Les Contemplations (page 31)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contemplations · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ô terreur ! sur le joug, écrasé lentement,

La tenaille de l’ombre effroyable se ferme.

Oh ! les berceaux font peur. Un bagne est dans un germe.

Ayez pitié, vous tous et qui que vous soyez !

Les hideux châtiments, l’un sur l’autre broyés,

Roulent, submergeant tout, excepté les mémoires.

Parfois on voit passer dans ces profondeurs noires,

Comme un rayon lointain de l’éternel amour ;

Alors, l’hyène Atrée et le chacal Timour,

Et l’épine Caïphe et le roseau Pilate,

Le volcan Alaric à la gueule écarlate,

L’ours Henri huit, pour qui Morus en vain pria,

Le sanglier Selim et le porc Borgia,

Poussent des cris vers l’Être adorable ; et les bêtes

Qui portèrent jadis des mitres sur leurs têtes,

Les grains de sable rois, les brins d’herbe empereurs,

Tous les hideux orgueils et toutes les fureurs,

Se brisent ; la douceur saisit le plus farouche ;

Le chat lèche l’oiseau, l’oiseau baise la mouche ;

Le vautour dit dans l’ombre au passereau : Pardon !

Une caresse sort du houx et du chardon ;

Tous les rugissements se fondent en prières ;

On entend s’accuser de leurs forfaits les pierres ;

Tous ces sombres cachots qu’on appelle les fleurs

Tressaillent ; le rocher se met à fondre en pleurs ;

Des bras se lèvent hors de la tombe dormante ;

Le vent gémit, la nuit se plaint, l’eau se lamente,

Et, sous l’œil attendri qui regarde d’en haut,

Tout l’abîme n’est plus qu’un immense sanglot.

*

Espérez ! espérez ! espérez, misérables !

Pas de deuil infini, pas de maux incurables,

Pas d’enfer éternel !

Les douleurs vont à Dieu comme la flèche aux cibles ;

Les bonnes actions sont les gonds invisibles

De la porte du ciel.

Le deuil est la vertu, le remords est le pôle

Des monstres garrottés dont le gouffre est la geôle ;

Quand, devant Jéhovah,

Un vivant reste pur dans les ombres charnelles,

La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes

À l’homme qui s’en va.

Les enfers se refont édens ; c’est là leur tâche.

Tout globe est un oiseau que le mal tient et lâche.

Vivants, je vous le dis,

Les vertus, parmi vous, font ce labeur auguste

D’augmenter sur vos fronts le ciel ; quiconque est juste

Travaille au paradis.

L’heure approche. Espérez. Rallumez l’âme éteinte !

Aimez-vous ! aimez-vous ! car c’est la chaleur sainte,

C’est le feu du vrai jour.

Le sombre univers, froid, glacé, pesant, réclame

La sublimation de l’être par la flamme,

De l’homme par l’amour.

Déjà, dans l’océan d’ombre que Dieu domine,

L’archipel ténébreux des bagnes s’illumine ;

Dieu, c’est le grand aimant ;

Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle,

Vers les immensités de l’aurore éternelle

Se tournent lentement !

Oh ! comme vont chanter toutes les harmonies,

Comme rayonneront dans les sphères bénies

Les faces de clarté,

Comme les firmaments se fondront en délires,

Comme tressailleront toutes les grandes lyres

De la sérénité,

Quand, du monstre matière ouvrant toutes les serres,

Faisant évanouir en splendeurs les misères,

Changeant l’absinthe en miel,

Inondant de beauté la nuit diminuée,

Ainsi que le soleil tire à lui la nuée

Et l’emplit d’arcs-en-ciel,

Dieu, de son regard fixe attirant les ténèbres,

Voyant vers lui, du fond des cloaques funèbres

Où le mal le pria,

Monter l’énormité bégayant des louanges,

Fera rentrer, parmi les univers archanges,

L’univers paria !

On verra palpiter les fanges éclairées,

Et briller les laideurs les plus désespérées

Au faîte le plus haut,

L’araignée éclatante au seuil des bleus pilastres

Luire, et se redresser, portant des épis d’astres,

La paille du cachot !

La clarté montera dans tout comme une sève ;

On verra rayonner au front du bœuf qui rêve

Le céleste croissant ;

Le charnier chantera dans l’horreur qui l’encombre,

Et sur tous les fumiers apparaîtra dans l’ombre

Un Job resplendissant !

Ô disparition de l’antique anathème !

La profondeur disant à la hauteur : Je t’aime !

Ô retour du banni !

Quel éblouissement au fond des cieux sublimes !

Quel surcroît de clarté que l’ombre des abîmes

S’écriant : Sois béni !

On verra le troupeau des hydres formidables

Sortir, monter du fond des brumes insondables

Et se transfigurer ;

Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes,

Dieu juste ! et, par degrés devenant diaphanes,

Les monstres s’azurer !

Ils viendront, sans pouvoir ni parler ni répondre,

Éperdus ! on verra des auréoles fondre

Les cornes de leur front ;

Ils tiendront dans leur griffe, au milieu des cieux calmes,

Des rayons frissonnants semblables à des palmes ;

Les gueules baiseront !

Ils viendront ! ils viendront ! tremblants, brisés d’extase,

Chacun d’eux débordant de sanglots comme un vase,

Mais pourtant sans effroi ;

On leur tendra les bras de la haute demeure,

Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,

Lui dira : C’est donc toi !

Et vers Dieu par la main il conduira ce frère ;

Et, quand ils seront près des degrés de lumière

Par nous seuls aperçus,

Tous deux seront si beaux, que Dieu dont l’œil flamboie

Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,

Bélial de Jésus !

Tout sera dit. Le mal expirera, les larmes

Tariront ; plus de fers, plus de deuils, plus d’alarmes ;

L’affreux gouffre inclément

Cessera d’être sourd, et bégaiera : Qu’entends-je ?

Les douleurs finiront dans toute l’ombre ; un ange

Criera : Commencement !

Jersey, 1855.

À CELLE QUI EST RESTÉE EN FRANCE

I

Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange

Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d’ange,

Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi.

Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi,

Ce livre qui contient le spectre de ma vie,

Mes angoisses, mon aube, hélas ! de pleurs suivie,

L’ombre et son ouragan, la rose et son pistil,

Ce livre azuré, triste, orageux, d’où sort-il ?

D’où sort le blême éclair qui déchire la brume ?

Depuis quatre ans, j’habite un tourbillon d’écume ;

Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j’écrivais ;

Car je suis paille au vent. Va ! dit l’esprit. Je vais.

Et, quand j’eus terminé ces pages, quand ce livre

Se mit à palpiter, à respirer, à vivre,

Une église des champs, que le lierre verdit,

Dont la tour sonne l’heure à mon néant, m’a dit :

Ton cantique est fini ; donne-le-moi, poëte.

― Je le réclame, a dit la forêt inquiète ;

Et le doux pré fleuri m’a dit : ― Donne-le-moi.

La mer, en le voyant frémir, m’a dit : ― Pourquoi

Ne pas me le jeter, puisque c’est une voile !

― C’est à moi qu’appartient cet hymne, a dit l’étoile.

― Donne-le-nous, songeur, ont crié les grands vents.

Et les oiseaux m’ont dit : ― Vas-tu pas aux vivants

Offrir ce livre, éclos si loin de leurs querelles ?

Laisse-nous l’emporter dans nos nids sur nos ailes ! —

Mais le vent n’aura point mon livre, ô cieux profonds !

Ni la sauvage mer, livrée aux noirs typhons,

Ouvrant et refermant ses flots, âpres embûches ;

Ni la verte forêt qu’emplit un bruit de ruches ;

Ni l’église où le temps fait tourner son compas ;

Le pré ne l’aura pas, l’astre ne l’aura pas ;

L’oiseau ne l’aura pas, qu’il soit aigle ou colombe,

Les nids ne l’auront pas ; je le donne à la tombe.

II

Autrefois, quand septembre en larmes revenait,

Je partais, je quittais tout ce qui me connaît,

Je m’évadais ; Paris s’effaçait ; rien, personne !

J’allais, je n’étais plus qu’une ombre qui frissonne,

Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,

Sachant bien que j’irais où je devais aller ;

Hélas ! je n’aurais pu même dire : Je souffre !

Et, comme subissant l’attraction d’un gouffre,

Que le chemin fût beau, pluvieux, froid, mauvais,

J’ignorais, je marchais devant moi, j’arrivais.

Ô souvenirs ! ô forme horrible des collines !

Et, pendant que la mère et la sœur, orphelines,

Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir

Avec l’avidité morne du désespoir ;

Puis j’allais au champ triste à côté de l’église ;

Tête nue, à pas lents, les cheveux dans la bise,

L’œil aux cieux, j’approchais ; l’accablement soutient ;

Les arbres murmuraient : C’est le père qui vient !

Les ronces écartaient leurs branches desséchées ;

Je marchais à travers les humbles croix penchées,

Disant je ne sais quels doux et funèbres mots ;

Et je m’agenouillais au milieu des rameaux

Sur la pierre qu’on voit blanche dans la verdure.

Pourquoi donc dormais-tu d’une façon si dure

Que tu n’entendais pas lorsque je t’appelais ?

Et les pêcheurs passaient en traînant leurs filets,

Et disaient : Qu’est-ce donc que cet homme qui songe ?

Et le jour, et le soir, et l’ombre qui s’allonge,

Et Vénus, qui pour moi jadis étincela,

Tout avait disparu que j’étais encor là.

J’étais là, suppliant celui qui nous exauce ;

J’adorais, je laissais tomber sur cette fosse,

Hélas ! où j’avais vu s’évanouir mes cieux,

Tout mon cœur goutte à goutte en pleurs silencieux ;

J’effeuillais de la sauge et de la clématite ;

Je me la rappelais quand elle était petite,

Quand elle m’apportait des lys et des jasmins,

Ou quand elle prenait ma plume dans ses mains,

Gaie, et riant d’avoir de l’encre à ses doigts roses ;

Je respirais les fleurs sur cette cendre écloses,

Je fixais mon regard sur ces froids gazons verts,

Et par moments, ô Dieu, je voyais, à travers

La pierre du tombeau, comme une lueur d’âme !

Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me réclame

Tintait dans le ciel triste et dans mon cœur saignant,

Rien ne me retenait, et j’allais ; maintenant,

Hélas !… ― Ô fleuve ! ô bois ! vallons dont je fus l’hôte,

Elle sait, n’est-ce pas ? que ce n’est pas ma faute

Si, depuis ces quatre ans, pauvre cœur sans flambeau,

Je ne suis pas allé prier sur son tombeau !

III

Ainsi, ce noir chemin que je faisais, ce marbre

Que je contemplais, pâle, adossé contre un arbre,

Ce tombeau sur lequel mes pieds pouvaient marcher,

La nuit, que je voyais lentement approcher,

Ces ifs, ce crépuscule avec ce cimetière,

Ces sanglots, qui du moins tombaient sur cette pierre,

Ô mon Dieu, tout cela, c’était donc du bonheur !

Dis, qu’as-tu fait pendant tout ce temps-là ? ― Seigneur,

Qu’a-t-elle fait ? — Vois-tu la vie en vos demeures ?

À quelle horloge d’ombre as-tu compté les heures ?

As-tu sans bruit parfois poussé l’autre endormi ?

Et t’es-tu, m’attendant, réveillée à demi ?

T’es-tu, pâle, accoudée à l’obscure fenêtre

De l’infini, cherchant dans l’ombre à reconnaître

Un passant, à travers le noir cercueil mal joint,

Attentive, écoutant si tu n’entendais point

Quelqu’un marcher vers toi dans l’éternité sombre ?

Et t’es-tu recouchée ainsi qu’un mât qui sombre,

En disant : Qu’est-ce donc ? mon père ne vient pas !

Avez-vous tous les deux parlé de moi tout bas ?

Que de fois j’ai choisi, tout mouillés de rosée,

Des lys dans mon jardin, des lys dans ma pensée !

Que de fois j’ai cueilli de l’aubépine en fleur !

Que de fois j’ai, là-bas, cherché la tour d’Harfleur,

Murmurant : C’est demain que je pars ! et, stupide,

Je calculais le vent et la voile rapide,

Puis ma main s’ouvrait triste, et je disais : Tout fuit !

Et le bouquet tombait, sinistre, dans la nuit !

Oh ! que de fois, sentant qu’elle devait m’attendre,

J’ai pris ce que j’avais dans le cœur de plus tendre

Pour en charger quelqu’un qui passerait par là !

Lazare ouvrit les yeux quand Jésus l’appela ;

Quand je lui parle, hélas ! pourquoi les ferme-t-elle ?

Où serait donc le mal quand de l’ombre mortelle

L’amour violerait deux fois le noir secret,

Et quand, ce qu’un dieu fit, un père le ferait ?

IV

Que ce livre, du moins, obscur message, arrive,

Murmure, à ce silence, et, flot, à cette rive !

Qu’il y tombe, sanglot, soupir, larme d’amour !

Qu’il entre en ce sépulcre où sont entrés un jour

Le baiser, la jeunesse, et l’aube, et la rosée,

Et le rire adoré de la fraîche épousée,

Et la joie, et mon cœur, qui n’est pas ressorti !

Qu’il soit le cri d’espoir qui n’a jamais menti,

Le chant du deuil, la voix du pâle adieu qui pleure,

Le rêve dont on sent l’aile qui nous effleure !

Qu’elle dise : Quelqu’un est là ; j’entends du bruit !

Qu’il soit comme le pas de mon âme en sa nuit !

Ce livre, légion tournoyante et sans nombre

D’oiseaux blancs dans l’aurore et d’oiseaux noirs dans l’ombre,

Ce vol de souvenirs fuyant à l’horizon,

Cet essaim que je lâche au seuil de ma prison,

Je vous le confie, air, souffles, nuée, espace !

Que ce fauve océan qui me parle à voix basse,

Lui soit clément, l’épargne et le laisse passer !

Et que le vent ait soin de n’en rien disperser,

Et jusqu’au froid caveau fidèlement apporte

Ce don mystérieux de l’absent à la morte !

Ô Dieu ! puisqu’en effet, dans ces sombres feuillets,

Dans ces strophes qu’au fond de vos cieux je cueillais,

Dans ces chants murmurés comme un épithalame

Pendant que vous tourniez les pages de mon âme,

Puisque j’ai, dans ce livre, enregistré mes jours,

Mes maux, mes deuils, mes cris dans les problèmes sourds,

Mes amours, mes travaux, ma vie heure par heure ;

Puisque vous ne voulez pas encor que je meure,

Et qu’il faut bien pourtant que j’aille lui parler ;

Puisque je sens le vent de l’infini souffler

Sur ce livre qu’emplit l’orage et le mystère ;

Puisque j’ai versé là toutes vos ombres, terre,

Humanité, douleur, dont je suis le passant ;

Puisque de mon esprit, de mon cœur, de mon sang,

J’ai fait l’âcre parfum de ces versets funèbres,

Va-t’en, livre, à l’azur, à travers les ténèbres !

Fuis vers la brume où tout à pas lents est conduit !

Oui, qu’il vole à la fosse, à la tombe, à la nuit,

Comme une feuille d’arbre ou comme une âme d’homme !

Qu’il roule au gouffre où va tout ce que la voix nomme !

Qu’il tombe au plus profond du sépulcre hagard,

À côté d’elle, ô mort ! et que là, le regard,

Près de l’ange qui dort, lumineux et sublime,

Le voie épanoui, sombre fleur de l’abîme !

V

Ô doux commencements d’azur qui me trompiez,

Ô bonheurs, je vous ai durement expiés !

J’ai le droit aujourd’hui d’être, quand la nuit tombe,

Un de ceux qui se font écouter de la tombe,

Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,

Remuer lentement les plis noirs des linceuls,

Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,

Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,

La vague et la nuée, et devient une voix

De la nature, ainsi que la rumeur des bois.

Car voilà, n’est-ce pas, tombeaux ? bien des années,

Que je marche au milieu des croix infortunées,

Échevelé parmi les ifs et les cyprès,

L’âme au bord de la nuit, et m’approchant tout près,

Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,

Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre

Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,

Le squelette qui rit, le squelette qui mord,

Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,

Et les os des genoux qui savent des prières !

Hélas ! j’ai fouillé tout. J’ai voulu voir le fond.

Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,

J’ai voulu le savoir. J’ai dit : Que faut-il croire ?

J’ai creusé la lumière, et l’aurore, et la gloire,

L’enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,

Et l’amour, et la vie, et l’âme, — fossoyeur.

Qu’ai-je appris ? J’ai, pensif, tout saisi sans rien prendre ;

J’ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.

Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : Toujours ?

J’ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,

Dans la fosse que j’ai creusée en ma poitrine.

Qui donc a la science ? où donc est la doctrine ?

Oh ! que ne suis-je encor le rêveur d’autrefois,

Qui s’égarait dans l’herbe, et les prés, et les bois,

Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,

Tenant la main petite et blanche de sa fille,

Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,

Laissant l’enfant parler, se sentait lentement

Emplir de cet azur et de cette innocence !

Entre Dieu qui flamboie et l’ange qui l’encense,

Tous les livres