’ils savaient apprêter admirablement, l’un le pain, l’autre les ragoûts, le troisième le vin. Peut-être te fâcherais-tu contre moi, si je te disais à ce sujet : tu n’as, mon ami, nulle idée de la gymnastique ; tu me nommes des serviteurs de nos besoins, dont toute l’occupation est de les satisfaire, mais qui ne connaissent point ce qu’il y a de bon et de convenable en ce genre ; qui après avoir rempli de toutes sortes d’alimens, et engraissé le corps de leurs concitoyens, et en avoir reçu des éloges, finissent par ruiner jusqu’à leur santé première. Ceux-ci, vu leur ignorance, n’accuseront point ces pourvoyeurs de leur gourmandise d’être cause des maladies qui leur surviennent, et de la perte de leur premier embonpoint : non, ils rejetteront la faute sur ceux qui pour lors se trouvent présens, et leur donnent quelques conseils ; et lorsque les excès qu’ils ont faits sans aucun égard pour leur santé auront amené long-temps après les maladies, ils s’en prendront à ces derniers, ils les blâmeront, et leur feront du mal, s’ils le peuvent : pour les premiers, au contraire, qui sont la vraie cause de leurs maux, ils les combleront de louanges. Voilà précisément la conduite que tu tiens à présent, Calliclès. Tu exaltes des hommes qui ont fait faire bonne chère aux Athéniens, en leur servant tout ce qu’ils désiraient. Ils ont agrandi l’état, disent les Athéniens ; mais ils ne s’aperçoivent pas que cet agrandissement n’est qu’une enflure, une tumeur pleine de corruption, et que c’est là tout ce qu’ont fait ces anciens politiques, pour avoir rempli la république de ports, d’arsenaux, de murailles, de tributs, et d’autres bagatelles semblables, sans y joindre la tempérance et la justice. Quand donc la crise viendra, ils s’en prendront à ceux qui se mêleront pour lors de leur donner des conseils, et ils n’auront que des éloges pour Thémistocle, Cimon et Périclès, les vrais auteurs de leurs maux. Peut-être même se saisiront-ils de toi, si tu n’es sur tes gardes, et de mon ami Alcibiade, quand avec leurs acquisitions ils auront perdu ce qu’ils possédaient autrefois, quoique vous ne soyez point les premiers auteurs, mais peut-être les complices de leur ruine. Au reste, je vois qu’il se passe aujourd’hui une chose tout-à-fait déraisonnable, et j’en entends dire autant de ceux qui nous ont précédés. Je remarque en effet que, quand on punit quelqu’un des hommes qui se mêlent des affaires publiques, comme coupables de malversation, ils s’emportent et se plaignent amèrement des mauvais traitemens qu’on leur fait, après les services sans nombre qu’ils ont rendus à l’état. Est-ce donc injustement, comme ils le prétendent, que le peuple les fait périr ? Non, rien n’est plus faux. Jamais un homme à la tête d’un état ne peut être injustement opprimé par l’état qu’il gouverne. Mais il paraît qu’il en est de ceux qui se donnent pour politiques, comme des sophistes ; car les sophistes, gens habiles d’ailleurs, tiennent à certain égard une conduite dépourvue de bon sens. En même temps qu’ils font profession d’enseigner la vertu, ils accusent souvent leurs élèves d’être coupables envers eux d’injustice, en ce qu’ils les frustrent de l’argent qui leur est dû, et ne témoignent pour eux aucune reconnaissance des bienfaits qu’ils en ont reçus. Or, y a-t-il rien de plus inconséquent qu’un pareil discours ? Des hommes devenus bons et justes, auxquels leur maître a ôté l’injustice et donné la justice, agir injustement par un vice qui n’est plus en eux ! Ne juges-tu pas cela tout-à-fait absurde, mon cher ? — Tu m’as réduit, Calliclès, à faire une harangue dans les formes, en refusant de me répondre.
CALLICLÈS.
Quoi donc ! ne pourrais-tu point parler, à moins qu’on ne te réponde ?
SOCRATE.
Il y a apparence que je le puis, puisque je m’étends à présent en longs discours, depuis que tu ne veux plus me répondre. Mais, mon cher, au nom de Jupiter qui préside à l’amitié, dis-moi, ne trouves-tu point absurde, qu’un homme qui se vante d’en avoir rendu un autre vertueux, se plaigne de lui comme d’un méchant, quand par ses soins il est devenu et il est réellement bon ?
CALLICLÈS.
Cela me paraît absurde.
SOCRATE.
N’est-ce pas pourtant le langage que tu entends tenir à ceux qui font profession de former les hommes à la vertu ?
CALLICLÈS.
Il est vrai : mais que peut-on attendre autre chose de gens méprisables, tels que les sophistes ?
SOCRATE.
Eh bien, que diras-tu de ceux qui se vantant d’être à la tête d’un état, et de mettre tous leurs soins à le rendre le meilleur possible, l’accusent ensuite à la première occasion, comme étant très corrompu ? Crois-tu qu’il y ait quelque différence entre eux et les précédens ? Le sophiste et l’orateur, mon cher, sont la même chose, ou deux choses très ressemblantes, comme je le disais à Polus. Mais faute de connaître cette ressemblance, tu penses que la rhétorique est ce qu’il y a de plus beau au monde, et tu méprises la profession de sophiste. Dans la vérité cependant la sophistique est autant plus belle que la rhétorique, que la fonction de législateur l’emporte sur celle de juge, et la gymnastique sur la médecine. Et je croyais pour moi que les sophistes et les orateurs étaient les seuls qui n’eussent aucun droit de reprocher à celui qu’ils forment d’être mauvais à leur égard ; ou qu’en l’accusant, ils s’accusaient eux-mêmes de n’avoir fait aucun bien à ceux qu’ils se vantent de rendre meilleurs. Cela n’est-il pas vrai ?
CALLICLÈS.
Oui.
SOCRATE.
Ce sont aussi les seuls qui pourraient n’exiger aucun salaire des avantages qu’ils procurent, si ce qu’ils disent était vrai. En effet, quelqu’un qui aurait reçu toute autre espèce de bienfait, qui serait devenu, par exemple, léger à la course par les soins d’un maître de gymnase, serait peut-être capable de le frustrer de la reconnaissance qu’il lui doit, si le maître de gymnase la laissait à sa discrétion, et qu’il n’eût pas fait avec lui une convention pour le prix, en vertu de laquelle il reçoit de l’argent en même temps qu’il lui donne l’agilité. Car ce n’est pas, je pense, la lenteur à la course, mais l’injustice qui fait les hommes mauvais. N’est-ce pas ?
CALLICLÈS.
Sans doute.
SOCRATE.
Si donc quelqu’un détruisait ce principe du mal, je veux dire l’injustice, il n’aurait point à craindre qu’on se comportât injustement à son égard ; et il serait le seul qui pourrait en sûreté placer son bienfait sans condition, s’il était réellement en son pouvoir de faire des hommes vertueux. N’en conviens-tu pas ?
CALLICLÈS.
Soit.
SOCRATE.
C’est probablement pour cette raison qu’il n’y a nulle honte à recevoir un salaire pour les autres conseils que l’on donne, sur l’architecture, par exemple, ou tout autre art semblable.
CALLICLÈS.
Il y a apparence.
SOCRATE.
Au lieu que s’il s’agit d’inspirer à un homme la vertu, et de lui apprendre à gouverner parfaitement sa famille ou sa patrie, on tient pour une chose honteuse de refuser ses conseils, à moins qu’on ne nous donne de l’argent. N’est-ce pas ?
CALLICLÈS.
Oui
SOCRATE.
La raison de cette différence est évidemment que, de tous les bienfaits, celui-là est le seul qui porte la personne qui l’a reçu à faire du bien à son tour à son bienfaiteur ; et l’on regarde comme un bon signe lorsqu’on donne à l’auteur d’un tel bienfait des marques de sa reconnaissance, et comme un mauvais signe, lorsqu’on ne lui en donne aucune. La chose n’est-elle pas ainsi ?
CALLICLÈS.
Tout-à-fait.
SOCRATE.
Explique-moi donc nettement à laquelle de ces deux manières de prendre soin de l’état tu m’invites, si c’est à combattre les penchans des Athéniens, dans la vue d’en faire d’excellens citoyens, et comme un médecin ; ou à les servir, et à traiter avec eux comme un flatteur. Dis-moi là-dessus la vérité, Calliclès. Il est juste qu’ayant débuté par me parler avec franchise, tu continues jusqu’au bout à me dire ce que tu penses. Ainsi, réponds-moi brièvement.
CALLICLÈS.
Je dis donc que je t’invite à les servir.
SOCRATE.
C’est-à-dire, brave Calliclès, que tu m’exhortes à les flatter.
CALLICLÈS.
À moins que tu ne préfères être traité comme un Mysien, Socrate ; car si tu ne prends le parti de les flatter…
SOCRATE.
Ne me répète point ce que tu m’as déjà dit souvent, que le premier venu me mettra à mort, si tu ne veux que je te répète à mon tour que ce sera un méchant qui fera mourir un homme de bien : ni qu’il me ravira ce que je possède, pour que je ne te dise point que, m’ayant dépouillé de mes biens, il ne saura quel usage en faire : mais que comme il me les aura ravis injustement, il en usera de même injustement ; et par conséquent d’une manière contraire au beau, et par conséquent encore, au bien.
CALLICLÈS.
Tu me parais, Socrate, être dans la ferme confiance qu’il ne t’arrivera rien de semblable, comme si tu étais éloigné de tout danger, et qu’aucun homme, très méchant peut-être très méprisable, ne pût te traîner devant un tribunal.
SOCRATE.
Je serais à coup sûr un insensé, Calliclès, si je croyais que dans une ville comme Athènes il n’est personne qui ne soit exposé à toutes sortes d’accidens. Mais ce que je sais, c’est que si je parais devant un tribunal, et si j’y cours quelqu’un des périls dont tu parles, celui qui m’y citera sera un méchant homme : car jamais homme de bien n’accusera un innocent. Et il ne serait pas étonnant que je fusse condamné à mort. Veux-tu savoir pourquoi je m’y attends ?
CALLICLÈS.
Je le veux bien.
SOCRATE.
Je pense que je m’applique à la véritable politique avec un très petit nombre d’Athéniens, pour ne pas dire seul, et que seul je remplis aujourd’hui les devoirs de citoyen. Et comme je ne cherche point à flatter ceux avec qui je m’entretiens chaque jour, que je vise au plus utile et non au plus agréable, et que je ne veux rien faire de toutes ces belles choses que tu me conseilles, je ne saurai que dire, lorsque je me trouverai devant les juges : et ce que je disais à Polus revient fort bien ici ; je serai jugé comme le serait un médecin accusé devant des enfans par un cuisinier. Examine en effet ce qu’un médecin au milieu de pareils juges aurait à dire pour sa défense, si on l’accusait en ces termes : Enfans, cet homme vous a fait beaucoup de mal : il vous perd vous et ceux qui sont plus jeunes que vous, et vous jette dans le désespoir, vous coupant, vous brûlant, vous amaigrissant et vous étouffant ; il vous donne des potions très amères, et vous fait mourir de faim et de soif, au lieu de vous servir, comme moi, des mets de toute espèce, en grand nombre et flatteurs au goût. Que penses-tu que dirait un médecin dans une pareille extrémité ? Dirait-il ce qui est vrai ? Enfans, je n’ai fait tout cela que pour vous conserver la santé. Comment crois-tu que de tels juges se récrieront à cette réponse ? de toutes leurs forces, n’est-ce pas ?
CALLICLÈS.
Il y a tout lieu de le croire.
SOCRATE.
Ce médecin donc ne se trouvera-t-il pas, à ton avis, dans le plus grand embarras sur ce qu’il doit dire ?
CALLICLÈS.
Assurément.
SOCRATE.
Je sais bien que la même chose m’arriverait, si je comparaissais devant un tribunal. Je ne pourrai parler aux juges des plaisirs que je leur ai procurés, car voilà ce qu’ils appellent des bienfaits et des services : et je ne porte envie ni à ceux qui les procurent, ni à ceux qui les reçoivent. Si on m’accuse, ou de corrompre la jeunesse, en lui apprenant à douter, ou de parler mal des citoyens d’un âge plus avancé, en tenant sur leur compte des discours sévères, soit en particulier, soit en public, je ne pourrai pas dire la vérité, savoir, que si je parle de la sorte c’est avec justice, ayant en vue votre avantage, ô juges, et rien autre chose. Ainsi, je dois m’attendre à tout ce qu’il plaira au sort d’ordonner.
CALLICLÈS.
Et penses-tu, Socrate, qu’il soit beau pour un citoyen d’être dans une semblable position, qui le met hors d’état de se secourir lui-même ?
SOCRATE.
Oui, Calliclès, pourvu qu’il ne lui manque pas une chose que tu lui as plus d’une fois accordée ; pourvu qu’il puisse se donner à lui-même ce secours, qu’il n’a aucun discours, aucune action injuste à se reprocher, ni envers les dieux, ni envers les hommes. Car nous sommes convenus souvent qu’il n’y a pas de secours meilleur. Si l’on me prouvait donc que je suis incapable de me donner ce secours à moi-même, ou à quelque autre, je rougirais d’être pris en défaut sur ce point, devant peu comme devant beaucoup de personnes, et même vis à vis de moi seul, et je serais au désespoir qu’une pareille impuissance fût cause de ma mort. Mais si je perdais la vie faute d’avoir quelque usage de la rhétorique flatteuse, je suis bien sûr que tu me verrais supporter la mort de bonne grâce. Aussi bien personne ne craint-il la mort, à moins qu’il ne soit tout-à-fait insensé et lâche. Ce qui fait peur, c’est de commettre l’injustice, puisque le plus grand des malheurs est de descendre dans l’autre monde avec une âme chargée de crimes. Je veux, si tu le trouves bon, te prouver par un récit que la chose est ainsi.
CALLICLÈS.
Puisque tu as achevé tout le reste, achève encore ceci.
SOCRATE.
Écoute donc, comme on dit, un beau récit, que tu prendras, à ce que j’imagine, pour une fable et que je crois être un récit très véritable ; je te donne pour certain ce que je vais dire.
Jupiter, Neptune et Pluton partagèrent ensemble, comme Homère le rapporte, l’empire qu’ils tenaient des mains de leur père. Or, du temps de Saturne, il y avait sur les hommes une loi, qui a toujours subsisté et subsiste encore parmi les dieux, que celui des mortels qui avait mené une vie juste et sainte allait après sa mort dans les îles fortunées, où il jouissait d’un bonheur parfait, à l’abri de tous les maux ; qu’au contraire celui qui avait vécu dans l’injustice et l’impiété, allait dans un séjour de punition et de supplice, appelé Tartare. Sous le règne de Saturne, et dans les premières années de celui de Jupiter, ces hommes étaient jugés vivans par des juges vivans, qui prononçaient sur leur sort le jour même qu’ils devaient mourir. Aussi ces jugemens se rendaient-ils mal. C’est pourquoi Pluton et les gardiens des îles fortunées étant allés trouver Jupiter, lui dirent qu’on lui envoyait des hommes qui ne méritaient ni les récompenses, ni les châtimens qu’on leur avait assignés. Je ferai cesser cette injustice, répondit Jupiter. Ce qui fait que les jugemens se rendent mal aujourd’hui, c’est qu’on juge les hommes tout vêtus ; car on les juge lorsqu’ils sont encore en vie. Plusieurs, poursuivit-il, dont l’âme est corrompue, sont revêtus de beaux corps, de noblesse et de richesses ; et lorsqu’il est question de prononcer la sentence, il se présente une foule de témoins en leur faveur, prêts à attester qu’ils ont bien vécu. Les juges se laissent éblouir par tout cela ; et de plus eux-mêmes jugent vêtus, ayant devant leur âme des yeux, des oreilles, et toute la masse du corps qui les enveloppe. Cet appareil, qui les couvre eux et ceux qu’ils ont à juger, est pour eux un obstacle. Il faut commencer par ôter aux hommes la prescience de leur dernière heure ; car maintenant ils la connaissent d’avance. Aussi déjà l’ordre est donné à Prométhée qu’il change cela. En outre, je veux qu’on les juge entièrement dépouillés de ce qui les environne, et qu’à cet effet ils ne soient jugés qu’après leur mort ; il faut aussi que le juge lui-même soit nu, qu’il soit mort, et qu’il examine immédiatement avec son âme l’âme de chacun, dès qu’il sera mort, séparée de tous ses proches, et ayant laissé sur la terre l’attirail qui l’environnait, de sorte que le jugement soit équitable. J’étais instruit de ce désordre avant vous : en conséquence j’ai établi pour juges trois de mes fils, deux d’Asie, Minos et Rhadamanthe, et un d’Europe, savoir, Éaque. Lorsqu’ils seront morts, ils rendront leurs jugemens dans la prairie, à un endroit d’où partent deux chemins, dont un conduit aux îles fortunées, et un autre au Tartare. Rhadamanthe jugera les hommes de l’Asie, Éaque ceux de l’Europe : je donnerai à Minos l’autorité suprême pour décider en dernier ressort dans les cas où ils se trouveraient embarrassés l’un ou l’autre ; ainsi une justice parfaite dictera la sentence qui sera portée sur la route que les hommes doivent prendre.
Tel est, Calliclès, le récit que j’ai entendu, et que je tiens pour véritable. En raisonnant sur ce discours, voici ce qui me paraît en résulter. La mort n’est rien, à mon avis, que la séparation de deux choses, l’âme et le corps. Au moment où elles sont séparées l’une de l’autre, chacune d’elles n’est pas beaucoup différente de ce qu’elle était du vivant de l’homme. Le corps garde son caractère, et les vestiges bien marqués des soins qu’on a pris de lui, ou des accidens qu’il a éprouvés : par exemple, si quelqu’un étant en vie avait un grand corps, qu’il le tint de la nature ou de l’éducation, ou de l’une et de l’autre, après sa mort son cadavre est grand : s’il avait de l’embonpoint, son cadavre en a aussi ; et ainsi du reste. S’il avait pris plaisir à cultiver sa chevelure, il conserve beaucoup de cheveux. Si c’était un homme à étrivières, qui de son vivant portât sur son corps les cicatrices de coups de fouet ou de toute autre blessure, on y retrouve tout cela après la mort. S’il avait quelque membre rompu ou disloqué durant sa vie, mort, ces défauts sont encore visibles. En un mot, tel qu’on s’est étudié à être pendant la vie pour ce qui concerne le corps, tel on est après sa mort, en tout ou en grande partie, pendant un certain temps. Or, il me paraît, Calliclès, qu’il en est de même à l’égard de l’âme ; et que quand elle est dépouillée de son corps, elle garde les marques évidentes de son caractère, et des accidens que chaque âme a éprouvés, en conséquence du genre de vie qu’elle a embrassé. Lors donc que les hommes arrivent devant leur juge, par exemple ceux d’Asie devant Rhadamanthe, Rhadamanthe les faisant approcher, examine l’âme d’un chacun, sans savoir de qui elle est ; et souvent ayant entre les mains le grand roi, ou quelque autre roi ou potentat, il ne découvre rien de sain en son âme ; il la voit toute cicatrisée de parjures et d’injustices par les empreintes que chaque action y a gravées : ici les détours du mensonge et de la vanité, et rien de droit, parce qu’elle a été nourrie loin de la vérité ; là les monstruosités et toute la laideur du pouvoir absolu, de la mollesse, de la licence, et du désordre. Il la voit ainsi, et de suite il l’envoie ignominieusement à la prison, où elle ne sera pas plus tôt arrivée, qu’elle éprouvera les châtimens convenables. Or quiconque subit une peine, et est châtié d’une manière raisonnable, en devient meilleur, et gagne à la punition, ou il sert d’exemple aux autres, qui, témoins des tourmens qu’il souffre, en craignent autant pour eux, et s’améliorent. Mais pour gagner à la punition et satisfaire aux dieux et aux hommes, les fautes doivent être de nature à pouvoir s’expier. Toutefois, même alors, ce n’est que par les douleurs et les souffrances que l’expiation s’accomplit et profite, ici ou dans l’autre monde : car il n’est pas possible d’être délivré autrement de l’injustice. Pour ceux qui ont commis les derniers crimes, et qui pour cette raison sont incurables, on fait sur eux des exemples. Leur supplice ne leur est d’aucune utilité, parce qu’ils sont incapables de guérison ; mais il est utile aux autres, qui contemplent les tourmens douloureux et effroyables qu’ils souffrent à jamais pour leurs crimes, en quelque sorte suspendus dans la prison des enfers, et servant tout à-la-fois de spectacle et d’instruction à tous les criminels qui y abordent sans cesse. Je soutiens qu’Archélaüs sera de ce nombre, si ce que Polus a dit de lui est vrai, ainsi que tout autre tyran qui lui ressemblera. Je crois même que la plupart de ceux qui sont ainsi donnés en spectacle sont des tyrans, des rois, des potentats, des politiques. Car ce sont eux qui, à cause du pouvoir dont ils sont revêtus, commettent les actions les plus injustes et les plus impies. Homère est ici pour moi. Ceux qu’il représente comme tourmentés pour toujours aux enfers, sont des rois et des potentats, comme Tantale, Sisyphe et Titye. Quant à Thersite et aux autres méchans qui ont vécu dans une condition privée, aucun poète ne l’a représenté souffrant les plus grands supplices comme ayant commis des crimes inexpiables, sans doute parce qu’il n’avait pas tout pouvoir ; en quoi il était plus heureux que ceux qui pouvaient tout. En effet, mon cher Calliclès, c’est des puissans que viennent les plus grands criminels. Rien n’empêche pourtant qu’il ne se rencontre parmi eux des hommes vertueux, et on ne saurait assez les admirer. Car c’est une chose bien difficile, Calliclès, et digne des plus grandes louanges, de vivre long-temps dans la justice, lorsqu’on a une pleine liberté de mal faire ; et il se trouve très peu de caractères de cette trempe. Il y a eu néanmoins, et dans cette ville et ailleurs, et il y aura sans doute encore des personnages excellens en ce genre de vertu, qui consiste à administrer suivant les règles de la justice ce qui leur est confié. De ce nombre a été Aristide, fils de Lysimaque, qui s’est acquis par là tant de célébrité dans toute la Grèce ; mais la plupart des hommes puissans, mon cher, deviennent méchans. Pour revenir donc à ce que je disais, lorsque quelqu’un d’eux tombe entre les mains de ce Rhadamanthe, il ne connaît nulle autre chose de lui, ni quel il est, ni quels sont ses parens, sinon qu’il est méchant ; et l’ayant reconnu pour tel, il le relègue au Tartare, après lui avoir mis un certain signe, selon qu’il le juge capable ou incapable de guérison ; et arrivé au Tartare, le coupable est puni comme il mérite de l’être. D’autres fois, en voyant une âme qui a vécu saintement et dans la vérité, soit l’âme d’un particulier ou de quelque autre, mais surtout, à ce que je pense, Calliclès, celle d’un philosophe uniquement occupé de lui-même, et qui durant sa vie a évité l’embarras des affaires, il en est ravi, et l’envoie aux îles fortunées. Éaque en fait autant de son côté. L’un et l’autre porte ses jugemens tenant une baguette en main. Pour Minos, il est assis à l’écart et les surveille : il a un sceptre d’or, comme Ulysse d’Homère rapporte qu’il l’a vu,
Tenant un sceptre d’or, et rendant la justice aux morts.
J’ajoute, Calliclès, une foi entière à ces discours, et je m’étudie à paraître devant le juge avec une âme irréprochable. Je méprise ce que la plupart des hommes estiment ; je ne vise qu’à la vérité, et tâcherai de vivre et de mourir, lorsque le temps en sera venu, aussi vertueux que je pourrai. J’invite tous les autres hommes, autant qu’il est en moi, et je t’invite toi-même à mon tour, à embrasser ce genre de vie, et à t’exercer à ce combat, le meilleur, à mon avis, de tous ceux d’ici-bas ; et je te reproche que tu ne seras point en état de te défendre, lorsqu’il faudra comparaître et subir le jugement dont je parle ; mais arrivé en présence de ton juge, le fils d’Égine, quand il t’aura pris et amené devant son tribunal, tu ouvriras la bouche toute grande, et la tête te tournera, tout comme à moi devant les juges de cette ville. Peut-être qu’alors aussi on te frappera ignominieusement sur la figure et l’on te fera toutes sortes d’outrages.
Tu regardes apparemment tout cela comme des contes de vieille femme, et n’en fais nul cas ; et il ne serait pas surprenant que nous n’en tinssions aucun compte si, après bien des recherches, nous pouvions trouver quelque chose de meilleur et de plus vrai. Mais tu vois que vous trois, qui êtes les plus sages des Grecs d’aujourd’hui, toi, Polus, et Gorgias, vous ne sauriez prouver qu’on doive mener une autre vie que celle qui nous sera utile quand nous serons là-bas ; au contraire, de tant d’opinions que nous avons discutées, toutes les autres ont été réfutées ; et la seule qui demeure inébranlable, est celle-ci, qu’on doit plutôt prendre garde de faire une injustice que d’en recevoir, et qu’avant toutes choses il faut s’appliquer, non à paraître homme de bien, mais à l’être, tant en public qu’en particulier ; que si quelqu’un devient méchant en quelque point, il faut le châtier, et qu’après être juste, le second bien est de le devenir, et de subir la punition qu’on a méritée ; qu’il ne faut flatter ni soi ni les autres, qu’ils soient en petit ou en grand nombre ; et qu’on ne doit jamais ni parler ni agir qu’en vue de la justice. Rends-toi donc à mes raisons, et suis-moi dans la route qui te conduira au bonheur et pendant ta vie et après ta mort, comme ce discours vient de le montrer. Souffre qu’on te méprise comme un insensé, qu’on t’insulte, si l’on veut, et même, par Jupiter, laisse-toi frapper volontiers de cette manière qui te paraît si outrageante ; car il ne t’en arrivera aucun mal, si tu es solidement homme de bien et dévoué à la culture de la vertu. Après que nous l’aurons ainsi cultivée en commun, alors, si nous le jugeons à propos, nous nous mêlerons de politique ; et sur quoi que nous délibérions, nous serons plus en état de délibérer que nous ne le sommes à présent. En effet, il est honteux pour nous que, dans la situation où nous paraissons être, nous nous en fassions accroire, comme si nous valions quelque chose, nous qui changeons à tout instant de sentiment sur les mêmes objets, et cela, sur ce qu’il y a de plus important : tant est grande notre ignorance. Servons-nous donc du discours qui nous éclaire aujourd’hui, comme d’un guide qui nous enseigne que le meilleur parti à prendre est de vivre et mourir dans la culture de la justice et des autres vertus. Suivons la route qu’il nous trace, engageons les autres à nous imiter, et n’écoutons pas le discours qui t’a séduit, et auquel tu m’exhortes à me rendre, car il ne vaut rien, Calliclès.
FIN DU TROISIÈME VOLUME.
NOTES SUR LE GORGIAS.
J’ai eu sous les yeux l’édition générale de Bekker, les traductions de Ficin et de Schleiermacher, et les éditions spéciales de Routh, de Heindorf et de Coray, qui ont à-peu-près résolu toutes les difficultés philologiques. — La traduction française de Grou a servi de base à la mienne.
Page 201. — Quels animaux il peint et sur quoi.
J’entends sur quelle matière, sur la toile, ou la pierre. Bekker, avec tous les manuscrits, donne πού. Ficin, qui traduit quo pacto, semble avoir lu πῶς. Heindorf propose πόσου, Coray τοῦ pour τίνος.
Page 234. — Telles sont les différences naturelles de ces choses…
Οὕτω διέστηκεν φύσει… Bekker, IIe partie, t. I, p. 42. Heindorf, 61-62.
Il y a des différences graves entre les législateurs et les juges d’une part, et les sophistes et les rhéteurs de l’autre ; mais il y a aussi quelques rapports, et c’est en suivant ces rapports que les rhéteurs et les sophistes se sont si bien confondus avec les législateurs et les juges, que ni les uns ni les autres ne se distinguent pas entre eux, ni le public non plus. Il ne s’agit pas du mélange des sophistes et des rhéteurs entre eux, mais bien de leur mélange avec les législateurs et les juges. L’ancienne leçon, σόφισται καὶ ῥήτορες ne suffit donc pas : il faudrait y ajouter καὶ δικασταὶ καὶ νεμοθέται, ou, comme Bekker, retrancher avec le manuscrit Φ σοφισταὶ καὶ ῥήτορες ; éditeur, j’eusse fait comme Bekker ; traducteur, j’ai ajouté δικασταὶ καὶ νομοθέται. Le résultat est le même.
Page. 238. — Ne viens-tu pas d’accorder…
Je retranche avec Bekker, p. 44, et Schleiermacher, τούτου πρόσθεν, comme aussi plus bas, p. 294 « selon la nature… » je retranche encore avec l’un et l’autre (Bekker p. 81) τὴν τοῦ δικαίου.
Page 239… — Puissance judiciaire… et s’en fait adorer…
Je lis avec Bekker (p. 39) contre Schleiermacher, δικαστικὴ au lieu de δικαιοσύνη, et ἄνοιαν au lieu de εὔνοιαν.
Page. 313. — Et relativement à quoi ?
Τί δέ αὐτῶν. Bekker, p. 97.
J’ai lu comme Heindorf et comme la plus grande partie des manuscrits et le Scholiaste, le sens qui résulte de cette leçon étant satisfaisant. Sans doute, les retranchements de Bekker simplifient la chose, mais ils ne m’ont pas paru indispensables, et ils ne s’appuient sur aucune autorité.
Page 399. — À moins que tu n’aimes mieux être traité comme un Mysien.
J’adopte avec Coraï, p. 361, la correction de Casaubon Μυσῶν λεία λέγεσθαι. Schleiermacher hésite entre cette correction, qui lui paraît raisonnable, et l’autorité de l’ancien texte que maintient Bekker. On ne peut savoir comment a lu Olympiodore, qui ne cite que le commencement de la phrase et s’arrête à Μυσὸν, qui pourtant démontre qu’il n’a pas lu Μυσῶν λεία. Quant à l’expression Μυσῶν λεία, elle est assez claire. Les Mysiens étaient des lâches que tout le monde pillait et maltraitait, et dont le nom était devenu synonyme d’homme de rien. Voyez Heindorf, p. 256.
Au lieu d’insister davantage sur des détails aussi insignifiants, j’ai préféré citer quelques morceaux du commentaire inédit d’Olympiodore, qui éclairent plusieurs points importants du Gorgias.
La Bibliothèque royale de Paris possède deux manuscrits de ce commentaire, l’un coté 1822, l’autre de l’ancienne bibliothèque de Saint-Germain. C’est d’après ces deux manuscrits que Routh a publié le texte de l’introduction du commentaire d’Olympiodore, le seul morceau qui en soit connu jusqu’ici. Nous en donnerons un long extrait, avec deux autres passages qui nous ont paru d’un assez grand intérêt pour l’intelligence de la mythologie de Platon, ou plutôt des Alexandrins.
Olympiodore commence par défendre Platon d’une contradiction apparente. Platon, qui, dans la République, exile la tragédie et la comédie et toute espèce de drame, présente, dans ses dialogues, sa philosophie sous une forme dramatique. Olympiodore répond que si Platon eût vécu dans la République de Platon, on pourrait lui faire ce reproche ; mais que, dans l’état présent des choses, il lui était permis de prêter à des discussions philosophiques l’attrait d’une forme dramatique.
Il indique ensuite les points généraux qu’il veut toucher dans son introduction. Ce sont : 1o la disposition dramatique du dialogue ; 2o son but ; 3o sa division ; 4o les personnages et les idées qu’ils représentent ; 5o une question assez futile négligée par les anciens, mais fort agitée par la plupart des commentateurs : savoir pourquoi Platon, qui ordinairement introduit dans ses dialogues des contemporains, met en scène Gorgias qui lui est très antérieur.
1o Il est fâcheux qu’Olympiodore ne nous donne pas plus de détails sur les personnages du Gorgias, à l’occasion de la disposition dramatique. Il ne dit que ce qui était parfaitement connu, savoir, que Gorgias de Léontium en Sicile était venu à Athènes, chargé d’une mission relative à la guerre contre les Syracusains, ayant avec lui le rhéteur Polus d’Agrigente. À Athènes, il logea chez l’orateur Calliclès, flatteur du peuple, envers lequel, à ce que dit Olympiodore, Calliclès descendait à de lâches complaisances. Gorgias fit plusieurs fois montre de son talent, et ravit tellement le peuple athénien, que les jours où il parlait s’appelaient des fêtes, et ses phrases des flambeaux (ἡμέρας ἐορτὰς, κῶλα λαμπάδας. Le Chéréphon dont il est ici question est celui de la comédie, où il est représenté comme tout-à-fait livré aux spéculations philosophiques. La scène se passe dans la maison de Calliclès.
2o Les commentateurs diffèrent sur le but du Gorgias ; les uns disent que son but est la rhétorique, et voilà pourquoi ils intitulent ce dialogue, Gorgias, ou sur la Rhétorique : en quoi ils ont tort ; car ils caractérisent le tout par une seule de ses parties. En effet, ils n’ont pas d’autres motifs, sinon qu’avec Gorgias, Socrate parle de la rhétorique, et encore assez peu de temps. D’autres prétendent que le sujet du dialogue est la justice et l’injustice, sur ce qu’il y est dit en effet, que l’homme juste est heureux et l’homme injuste misérable, et d’autant plus misérable qu’il est plus injuste, qu’il l’est plus longtemps, et que l’immortalité dans l’injustice serait le comble de la misère, ne s’apercevant pas que ce point de vue est partiel et ne se rapporte qu’à la discussion avec Polus. D’autres enfin prétendent que le but du Gorgias est théologique, point de vue fondé seulement sur la partie mythique qui termine le Gorgias, et encore plus faux que les autres. Pour nous, nous disons que le but du Gorgias est de traiter des principes qui conduisent les états à la félicité, φαμὲν τοίνυν ὅτι σκοπὸς αὔτῶ περὶ τῶν ἀρχῶν διαλεχθῆναι τῶν φερουσῶν ἡμᾶς ἐπὶ τὴν πολιτικήν εὐδαιμονίαν. Il est fâcheux qu’Olympiodore, au lieu de développer cette proposition, se perde dans des subtilités scolastiques sur les principes en général ; qu’il y a six principes, savoir : la matière, ὕλη ; la forme, εἶδος ; l’agent, ποιητικὸν ; le modèle, παράδειγμα ; l’instrument, ὄργανον ; la fin, τέλος ; à l’occasion desquels arrivent des subtilités insignifiantes.
3o Le dialogue se divise en trois parties, l’une relative à Gorgias, l’autre à Polus, l’autre à Calliclès. Ici sont quelques mots intéressants sur l’ordre des dialogues de Platon. Dans l’Alclbiade, dit Olympiodore, nous apprenons que l’homme c’est l’âme, et l’âme raisonnable. Reste à régler ses vertus politiques et morales, πολιτικὰς αὐτῆς ἀρετὰς καὶ καθαρτικάς. Or, comme les vertus politiques sont d’un ordre inférieur aux autres, et doivent les précéder dans l’enseignement, il s’ensuit qu’après l’Alcibiade, le Gorgias doit venir immédiatement, puisque le Gorgias traite des vertus politiques, et après le Gorgias le Phédon, qui traite des vertus καθαρτικάς. Par καθαρτικάς, il faut entendre purifiantes, qui élèvent l’âme de la sphère de ce monde à la sphère supérieure, les vertus religieuses.
4o Quant aux idées que représentent les personnages, Socrate représente la science ; Chéréphon, l’opinion et la vraisemblance ; Gorgias, la faiblesse et la demi-corruption ; Polus, l’iniquité consommée et l’orgueil ; Calliclès, la volupté. Il paraît que dans l’oisiveté et la subtilité de l’école, et selon l’esprit de ce temps, on était tombé dans des questions d’une minutie extravagante sur le nombre des personnages du Gorgias, et qu’on avait institué la question de savoir pourquoi, sur cinq personnages, il y avait trois rhéteurs et deux philosophes ; question à laquelle on avait répondu que le nombre des rhéteurs devait être impair, ἀδιαίρετος, et celui des philosophes, pair, διαίρετος, le nombre pair étant probablement plus accommodé à la dignité philosophique. Olympiodore réfute cette réponse assez gravement.
5o Quant à l’objection sur la différence d’âge de Gorgias et de Platon, Olympiodore répond que d’abord il n’y a rien en soi d’absurde à introduire des personnages que l’on n’a pas connus, et de les faire converser ensemble ; ensuite que Gorgias et Platon étaient réellement contemporains : car Socrate est de la 77e olympiade, 3e année ; Empédocle le pythagoricien, le maître de Gorgias, est élève de Parménide, et Gorgias a écrit son livre savant sur la nature, dans la 85e olympiade ; de sorte que, d’après ce calcul, Socrate serait né vingt-huit ans, ou un peu plus, avant la publication du livre de Gorgias. D’autre part, Platon dit, dans le Théétête, que « Socrate, étant très jeune, rencontra Parménide, très âgé, et le trouva un homme très profond. » Parménide avait été maître d’Empédocle, qui avait été maître de Gorgias ; Gorgias vécut très longtemps ; on dit jusqu’à cent neuf ans. Gorgias et Socrate ont donc été contemporains.
Il y a sur ce passage plusieurs observations à faire. D’abord il est la preuve, ou plutôt la base, de la rectification de Corsini, qui rapporte à la troisième année de la 77e olympiade la naissance de Socrate, que jusqu’alors on rapportait à la 4e, erreur légère reproduite dans la plupart des tables chronologiques de l’histoire de la philosophie, et, par exemple, dans celle de Tennemann, tome Ier. Ensuite il devient ainsi très facile de fixer positivement la chronologie de Socrate. Né 28 ans avant la 84e olympiade, c’est-à-dire la troisième année de la 77e, on voit, par le Criton, qu’il est mort à 71 ans, c’est-à-dire, en ajoutant 71 ans à la troisième année de la 77e olympiade, à-peu-près la 95e olympiade ; ce qui est en effet la date admise de sa mort. Il n’est pas moins facile de comprendre de cette manière la contemporanéité de Socrate et de Gorgias. Parménide est la maître d’Empédocle, qui est le maître de Gorgias. Socrate peut avoir vu le premier et le dernier, à deux conditions, l’une qu’il aura vu Parménide dans une vieillesse très avancée, lui étant très jeune ; l’autre, que Gorgias sera mort très tard ; or ces deux conditions sont remplies par l’histoire.
Nous trouvons dans ce morceau une phrase si étrange, que nous croyons devoir la rapporter textuellement : « Ὁ δὲ Ἐμπεδοκλῆς ὁ Πυθαγόρειος, ὁ διδάσκαλος Γοργίου, ἐφοίτησε παρ’ αὐτῷ. Ἀμέλει καὶ γράφει ὁ Γοργίας περὶ φύσεως σύγγραμμα οὐκ ἄκομψον τῇ 84 ὀλύμπιαδι. » Ἐφοίτησε παρ’ αὐτῷ, « a été disciple de Socrate », est totalement inadmissible. Routh dit à ce sujet : « Dum autem discipulum Socratis noster Empedoclem facit, nescio cujus fide nitatur. » En effet, personne ne parle d’un voyage d’Empédocle à Athènes ; puis l’expression ἐφοίτησε, qui désignerait une école positive, un enseignement spécial, ne peut s’appliquer à Socrate. Enfin, cette hypothèse est presque contre le calcul que l’auteur veut établir ; car si Socrate a été le maître d’Empédocle, qui a été le maître de Gorgias, la contemporanéité de Gorgias et de Socrate serait un peu compromise. On arrive ainsi à supposer quelque erreur de copiste dans παρ’ αὐτῷ ; et si l’on considère que le ἀμέλει de la phrase suivante, sans être vicieux, est insignifiant, on conçoit que la rectification peut tomber à la fois sur αὐτῷ et ἀμέλει. Nous proposons donc de lire : παρὰ τῷ Παρμενίδει, leçon à laquelle se prête l’espace matériel occupé par παρ’ αὐτῷ, Ἀμέλει, et le point qui les sépare. Si elle était admise, elle éclaircirait tout le passage et la filiation que, plus tard, Olympiodore lui-même établit, lorsqu’il dit : οὗτος δὲ ὁ Παρμενίδης διδάσκαλος ἐγένετο Ἐμπεδοκλέους τοῦ διδασκάλου Γοργίου. Les deux manuscrits portent il est vrai παρ’ αὐτῷ, ἀμέλει ; Routh a lu ainsi ; et Findeisen, qui, en réimprimant ce morceau d’Olympiodore, publié pour la première fois par Routh, n’ajoute à la première édition que des fautes graves, se garde bien de proposer ici aucune conjecture. Nous nous hasardons à proposer la nôtre, plutôt que de nous résigner à tous les inconvénients de la leçon des manuscrits.
Après cette introduction, vient un commentaire régulier, divisé en articles plus ou moins longs, appelés πράξεις. Il y en a 50, qui forment en tout, dans le manuscrit 1822, 82 feuilles. Le morceau suivant est extrait des πράξεις 29 et 30.
Socrate oppose à Calliclès six arguments : trois probables (ἐκ τῶν ἐνδοξῶν), et trois plus réels et plus démonstratifs (ἐκ τῶν πραγματειωδεστέρων).
Le premier argument probable est pris dans l’opinion de la plupart des hommes ; le second, chez les poètes ; le troisième, chez les pythagoriciens.