L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 111)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 2-3, éd. 1911 (OCR) · 267 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L'année civile achève aujourd'hui son cours. A minuit, une 'nouvelle année se lève sur ce monde ; celle qui l'a précédée disparaît sans retour dans l'abîme de l'éter404 XXXI Décembre.

nité. Notre vie fait un pas, et la fin de toutes choses approche d'autant plus. (I Pbtr. iv, 7.! La Liturgie, qui commence Tannée ecclésiastique au premier Dimanche de l'Avent, n'a point produit de prières spéciales dans l'Eglise Romaine, pour accompagner ce renouvellement de l'année, au premier Janvier; mais son esprit qui répond à toutes les situations de l'homme et de la société, nous avertit de ne pas laisser passer ce moment solennel sans offrir à Dieu le tribut de nos actions de grâces, pour les bienfaits qu'il a répandus sur nous dans le cours de l'année qui vient de finir.

Rome nous donne l'exemple. Aujourd'hui, le Souverain Pontife se rend en pompe à l'Eglise du Jésus, pour y assister au chant du Te'Deum; et la bénédiction du Saint-Sacrement vient confirmer cette solennelle action de grâces, et promettre de nouveaux dons. Des usages analogues ont lieu dans plusieurs de nos Églises de France.

La seule Eglise gothique d'Espagne avait songé à associer les sentiments que nous exprimons à l'action même du saint Sacrifice ; et nous croyons être agréable à la piété de nos lecteurs,' en donnant ici cette belle prière du Missel Mozarabe. Elle fait partie de la Messe du Dimanche qui précède la fête de l'Epiphanie.

D1GNUM et justum est I 1 l est digne et juste que nous nos tibi gratias âge- 1 vous rendions grâces, Seire, Domine >ancte, Pa- gneur saint. Père éternel et ter a-terne , omnipotens tout-puissant, par Jésus*-

Christ, votre Fils, notre Seigneur, qui avant les temps, né de vous, Dieu son Père, a créé le temps, avec vous et l'Esprit-Saint ; qui a daigné lui-même naitr. dans le temps, du sein de la Vierge Marie ; et qui, tout éternel qu'il est, a fixé les révolutions des années au moyen desquelles ce monde accomFlit ses propres révolutions. 1 a divisé 1 année en périodes certaines et harmonieuses, suivant lesquelles le soleil, fidèle aux lois qui règlent sa course, vient répandre sur le cercle de l'année une variété sans confusion. Aujourd'hui , par l'offrande de nos dons , nous venons dédier à ce Dieu vivant, et la fin de l'année écoulée, et le commencement de celle qui la suit. Par lui. nous avons traversé le cours de celle-là : par lui, nous ouvrons le commencement de celle-ci. Nous donc, qu'une dévotion commune et sainte a rassemblés en ce commencement de l'année, nous répandons devant vous, ô Dieu Père ! nos simples prières. Dans la Nativité de votre Fils, vous avez fixé le point de départ de la supputation de nos temps : faites que cette année soit pour nous une année favorable et que nous en passions les jours dans votre service. Couvrez la terre de

Dea*. per Je-um Christum Filium tuum, Dominum nostrum. Qui ante tempus natus ex te, Deo Pâtre, tecum pariter et cum Spiritu Sancto condidit tempora, dignatus est nasci et ipse sub tempore, ex utero virginis Maria?. Qui tamen cum sit sempiternus, statutos annorum discrevit recursus, per quos evolutus deduceretur hic mundus. I". istinguens annum certis atque congruentibus vicissitudinibus temporum , quibus sol certa cursus sui dimensione, anni orbem inconfusa varietate distingueret. Illi etenim Deo vivo hodie et finem ex-^léti anni , et subséquents initium oblatis muneribus dedicamus ; per quem et decursum annorum transegimus, et principium alterius inchoamus. Hune igitur quia in annum nos ad supplicandum sancta et communis fecit devotio convenire, tibi Deus Pater, simplices fundimus preces. Ut qui in nativitate ejusdem Filii tui praesentis temporis curricula consecrasti, praebeas nobis hune annum habere placabilem . et dies ejus in tua transiXXXI Décembre.

gère servitute. Terram quoque fructibus reple, animas eorporaque facito morbis delictisque carere. Scandala remove , contere hostem , cohibe famem. et omnes in commune nocivorum casuum eventus a nostris finibus procul exclude. Per Dominum nostrum Jesum Christum. Amen.

moissons, rendez nos âmes et nos corps exempts de maladies et de péchés. Otez les scandales, repoussez les ennemis, chassez la famine, et éloignez de nos frontières tous les fléaux qui pourraient nous nuire. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

e huitième jour de la Naissance du Sauveur est arrivé; l'étoile qui conduit les Mages approche de Bethléhem , encore cinq jours, et elle s'arrêtera sur le lieu où repose l'Enfant divin. Aujourd'hui, ce Fils de l'Homme doit être circoncis, et marquer, par ce premier sacrihce de sa chair innocente, le huitième jour de sa vie mortelle. Aujourd'hui, un nom va lui être donné; et ce nom sera celui de Jésus, qui veut dire Sauveur. Les Mystères se pressent dans cette grande journée ; recueillons-les tours, et honorons-les dans toute la religion et toute la tendresse de nos cœurs.

Mais ce jour n'est pas seulement consacré à honorer la Circoncision de Jésus ; le nrys40 S Le Temps de Noél.

tère de cette Circoncision fait partie d'un plus grand encore, celui de l'Incarnation et de l'Enfance du Sauveur; mystère qui ne cesse d'occuper l'Eglise, non seulement durant cette Octave, mais pendant les quarante jours du Temps de Noël. D'autre part, l'imposition du nom de Jésus doit être glorifiée par une solennité particulière, que nous célébrerons bientôt. Cette grande journée offre place encore à un autre objet digne d'émouvoir la piété des fidèles. Cet objet est Marie, Mère de Dieu. Aujourd'hui, l'Eglise célèbre spécialement l'auguste prérogative de cette divine Maternité," conférée à une simple créature, coopératrice du grand ouvrage du salut des hommes.

Autrefois la sainte Eglise Romaine célébrait deux Messes au premier janvier ; l'une pour l'Octave de Noël, l'autre en l'honneur de Marie. Depuis, elle les a réunies en une seule, de même qu'elle a mélangé dans le reste de l'Office de ce jour les témoignages de son adoration envers le Fils, aux expressions de son admiration et de sa tendre confiance envers la Mère.

Pour payer son tribut d'hommages à celle qui nous a donné l'Emmanuel, l'Eglise grecque n'attend pas le huitième jour de la Naissance de ce Verbe fait chair. Dans son impatience, elle consacre à Marie le propre lendemain de Noël, le 26 décembre, sous le titre de Svnaxe de la Mère de Dieu, réunissant ces deux solennités en une seule, en sorte qu'elle n'honore saint Etienne que le 27 décembre.

Pour nous, fils aînés de la sainte Kglisc Romaine, épanchons aujourd'hui tout l'aLa Circoncision de Notre-Seigneur. 4g g

mour de nos cœurs envers la Vierge-Mère, et conjouissons-nous à la félicité qu'elle éprouve d'avoir enfanté son Seigneur et le nôtre. Durant le saint Temps de l'Avent, nous l'avons considérée enceinte du salut du monde ; nous avons proclamé la souveraine dignité de cette Arche de la nouvelle alliance qui offrait dans ses chastes flancs comme un autre ciel à la Majesté du Roi des siècles. Maintenant, elle l'a mis au jour, ce Dieu enfant ; elle l'adore ; mais elle est sa Mère. Elle a le droit de l'appeler son Fils ; et lui. tout Dieu qu'il est, la nomme en toute vérité sa Mère.

Ne nous étonnons donc plus que l'Eglise exalte avec tant d'enthousiasme Marie et ses grandeurs. Comprenons au contraire que tous les éloges qu'elle peut lui donner, tous les hommages qu'elle peut lui offrir dans son culte, demeurent toujours beaucoup audessous de ce qui est dû à la Mère du Dieu incarné. Personne sur la terre n'arrivera jamais à décrire, pas même à comprendre tout ce que cette sublime prérogative renferme de gloire. En effet, la dignité de Marie provenant de ce qu'elle est Mère d'un Dieu, il serait nécessaire, pour la mesurer dans son étendue, de comprendre préalablement la Divinité elle-même. C'est à un Dieu que Marie a donné la nature humaine ; c'est un Dieu qu'elle a eu pour Fils ; c'est un Dieu qui s'est fait gloire de lui être soumis, selon l'humanité ; la valeur d'une si haute dignité dans une simple créature ne peut donc être estimée qu'en la rapprochant de la souveraine perfection du grand Dieu qui daigne

ainsi se constituer soussa dépendance. Anéantissons-nous donc en présence de la Majesté du Seigneur ; et humilions-nous devant la souveraine dignité de celle qu'il s'est choisie pour Mère.

Que si nous considérons maintenant les sentiments qu'une telle situation inspirait à Marie à l'égard de son divin Fils, nous demeurons encore confondus par la sublimité du mystère. Ce Fils, qu'elle allaite, qu'elle tient dans ses bras, qu'elle presse contre son cœur, elle l'aime, parce qu'il est le fruit de ses entrailles ; elle l'aime, parce qu'elle est mère, et que la mère aime son fils comme elle-même et plus qu'elle-même ; mais si elle vient à considérer la majesté infinie de celui qui se confie ainsi à son amour et à ses caresses, elle tremble et se sent près de défaillir, jusqu'à ce que son cœur de Mère la rassure au souvenir des neuf mois que cet Enfant a passés dans son sein, et du sourire filial avec lequel il lui sourit au moment où elle l'enfanta. Ces deux grands sentiments de la religion et de la maternité se confondent dans ce cœur sur ce seul et divin objet. Se peut-il imaginer quelque chose de plus sublime que cet état de Mère de Dieu ; et n'avions-nous pas raison de dire que, pour le comprendre tel qu'il est en réalité, il nous faudrait comprendre Dieu lui-même, qui seul pouvait le concevoir dans son infinie sagesse, et seul le réaliser dans sa puissance sans bornes ?

Une Mère'de Dieu ! tel est le mystère pour la réalisation duquel le monde était dans l'attente depuis tantde siècles; l'œuvre qui,

aux yeux de Dieu, dépassait à l'infini, comme importance , la création d'un million de mondes. Une création n'est rien pour sa puissance ; il dit, et toutes choses sont faites. Au contraire, pour qu'une créature devienne Mère de Dieu, il a dû non seulement intervertir toutes les lois de la nature en rendant féconde la virginité, mais se placer divinement lui-même dans des relations de dépendance, dans des relations filiales, à l'égard de l'heureuse créature qu'il a choisie. Il a dû lui conférer des droits sur lui-même, accepter des devoirs envers elle ; en un mot, en faire sa Mère et être son Fils.

Il suit de là que les bienfaits de cette Incarnation que nous devons à l'amour du Verbe divin, nous pourrons et nous devrons, avec justice, les rapporter dans un sens véritable, quoique inférieur, à Marie elle-même. Si elle 2St Mère de Dieu, c'est qu'elle a consenti à l'être. Dieu a daigné non seulement attendre ce consentement, mais en faire dépendre la venue de son Fils dans la chair. Comme ce Verbe éternel prononça sur le chaos ce mot fiât, et la création sortit du néant pour lui répondre, ainsi, Dieu étant attentif, Marie prononça aussi ce mot fiât, qu'il me soit fait selon votre parole, et le propre Fils de Dieu descendit dans son chaste sein. Nous devons donc notre Emmanuel, après Dieu, à Marie, sa glorieuse Mère.

Cette nécessité indispensable d'une Mère de Dieu, dans le plan sublime du salut du monde, devait déconcerter les artifices de l'hérésie qui avait résolu de ravir la gloire du Fils de Dieu. Selon Nestorius, Jésus n'eût

été qu'un homme; sa Mère n'était donc que la mère d'un homme : le mystère de 1 Incarnation était anéanti. De là, l'antipathie de la société chrétienne contre un si odieux système. D'une seule voix, l'Orient et l'Occident proclamèrent le Verbe fait chair, en unité de personne, et Marie véritablement Mère de Dieu, Deipara, Theotocos, puisqu'elle a enfanté Jésus-Christ. Il était donc bien juste qu'en mémoire de cette grande victoire remportée au concile d'Ephèse, et pour témoigner de la tendre vénération des chrétiens envers la Mère de Dieu, des monuments solennels s'élevassent qui attesteraient aux siècles futurs cette suprême manifestation. Ce fut alors que commença dans les Eglises grecque et latine le pieux usage de joindre, dans la solennité de Noël, la mémoire de la Mère au culte du Fils. Les jours assignés à cette commémoration furent différents ; mais la pensée de religion était la même.

A Rome, le saint Pape Sixte III ht décorer l'arc triomphal de l'Eglise de Sainte-Marie ad Prœsepe, de l'admirable Basilique de SainteMarie-Majeure, par une immense mosaïque à la gloire de la Mère de Dieu. Ce précieux témoignage de la foi du cinquième siècle est arrivé" jusqu'à nous ; et au milieu du vaste ensemble, sur lequel figurent, dans leur mystérieuse naïveté, les événements racontés par les saintes Ecritures et les plus vénérables symboles, on peut lire encore la noble inscription par laquelle le saint Pontife dédiait ce témoignage de sa vénération envers Marie, Mère de Dieu, au peuple hdèle :

Des chants spéciaux furent composés auss; à Rome pour célébrer le grand mystère du Verbe fait homme par Marie. De sublimes Répons, de magnifiques Antiennes, ornés d'un chant grave et mélodieux, vinrent servir d'expression à la piété de l'Eglise et des peuples, et ils ont porté cette expression à travers tous les siècles. Entre ces pièces liturgiques, il est des Antiennes que l'Eglise grecque chante avec nous, dans sa langue, en ces mêmes jours, et qui attestent l'unité de la foi en même temps que la communauté des sentiments, en présence du grand mystère du Verbe incarné.

Les premières Vêpres de la Circoncision sont renduesplus solennelles par le chant de cinq des vénérables Antiennes dont nous parlions tout à l'heure; l'Office se compose en outre des Psaumes assignés, pendant toute l'année, aux Vêpres de la sainte Vierge. Le premier de ces Psaumes, en célébrant la Royauté, le Sacerdoce et la suprême Judicature de l'Emmanuel, révèle en même temps la haute dignité de celle qui l'a enfanté. Le second renferme la louange du Dieu qui élève les humbles et qui rend féconde la stérilité ; il annonce magnifiquement les grandeurs et la fécondité de Marie, Mère de Dieu et Mère des hommes. Les trois derniers Psaumes contiennent l'éloge de Jérusalem, Cité de Dieu et symbole de Marie.

commercium ! Creator generis humani animatum corpus sumens. de Virgine nasci dignatus est ; et procedens homo sine semine, largitus est nobis suam deitatem.

Akt- r\ COMMERCE adANT. ^J mirable ! le Créateur du genre humain, prenant un corps et une âme, a daigné naître de la Vierge, et devenu homme sans le concours de l'homme, il nous a fait part de sa divinité.

Virgam virtutis tuae emittet Dominus exSion : * dominare in medio inimicorum tuorum.

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