L’Homme qui rit (page 2)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — L’Homme qui rit · 44 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Gwynplaine !

Une clarté d’astre apparut sur sa figure pâle, et elle chancela.

Gwynplaine la reçut dans ses bras.

— Vivant ! cria Ursus.

Dea répéta :

— Gwynplaine !

Et sa tête se ploya contre la joue de Gwynplaine. Elle dit, tout bas :

— Tu redescends ! merci.

Et, relevant le front, assise sur le genou de Gwynplaine, enlacée dans son étreinte, elle tourna vers lui son doux visage, et fixa sur les yeux de Gwynplaine ses yeux pleins de ténèbres et de rayons, comme si elle le regardait.

— C’est toi ! dit-elle.

Gwynplaine couvrait sa robe de baisers. Il y a des paroles qui sont à la fois des mots, des cris et des sanglots. Toute l’extase et toute la douleur s’y fondent et éclatent pêle-mêle. Cela n’a aucun sens, et cela dit tout.

— Oui, moi ! c’est moi ! moi Gwynplaine ! celui dont tu es l’âme, entends-tu ? moi dont tu es l’enfant, l’épouse, l’étoile, le souffle ! moi dont tu es l’éternité ! C’est moi ! je suis là, je te tiens dans mes bras. Je suis vivant. Je suis à toi. Ah ! quand je pense que j’étais au moment d’en finir ! Une minute de plus ! Sans Homo ! je te dirai cela. Comme c’est près de la joie le désespoir ! Dea, vivons ! Dea, pardonne-moi ! Oui ! à toi à jamais ! Tu as raison, touche mon front, assure-toi que c’est moi. Si tu savais ! Mais rien ne peut plus nous séparer. Je sors de l’enfer et je remonte au ciel. Tu dis que je redescends, non, je remonte. Me revoici avec toi. À jamais, te dis-je ! Ensemble ! nous sommes ensemble ! qui aurait dit cela ? Nous nous retrouvons. Tout le mal est fini. Il n’y a plus devant nous que de l’enchantement. Nous recommencerons notre vie heureuse, et nous en fermerons si bien la porte que le mauvais sort n’y pourra plus rentrer. Je te conterai tout. Tu seras étonnée. Le bateau est parti. Personne ne peut faire que le bateau ne soit pas parti. Nous sommes en route, et en liberté. Nous allons en Hollande, nous nous marierons, je ne suis pas embarrassé pour gagner ma vie, qui est-ce qui pourrait empêcher cela ? Il n’y a plus rien à craindre. Je t’adore.

— Pas si vite ! balbutia Ursus.

Dea, tremblante, et avec le frémissement d’un toucher céleste, promenait sa main sur le profil de Gwynplaine. Il l’entendit qui se disait à elle-même :

— C’est comme cela que Dieu est fait.

Puis elle toucha ses vêtements.

— L’esclavine, dit-elle. Le capingot. Il n’y a rien de changé. Tout est comme auparavant.

Ursus, stupéfait, épanoui, riant, inondé de larmes, les regardait et s’adressait à lui-même un aparté.

— Je ne comprends pas du tout. Je suis un absurde idiot. Moi qui l’ai vu porter en terre ! Je pleure et je ris. Voilà tout ce que je sais. Je suis aussi bête que si, moi aussi, j’étais amoureux. Mais c’est que je le suis. Je suis amoureux des deux. Vieille brute, va ! Trop d’émotions. Trop d’émotions. C’est ce que je craignais. Non, c’est ce que je voulais. Gwynplaine, ménage-la. Au fait, qu’ils s’embrassent. Cela ne me regarde pas. J’assiste à l’incident. Ce que j’éprouve est drôle. Je suis le parasite de leur bonheur et j’en prends ma part. Je n’y suis pour rien, et il me semble que j’y suis pour quelque chose. Mes enfants, je vous bénis.

Et pendant qu’Ursus monologuait, Gwynplaine s’écriait :

— Dea, tu es trop belle. Je ne sais pas où j’avais l’esprit ces jours-ci. Il n’y a absolument que toi sur la terre. Je te revois, et je n’y crois pas encore. Sur cette barque ! Mais, dis-moi, que s’est-il donc passé ? Et voilà l’état où l’on vous a mis ! Où donc est la Green-Box ? On vous a volés, on vous a chassés. C’est infâme. Ah ! je vous vengerai ! je te vengerai, Dea ! on aura affaire à moi. Je suis pair d’Angleterre.

Ursus, comme heurté par une planète en pleine poitrine, recula et considéra Gwynplaine attentivement.

— Il n’est pas mort, c’est clair, mais serait-il fou ?

Et il tendit l’oreille avec défiance.

Gwynplaine reprit :

— Sois tranquille, Dea. Je porterai ma plainte à la chambre des lords.

Ursus l’examina encore, et se frappa le milieu du front avec le petit bout de son doigt.

Puis, prenant son parti :

— Ça m’est égal, murmura-t-il. Cela ira tout de même. Sois fou, si tu veux, mon Gwynplaine. C’est le droit de l’homme. Moi, je suis heureux. Mais qu’est-ce que c’est que tout cela ?

Le navire continuait de fuir mollement et vite, la nuit était de plus en plus obscure, des brumes qui venaient de l’océan envahissaient le zénith d’où aucun vent ne les balayait, quelques grosses étoiles à peine étaient visibles et s’estompaient l’une après l’autre, et au bout de quelque temps il n’y en eut plus du tout, et tout le ciel fut noir, infini et doux. Le fleuve s’élargissait, et ses deux rives à droite et à gauche n’étaient plus que deux minces lignes brunes presque amalgamées à la nuit. De toute cette ombre sortait un profond apaisement. Gwynplaine s’était assis à demi, tenant Dea embrassée Ils parlaient, s’écriaient, jasaient, chuchotaient. Dialogue éperdu. Comment vous peindre, ô joie ?

— Ma vie !

— Mon ciel !

— Mon amour !

— Tout mon bonheur !

— Gwynplaine !

— Dea ! je suis ivre. Laisse-moi baiser tes pieds.

— C’est toi donc !

— En ce moment-ci, j’ai trop à dire à la fois. Je ne sais par où commencer.

— Un baiser !

— Ô ma femme !

— Gwynplaine, ne me dis pas que je suis belle. C’est toi qui es beau.

— Je te retrouve, je t’ai sur mon cœur. Cela est. Tu es à moi. Je ne rêve pas. C’est bien toi. Est-ce possible ? oui. Je reprends possession de la vie. Si tu savais, il y a eu toutes sortes d’événements. Dea !

— Gwynplaine.

— Je t’aime !

Et Ursus murmurait :

— J’ai une joie de grand-père.

Homo était sorti de dessous la cahute, et, allant de l’un l’autre, discrètement, n’exigeant pas qu’on fît attention à lui, il donnait des coups de langue à tort et à travers, tantôt aux gros souliers d’Ursus, tantôt au capingot de Gwynplaine, tantôt à la robe de Dea, tantôt au matelas. C’était sa façon à lui de bénir.

On avait dépassé Chatham et l’embouchure de la Medway. On approchait de la mer. La sérénité ténébreuse de l’étendue était telle que la descente de la Tamise se faisait sans complication ; aucune manœuvre n’était nécessaire, et aucun matelot n’avait été appelé sur le pont. À l’autre extrémité du navire, le patron, toujours seul à la barre, gouvernait. À l’arrière, il n’y avait que cet homme ; à l’avant, la lanterne éclairait l’heureux groupe de ces êtres qui venaient de faire, au fond du malheur subitement changé en félicité, cette jonction inespérée.

IV

NON. LÀ-HAUT

Tout à coup, Dea, se dégageant de l’embrassement de Gwynplaine, se souleva. Elle appuyait ses deux mains sur son cœur, comme pour l’empêcher de se déranger.

— Qu’est-ce que j’ai ? dit-elle. J’ai quelque chose. La joie, cela étouffe. Ce n’est rien. C’est bon. En reparaissant, ô mon Gwynplaine, tu m’as donné un coup. Un coup de bonheur. Tout le ciel qui vous entre dans le cœur, c’est un enivrement. Toi absent, je me sentais expirer. La vraie vie qui s’en allait, tu me l’as rendue. J’ai eu en moi comme un déchirement, le déchirement des ténèbres, et j’ai senti monter la vie, une vie ardente, une vie de fièvre et de délices. C’est extraordinaire, cette vie-là, que tu viens de me donner. Elle est si céleste qu’on souffre un peu. C’est comme si l’âme grandissait et avait de la peine à tenir dans notre corps. Cette vie des séraphins, cette plénitude, elle reflue jusqu’à ma tête, et me pénètre. J’ai comme un battement d’ailes dans la poitrine. Je me sens étrange, mais bien heureuse. Gwynplaine, tu m’as ressuscitée.

Elle rougit, puis pâlit, puis rougit encore, et tomba.

— Hélas ! dit Ursus, tu l’as tuée.

Gwynplaine étendit les bras vers Dea. L’angoisse suprême survenant dans la suprême extase, quel choc ! Il fût lui-même tombé, s’il n’eût eu à la soutenir.

— Dea ! cria-t-il frémissant, qu’est-ce que tu as ?

— Rien, dit-elle. Je t’aime.

Elle était dans les bras de Gwynplaine comme un linge qu’on a ramassé. Ses mains pendaient.

Gwynplaine et Ursus couchèrent Dea sur le matelas. Elle dit faiblement :

— Je ne respire pas couchée.

Ils la mirent sur son séant.

Ursus dit :

— Un oreiller !

Elle répondit :

— Pourquoi ? j’ai Gwynplaine.

Et elle posa sa tête sur l’épaule de Gwynplaine, assis derrière elle et la soutenant, l’œil plein d’un égarement infortuné.

— Ah ! dit-elle, comme je suis bien !

Ursus lui avait saisi le poignet, et comptait les pulsations de l’artère. Il ne hochait pas le front, il ne disait rien, et l’on ne pouvait deviner ce qu’il pensait qu’aux rapides mouvements de ses paupières, s’ouvrant et se refermant convulsivement, comme pour empêcher un flot de larmes de sortir.

— Qu’a-t-elle ? demanda Gwynplaine.

Ursus appuya son oreille contre le flanc gauche de Dea.

Gwynplaine répéta ardemment sa question, en tremblant qu’Ursus ne lui répondît.

Ursus regarda Gwynplaine, puis Dea. Il était livide. Il dit :

— Nous devons être à la hauteur de Canterbury. La distance d’ici à Gravesend n’est pas très grande. Nous aurons beau temps toute la nuit. Il n’y a pas à craindre d’attaque en mer, parce que les flottes de guerre sont sur la côte d’Espagne. Nous aurons un bon passage.

Dea, ployée et de plus en plus pâle, pétrissait dans ses doigts convulsifs l’étoffe de sa robe. Elle eut un soupir inexprimablement pensif, et murmura :

— Je comprends ce que c’est. Je meurs.

Gwynplaine se leva terrible. Ursus soutint Dea.

— Mourir ! Toi mourir ! non, cela ne sera pas. Tu ne peux pas mourir. Mourir à présent ! mourir tout de suite ! c’est impossible. Dieu n’est pas féroce. Te rendre et te reprendre dans la même minute ! Non. Ces choses-là ne se font pas. Alors c’est que Dieu voudrait qu’on doute de lui. Alors c’est que tout serait un piège, la terre, le ciel, le berceau des enfants, l’allaitement des mères, le cœur humain, l’amour, les étoiles ! c’est que Dieu serait un traître et l’homme une dupe ! c’est qu’il n’y aurait rien ! c’est qu’il faudrait insulter la création ! c’est que tout serait un abîme ! Tu ne sais ce que tu dis, Dea ! tu vivras. J’exige que tu vives. Tu dois m’obéir. Je suis ton mari et ton maître. Je te défends de me quitter. Ah ciel ! Ah misérables hommes ! Non, cela ne se peut pas. Et je resterais sur cette terre après toi ! Cela est tellement monstrueux qu’il n’y aurait plus de soleil. Dea, Dea, remets-toi. C’est un petit moment d’angoisse qui va passer. On a quelquefois des frissons, et puis on n’y pense plus. J’ai absolument besoin que tu te portes bien et que tu ne souffres plus. Toi mourir ! qu’est-ce que je t’ai fait ? D’y penser, ma raison s’en va. Nous sommes l’un à l’autre, nous nous aimons. Tu n’as pas de motif de t’en aller. Ce serait injuste. Ai-je commis des crimes ? Tu m’as pardonné d’ailleurs. Oh ! tu ne veux pas que je devienne un désespéré, un scélérat, un furieux, un damné ! Dea ! je t’en prie, je t’en conjure, je t’en supplie mains jointes, ne meurs pas.

Et, crispant ses poings dans ses cheveux, agonisant d’épouvante, étouffé de pleurs, il se jeta à ses pieds.

— Mon Gwynplaine, dit Dea, ce n’est pas ma faute.

Il lui vint aux lèvres un peu d’écume rose qu’Ursus essuya d’un pan de la robe sans que Gwynplaine prosterné le vît. Gwynplaine tenait les pieds de Dea embrassés, et l’implorait avec toutes sortes de mots confus.

— Je te dis que je ne veux pas. Toi, mourir ! je n’en ai pas la force. Mourir oui, mais ensemble. Pas autrement. Toi mourir, Dea ! Il n’y a pas moyen que j’y consente. Ma divinité ! mon amour ! comprends donc que je suis là. Je te jure que tu vivras. Mourir ! mais c’est qu’alors tu ne te figures pas ce que je deviendrais après ta mort. Si tu avais l’idée du besoin que j’ai de ne pas te perdre, tu verrais que c’est positivement impossible, Dea ! Je n’ai que toi, vois-tu. Ce qui m’est arrivé est extraordinaire. Tu ne t’imagines pas que je viens de traverser toute la vie en quelques heures. J’ai reconnu une chose, c’est qu’il n’y avait rien du tout. Toi, tu existes. Si tu n’y es pas, l’univers n’a plus de sens. Reste. Aie pitié de moi. Puisque tu m’aimes, vis. Je viens de te retrouver, c’est pour te garder. Attends un peu. On ne s’en va pas comme cela quand on est à peine ensemble depuis quelques instants. Ne t’impatiente pas. Ah ! mon Dieu, que je souffre ! Tu ne m’en veux pas, n’est-ce pas ? Tu comprends bien que je n’ai pas pu faire autrement puisque c’est le wapentake qui est venu me chercher. Tu vas voir que tu vas respirer mieux tout à l’heure. Dea, tout vient de s’arranger. Nous allons être heureux. Ne me mets pas au désespoir. Dea ! je ne t’ai rien fait !

Ces paroles n’étaient pas dites, mais sanglotées. On y sentait un mélange d’accablement et de révolte. Il sortait de la poitrine de Gwynplaine un gémissement qui eût attiré des colombes et un rugissement qui eût fait reculer des lions.

Dea lui répondit, d’une voix de moins en moins distincte, s’arrêtant presque à chaque mot :

— Hélas ! c’est inutile. Mon bien-aimé, je vois bien que tu fais ce que tu peux. Il y a une heure, je voulais mourir, à présent je ne voudrais plus. Gwynplaine, mon Gwynplaine adoré, comme nous avons été heureux ! Dieu t’avait mis dans ma vie, il me retire de la tienne. Voilà que je m’en vais. Tu te souviendras de la Green-Box, n’est-ce pas ? et de ta pauvre petite Dea aveugle ? Tu te souviendras de ma chanson. N’oublie pas mon son de voix, et la manière dont je te disais : Je t’aime ! Je reviendrai te le dire, la nuit, quand tu dormiras. Nous nous étions retrouvés, mais c’était trop de joie. Cela devait finir tout de suite. C’est décidément moi qui pars la première. J’aime bien mon père Ursus, et notre frère Homo. Vous êtes bons. L’air manque ici. Ouvrez la fenêtre. Mon Gwynplaine, je ne te l’ai pas dit, mais parce qu’il y a eu une fois une femme qui est venue, j’ai été jalouse. Tu ne sais même pas de qui je veux parler. Pas vrai ? Couvrez-moi les bras. J’ai un peu froid. Et Fibi ? et Vinos ? où sont-elles ? On finit par aimer tout le monde. On prend en amitié les personnes qui vous ont vu être heureux. On leur sait gré d’avoir été là pendant qu’on était content. Pourquoi tout cela est-il passé ? Je n’ai pas bien compris ce qui est arrivé depuis deux jours. Maintenant je meurs. Vous me laisserez dans ma robe. Tantôt en la mettant je pensais bien que ce serait mon suaire. Je veux la garder. Il y a des baisers de Gwynplaine dessus. Oh ! j’aurais pourtant bien voulu vivre encore. Quelle vie charmante nous avions dans notre pauvre cabane qui roulait ! On chantait. J’écoutais les battements de mains ! Comme c’était bon, n’être jamais séparés ! Il me semblait que j’étais dans un nuage avec vous, je me rendais bien compte de tout, je distinguais un jour de l’autre, quoique aveugle, je reconnaissais que c’était le matin parce que j’entendais Gwynplaine, je reconnaissais que c’était la nuit parce que je rêvais de Gwynplaine. Je sentais autour de moi une enveloppe qui était son âme. Nous nous sommes doucement adorés. Tout cela s’en va, et il n’y aura plus de chansons. Hélas ! ce n’est donc pas possible de vivre encore ! Tu penseras à moi, mon bien-aimé.

Sa voix allait s’affaiblissant. La décroissance lugubre de l’agonie lui ôtait l’haleine. Elle repliait son pouce sous ses doigts, signe que la dernière minute approche. Le bégaiement de l’ange commençant semblait s’ébaucher dans le doux râle de la vierge.

Elle murmura :

— Vous vous souviendrez, n’est-ce pas, parce que ce serait bien triste que je sois morte si l’on ne se souvenait pas de moi. J’ai quelquefois été méchante. Je vous demande à tous pardon. Je suis bien certaine que, si le bon Dieu avait voulu, comme nous ne tenons pas beaucoup de place, nous aurions encore été heureux, mon Gwynplaine, puisqu’on aurait gagné sa vie et qu’on aurait été ensemble dans un autre pays, mais le bon Dieu n’a pas voulu. Je ne sais pas du tout pourquoi je meurs. Puisque je ne me plaignais pas d’être aveugle, je n’offensais personne. Je n’aurais pas mieux demandé que de rester toujours aveugle à côté de toi. Oh ! comme c’est triste de s’en aller !

Ses paroles haletaient, et s’éteignaient l’une après l’autre, comme si l’on eût soufflé dessus. On ne l’entendait presque plus.

— Gwynplaine, reprit-elle ! n’est-ce pas ? tu penseras à moi. J’en aurai besoin, quand je serai morte.

Et elle ajouta :

— Oh, retenez-moi !

Puis, après un silence, elle dit :

— Viens me rejoindre le plus tôt que tu pourras. Je vais être bien malheureuse sans toi, même avec Dieu. Ne me laisse pas trop longtemps seule, mon doux Gwynplaine ! C’est ici qu’était le paradis. Là-haut, ce n’est que le ciel. Ah ! j’étouffe ! Mon bien-aimé, mon bien-aimé, mon bien-aimé !

— Grâce ! cria Gwynplaine.

— Adieu ! dit-elle.

— Grâce ! répéta Gwynplaine.

Et il colla sa bouche aux belles mains glacées de Dea.

Elle fut un moment comme si elle ne respirait plus.

Puis elle se haussa sur ses coudes, un profond éclair traversa ses yeux, et elle eut un ineffable sourire. Sa voix éclata, vivante.

— Lumière ! cria-t-elle. Je vois.

Et elle expira.

Elle retomba étendue et immobile sur le matelas.

— Morte, dit Ursus.

Et le pauvre vieux bonhomme, comme s’écroulant sous le désespoir, prosterna sa tête chauve et enfouit son visage sanglotant dans les plis de la robe aux pieds de Dea. Il demeura là, évanoui.

Alors Gwynplaine fut effrayant.

Il se dressa debout, leva le front, et considéra au-dessus de sa tête l’immense nuit.

Puis, vu de personne, regardé pourtant peut-être dans ces ténèbres par quelqu’un d’invisible, il étendit les bras vers la profondeur d’en haut, et dit :

— Je viens.

Et il se mit à marcher, dans la direction du bord, sur le pont du navire, comme si une vision l’attirait.

À quelques pas c’était l’abîme.

Il marchait lentement, il ne regardait pas à ses pieds.

Il avait le sourire que Dea venait d’avoir.

Il allait droit devant lui. Il semblait voir quelque chose. Il avait dans la prunelle une lueur qui était comme la réverbération d’une âme aperçue au loin.

Il cria : — Oui !

À chaque pas il se rapprochait du bord.

Il marchait tout d’une pièce, les bras levés, la tête renversée en arrière, l’œil fixe, avec un mouvement de fantôme.

Il avançait sans hâte et sans hésitation, avec une précision fatale, comme s’il n’eût pas eu tout près le gouffre béant et la tombe ouverte.

Il murmurait : — Sois tranquille. Je te suis. Je distingue très bien le signe que tu me fais.

Il ne quittait pas des yeux un point du ciel, au plus haut de l’ombre. Il souriait.

Le ciel était absolument noir, il n’y avait plus d’étoiles, mais évidemment il en voyait une.

Il traversa le tillac.

Après quelques pas rigides et sinistres, il parvint à l’extrême bord.

— J’arrive, dit-il. Dea, me voilà.

Et il continua de marcher. Il n’y avait pas de parapet. Le vide était devant lui. Il y mit le pied.

Il tomba.

La nuit était épaisse et sourde, l’eau était profonde. Il s’engloutit. Ce fut une disparition calme et sombre. Personne ne vit ni n’entendit rien. Le navire continua de voguer et le fleuve de couler.

Peu après, le navire entra dans l’Océan.

Quand Ursus revint à lui, il ne vit plus Gwynplaine, et il aperçut près du bord Homo qui hurlait dans l’ombre en regardant la mer.

FIN

PREMIÈRE PARTIE LA MER ET LA NUIT

DEUX CHAPITRES PRÉLIMINAIRES

I

URSUS

I

Ursus et Homo étaient liés d’une amitié étroite. Ursus était un homme, Homo était un loup. Leurs humeurs s’étaient convenues. C’était l’homme qui avait baptisé le loup. Probablement il s’était aussi choisi lui-même son nom ; ayant trouvé Ursus bon pour lui, il avait trouvé Homo bon pour la bête. L’association de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fêtes de paroisse, aux coins de rues où les passants s’attroupent, et au besoin qu’éprouve partout le peuple d’écouter des sornettes et d’acheter de l’orviétan. Ce loup, docile et gracieusement subalterne, était agréable à la foule. Voir des apprivoisements est une chose qui plaît. Notre suprême contentement est de regarder défiler toutes les variétés de la domestication. C’est ce qui fait qu’il y a tant de gens sur le passage des cortèges royaux.

Ursus et Homo allaient de carrefour en carrefour, des places publiques d’Aberystwith aux places publiques de Yeddburg, de pays en pays, de comté en comté, de ville en ville. Un marché épuisé, ils passaient à l’autre. Ursus habitait une cahute roulante qu’Homo, suffisamment civilisé, traînait le jour et gardait la nuit. Dans les routes difficiles, dans les montées, quand il y avait trop d’ornière et trop de boue, l’homme se bouclait la bricole au cou et tirait fraternellement, côte à côte avec le loup. Ils avaient ainsi vieilli ensemble. Ils campaient à l’aventure dans une friche, dans une clairière, dans la patte d’oie d’un entrecroisement de routes, à l’entrée des hameaux, aux portes des bourgs, dans les halles, dans les mails publics, sur la lisière des parcs, sur les parvis d’églises. Quand la carriole s’arrêtait dans quelque champ de foire, quand les commères accouraient béantes, quand les curieux faisaient cercle, Ursus pérorait, Homo approuvait. Homo, une sébile dans sa gueule, faisait poliment la quête dans l’assistance. Ils gagnaient leur vie. Le loup était lettré, l’homme aussi. Le loup avait été dressé par l’homme, ou s’était dressé tout seul, à diverses gentillesses de loup qui contribuaient à la recette. — Surtout ne dégénère pas en homme, lui disait son ami.

Le loup ne mordait jamais, l’homme quelquefois. Du moins, mordre était la prétention d’Ursus. Ursus était un misanthrope, et, pour souligner sa misanthropie, il s’était fait bateleur. Pour vivre aussi, car l’estomac impose ses conditions. De plus ce bateleur misanthrope, soit pour se compliquer, soit pour se compléter, était médecin. Médecin c’est peu, Ursus était ventriloque. On le voyait parler sans que sa bouche remuât. Il copiait, à s’y méprendre, l’accent et la prononciation du premier venu ; il imitait les voix à croire entendre les personnes. À lui tout seul, il faisait le murmure d’une foule, ce qui lui donnait droit au titre d’engastrimythe. Il le prenait. Il reproduisait toutes sortes de cris d’oiseaux, la grive, le grasset, l’alouette pépi, qu’on nomme aussi la béguinette, le merle à plastron blanc, tous voyageurs comme lui ; de façon que, par instants, il vous faisait entendre, à son gré, ou une place publique couverte de rumeurs humaines, ou une prairie pleine de voix bestiales ; tantôt orageux comme une multitude, tantôt puéril et serein comme l’aube. — Du reste, ces talents-là, quoique rares, existent. Au siècle dernier, un nommé Touzel, qui imitait les cohues mêlées d’hommes et d’animaux et qui copiait tous les cris de bêtes, était attaché à la personne de Buffon en qualité de ménagerie. Ursus était sagace, invraisemblable et curieux, et enclin aux explications singulières, que nous appelons fables. Il avait l’air d’y croire. Cette effronterie faisait partie de sa malice. Il regardait dans la main des quidams, ouvrait des livres au hasard et concluait, prédisait les sorts, enseignait qu’il est dangereux de rencontrer une jument noire et plus dangereux encore de s’entendre, au moment où l’on part pour un voyage, appeler par quelqu’un qui ne sait pas où vous allez, et il s’intitulait « marchand de superstition ». Il disait : « Il y a entre l’archevêque de Cantorbéry et moi une différence ; moi, j’avoue. » Si bien que l’archevêque, justement indigné, le fit un jour venir ; mais Ursus, adroit, désarma Sa Grâce en lui récitant un sermon de lui Ursus sur le saint jour de Christmas que l’archevêque, charmé, apprit par cœur, débita en chaire et publia, comme de lui archevêque. Moyennant quoi, il pardonna.

Ursus, médecin, guérissait, parceque ou quoique. Il pratiquait les aromates. Il était versé dans les simples. Il tirait parti de la profonde puissance qui est dans un tas de plantes dédaignées, la coudre moissine, la bourdaine blanche, le hardeau, la mancienne, la bourg-épine, la viorne, le nerprun. Il traitait la phthisie par la ros solis ; il usait à propos des feuilles du tithymale qui, arrachées par le bas, sont un purgatif, et, arrachées par le haut, sont un vomitif ; il vous ôtait un mal de gorge au moyen de l’excroissance végétale dite oreille de juif ; il savait quel est le jonc qui guérit le bœuf, et quelle est la menthe qui guérit le cheval ; il était au fait des beautés et des bontés de l’herbe mandragore qui, personne ne l’ignore, est homme et femme. Il avait des recettes. Il guérissait les brûlures avec de la laine de salamandre, de laquelle Néron, au dire de Pline, avait une serviette. Ursus possédait une cornue et un matras ; il faisait de la transmutation ; il vendait des panacées. On contait de lui qu’il avait été jadis un peu enfermé à Bedlam ; on lui avait fait l’honneur de le prendre pour un insensé, mais on l’avait relâché, s’apercevant qu’il n’était qu’un poète. Cette histoire n’était probablement pas vraie ; nous avons tous de ces légendes que nous subissons.

La réalité est qu’Ursus était savantasse, homme de goût, et vieux poète latin. Il était docte sous les deux espèces : il hippocratisait et il pindarisait. Il eût concouru en phébus avec Rapin et Vida. Il eût composé d’une façon non moins triomphante que le Père Bouhours des tragédies jésuites. Il résultait de sa familiarité avec les vénérables rhythmes et mètres des anciens qu’il avait des images à lui, et toute une famille de métaphores classiques. Il disait d’une mère précédée de ses deux filles : c’est un dactyle, d’un père suivi de ses deux fils : c’est un anapeste, et d’un petit enfant marchant entre son grand-père et sa grand’mère : c’est un amphimacre. Tant de science ne pouvait aboutir qu’à la famine. L’école de Salerne dit : « Mangez peu et souvent ». Ursus mangeait peu et rarement ; obéissant ainsi à une moitié du précepte et désobéissant à l’autre ; mais c’était la faute du public, qui n’affluait pas toujours et n’achetait pas fréquemment. Ursus disait : « — L’expectoration d’une sentence soulage. Le loup est consolé par le hurlement, le mouton par la laine, la forêt par la fauvette, la femme par l’amour, et le philosophe par l’épiphonème. » Ursus, au besoin, fabriquait des comédies qu’il jouait à peu près ; cela aide à vendre les drogues. Il avait, entre autres œuvres, composé une bergerade héroïque en l’honneur du chevalier Hugh Middleton qui, en 1608, apporta à Londres une rivière. Cette rivière était tranquille dans le comté de Hartford, à soixante milles de Londres ; le chevalier Middleton vint et la prit ; il amena une brigade de six cents hommes armés de pelles et de pioches, se mit à remuer la terre, la creusant ici, l’élevant là, parfois vingt pieds haut, parfois trente pieds profond, fit des aqueducs de bois en l’air, et çà et là huit cents ponts, de pierre, de brique, de madriers, et un beau matin, la rivière entra dans Londres, qui manquait d’eau. Ursus transforma tous ces détails vulgaires en une belle bucolique entre le fleuve Tamise et la rivière Serpentine ; le fleuve invitait la rivière à venir chez lui, et lui offrait son lit, et lui disait : « — Je suis trop vieux pour plaire aux femmes, mais je suis assez riche pour les payer. » — Tour ingénieux et galant pour exprimer que sir Hugh Middleton avait fait tous les travaux à ses frais.

Ursus était remarquable dans le soliloque. D’une complexion farouche et bavarde, ayant le désir de ne voir personne et le besoin de parler à quelqu’un, il se tirait d’affaire en se parlant à lui-même. Quiconque a vécu solitaire sait à quel point le monologue est dans la nature. La parole intérieure démange. Haranguer l’espace est un exutoire. Parler tout haut et tout seul, cela fait l’effet d’un dialogue avec le dieu qu’on a en soi. C’était, on ne l’ignore point, l’habitude de Socrate. Il se pérorait. Luther aussi. Ursus tenait de ces grands hommes. Il avait cette faculté hermaphrodite d’être son propre auditoire. Il s’interrogeait et se répondait ; il se glorifiait et s’insultait. On l’entendait de la rue monologuer dans sa cahute. Les passants, qui ont leur manière à eux d’apprécier les gens d’esprit, disaient : c’est un idiot. Il s’injuriait parfois, nous venons de le dire, mais il y avait aussi des heures où il se rendait justice. Un jour, dans une de ces allocutions qu’il s’adressait à lui-même, on l’entendit crier : « — J’ai étudié le végétal dans tous ses mystères, dans la tige, dans le bourgeon, dans la sépale, dans le pétale, dans l’étamine, dans la carpelle, dans l’ovule, dans la thèque, dans la sporange, et dans l’apothécion. J’ai approfondi la chromatie, l’osmosie, et la chymosie, c’est-à-dire la formation de la couleur, de l’odeur et de la saveur. » — Il y avait sans doute, dans ce certificat qu’Ursus délivrait à Ursus, quelque fatuité, mais que ceux qui n’ont point approfondi la chromatie, l’osmosie et la chymosie, lui jettent la première pierre.

Heureusement Ursus n’était jamais allé dans les Pays-Bas. On l’y eût certainement voulu peser pour savoir s’il avait le poids normal au-delà ou en-deçà duquel un homme est sorcier. Ce poids en Hollande était sagement fixé par la loi. Rien n’était plus simple et plus ingénieux. C’était une vérification. On vous mettait dans un plateau, et l’évidence éclatait si vous rompiez l’équilibre ; trop lourd, vous étiez pendu ; trop léger, vous étiez brûlé. On peut voir encore aujourd’hui, à Oudewater, la balance peser les sorciers, mais elle sert maintenant à peser les fromages, tant la religion a dégénéré ! Ursus eût eu certainement maille à partir avec cette balance. Dans ses voyages, il s’abstint de la Hollande, et fit bien. Du reste, nous croyons qu’il ne sortait point de la Grande-Bretagne.

Quoi qu’il en fût, étant très pauvre et très âpre, et ayant fait dans un bois la connaissance d’Homo, le goût de la vie errante lui était venu. Il avait pris ce loup en commandite, et il s’en était allé avec lui par les chemins, vivant, à l’air libre, de la grande vie du hasard. Il avait beaucoup d’industrie et d’arrière-pensée et un grand art en toute chose pour guérir, opérer, tirer les gens de maladie, et accomplir des particularités surprenantes ; il était considéré comme bon saltimbanque et bon médecin ; il passait aussi, on le comprend, pour magicien ; un peu, pas trop ; car il était malsain à cette époque d’être cru ami du diable. À vrai dire, Ursus, par passion de pharmacie et amour des plantes, s’exposait, vu qu’il allait souvent cueillir des herbes dans les fourrés bourrus où sont les salades de Lucifer, et où l’on risque, comme l’a constaté le conseiller De l’Ancre, de rencontrer dans la brouée du soir un homme qui sort de terre, « borgne de l’œil droit, sans manteau, l’épée au côté, pieds nus et deschaux ». Ursus du reste, quoique d’allure et de tempérament bizarres, était trop galant homme pour attirer ou chasser la grêle, faire paraître des faces, tuer un homme du tourment de trop danser, suggérer des songes clairs ou tristes et pleins d’effroi, et faire naître des coqs à quatre ailes ; il n’avait pas de ces méchancetés-là. Il était incapable de certaines abominations. Comme, par exemple, de parler allemand, hébreu ou grec sans l’avoir appris, ce qui est le signe d’une scélératesse exécrable, ou d’une maladie naturelle procédant de quelque humeur mélancolique. Si Ursus parlait latin, c’est qu’il le savait. Il ne se serait point permis de parler syriaque, attendu qu’il ne le savait pas ; en outre, il est avéré que le syriaque est la langue des sabbats. En médecine, il préférait correctement Galien à Cardan, Cardan, tout savant homme qu’il est, n’étant qu’un ver de terre au respect de Galien.

En somme, Ursus n’était point un personnage inquiété par la police. Sa cahute était assez longue et assez large pour qu’il pût s’y coucher sur un coffre où étaient ses hardes, peu somptueuses. Il était propriétaire d’une lanterne, de plusieurs perruques, et de quelques ustensiles accrochés à des clous, parmi lesquels des instruments de musique. Il possédait en outre une peau d’ours dont il se couvrait les jours de grande performance ; il appelait cela se mettre en costume. Il disait : J’ai deux peaux ; voici la vraie. Et il montrait la peau d’ours. La cahute à roues était à lui et au loup. Outre sa cahute, sa cornue et son loup, il avait une flûte et une viole de gambe, et il en jouait agréablement. Il fabriquait lui-même ses élixirs. Il tirait de ses talents de quoi souper quelquefois. Il y avait au plafond de sa cahute un trou par où passait le tuyau d’un poêle de fonte contigu à son coffre, assez pour roussir le bois. Ce poêle avait deux compartiments ; Ursus dans l’un faisait cuire de l’alchimie, et dans l’autre des pommes de terre. La nuit, le loup dormait sous la cahute, amicalement enchaîné. Homo avait le poil noir, et Ursus le poil gris ; Ursus avait cinquante ans, à moins qu’il n’en eût soixante. Son acceptation de la destinée humaine était telle, qu’il mangeait, on vient de le voir, des pommes de terre, immondice dont on nourrissait alors les pourceaux et les forçats. Il mangeait cela, indigné et résigné. Il n’était pas grand ; il était long. Il était ployé et mélancolique. La taille courbée du vieillard, c’est le tassement de la vie. La nature l’avait fait pour être triste. Il lui était difficile de sourire, et il lui avait toujours été impossible de pleurer. Il lui manquait cette consolation, les larmes, et ce palliatif, la joie. Un vieux homme est une ruine pensante ; Ursus était cette ruine-là. Une loquacité de charlatan, une maigreur de prophète, une irascibilité de mine chargée, tel était Ursus. Dans sa jeunesse il avait été philosophe chez un lord.

Cela se passait il y a cent quatre-vingts ans, du temps que les hommes étaient un peu plus des loups qu’ils ne sont aujourd’hui.

Pas beaucoup plus.

II

Homo n’était pas le premier loup venu. À son appétit de nèfles et de pommes, on l’eût pris pour un loup de prairie, à son pelage foncé, on l’eût pris pour un lycaon, et à son hurlement atténué en aboiement, on l’eût pris pour un culpeu ; mais on n’a point encore assez observé la pupille du culpeu pour être sûr que ce n’est point un renard, et Homo était un vrai loup. Sa longueur était de cinq pieds, ce qui est une belle longueur de loup, même en Lithuanie ; il était très fort ; il avait le regard oblique, ce qui n’était pas sa faute ; il avait la langue douce, et il en léchait parfois Ursus ; il avait une étroite brosse de poils courts sur l’épine dorsale, et il était maigre d’une bonne maigreur de forêt. Avant de connaître Ursus et d’avoir une carriole à traîner, il faisait allègrement ses quarante lieues dans une nuit. Ursus, le rencontrant dans un hallier, près d’un ruisseau d’eau vive, l’avait pris en estime en le voyant pêcher des écrevisses avec sagesse et prudence, et avait salué en lui un honnête et authentique loup Koupara, du genre dit chien crabier.

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