L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 222)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 2-3, éd. 1911 (OCR) · 267 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L'aveugle amant s'irrite ; il s'élance, et tombe étouffé par l'esprit malin. ^

Le père pleure, tout pleure: Rome a pleuré aux funérailles du jeune mort.

Agnès le rend à la vie : la foule frémit confusément, et cependant on prépare pour la Vierge un bûcher.

Mais les flammes brûlent les impies ; elles tourmentent les bourreaux furieux et rendent hommage au grand Dieu.

Agnès, au Seigneur rendant grâces, présente son cou au licteur ; tranquille sur sa pureté, elle ne craint pas de mourir sur l'heure.

Debout à la droite de l'A- gneau du salut, tu es glorieuse, Agnès ! tu viens consoler tes parents ; tu les invites aux réjouissances.

Qu'ils cesent de pleurer ta mort, maintenant que tu es unie à l'Epoux céleste Apparaissant sous la forme d'un agneau, il leur révèle sa gloire, et les honneurs de ta virginité.

Ne permets pas que jamais nous soyons séparés de cet Agneau salutaire, à qui tu t'es consacrée tout entière, et par la puissance duquel tu guéris la noble Constantîa.

Vase élu, vase d'honneur, fleur d'incorruptible parfum, bien-aimée des chœurs des Anges, tu donnes au monde un exemple de noblesse et de pudeur.

Toi, ornée de la palme triomphante, couronnée des fleurs de la virginité : nous, indignes d'une récompense spéciale, fais-nous du moins inscrire sur les fastes communs des saints. Amen.

Grates agens Salvatori, Guttur off'ert haec lictori, Nec ad horam timet mori, Puritatis conscia.

Agnes, Agni salutaris Stans ad dextram gloriaris. Et parentes consolarîs Invitans ad gaudia.

ctam Jam celesti Sponso junctam : His sub agni forma suam Revelavit, atque tuam Virginalem gloriam.

Nos ab Agno salutari Non permitte separari, Gui te totam consecrasti : Cujus ope tu curasti Nobilem Constantiam.

Vas electum, vas honoris, Incorrupti flos odoris, Angelorum grata choris, Honestatis et pudoris Formam praebes saeculo.

Palma fruens triumphali, Flore vernans virginali, Nos indignes speciali Fac sanctorum generali Vel subscribi titulo.

Qu'il est doux et fort, 6 Agnès, l'amour de Jésus votre Epoux ! Comme il s'empare des cœurs innocents, pour les transformer en cœurs intrépides ! Que vous importaient le monde et ses joies, le supplice et ses tortures ? Qu'aviez-vous à craindre de l'affVeuse épreuve à laquelle la féroce dérision du persécuteur voulut vous soumettre ? Sous ces voûtes impures, l'Ange du Seigneur attendait le téméraire. Vous l'ignoriez, et cependant votre cœur ne tremblait pas, car l'amour de Jésus le remplissait tout entier. Le lupanar, le bûcher, le glaive n'étaient rien pour vous ; votre amour vous disait assez que nulle violence humaine ne vous ravirait le cœur de l'Epoux divin ; vous aviez sa parole, et vous saviez qu'il est fidèle.

O enfant si pure au milieu de la contagion de Rome, si libre au milieu d'un peuÊle esclave, combien le caractère de notre mmanuel paraît en vous! Il est Agneau, et vous êtes simple comme lui; il est le Lion de la tribu de Juda, et, comme lui, vous êtes invincible. Quelle est donc cette nouvelle race descendue du ciel qui vient peupler la terre ? Oh! qu'elle vivra de longs siècles, cette famille chrétienne issue des Martyrs, qui compte parmi ses ancêtres des héros si magnanimes, des vierges, des enfants, à côté des pontifes et des guerriers, tous remplis d'un feu céleste, et n'aspirant qu'à sortir de ce monde, après y avoir jeté la semence des vertus. Ainsi sont rapprochés de nous les exemples du Christ par la noble chaîne de ses Martyrs. Par nature, ils étaient fragiles

comme nous; ils avaient à triompher des mœurs païennes qui avaient corrompu le sang de l'humanité ; et cependant ils étaient forts et purs.

Jetez les yeux sur nous, ô Agnès, et secourez-nous. L'amour du Christ languit dans nos cœurs. Vos combats nous émeuvent ; nous versons quelques larmes au récit de votre héroïsme ; mais nous sommes faibles contre le monde et les sens. Amollis par la recherche continuelle de nos aises, par une folle dépense de ce que nous appelons sensibilité, nous n'avons plus de courage en face des devoirs. N'est-il pas vrai de dire que la sainteté n'est plus comprise ? Elle étonne, elle scandalise; nous la jugeons imprudente et exagérée. Et cependant*, ô Vierge du Christ, vous êtes là devant nous, avec vos renoncements, avec vos ardeurs célestes, avec votre soif de la souffrance qui mène à Jésus. Priez pour nous, indignes; élevez-nous au sentiment d'un amour généreux, agissant, d'un amour qui connaisse la jalousie à rencontre de ce qui n'est pas Dieu. Epurez cette religion tiède et contente d'elle-même, qui est venue prendre la place de la piété des anciens )Ours. Il est quelques âmes fortes qui vous suivent; mais il en est peu; accroissez-en le nombre par vos prières, arin que l'Agneau, dans les cieux, ait une suite nombreuse, entre les lis et les roses de ce séjour du bonheur.

Vous nous apparaissez, ô Vierge innocente, dans ces jours où nous nous pressons autour du berceau de l'Enfar.t divin. Qui pourrait dire les caresses que vous lui prodiguez, et

celles dont il vous comble ? Laissez toutefois approcher les pécheurs près de cet Agneau qui vient les racheter, et recommandez-les vous-même, au nom de votre tendresse, à ce Jésus que vous avez toujours aimé. Conduisez-nous à Marie, la tendre et pure brebis qui nous a donné ce Sauveur, Vous qui réfléchissez en vous le doux éclat de sa virginité, obtenez-nous d'elle un de ces regards qui puritient les cœurs.

Suppliez, ô Agnès, pour la sainte Eglise qui est aussi l'Epouse de Jésus. C'est elle qui vous a enfantée à son amour ; c'est d'elle que nous aussi tenons la vie et la lumière. Obtenez qu'elle soit de plus en plus féconde en vierges tidèles. Protégez Rome, où votre tombe est si glorieuse, où vos palmes sont si éclatantes. Bénissez les Prélats de l'Eglise : obtenez pour eux la douceur de l'agneau, la fermeté du rocher, le zèle du bon Pasteur pour la brebis égarée. Entin, 6 Epouse de l'Emmanuel, soyez le secours de tous ceux qui vous invoquent; et que votre amour pour les hommes s'allume de plus en plus à celui qui brûle au Cœur de Jésus.

* ujourd'hui Vincent, le Victorieux, couA vert de la dalmaiique sacrée, et tenant la palme entre ses mains fidèles, vient rejoindre au berceau de l'Emmanuel son chef et son frère Etienne le Couronné. L'Espagne l'a vu naître ; il exerce le ministère du Diaconat dans la glorieuse Eglise de Sarragosse, et par la force et l'ardeur de sa foi, il présage les destinées du royaume Catholique entre tous les autres. Mais il n'appartient point à l'Espagne seulement ; comme Etienne, comme Laurent, Vincent est le héros de l'Eglise entière. C'est à travers les pierres qui pleuvaient sur lui, comme sur un blasphémateur, que le Diacre Etienne a prêché le Christ ; c'est sur le gril embrasé, comme le Diacre Laurent, que le Diacre Vincent a confessé le Fils de Dieu. Ce triumvirat de Martyrs fait l'ornement de la Litanie sacrée, et leurs trois noms symboliques et prédestinés. Couronne, Laurier et Victoire, nous annoncent les plus vaillants chevaliers de l'Emmanuel.

Vincent a triomphé du feu, parce que la flamme de l'amour qui le consumait au dedans était plus ardente encore que celle qui brûlait son corps. Des prodiges admirables l'ont assisté dans ses rudes combats:

mais le Seigneur, qui se glorifiait en lui, n'a cependant pas voulu qu'il perdît la palme; et, au milieu deses tortures, le saint Diacre n'avait qu'une pensée, celle de reconnaître, par le don de son sang et de sa vie, le sacrifice du Dieu qui avait souffert la mort pour lui et pour tous les hommes. Avec quelle fidélité et quel amour il garde, en ces saints jours, le berceau de son Maître ! Comme il désire que cet Enfant soit aimé de ceux qui le visitent ! Lui qui n'a pas reculé, quand il s'est agi de se donner à lui à travers tant d'angoisses, com.me il accuserait la lâcheté des chrétiens qui n'apporteraient à Jésus naissant que des cœurs froids et partagés ! A lui, on a demandé sa vie par lambeaux, il l'a donnée en souriant ; et nous refuserions de lever les obstacles futiles qui nous empêchent de commencer sérieusement avec Jésus une vie nouvelle ! Que le spectacle de tous ces Martyrs qui se pressent depuis quelques jours sur le Cycle stimule donc nos cœurs; qu'ils apprennent à devenir simples et forts, comme l'a été le cœur des martyrs.

Une ancienne tradition, dans la chrétienté, assigne à saint Vincent le patronage sur les travaux de la vigne et sur ceux qui" les exercent. Cette idée est heureuse, et nous rappelle mystérieusement la part que le Diacre prend au divin Sacrifice. C'est lui qui verse dans le calice ce vin qui bientôt va devenir le sang du Christ. Il y a peu de jours, nous assistions au festin de Cana : le Christ nous y offrait son divin breuvage, le vin de son amour ; aujourd'hui, il nous le présente de nouveau, par la main de Vincent. Pour se rendre digne d'un

si haut ministère, le saint Diacre a fait ses preuves, en mêlant son propre sang, comme un vin généreux, dans la coupe qui contient le prix du salut du monde. Ainsi se vérifie la parole de l'Apôtre, qui nous dit que les Saints accomplissent dans leur chair, par le mérite de leurs souffrances, quelque chose qui manquait, non à l'efficacité, mais à la plénitude du sacrifice du Christ dont ils sont les membres. (Coloss. i, 24.)

Nous donnerons, maintenant, le récit abrégé des combats de Vincent, dans les Leçons de son Office.

VINCENT, né à Huesca, dans l'Espagne Tarragonaise , s'adonna à l'étude dès le premier âge, et fut instruit dans les saintes lettres par Valère, évèque de Sarragosse. Ce prélat lui donna même la charge de prêcher l'Evangile, ne pouvant s'acauitter par lui-même de ce evoir à cause de la difBculté qu'il avait à parler. Ce qui ayant été rapporté à Dacien. que Dioclétien et Maximien avaient établi gouverneur de la province, il fit saisir Vincent à Sarragosse, et le fit conduire, chargé de chaînes. à Valence. Là il fut torturé par les fouets et le chevalet, à la vue de la multitude ; mais ni la violence des tourments, ni la dureté, ni la douceur des paroles ne purent ébranler sa résolution. Alors on l'étendit sur un gril posé sur des charViNCENTius . Oscae in Hispania citeriore natus, a prima aetate studiis deditus, sacras litteras a Valerio Caesar-Augustano Episcopo didicit : cujus etiam partes sus cep it prasdicandi Evangelium. quod Episcopus , propter linguae impedimentum, praedicationis officio fungi non poterat. Ea re ad Dacianum provinciae a Diocletiano et Maximiano praspositum delata, Vincentius Caesar-Augustas

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