Les Plateaux de la balance (page 2)
« Assur, dit l’Éternel, par la bouche d’Isaïe, Assur ne s’aperçoit pas qu’il n’est que l’instrument de ma colère. »
Ainsi vont les hommes, sans savoir où, fiers de se conduire, et ne se doutant pas qu’ils sont conduits. Ce qu’ils appellent leur indépendance, c’est l’ignorance où ils sont du bras qui les dirige. Leur orgueil vient de ce qu’ils ignorent, et leur ignorance vient de leur orgueil. Pendant qu’ils tournent dans ce cercle, faisant ce qu’ils veulent, car ils sont libres, faisant aussi ce que Dieu veut, car ils se meuvent dans l’intérieur de ses desseins, ils exécutent librement ses plans qu’ils ne connaissent pas.
Chaque roi d’Assyrie est un fléau pour ses voisins. Pas une ne manque à son labeur.
Tout à coup Jonas menace, Ninive fait pénitence, et du haut des cieux tombe, avec la miséricorde, une des plus belles leçons qu’ait entendues la terre. Le roi de Ninive est descendu de son trône, il a déposé la pourpre, il s’est assis dans la cendre, tout orgueil s’est prosterné dans la cité coupable, et d’ailleurs le regard de Jéhovah rencontre là des enfants, des animaux. La prophétie vraie ne s’accomplit pas. Ne voyant plus que la faiblesse, Dieu a cédé. Les larmes ont vaincu, dans sa volonté dite, dans sa parole donnée, celui qui d’un regard peut briser les mondes comme un jouet usé… O Altitudo !…
Ninive s’humilie et le salut descend du ciel. Babylone fut la cité de l’orgueil, suivant la parole de saint Augustin. Aussi elle adore Baal et corrompt l’astronomie par l’idolâtrie. Peu à peu Ninive retombe dans ses anciens crimes, et ses filles sont conduites en captivité.
L’heure de la colère arrive aussi pour Babylone. Dès que sa mission est finie, dès qu’elle a terminé le châtiment des autres, L’Assyrie termine son œuvre en subissant le sien. Surprise au milieu d’un festin, elle nous indique par là son genre de mort. La main terrible apparaît. Elle écrit trois mots : Daniel parle, Cyrus entre.
Pour faire éclater l’ironie, il entra à la faveur des travaux que Babylone avait faits pour se rendre inexpugnable. L’Euphrate trahit Babylone, il livre le passage qu’il devait garder. Cyrus entre, et rend grâces à Dieu de sa victoire. Déjà Nabuchodonosor avait été frappé subitement ; Balthazar attira encore la foudre. L’Assyrie ne connaît pas les transitions : sa grandeur tombe tout à coup. Quand elle a fini de châtier et d’être châtiée, l’Assyrie n’a plus rien à faire, et l’histoire ne la regarde plus. L’histoire laisse les morts ensevelir leurs morts ; elle passe et va à Jésus-Christ.
L’Assyrie devait châtier le peuple juif, la Perse devait le délivrer. Cyrus accomplit la volonté du Seigneur. Peu de créatures ont parlé du Créateur par leur vie aussi clairement que Cyrus. Peu d’hommes ont été conduits par la main aussi visiblement. La chose fut si claire qu’il la remarqua, et remercia le Dieu de la victoire qu’il sentait près de lui, avec lui, sans le connaître. Dans la personne de Cyrus, l’homme disparaît sous le missionnaire. Le caractère de son œuvre éclate à tous les pas qu’il fait sur la terre. Peu d’hommes sont aussi historiques, car peu d’hommes ont autant travaillé au plan divin. Il ouvre le drame de la Perse, Alexandre le fermera. Ces deux grandes figures se regardent, comme deux statues de marbre, placées au commencement et à la fin d’une galerie. Alexandre ne ressemble qu’à la tempête, mais Cyrus ressemble à la foudre. Il arrive pendant la nuit, pendant l’orgie, pendant le sommeil des précautions. Il entre quand les portes sont fermées : il entre, comme un voleur. Il convertit les obstacles en moyens. Il fond sur sa proie, et rien ne l’annonce, excepté les doigts qui écrivent trois mots sur la muraille................
Il entre au nom du Seigneur. Il est terrible et miséricordieux. Il règne, il délivre. Voici ce qu’il dit :
« Le Seigneur, Dieu du Ciel, qui m’a donné tous les royaumes de la terre, m’a commandé de lui rebâtir une maison dans Jérusalem, en la terre de Judée. Qui parmi vous est de son peuple ? que le Seigneur son Dieu soit avec lui, qu’il monte à Jérusalem, qu’il édifie la maison du Seigneur, et que tous les autres, en quelque lieu qu’ils habitent, l’aident de leur argent et de leurs richesses ! »
Et il rend aux Juifs les vases sacrés que Nabuchodonosor avait enlevés du temple.
Ce fut le même homme qui ouvrit dans son royaume un cours de justice pour les enfants. Laissons parler un instant Donoso Cortès : « Cyrus, dit-il, fonde l’unité de l’Orient. Enfant de la Perse, nation ignorée des hommes et assujettie au joug des Mèdes, il veut mettre à ses pieds le sceptre de l’Asie. À sa vue, les maîtres de l’Asie Mineure reculent, et les foules barbares des Assyriens, dominatrices de l’Orient, se replient. Une seule bataille lui ouvre les portes de Babylone, siégé d’un si puissant empire, depuis la destruction des murs de la gigantesque cité où s’élevait le trône de Nimus et de Sémiramis, et qu’adorait, sous le nom de Ninive, tout l’Orient prosterné. Ainsi se forma le grand empire oriental des Perses, dans lequel vinrent le confondre, comme les fleuves dans l’Océan, tous les autres empires. »
Cyrus en effet donna la forme à l’Orient. Il ressemble à la personne même de la haute Asie. Il touche au nord la mer Caspienne et le Pont-Euxin, au couchant la mer Egée et la Palestine, à l’orient la Scythie et l’Inde, au midi l’Arabie et l’Ethiopie.
Cyrus ne mourut pas tout entier. Quelque chose de lui passa dans ses successeurs. Quand un grand homme meurt, il y a ordinairement dans la foule quelqu’un qui lève la tête et hérite un peu de son esprit. Darius avait fait vœu, s’il montait sur le trône, de vendre aux Juifs le reste des vases sacrés. Le sort conspira en sa faveur, au jour de l’élection ; Darius fournit aux lévites les instruments de musique qui devaient célébrer la gloire du Dieu d’Israël, et Xerxès lui-même continua, vis-à-vis des Juifs, l’œuvre de ses prédécesseurs.
Le soin du peuple juif était l’héritage que Cyrus avait légué à ses successeurs. La Perse serait-elle chargée spécialement de la gloire ? On le dirait, car l’image renversée de la gloire apparaît dans les égarements des successeurs de Cyrus. Xerxès eût pu être sublime. Il aimait la souveraineté dans le fond de l’âme. Il voulait la terre pour empire, et la nature pour esclave, mais l’ambition vulgaire empoisonna chez lui le germe de la grandeur. Ses chaînes qu’il jette dans la mer pour se venger de l’eau désobéissante, indiquent quel roi cet homme eût été si l’orgueil ne l’eût pas abruti. Il contemple du haut d’un trône dressé sur une montagne son immense armée et pleure, car il n’est pas maître de la vie, et dans quelques années ces hommes seront morts. Orientale par excellence, la Perse avait du paradis terrestre un regret moins confus que la Grèce. La Perse regrettait la vie immortelle de l’homme et l’empire de la création perdu.
Nous sommes habitués depuis notre enfance à admirer la Grèce et à mépriser la Perse, parce que nous sommes habitués à admirer l’Occident et à mépriser l’Orient. Qui de nous n’a enveloppé Léonidas de son admiration et Xerxès de son dédain ? Il semble que la supériorité des Grecs sur les Perses soit chose jugée, qu’elle ait force de loi et que tout soit dit sur ces deux peuples en thèmes latins, en version latine, surtout en version grecque, et même en vers latins. Cependant, la nature des Perses était de beaucoup supérieure à la nature des Grecs. Les Perses étaient larges, ils avaient l’amour oriental de la magnificence, et l’amour vénérable de l’universalité. Ils avaient des traditions plus hautes, des souvenirs plus grands, des regrets plus humains, des désirs plus profonds. Les Grecs ne voyaient qu’eux sur la carte du monde ; leur pensée avait la forme de leur architecture.
Une ambition dégradée qui devint dégradante, la mauvaise foi, l’injustice, la cupidité, l’orgueil, l’oppression des peuples qu’elle devait protéger, tous les crimes du luxe égaré et de la richesse prostituée au mal, lancèrent la Perse dans l’abîme. L’histoire la quitte, mais la salue en la quittant, car elle a protégé le peuple de Dieu, elle a parlé au monde le langage de la splendeur.
La Grèce fut l’école des nations, leur gymnase : elle fut la discipline intellectuelle de l’antiquité. Elle réglementa la science de l’esprit ; elle fut subtile, elle eut les aptitudes qui récompensent un exercice assidu. Elle ignora le sublime auquel elle est antipathique ; mais le sublime du dehors profita souvent des matériaux qu’elle avait amassés. Les pierres taillées par elle entrèrent dans des monuments qui dépassèrent la portée de son regard. Quand Eschyle raconte les traditions humaines, il n’est plus Grec, il est Oriental, mais la langue grecque se prête à l’Orient qu’elle ignore. La tragédie grecque est celle d’Euripide, subtil, ingénieux, ergoteur et compliqué. Quand Platon est sublime, il est Oriental ; quand il est subtil, quand il se joue misérablement dans les arguties de la rhétorique, il est Grec. La Grèce fut une école, mais elle tailla l’instrument dont se servit saint Denys. Après avoir amusé l’esprit humain, la langue grecque fut conquise par ceux qui devaient enseigner le monde.
Mais la Grèce, si elle prépara la langue des hommes purs, se plongea dans la corruption. La subtilité de l’esprit et la corruption du cœur se tiennent plus qu’on ne le croit : la simplicité et la pureté sont sœurs. La chute de la Grèce fut ignoble ; c’est la Rhétorique qui tombe en pourriture. La Grèce s’enterre sous ses disputes. Elle est divisée contre elle-même, et Alexandre qui la dévore va se faire dévorer lui-même par ses vices, après avoir ravagé la terre comme un torrent.
Rome passe le niveau sur toutes les nations vaincues : elle jette dans le même trou toutes les têtes coupées et charge la terre de boire le sang. Quant à elle, elle emporte sa proie comme le tigre, et non comme l’aigle. Elle mange et ne regarde pas. C’est une force aveugle qui promène la justice sans la comprendre, et absorbe, sans savoir ce qu’elle fait, les peuples qui n’ont plus de mission. Elle possède et établit l’ordre, dans la mesure où l’ordre peut exister sans amour.
Appuyée sur cet ordre et sur un certain nombre de vertus qui ressemblent un peu à des machines de guerre, la Rome de la louve prépare l’unité, fraye la voie et, croyant travailler pour elle, dispose le monde pour Celui qui doit venir : ses vertus étaient le triomphe intérieur de la force, son action fut le triomphe extérieur de la force.
Elle fut renversée par le sang des martyrs.
Le triomphe de l’ancienne Rome, la domination universelle de la louve est un fait qui mérite quelque explication. J’ai parlé de sa force, mais sa force isolée n’expliquerait pas toute sa victoire.
La Rome de la louve a préparé, tout en la parodiant, la Rome de la croix. Toutes deux ont conquis le monde, la première par les coups, la seconde par la parole. Mais comme les actions les plus contraires ont des analogies cachées qui tiennent au type invisible, il n’est pas impossible de rencontrer certaines ressemblances dans les choses les plus disparates. La Rome de la louve a vaincu par la force, appuyée sur l’orgueil. La Rome de la croix a vaincu par la prière, appuyée sur l’unité. Cette dernière victoire est vraiment la victoire. Mais les choses, comme les personnes, en abandonnant leur type, gardent de lui quelque vague souvenir. Ainsi la victoire de l’ancienne Rome, fondée sur l’égoïsme, l’injustice et la cupidité, garda une certaine condescendance comme un souvenir lointain de la gloire. Loin de mépriser les vaincus, elle admirait et prenait pour elle leurs lois, leurs productions artistiques ; elle partageait leurs dieux, malgré son orgueil. Elle eut comme procédé la condescendance, et la récompense de ce procédé fut la conquête du monde, car la condescendance est la condition nécessaire pour que le fort impose au faible l’assimilation, et qu’est-ce que la conquête, sinon l’assimilation ? L’assimilation véritable se fait par l’amour, l’assimilation apparente se fait par une condescendance apparente. Le type vrai du conquérant, c’est saint Paul. La forme de son activité peut se traduire par cette parole : se faire tout à tous. Or telle est la puissance de la lumière, qu’il faut la parodier quand on ne lui obéit pas. Quiconque veut conquérir ou dans l’ordre du bien ou dans l’ordre du mal, imite par un acte organique, ou par un procédé mécanique, la marche triomphante de l’Apôtre conquérant.
Mais voici une grande question.
Pourquoi la Perse est-elle vaincue par la Grèce ? Pourquoi Carthage est-elle vaincue par Rome ? Pourquoi l’Orient est-il vaincu par l’Occident ? L’Orient, berceau du monde, fut le théâtre du premier crime. Jusqu’où tombèrent dans l’abîme du mal les races antédiluviennes ? Pour répondre à cette question, il faudrait savoir jusqu’où elles devaient monter dans les hauteurs du vrai et du beau. Leur crimes furent sans doute proportionnés à leurs lumières. De Maistre se félicitait de ne pas savoir assez pour devenir coupable à ce point.
La déchéance de l’Orient est plus sensible que celle de l’Occident. La déchéance de l’Orient est la désolation traditionnelle sur laquelle pleure, depuis six mille ans, tout ce qui pleure. L’Orient déchu a été insulté dans sa déchéance, attaqué, criblé. Comme il représente essentiellement la Paix, il a été généralement vaincu par l’Occident, qui est beaucoup plus guerrier.
L’Orient, qui devait surtout contempler, a été vaincu, sur le théâtre de l’action, vaincu sur un champ de bataille qui était particulièrement le terrain de l’ennemi.
La lutte de l’Orient et de l’Occident constitue l’histoire du monde, car le péché originel, commis en Orient, en séparant l’homme de Dieu, a séparé l’homme de l’homme. Or toutes les fois que l’Occident a pu transporter la lutte sur le terrain de la guerre, l’Occident a eu l’avantage. La Grèce a pris Troie ; Alexandre a vaincu Darius.
Xerxès n’a pas conquis la Grèce. Les exploits des héros classiques, Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platée, etc., sont les victoires de la force occidentale.
Toutes les fois que l’Occident se jette sur l’Orient pour attaquer, l’Occident triomphe.
Toutes les fois que l’Orient se jette sur l’Occident pour attaquer, l’Orient échoue.
Mais toutes les fois que l’Orient envahit l’Occident pour fonder, l’Orient réussit.
Troie fonde Rome.
Tyr fonde Carthage.
L’Orient est impuissant pour détruire !
Il ne peut qu’édifier.
Rome représenta dans l’ancien monde l’Occident ; Carthage représenta l’Orient ;
Rome garda le caractère de la louve qui l’avait nourrie, jusqu’au jour où, ayant achevé l’œuvre de la force, elle tomba en décomposition, vaincue d’avance par les premiers rayons de la lumière qui allait paraître. La Rome de la louve eut le calme inflexible et stupide d’un bras fort qui agit sans souci de la pensée.
Elle était choisie pour châtier l’Orient, elle obéit.
Carthage avait des intuitions indépendantes de sa situation extérieure. Elle fut vaincue, parce qu’elle était l’Orient.
L’Orient est le lieu de la lumière et de la grandeur, l’Occident celui de la science et de l’effort.
L’Orient, pour porter le poids de la lumière, a besoin de la force appropriée à cette destination glorieuse, et cette force c’est la pureté. Plus la créature est grande, plus il faut qu’elle soit pure. L’Orient devait garder les ressemblances et les splendeurs du soleil levant qui sort de la nue. Il tomba du haut de cette majesté, il tomba dans la mesure où il devait grandir. Il perdit l’intuition en perdant la pureté du regard. L’Orient commit les crimes monstrueux qui s’opposent directement à l’intuition, à l’innocence, à la lumière, à l’enfance, à la contemplation, à la naïveté du génie qui bondit en s’éveillant. Il fut livré à l’Occident qui, incapable de le comprendre, mais capable de le châtier, le frappa sans le connaître.
Annibal était sans doute un des représentants d’une civilisation disparue, qui avait mêlé de trop grandes erreurs à de très grandes vérités. Annibal était sans doute, dans l’histoire ancienne, le dernier témoin des choses antiques. Annibal était sans doute dépositaire de grands souenirs ; il haïssait Rome comme la grandeur tombée et affaiblie par sa chute déteste la force brutale sous le joug de laquelle elle va tomber, car voici une loi générale :
La grandeur impure est vaincue par la force brute.
Les lois de l’ancienne Rome, son organisation, sa conception de la cité, de la religion, de la famille, toute sa vie, tous ses mouvements, toute sa substance, tout en elle était une conspiration de la force brute contre l’intuition égarée des races affaiblies. Elle posait sa main de fer sur des fronts plus hauts que le sien, mais souillés et vaincus avant le combat par la tache qu’ils portaient. Annibal sentait au fond de lui les fureurs de l’Orient indigné qui regardait grandir la force brutale, invincible, persévérante, implacable, la force froide des fils de la louve. Voilà la raison profonde de cette haine surhumaine qui avait sa source plus haut que ne l’a cru Tite-Live. Ce n’était pas son foyer, ce n’était pas sa patrie, ce n’était pas sa famille, ce n’était pas ses droits qu’Annibal défendait contre une cité conquérante. C’étaient les souvenirs de l’Orient qu’il voulait protéger contre les lois des Douze Tables. Mais l’impureté le rendit faible et Annibal fut vaincu, car l’amour déchu avait pris en lui la forme de la haine, et jamais la haine ne donnera la victoire à l’Orient. Les célèbres délices de Capoue, dont les historiens ont tant parlé, représentent une de ces pierres qui se trouvent sur la route de ceux qui doivent tomber. Cette parole : tu sais vaincre, Annibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire, exprime la situation de ceux qui ont gardé l’ardeur, en gardant les souvenirs, mais qui ont perdu la sagesse en perdant la pureté.
Les grandes races qui ont dégénéré prennent les deux caractères qui leur conviennent le moins, et qui contredisent le plus directement leur type : elles deviennent efféminées et rusées. Tous leurs sentiments, jusqu’à la haine, viennent s’éteindre dans leur mollesse. Capoue fut l’indigne écueil que heurta Annibal, le mensonge fut l’indigne linceul qui ensevelit Carthage, fille de l’Orient.
Tant que Rome, fidèle à son type, resta forte, elle châtia les races supérieures mais infidèles. Mais dès qu’elle pécha contre elle-même au point de s’énerver, Rome prononça son arrêt de mort. Elle tourna contre elle-même la massue qu’elle avait promenée sur le monde. Quand l’Orient et l’Occident eurent atteint tous deux le fond de l’abîme, Antoine rencontra Cléopâtre. Alors il n’y eut plus que des vaincus. L’ancien monde finissait, assassiné par lui-même.
Cependant les regards du monde étaient toujours tournés vers l’Orient : la terre a toujours attendu la purification de l’Orient, la réconciliation de la lumière et de la grandeur.
Orietur Stella, avait dit Balaam. il se lèvera une étoile. Les Mages quittèrent leur pays, et l’Orient, se levant comme l’Enfant prodigue, pour regagner la maison du père, alla s’agenouiller devant Celui qui rend la lumière aux yeux fermés. Quelques années après, l’Apôtre qui avait mis ses doigts dans les plaies glorifiées du Sauveur, rencontra au pays du soleil ceux qui, jadis, avaient suivi l’étoile. Thomas Didyme, dont le nom veut dire double abîme, baptisa l’Orient dans la personne des rois Mages.
Si l’Orient eût été cette fois fidèle, les destinées du monde seraient redevenues lumineuses. Mais l’Orient oublia le baptême qu’il avait reçu. Pour comprendre le désordre que sa chute jeta dans l’histoire, il faut préciser le caractère des deux parties du monde. L’Orient représente le don gratuit, l’eau vive que le Seigneur donne, la lumière qui vient d’en haut. L’Occident représente le travail, l’effort de la créature, le libre arbitre, le mérite.
Voilà pourquoi l’Orient, dans sa chute, est plus anéanti, plus impuissant, plus nul que l’Occident. C’est que l’Orient ne possède que le don de la lumière ; quand il ne l’a plus, il n’a rien. Il ne porte d’autre fardeau que la lumière ; quand il ne la porte pas, il ne porte rien. Il ne sait qu’adorer, contempler, prier, offrir sur le grand autel l’universalité des choses, dans l’unité du principe : quand il ne fait plus cela, il ne fait rien. L’aigle, sans ailes et sans regard, chargé de faire le métier de la taupe, ne sait pas, comme elle, creuser la terre.
L’Occident a des ressources, des expédients, de l’habileté, de l’entregent, du savoir-faire. Aussi il dissimule ses chutes, et s’agite avec assez d’habileté pour se persuader qu’il travaille. Il remue au fond de son trou, pendant que l’Orient dort au fond de son abîme. Les rêves de l’Occident endormi sont des intrigues de salon. L’Orient endormi prononce dans ses songes le nom de Bouddha. L’Occident, oublieux de l’être et du néant, se noie dans le devenir avec tapage, vanité, sottise et bavardage. L’Orient se trompe sur l’être et se perd dans le néant, mais le souvenir des deux abîmes persiste dans son sommeil : car il doit s’appeler Thomas Didyme, comme celui qui l’a baptisé.
Telle est la cause évidente des victoires continuelles de l’Orient sur l’Occident. L’Orient n’a pour armes que ses ailes et ses regards, l’espace et la lumière ! Quand il a perdu ses ailes, ses regards, l’espace et la lumière, l’Orient se couche et meurt.
L’Occident, quand il est sans lumière, rit, badine, plaisante dans l’obscurité, plaisante parce qu’il voit ses bras forts, ses pieds agiles, remplace, comme il veut, la vie par la fièvre, et pique à coups d’épingles, pour s’amuser, le géant de l’Inde endormi, qui crie dans son sommeil et ne se réveille pas. El l’Occident se vante dans son triomphe facile, parce qu’il a vaincu, par les ruses de guerre, l’Orient vaincu d’avance, qui crie dans son sommeil et ne se réveille pas. Il faut, pour le réveiller, une voix plus douce et plus haute. Il faut la foudre, la brise et l’aurore. J’indique ici dans l’Orient et dans l’Occident la présence typique d’un des éléments de la vie : cette présence n’exclut aucun autre élément, il est clair que ni l’Occident n’est privé de grâce, ni l’Orient de liberté.
Aussi l’Occident fidèle vient de parler la parole qui, ébranlant les neiges vierges au sommet des montagnes, réveillera doucement, dans la joie et dans la gloire, les hauteurs endormies.
L’Eglise d’Occident vient de proclamer le secret : elle a dit le nom de Marie Immaculée, et l’écho de la foudre a répété, de montagne en montagne, la parole du prophète : Adducam servum meum orientem.
Le travail sent qu’il ne peut rien sans la lumière : l’Occident regarde l’Orient, la race d’Abraham, d’Isaac et de Jacob essaye de réveiller les fils de Sem, parce que l’Océan supérieur élève enfin là voix. Abyssus dedit vocem suam. Altitudo manus suas levavit.
L’abîme a jeté son cri. La profondeur a levé les deux mains.
L’histoire regarde les autres peuples et enregistre leurs actes dans la mesure où ces peuples sont employés par Dieu à préparer Jésus-Christ. Dès qu’ils cessent d’agir, l’histoire les quitte, et quand le peuple juif a donné à Jésus-Christ la vie puis la mort, l’histoire l’abandonne à son tour et se promène avec la lumière parmi ceux à qui le Crucifié tendait les bras en mourant.
Jésus-Christ est né : le monde ne pourra plus travailler à la formation de son corps dans le même sens qu’auparavant, mais il travaillera encore à la formation du corps mystique de Jésus-Christ, qui est la Jérusalem éternelle.
L’histoire regardait autrefois vers les contrées qui préparaient : l’histoire regardera encore vers les contrées qui préparent, car Jésus-Christ est notre tête ; nous sommes ses membres, et il nous attend. Il faut à l’histoire une certaine somme de lumière pour qu’elle puisse voir et écrire : le degré de lumière est déterminé par la proximité ou l’éloignement de Jésus-Christ. Que sait-elle et que peut-elle nous dire des destinées de l’Océanie ? Que sait-elle de l’ancienne Amérique, de l’ancienne Russie ? Si le Japon moderne a une histoire, il la doit à ses martyrs. Leur mort a rendu aux temps historiques le lieu qui a eu l’honneur de la voir. Les missionnaires portent avec eux l’histoire à travers les mers. L’histoire va vers la croix, comme le fer vers l’aimant. L’histoire courait jadis vers la croix à travers le temps, l’histoire cours maintenant vers la croix à travers l’espace. Quand la croix paraît, la barbarie recule, et l’histoire s’avance. Les actes qui s’accomplissent en présence de la croix s’accomplissent sur la montagne, en vue des peuples. Les actes qui s’accomplissent en présence de la croix perdent le caractère de l’isolement, et entrent dans l’ordre universel, dans la communion générale. La peinture a un art merveilleux : elle distribue toujours la lumière à partir d’une auréole. L’histoire est un tableau : les rayons de la croix donnent la lumière. Un acte est historique, dans la mesure où il participe à la force et à la lumière ou divine ou humaine. La magnifique théorie des participations, telle que saint Denys la présente, éclaire l’histoire. Les générations sont historiques ; les multitudes ne le sont pas. Marie, mère de l’histoire, a dit que toutes les générations la proclameraient bienheureuse. Les générations sont historiques dans la mesure où elles célèbrent la gloire de Marie, mère de l’histoire. Quiconque fait un pas pour s’éloigner d’elle, fait un pas dans la direction de la barbarie. Quiconque fait un pas vers elle, dit Amen aux destinées du monde, Amen au plan divin, Amen à l’histoire.
GŒTHE
Si la paix était possible sans Dieu. Gœthe l’eût conquise et donnée au monde. Le jour où Napoléon s’arrêta devant lui pour dire : « Monsieur Gœthe, vous êtes un homme, » ce jour-là mit en présence deux hommes dont les destinées, si elles s’étaient croisées en un certain sens dans le monde invisible, auraient pu produire dans le monde visible des combinaisons extraordinaires. Tous deux en naissant avaient reçu la force sous deux formes différentes, qui pouvaient devenir les deux accords d’une harmonie merveilleuse.