L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 126)
f)ointe de cette lance cruelle; les pleurs et es sanglots redoublent autour d'elle. Comment donc finira cette lamentable journée Quelles mains descendront de la Croix l'in nocent Agneau gui y demeure suspendu Qui le rendra enfin à sa mère ? Les soldats se retirent, et parmi eux Longin, celui qu a osé porter le coup de lance, et qui sent déjà en lui-même un mouvement inconnu, présage de la foi dont il doit être un jour le martyr. Mais voici d'autres hommes qui s'avancent Un noble Juif, Joseph d'Arimathie, un vénérable docteur, Nicodème, gravissent respectueusement la colline, et s'arrêtent avec émotion au pied de la Croix de Jésus. Marie fixe sur eux un regard de reconnaissance. Ils sont venus Dour remettre en
ses bras maternels le corps de son fils, et pour rendre ensuite à leur maître les honneurs de la sépulture. Ces fidèles disciples sont munis de l'autorisation du gouverneur ; Pilate a accordé à Joseph le corps de Jésus. On se hâte de détacher de la Croix les membres du Juste ; car le temps est court, le soleil est sur son déclin, et la première heure du Sabbat est proche. Près du lieu où est plantée la Croix, au bas du monticule, se trouve un jardin, et dans ce jardin une chambre sépulcrale taillée dans le roc. Aucun corps n'a été placé jusqu'ici dans ce tombeau. C'est là que Jésus va reposer. Joseph et Nicodème, chargés du précieux fardeau , descendent de la colline et déposent le corps sacré sur un quartier de roche, à peu de distance du sépulcre. C'est là que la mère de Jésus reçoit de leurs mains le fils de sa tendresse; c'est là qu'elle arrose de ses larmes, qu'elle parcourt de ses baisers tant de plaies cruelles dont son corps est couvert. Jean, Madeleine et les autres saintes femmes compatissent à la Mère des douleurs; mais l'heure presse d'embaumer ces restes inanimés. Sur cette pierre qui s'appelle aujourd'hui encore la Pierre de Vonction^ et qui marque la treizième Station de la Voie douloureuse, Joseph déploie le linceul qu'il a apporté 1; Nicodème, éont les serviteurs ont pris avec eux, par ses ordres, jusqu'à cent livres de myrrne et d'aloès 2, dispose les parfums. On lave le sang des blessures; on
enlève doucement la couronne d'épines de la tète du divin Roi ; enfin le moment est venu d'envelopper le corps du linceul funèbre. Marie serre une dernière fois dans ses bras la dépouille insensible de son bienaimé, qui bientôt disparaît à ses regards sous les plis des voiles et sous les bandelettes.
Joseph et Nicodème se lèvent, et reprenant leur noble fardeau, ils le portent dans le sépulcre. C'est la quatorzième Station de la Voie douloureuse. Il y avait deux chambres taillées dans la roche et se communiquant Tune à l'autre ; c'est dans la seconde, sur la main droite, dans une niche pratiquée au ciseau, qu'ils étendent le corps du Sauveur. Ils sortent promptement ; et réunissant leurs efforts, ils roulent à l'entrée du monum.ent une grande pierre carrée qui doit •servir de porte, et que bientôt, à la demande des ennemis de Jésus, l'autorité publique viendra sceller de son sceau et protéger par un poste de soldats romains.
Cependant le soleil est sur le point de disparaître au couchant, et le grand Samedi va s'ouvrir avec ses sévères prescriptions. Madeleine et les autres femmes ont observé les lieux et la disposition du corps dans le sépulcre. Elles suspendent leurs plaintives lamentations, et descendent en hâte à Jérusalem. Leur dessein est d'acheter des parfums et de les préparer ; afin que, lorsque le Sabbat sera passé, elles puissent revenir au tombeau, dès le dimanche, au grand matin, et compléter Tembaumement trop précipité du corps de leur maître. Marie, après
avoir salué une dernière fois le tombeau qui renferme le cher objet de sa tendresse, suit le cortège de deuil qui se dirige vers la ville. Jean, son fils d'adoption, est près d'elle. Dès cette heure, cet heureux mortel est devenu le gardien de celle qui, sans cesser d'être la Mère de Dieu, devient en lui la mère des hommes. Mais au prix de quelles angoisses elle a obtenu ce nouveau titre ! quelle blessure son cœur a reçue au moment où nous lui avons été confiés ! Tenons-lui, nous aussi, fidèle compagnie durant ces cruelles heures qui doivent s'écouler jusqu'au moment où la résurrection de Jésus viendra consoler son immense douleur.
Mais nous ne quitterons pas votre sépulcre, ô Rédempteur, sans y déposer le tribut de nos adorations et l'amende honorable de notre repentir. Vous voilà donc, 6 Jésus, le captif de la mort ! Cette fille du péché a donc étendu sur vous son empire. Vous vous êtes soumis à la sentence portée contre nous, et vous avez daigné nous devenir semblable jusqu'au tombeau. Quelle réparation pourrait égaler l'humiliation que vous subissez en cet état qui nous était dû, mais qui n'est devenu le vôtre, ô souverain auteur de la vie, que par l'amour que vous nous avez porté ? Les saints Anges qui font la garde autour de cette pierre sur laquelle sont étendus vos membres glacés, s'étonnent que vous ayez pu aimer à un tel excès l'homme, cette chétive et ingrate créature. Jusqu'alors ils n'avaient pas compris l'infinie bonté de celui qui les a tirés comme nous du
néant. Ce n'est pas pour leurs frères tombes que vous avez subi la mort ; c'est pour nous, les derniers de la création. Mais quel indissoluble lien forme désormais entre vous et nous ce sacrifice que vous venez d'offrir ! C'est pour nous que vous mourez ; c'est donc pour vous maintenant que nous devons vivre. Nous vous le promettons, 6 Jésus, sur ce tombeau que nos péchés avaient creusé pour vous. Nous aussi, nous voulons mourir, mourir au péché et vivre à votre grâce. Nous suivrons désormais vos préceptes et vos exemples ; nous nous éloignerons du péché, qui nous a rendus responsables de votre mort si amère et si douloureuse. Nous recevons, en union de votre Croix, toutes les croix, si légères en comparaison, dont la vie humaine est semée. Enhn, nous acceptons de mourir à notre tour, lorsque le moment sera venu de subir la sentence si méritée que la justice de votre Père a prononcée contre nous. Vous avez adouci par votre mort ce moment si redoutable à la nature. Par vous, la mort n'est plus qu'un passage à la vie ; et de même qu'en ce moment nous nous séparons de votre sépulcre avec l'espoir prochain de saluer bientôt votre glorieuse résurrection ; de même, en laissant à la terre sa dépouille mortelle, notre âme, pleine de confiance, montera vers vous, avec l'espoir de se réunir un jour â cette poussière coupable que la tombe doit rendre après l'avoir purifiée.
Nous plaçons â la fin de cette journée queiLe Vendredi Saint.
ques strophes empruntées à l'Eglise Grecque, en l'Office dredi.
Aujourd'hui est attaché à la Croix celui qui a suspendu la terre au-dessus des eaux. On met une couronne d'épines à celui qui est le Roi des Anges ; on revêt d'une pourpre dérisoire celui qui a étendu les nuages sur le ciel. On donne un soufflet à celui qui, dans le Jourdain, a rendu la liberté à Adam. L'Epoux de l'Eglise est percé de clous; le fils de la Vierge est traversé d'une lance ; nous adorons vos souffrances , ô Christ! Manifestez-nous aussi votre glorieuse résurrection.
La brebis voyait traîner son agneau à la mort ; Marie affligée suivait avec les autres femmes; elle s'écriait : Mon fils, où allez-vous ? pourquoi cette marche si rapide ? Y a-i-il encore des noces à Cana, et vous y rendez-vous en hâte pour y changer de nouveau i'eau en vin ? Irai-je avec vous, mon fils, ou vous attendrai-je? O Verbe, ditesmoi une parole; ne passez pas sans me répondre, vous qui, dans votre naissance, m'avez conservée chaste, ô mon fils et mon Dieu !
HODiEÎn Cruce appenditur , qui super aquas terram appendit : corona spinea circumdatur Rex Angelorum . falsa purpura operitur , qui operit cœlum nubibus : alapam suscipit, qui in Jordane libertati dédit Adamum : clavis confixus est sponsus Ecclesiae: lancea punctus est filius Virginis. Adoramus passiones tuas, Ghriste. Et ostende nobis etiam gloriosam resurrectionem tuam.
Intuens agna agnum suum trahi ad occisionem; sequebatur Maria afflicta una cum aliismulieribus, hase damans : Quo progrederis, nate ? Cujus rei gratia velocem cursum perficis ? Num aliae nuptiae rursus fiunt in Cana ; et eo tu nunc festinas, ut eis ex aqua vinum facias? Tecum veniam, nate ; an te potius expectabo ? Da mihi verbum, o Verbum: ne silens me praetereas, qui me castam servasti filius et Deus meus.
Singula sanclae carnis tua; rncmbra ignominiam propter nos sustinucrunt : spinas caput; faciès sputa; maxilla alapas ; os aceto mistum fel in ^uslu ; impies blasphemias aures ; dorsum flagellationcm ; et manus arundinem ; totiusque corporis extensiones in Cruce ; artus clavos ; et latus lanceam. Qui passus es pro nobis, et patiens liberos nos fecisti ; quique amore erga homines una nobiscum te demisisti. nosque sublimasti , omnipotens Salvator , miserere nostri.
Hodie in Cruce te suspensum, o Verbum, inculpata Virgo spectans. maternis visceribus mœ- rens, corde vulnerabatur amare, et gemens dolenter ex animae profundo flebiliter exclamabat : Heu me, Divine Nate i heu me, o lux mundi ! curex oculis meis abscessisti, Agne Dei ? Inde incorporeorum Spirituum exercitus iremore corripiebantur dicentes : Incomprehensibilis Domine, gloria tibi.
Domine, ascenden*e te in Crucem, timor et treChacun des membres de votre corps sacré a souffert son outrage à cause de nous, ô Christ ! La tcte a endureles épines ; le visage, les crachats; les joues, les soufflets; la bouche, le vinaigre mêlé de fiel; les oreilles, d'impies blasphèmes; le dos, des coups de fouet; la main, le roseau: le corps tout entier, l'extension violente sur la Croix; lemembres, les clous; et le coté, la lance. Vous qui avez souffert pour nous, qui par votre souffrance nous avez rendus à la liberté, qui par vos travaux pour les hommes nr.us avez élevés en vous abaissant. Sauveur tout-puissant, ayez pitié de nous !
Aujourd'hui la Vierge sans tache vous considéran-t sur la Croix, ô Verbe, était émue de douleur dans ses entrailles maternelles. Une blessure amère transperçait son cœur. et du fond de son âme désolée elle s'écriait d'un ton plaintif: Divin Fils, hélas ! lumière du monde . hélas 1 pourquoi avez-vous disparu de mes regards, Agneau de Dieu ? L'armée des Esprits bienheureux était saisie de terreur. Seigneur que nul ne peut comprendre , gloire à vous 1
et le tremblement se répandirent sur toute créature. Vous défendîtes à la terre d'engloutir ceux qui vous crucifiaient, et vous permîtes à la tombe de rendre ses captifs. O Juge des vivants et des morts, vous êtes venu pour donner la vie et non la mort. Ami des hommes, gloire à vous !
mor cecidit in creaturam: et terram quidem prohibebas absorbere eos qui te crucifigebant : inferno autem permittebas remittere vinctos. Judex vivorum et mortuorum, venisti ut vitam praestares et non mortem : amans hominum, gloria tibi.
La Liturgie de l'antique Eglise Gallicane nous fournit, dans son Office d'aujourd'hui, cette éloquente et touchante prière.
O HEURE salutaire de la Passion ! heure de None, signalée par la plus grande des grâces, ô la plus célèbre des heures ! A ce moment, ô notre Epoux aimé, donneznous le baiser du haut de votre Croix, après avoir triomphé par elle. Nous l'implorons, ce baiser ; accordeznous le salut qui vient de vous seul, admirable triomphateur, qui conduisez votre char avec tant de noblesse, Dieu clément, notre glorieux champion! Dites-nous : Hommes, je vous envoie le salut ; reprenez vos forces et combattez vaillamment ; soyez fermes et robustes. O Christ qui pénétrez nos cœurs, daignez leur parler. Vous qui aujourd'hui accomplîtes une telle œuvre, ne pouvez-vous
OSALUTARis hora Passionis , o magna maximarum gratiarum Nona hodierna, maxima horarum hora ! Hac nunc tu,noster dilecte Sponse, osculare de Cruce , licet post Crucis trophaeum. Osculare, precamur ; salutare tuum impertire nobis, triumphator mirabilis , auriga suprême , Deus pie , gloriosissime propugnator. Avete, valete, invalescite et viriliter agite, confortamini dicito, loquere cordibus nostris inspecter Christe. An qui olim haec fecisti, nunc eadem non potes facere ? potes utique, potes ; quia omnipotens es : potes, amantissime, potes facere quod non possu6fS
mus cogilare : quia nihil tibi impossibile est, Dcus omnipotcns, Jésus, oscularc. qu.X'so, dilcctissime. qui triumphans rcfi;rcssus es ad Patrem cum quo semper eras et permanes unus; quia osculum tuum duice est, et ulcéra tua vino dulciora, tragrantia optimis ungucnlis ; cl nomen tuum super oleum; quem adolescentulas dilexerunt : quem recti diligunt, quos trahis post te : cujus lectus floridus , cujus trophaeum Crux. Qui hac hora rubens de îîldom, de Cruce, tinctis vestibus de Bosra, solus quasi calcator magni illius torcularis ad cœlos ascendisti : cui occurrunt Angeli, Archangeli dicentes : Quis est iste qui ascendit, tinctis vestibus de Bosra ? Quibus teinterrogantibus: Quare ergo rubrum est vestimentum tuum ? respondisti : Torcular calcavi solus, et vir de gentibus non fuit mecum. \^ere , Salvator , vere rubrum est tuum propter nos corpus: rubrum est sanguine uvas; lavasti enim in vino stolam tuam, et pallium tuum in sanguine uvae : qui es Deus solus, crucifixus pro nobis , quos antiqua prasvaricatio i
la renouveler à ce moment f Oui, vous le pouvez; car vous êtes lout-puissant. Vous le pouvez; car vous êtes plein d'amour; et votre puissance s'élève au-dessus de nos pensées. Rien ne vous est impossible, ô Dieu tout-puissant ! Vous qui êtes remonté triomphant vers le Père, avec lequel vous demeurâtes toujours, et qui est avec vous une même chose, Jésus très aimé , donnez-nous votre baiser ; car votre baiser est doux, et vos caresses plus délicieuses que le vin , plus suaves que les meilleurs parfums. Votre nom est une essence odorante; les jeunes filles qui représentent les âmes vous ont donné leur amour; les cœurs droits vous aiment, et vous les entraînez après vous. Votre lit est couvert de fleurs ; son pavillon est la Croix. C'est à cette heure que vous arrivez d'Edom, c'est-àdire de votre Croix, vos vêtements ayant changé de couleur à Bosra. Après avoir foulé seul le grand pressoir, vous monterez au ciel ; les Anges et les Archanges diront : Quel est celui qui arrive de Bosra, avec ses vêtements dont la couleur est changée ? A cette demande; Pourquoi votre vêtement estil empourpré ? vous répondrez : A moi seul jai foulé le pressoir, et, de toutes les
nations, nul homme n'a partagé mon travail. Oui, votre corps, ô Sauveur, a été pour nous empourpré ; vous avez lavé votre tunique dans le vin, et votre manteau dans le sang de la gxappe. Vous qui êtes le seul Dieu, vous avez été crucifié pour nous, que l'antique prévarication avait livrés à la mort; vos blessures ont guéri les blessures innombrables que nous avaient faites nos péchés. O Christ crucifié, dans votre bonté faites-nous part de votre rédemption, avec ceux qui vous sont le plus chers. Dieu plein de miséricorde, sauvez-nous ; vous qui régnez avec le Père et le Saint-Esprit, en Tunité à jamais, dans les siècles des siècles.
morti tradidit : cujus vulnere omnium innumera peccatorum vulnera sanata sunt. Et nos, pie crucifixe Christe , cum tuisredime; salva , pia bonitas Deus. Qui régnas cum Pâtre etSpiritu Sancto, unus in aeternum et in saecula saeculorum.
ES cérémonies particulières que pratique la sainte Eglise à VOffice des Ténèbres, ayant été expliquées ci-dessus, et ne présentant aucune différence dans res trois jours, il est inutile d'en transcrire ici de nouveau les détails et les explications. Le lecteur les trouvera, en tête de l'Office de la nuit du Jeudi saint, pages 302-365.
Le premier Psaume est un de ceux que l'Eglise emploie chaque jour dans l'Office des Complies, parce qu'il exprime la confiance avec laquelle le chrétien se livre au sommeil. Aujourd'hui il est destiné à rappeler le repos du Christ dans le sépulcre, où il dort assuré de son prochain réveil.
Le deuxième Psaume célèbre le bonheur réservé à l'homme juste, et le repos qui sera sa récompense, après son labeur. L'Eglise en fait l'application au Christ, le Juste par excellence, qui a passé en faisant le bien.